‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 80 sur 148 · CATHERINE · texte numérisé non relu

CATHERINE

plans que nous conçûmes jeunes, combien se sont réalisés? Il a fallu regarder devant soi, résoudre au jour le jour l'énigme de la vie, sous peine d'être dévorés par le sphinx mythologique.

(jie6£vT3t; r,fia; xàçavr, 7rpo;T^ysTO.

La correspondance de l'impératrice révèle son caractère. Elle ne s'engage pas à fond; elle observe une avantageuse défensive, telle que, d*un sourire, elle provoquera la confiance et, d'un clin d'œil, découragera la hardiesse. Non contents de sa Charte du 9 mars 1780, véritable monument de droit international, qui posa le principe du droit des neutres, certains lui réclament Tacte d'affranchissement. Mis à sa place, ceux qui la blâment ne l'eussent pas signé davantage, ayant aperçu les obstacles. — « Monsieur Diderot, répondit-elle un jour au philosophe, j'ai écouté avec grand plaisir ce que vous suggère votre brillant esprit ; mais avec vos grands principes, on embellit la littérature, et l'on gâte les affaires. Notre situation est différente; votre plume glisse à Taise ; le papier glacé, complaisant, supporte toutes les théories; j'opère, moi, sur des intérêts complexes, sur l'humanité rcvêche. » Cette femme remarquable a dû faire ce qu'elle a pu, et l'histoire l'appelle Catherine la Grande. Le peuple vénère son portrait dans le beau billet de cent roubles... Son goût même des plaisirs rapprocha les distances; sa cour reflétait le siècle; elle se piquait de littérature, ses demoiselles d'honneur touchaient du clavecin, lisaient les romans de M"'® de Genlis et les moralités de Marmonlel; elles dansaient l'écossaise et le cotillon, et la musique de Sarti était à la mode*. Von Vizine [Lettres à sa sœur) vit des bals folâtres oîi le prince Biéloselski, déguisé en matrone, menait dans le monde les nobles Panine, Narychkine, Slroganov, Orlov, etc. grimés en jouvencelles. Miioro

l. Dakilevskf, pas5tm.

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iiiiuiKiM. Idest :on ne s'ennuya point *. LVi>mi7a^e (construit en 1765 par Vallin de la Mothe), avec ses cent vingt colonnes de granit et de marbre, formait un somptueux décor que l'impératrice transformait en musée; elle acheta, par exemple, des Van Dyck pour un million; d'où il appert que les beaux-arts lui inspiraient un intérêt moins platonique que la philosophie. Enfin, lorsque bravant ouvertement un préjugé, elle se fitinoculer« avec moins d'appareil qu'une religieuse ne prend un lavement » (Voltaire), elle rendait service à son pays où la variole sévit endémique. Et tandis que le Saint-Synode gémit sur les progrès des sciences et des arts, supplie Timpératrice <« de châtier avec la plus cruelle rigueur quiconque écrira sur la pluralité des mondes et sur tels sujets contraires aux Livres saints » — des cercles littéraires se forment, des journaux se publient, des librairies se fondent; et l'esprit russe réveillé va produire ses deux premières comédies originales : Le Brigadier et L'Enfant mineur^ de Von Vizine.

Retraité, après avoir tué maint Turc, le Brigadier vit comme un frère avec le Conseiller retraité, après avoir extorqué maint écu; tous deux flanqués de leur femme. Le soldat a des principes sommaires : casser les têtes, enfoncer les côtes; l'instruction bornée au Code militaire et, comme dessert, à un traité d'arpentage. Il traite sa femme comme une recrue. Celle-ci lui rend la monnaie :

1. C'était un progrès pour les seigneurs, que l'impératrice Anna avait voulu voir déguisés en poules. Le prince Gaiitsine dut un soir, accroupi dans un panier garui de foin, devenir couveuse en mal d'œuf et caqueter désespérément! D'autres fois elle leur Gt danser la bourrée, barbouillés en ramoneurs. Ces facéties sont attestées officiellement par Derjavine {Ode à Félilsa) qui loue Catherine de les avoir atténuées.

Kiifl3hn iiar-fiaKaMii ne K.ioxMyn,, ^IfoÛHMijbi hijHbi» iiM'h ne xoxoMyrii H ca"«kert ne Maimion, fK)'«ki>|

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J<> la félicite de son économie domesliquo. Elle pense plus au bétail qu'à moi. — Eh, l'ami! Le bétail oe peut pensera soi; il faut donc (|ue je pense à lui; tandis que toi, qui parais plus intelligent que lui...

Que lui, lo bétail; et l'opinion ne se dément pas. Le Conseiller, ventripotent, est un cafard « ayant toujours le bon Dieu sur la langue et le diable dans le corps. » A quoi bon, explique-t-il à sa fille, les lois eussent-elles été inventées, si le coupable seul était inculpé? Tous les hommes sont pécheurs. J'ai été juge : le coupable paye pour sa faute, l'innocent paye pour son droit; ainsi, de mon temps, tous étaient satisfaits, juge, demandeur et défendeur.

Quand le tribunal Ta déclaré inculpé, Tinnoccnt n'est plus innocent. Le plaignant interprète la loi d'une seule manière, à son profit: mais nous, juges, savons pour le profit commun la retourner de cent façons.

Le public applaudit cette raillerie courageuse; Von Vizine donnait à la magistrature un avant-goût de la bastonnade de Gogol.

Je le félicite aussi d'avoir protesté contre la gallomanie. Un grand dadais de fils, fier d'avoir vu Paris, saupoudre la conversation de bribes françaises, sans rime ni sens, ce qui excite l'admiration de ces provinciales. L*auteur pensait avec raison que le plus simple pour un Russe était de parler russe en Russie, et qu'à vouloir imiter les Français, on risquait de les singer. Nous pouvons parler de ce mal, car nous ensoulfrons : nos fils font un rallye-papej* ; nos filles Jouent au latm-tennis; c'est devenu vei^j sélect. Sous prétexte que la Prusse nous a pris l'Alsace, la méthode dite pratl(|ue leur fait jargonner l'allemand ; quel crime ont-elles donc commis, les pauvres petites? On compte donc les marier à des Prussiens?... Néanmoins, si écorcher une langue étrangère mal à propos est un manque de tact, ce n'est pas une preuve de férocité: et l'auteur devient plus comique

que sa pièce quand il montre TédUcation française pervertissant à ce point la jeunesse :

Je n'ai jamais pensé aménager mon pèrtî... Je suis imJiflérenl à tout ce qui touche mes parents... Mon père est naturellement brouillé avec tous les gens sensés... Je suis le plus malheureux des hommes : j'ai vingt-cinq ans et j'ai encore mon père et ma mèreî... De vraies truies, vos voisines? Pardieu ! ma mère conviendrait assez bien à leur société...

r^es gars qui tenaient ces propos n'avaient pu être décrassés par le savon français. Du reste, nous ne sommes pas ici dans une compagnie délicate; le Conseiller, avons-nous dit, est un ex-voleur «< qui prit sa retraite quand parut la loi sur la concussion » ; le saint homme convoite la femme du Brigadier, lequel convoite la femme du Conseiller, laquelle s'abouche avec le gars déjà nommé. Sophie et son honnête prétendant sont un gentil couple qui paraît trop peu sur la scène.

Von Vizine (1744-1792) était, comme Tindique son nom, d'origine allemande. Son aïeul fut prisonnier d'Ivan le Terrible. Le père de notre auteur était un homme instruit, un progressiste; il fut même un saint en son genre; car, afin de liquider les dettes de son frère, il épousa à dix-huit ans une riche septuagénaire ;

Opposant aux lazzis le passif acquitté!

Dévoûment fraternel digne du Selectx !

Et pendant douze années

il tâcha de récréer cette vieille, comme il convient à un chrétien.

Etonnez-vous que ces gens-là fassent leur chemin I Ce héros devint bureaucrate, devint propriétaire, se choisit enfin une femme jeune qu'il avait bien méritée, et le Ciel lui octroya

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un fils, futur grand homme. En 1755, dès que TUniversilé de Moscou fut fondée, le petit Denis Ivanovitch s'y rencontra avec Potemkinc, Derjavine, et autres aigles de Catherine II y et fut un des bons esprits, un des échantillons que le recteur présenta à la Cour. 11 y vit tout le beau monde et y comprit l'utilité de la langue française; une traduction à!Alzire de Voltaire le mit en relief et, dès 1762, nous le le voyons attaché au Ministère des Affaires étrangères. Sa verve, son talent de lecture et d'imitation le faisaient rechercher, et les sujets ne manquèrent pas à sa clairvoyance; à vingt-deux ans son Brigadier le rendit célèbre.

Von Vizine n'a imité (dans ^ean de France, de Holberg) que te fond, l'intrigue, Ja marche de raclion, les types et les expressions, dit son biograpiic. Cependant Ja comédie reste originale, fraîche, vive (lipiuiann.).

Elle rellète en effet un coin de vie réelle; le style est indépendant et maintes ripostes sont devenues proverbiales.

L'auteur lui-même reflétait le siècle et ses courants divers. Ses réminiscences allemandes, son Geniûth, l'attiraient vers la sentimentalité idyllique : bergeries à la Watteau, festins sur l'herbette, amour et pâtisserie, dont sa clairvoyance lui révélait le ridicule. On le voit [Lettres d sa sœur) flotter entre le roman moral et le conte salé, entre Samuel Clarke et Voltaire, tour à tour chrétien, libre-penseur^ païen, fonctionnaire avisé, imprudent écrivain, mauvaise langue et bon enfant. A quoi tiennent les choses! Les médecins prescrivent à sa jeune femme un changement d'air, un voyage en Lauf^uedoc, par exemple, et voihï Von Vizine parti pour Montpellier, où le célèbre Delamure et la douceur du climat guérirent la malade. En France, le voyageur fut reçu à bras ouverts, il le raconte lui-même; mais il gronde à plaisir et ne loue qu à regret. Comme tant de libéraux à la J.-J. Rousseau, il s'étonnait et s'irritait de voir se réaliser des théories si belles sur le papier; ils semblent déconcertés de voir

le peuple prendre au sérieux leurs déclamations. Ils parlaient et écrivaient ainsi pour briller, pour réussir, et se fâchent, ayant promis plus de beurre que de pain, d'entendre le peuple crier : Tu Tas promis, il faut le donner!... Pour lui, les Français sont le peuple le plus corrompu, la religion catholique la plus ridicule; il s'égayc de la Fête-Dieu,

procession de paulins déguisés, Tun en PiJate, Taulre en Caïphc, d'autres en diables et diablotins; les femmes et les filles sont affublées en porteuses d'encens, d'eau bénite... C'est une mascarade.

Les philosophes ne sont pas mieux traités ; Von Vizine ne voit pas ou ne veut pas voir que ces hommes transformaient le monde. Puis tout à coup il s'écrie :

C'est égal, Paris c'est un univers, et je ne m'étonne plus que les Parisiens considèrent le reste du monde comme une province 1

Son animosité contre la France ressemble eu plus d'un point à celle de Lessing, et semble provenir de la même source : de la crainte de voir Tinfluence étrangère déformer le génie national. S'il en est ainsi, je lui pardonne. Mais tandis que Lessing s'était précisé à lui-même tous les problèmes et pensait en pleine lumière, Von Vizine hésite, affirme puis se rétracte; et ses compatriotes lui ont reproché plus durement que je n'oserais le faire « so7i injustice et sa myopie, » Et voyez ! Tandis qu'il médit de l'Occidcnt, il devient par sa mordante comédie V Enfant mineur ' un des chefs du mouvement occidental en Russie.

L'enfant mineur (ou le dadais). — Quelle famille et quelle éducation ! M™" Prostakova est une furie déchaînée ; elle a perdu sa journée quand elle n'a pas maltraité quelqu'un, depuis la nourrice bestialement dévouée à laquelle elle donne 5 roubles par an et 5 soufflets par jour : soit 1,825 soufflets, année moyenne, jusqu'à son propre frère qu'elle

1. Des tirades entièrei^ y sont empruntées à Duclos, soit dit ea passaut.

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mord et égraligue. Ce digne frère, roi dans la basse-cour auprès de ses porcs, rêve d'engraisser des cochons tels que, debout sur leur arrière- train, ils aient le groin au niveau du sien. Le mari, être borné, obéit. Une orpheline, Sophie, dont la Prostakova confisque l'héritage, espère en Dieu et dans le retour d'un oncle absent depuis de longues années. Cet oncle s'est enrichi et reviendra, on le devine, sauver et doter la jeune fille. Mais là n'est pas le côlé intéressant de la pièce. L'auteur a lancé un appel généreux en faveur des serfs brutalisés par les hobereaux, en faveur des braves gens^ auxquels leur mérite devrait tenir lieu de noblesse, que leurs services devraient protéger ; enfin en faveur de Tinstruction. La Prostakova, féroce pour tous, n'est tendre que pour son fils Mitrophanès, rare crétin.

Une porte, cï^l-ce un substantif ou un adjcctir? — C'est un adjectif, puisqu'elle est à sa place !

A seize ans, il résout des problèmes de celte force : Nous sommes trois, nous trouvons 100 roubles sur la route; par- Uigeaut également, combien chacun. ..?La mère interrompt, indignée : Ne partage pas, mon chéri! Garde tout pour toi ! — Les maîtres valent l'élève : un vieux troupier, un diacre réformé, enfin un Allemand, ignare mais hypocrite, qui à Saint-Pétersbourg a vu le monde, tout le monde... du haut de son siège, car il était cocher. (Cet AUeinand'COcher'imti" tuteur est en France maintenant.)

VKnfant mineur fut accueilli avec enthousiasme. La pièce est très morale, trop peut-être pour être toujours gaie, trop imprégnée de souvenirs du Télémaque. Sophie, si jeune, lit déjà le Traité de V éducation des filles^ du même Fénelon que l'auteur goûtait particulièrement; Sophie est donc toute disposée à écouter patiemment son oncle qui lui fait (IV, 2) un long sermon sur toutes les vertus politiques, sociales et domestiques; plus disposée que nous. Les loyaux sentiments de Starodoume font plus honneur au

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philosophe qu'au dramaturge, et l'excellent oncle eût dû se borner aux conseils ad hominem qu'il donne enfin à Sophie sur les devoirs d'une épouse et d'une mère. — Dénoùment moral. Car le gouverneur, décidé à protéger les humbles, s'adjuge la tutelle des serfs de Prostakov, en appliquant à ces tyranneaux l'article 444 de notre Code civil : u Sont exclus de la tutelle, et même destituables s'ils sont en exercice: 1® les gens d'une inconduite notoire; 2° ceux dont la gestion attesterait l'incapacité ou l'infidélité » — la justice étant la même chez tous les peuples civilisés. Milrophanès, le jeune crétin qui repousse sa malheureuse mère et lui crie :

Tu m'embétcs! Laisse-moi tranquille! Quel crampon!

est incorporé au régiment et la Prostakova, punie par où elle a péché, se pâme de rage.

Mitrophanès s'appelle Toto^ maintenant. La République, sa sotte et coupable mère, a pour lui des trésors d'indulgence; elle le gorge de tout... Elle n'en fait qu'un crétin, un fainéant et finalement un ingrat qui appellera aussi sa mère : Crampon!

« Bonne comédie autant que bonne action^ » V Enfant mineur résume les sentiments de Von Vizine; ses autres écrits offrent des redites. Cependant ses Questions qui attirèrent l'attention, la réponse et parfois la colère de l'impératrice, mériteraient plus qu'une mention. Elles montrent l'ingéniosité de l'auteur à présenter et à défendre des innovations; par exemple, la réforme judiciaire et la publicité des procès.

Von Vizine a marqué sa place dans la civilisation russe par son style, par sa franchise, par sa jovialité. Il réclama l'instruction, mais avertit de ne pas renider comme eau de Jouvence, comme odeurs de sainteté une parfumerie étrangère achetée au rabais. Ses Lettres écrites dltalie montrent à quelle aigreur son patriotisme tourna; dès la frontière russe il mord et grille.

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