‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 83 sur 148 · DERJAVINE · texte numérisé non relu

DERJAVINE

gent devint préfet (à Pet rozavodsk, à Tarn bov), puis secrétaire de l'impératrice, puis sénateur; et, dans Tintervalle. écrivain illustre!. Il avait épousé une sœur de lait du tsarévitch, et cette circonstance lui facilita sans doute Taccès de la Cour.

Fêté par ses contemporains, Derjavine fut malmené par la critique soupçonnant le courtisan sous le poète, jusqu*à sa réhabilitation par l'académicien Grote. « La force et Toriginalité de son talent font de lui le premier poète russe du xviir siècle. 11 rappela vivement aux lecteurs charmés les vérités saintes et les lois éternelles de Thonneur. » On no peut appeler flatteur Thommequi compromit sans cesse son avancement par sa franchise, prit toujours ses fonctions au sérieux, imposait à l'impératrice Taudition de rapports techniques, stupéfiait le sénat par son âprelé légale, civilisait la ville à lui confiée, Tambov, y créant des cerclesJ^ des écoleS; des concerts, etc. Ce troupier avait complété seul son instruction insuffisante.

On nous avait enseigné à Kazan la religion sans catéchisme, la langue russe sans grammaire, Tarithmétiquc sans preuves, la musique sans notation...

dit-il lui-même. H apprit Tallemand, lut Gellert et Klopstock, et les surpassa sans peine; il apprit incidemment, sans aide, le mécanisme des finances. En 1800, l'empereur Paul le prit pour caissier; en 1802, Alexandre le nomma au ministère de la .ïustice. « // y fut maladroit », dit Porphiriev. Mais pouvait-il, sexagénaire, suivre l'évolution moderne? Salve senescentern mature sanus equum,.. Sa retraite fut digne, et sa vieillesse s'écoula aux champs, laborieuse. Un an avant sa mort, présidant l'examen du lycée, il entendit Pouchkine lire sa pièce : Souvenir de Tsarskoié-Sélo, fut ravi et prédit l'avenir du poète. L'ancien sergent a aujour^

l. Œuvres compètes, 9 beaux volumes. 1864.

198 UTTÉHATURE RUSSE

d'hui sa statue près du Tcliornoii^ Ozêro, principale promenade de Kazan.

Derjavine est un poide lyrique qui sut s'affranchir peu à peu du style pscudo-classiq ue, et donner une note j uste sinon très personnelle.

Ce sontdes vers... pour^époqu^^ Ënfln,ils tiennent de la place dans l'histoire de notre littérature. Telle la chrysalide, pas belle, fait pressentir le brillant papillon (Riélinski).

Le compliment est aigre-doux. Quelques traits narquois, populaires, compriment cependant chez Derjavine Tentlure de ses odes; supposez Pindare agrémenté par Béranger. Ainsi, après une tirade solennelle, il ajoute :

Tu daignes, Impératrice, marcher à pi«*d v lu vis, tu agis sans donquichottisme, donnant le bonheur aux mortels, pendant que je joue aux caries, et que j'arros»» de Champagne le jambon fameux de Wesiphalie. —Tu ne confonds pas poète avec prophète; tu tiens la poésie pour agréable, délectable, profitable... comme la limonade en été. — Ange de douceur que le ciel prête à la terre, tu pardonnes même à qui te dit la vérité; tu gracies les crocodiles qui pleurept, ne pouvant te manger.

Je donne la préférence à Tode lîcibMorfca [Le grand seigneur) visiblement écrite (en 1794) dans un moment de colère, par suite, plus expressive. La fameuse Cascade est une imitation ridicule d'Ossiau. D'ailleurs ses Odes sont réellement pindaresques, en ce qu'elles traitent peu la question; le poète parle autour. Dame ! Les héros, comme les athlètes, sont souvent des sujets nus. Son Odr â Dieu, restée légendaire, est harmonieuse et creuse; c'est l'art de ne rien dire en beaucoup de strophes :

Toi qui dures quand tout s'efface, Toi qui dans l'insondable espace Te trouves partout à la fois !

Toi qui n'as point de tète, et pourtant en as trois!...

DEIU AVINE 199

Que seront, comparées, les merveilles visibles? Que sera l'homme, qui n'a qu'une tète, et qui la perd généralement? Néanmoins ce vil atome est intéressant; car Dieu Ta créé à son image, et Dieu a bien fail; car qui donc autrement lui adresserait des odes?

Inaccessible! Insaisissable !

Je sens que je suis incapable De voler jusqu'à Toi sur l'aile de l'esprit...

Alors, l'ami, pose ta plume et arrête-toi au vers HO. le plus joli de tous :

Je n'y comprends plus rien, et je verse des pleurs 1

Chanter le bon Dieu ! L'idée est baroque. Voltaire a donné la recette de la seule ode qui doive lui plaire :

J'ai fait un peu do bien, cVst mon meilleur ouvrage.

Un détail indique le progrès littéraire : on commence à s'assimiler l'esprit des Anciens. Potemkin lisait couramment le grec; Derjavine goûtait fort Horace, et son ami Aapnist (1757-18!2,*^) dut sans doute li ce goût classique sa comédie La Chicane*, paraphrase du vers des Plaideurs :

On n'entrait point chez nous sans graisser Je marteau.

Jusqu'à ce qu'une décision du sénat intervienne pour la conclusion morale, les Chats-Fourrés font sabbat sur le toit du palais de justice; la partie de cartes (remplaçant les dés de Itabelais) n'est même pas oubliée; on boit, on crie et.

1. La pièce est restée classique et Ggure à ce titre daus la Bibliothèque populaire de Souvorine.

mis en verve, le procureur Khvataîko {z= grippe-sous) dégoise sa[chansonnette :

Le bien d'autrui tu chiperas

El conserveras sans rien rendre ;

Car si Dieu t'a donné des bras

El des doigts au bout, c'est pour prendre.

Un vivat à dame Thémis, Dure aux petits, aux payants douce!

Son plateau qui penche est remis Au niveau par un coup de pouce.

Mais rhonneur?... Tais-toi donc, nigaud !

Triche et guigne la forte somme!

Dès que tu tiendras le magot Tu passeras pour honnête homme.

Par les abus qu'il censure, par la rancune qu'il s'attira, Kapnist est un digne prédécesseur de Gogol.

Une autre satire quelque peu révolutionnaire fut le Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou de Radilchev (Alexandre, 1749-1802), tableau des misères ou injustices rencontrées en route. Il y eut scandale; l'auteur, rédacteur à la chancellerie, admis à la Cour, fut inculpé en outre d'affiliation au club des Martinistes, sorte de confrérie plus ou moins francmaçonnique. Pouchkine s'est appliqué, dans un spirituel article, à atténuer ses torts; il montre le brave garçon venu à Leipzig humer comme lait pur le charabia métaphysique, victime lui-même du matérialisme qu'on lui reproche; s*il eût été mal intentionné, il eût été plus prudent ; sa naïve témérité (il imprima le livre clandestinement, et le vendit au grand jour) non moins que le »< style barbare de cette production médiocre » révèlent, plutôt qu'un jacobin, un toqué. « Ses griefs touchant le sort du peuple, les violences des seigneurs, etc. sont lieux communs exagérés; son sentimentalisme emprunté à l'abbé llaynal est ridicule... Le scepticisme de Voltaire, la philanthropie de Rousseau y gri-

KHEMNITZER 201

macent, comme les figures dans un miroir de rebut. » Raditchev avait été brave de se prononcer contre le servage, loyal de réclamer pour le laboureur le titre de citoyen; en un temps surtout où, comme le remarque fort à propos Porphiriev, non seulement les lettrés russes, mais encore les philosophes européens considéraient l'affranchissement ccmme une tentative impossible ou dangereuse. Voltaire, en effet, conseillait de ne pas l'imposer, de la proposer seulement; Rousseau conseillait de la préparer par Tinstruction, car il serait scabreux que le corps fût libre, si l'âme ne Tétait pas... Ainsi les chats autour de la bouillie se demandent si elle est bientôt à point, avancent une patte et la retirent... — Raditchev fut condamné à mort, gracié, déporté, gracié sous condition de se taire, enfin réhabilité par Alexandre; mais ses dernières années ne furent pas heureuses, puisqu'il s'empoisonna.

De tels exemples n'encourageaient pas les écrivains; tous d'ailleurs n'ont pas égale bravoure. Fm fable, qui fournit le cadre d'une satire plus prudente, avait, à ce point de vue, tenté Trédiakovski et Soumarokov. Ils brisèrent le cadre.

hhemnilzer {il^ib-S^) mérita le premier le nom de fabuliste. Comme l'indique son nom, sa famille est d'origine saxonne; il est vrai que la ville de Chemnitz (autrefois KaMeiieui, est d'origine slave; ainsi Khemnilzer est un prêté pour un rendu. Le père du fabuliste vint à Saint-Pétersbourg administrer un hôpital ; il survécut à son fils et, pour les amis, écrivit sa biographie. Heureuse précaution, grâce à laquelle la postérité saura que le petit Ivan Ivanovitch aimait herboriser et jouer au cerf- volant... « Il y a des histoires de moines on plusieurs volumes in-folio; un seul tome suffit pour la vie d'Alexandre » (Voltaire). Khemnitzerfutquelque temps soldat, puis forestier. Par son zèle et sa placidité, (il savait d'ailleurs l'italien et le français) il plut à son chef qui l'emmena voyager en Allemagne, en Hollande, en France. En

1782, il fut nommé consul à Smyrne. Dans oe poste ,

son activité et son énergie surprirent, car on le tenait pour un bon garçon, modeste et distrait au surplus. 11 força promptement los autorités turques à compter avec lui. F^e cadi, voulant le corrompre, lui envoya des couvertures précieuses que Khemniizer lui renvoya, remerciant de lui avoir fourni l'occasion d'admirer un beau travail*.

Ce trait meplait elj'osp^reque les fonctionnaires français le goûteront aussi.

Parlons de ses fables que son ami Derjavine Tencouragea à publier. Geilert fut le modèle préféré, auquel revient le compliment de Galakhov : ingénieuse naiveté,, simplicité. Khemnitzer est un de ceux que choque la méchanceté (!) de La Fontaine; oui, Im Cigale et la Fourmi ^ c'est méchant! Aussi a-t-il modifié la conclusion : la Fourmi s'apitoie et nourrit les fainéantes. Les fainéantes auraicnldonc bien tort de se gêner. Notre La Fontaine a médit des dames, niais joyeusement; Khemnitzer les insulte et cette impolitesse, plus que son nom, révèle son origine allemande. Ainsi (fable XXIV) le régiment disciplinaire ne domptant pas un drôle, on le marie ; ce châtiment suffit. — Fable X : Le mari, apprenant que sa femme est en paradis, refuse d'y entrer.

L'enfer me semblera bon, pourvu que je ne la voie plus. — Je voulais seulement plaisanter, répond Charon; je l'ai menée dans l'enfer; il lui est bien dû de commercer avec les diables, car sur terre elle fut un vrai Satan.

Fable LVl :

On dit qu'il est sans exemi)le qu'une femme ait vécu en bonne intelligence avec son mari.

Etc. Qu'est ce que les femmes lui avaient donc fait? Cependant ses fables ne sont pas méchantes, oh non! Elles sont gen-

Page 1