Préface de rédilion Souvorine
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tilletles et clairettes. Le brave garçon les publia sans oser les signer, les estimant trop mordantes! Voici lune des plus féroces :
SERVICE D AMI (LXXVlj
Vilaine chose, l'ignorance I
On a beau dire : « Belle avance,
Savoir ceci, savoir cela, Mène à quoi? Mène à rien et vous casse la tête. Gros-Guillot, qui voulut tout savoir, s'embrouilla;
En savoir si long, est-ce honnête? »
Laissez dire, apprenez ; le profit surviendra. Maître sot touche à tout, bâcle et gâte raffaire; L'homme instruit ne s'y prend que de bonne manière;
Ou, s'il doute encor, s'abstiendra. — En chiendent, en chardons ton jardin se hérisse ? Tant pis! N'en souffle mot à l'ami citadin!
Car s'il vient, sous couleur de le rendre service. Il arrache, il extirpe, abîme le jardin, Croit avoir émondé les arbres qu'il mutile.
Respecte le chiendent, fauche la plante utile, Triomphe... Tout est prêt pour te faire enrager. Pauvre ami, tu n'auras, grâce à cet imbécile, Ni fleurs dans les bosquets ni fruits dans ton verger.
Vous voyez du moins que les périodes pâteuses sont démodées, que le style russe s*allège. Le temps de la grâce est venu; le charme antique a séduit les poètes. Cette évolution se révèle nettement par Douchenka, version russe de Psyché. (Jui ne connaît ce mythe célèbre? On sait qu'il occupa Molière, Quinault, Corneille, La Fontaine; Bogdanovitch ne fut pas inférieur à ses devanciers, si humblement qu'il présente son poème :
Ce n'est pas la lyre aux sons graves, mais seulement le chalumeau ;
et que Homère, le père des hexamètres réguliers, daigne lui
pardonner ses vers libres! Il n'écrit pas pour briller mais pour amuser Chloé.
D'Apulée et de La Fontaine Je n'ai la verve ni l'esprit; Les Grâces avaient pris la peine De dicter ce qu*ils ont écrit.
Or, puisqu'il m'est trop difficile Près d'eux d'aller au pas, je trottine à côté; Ne pouvant égaler leur style, Que j'imite au moins leur gatlé!
Aussi ne décrira-t-il point par le menu les merveilles du palais ni les mœurs
D'un roi comme il en est beaucoup,
Magnifique, aimant la parade.
Selon qu'il vente ou pleut, gracieux ou maussade, Sachant manger et boire etdormh* tout son soûl...
Son principal mérite était d'avoir trois filles, plus belles que le jour; la cadette surtout. Psyché. Vénus, délaissée pour elle, s'irrite et se venge. Sans rajeunir précisément le mythe grec, Bogdanovitch Ta raconté très agréablement; si bien qu'on n'a pUis le courage de critiquer quelques longueurs et parfois la monotonie. Il faudrait adresser le même reproche à La Fontaine, et quel Français l'oserait? Une citation plaisant plus qu'un éloge, je traduis deux passages caractéristiques.
A. En grandissant, notre princesse
Aux plaisirs plus intelligents S'appliquait davantage, et priait la Sagesse De lui peindre le monde et les mœurs de nos gens, Des multiples effets l'infatigable cause, Si l'homme est l'artisan de son propre avenir, Si, Bonheur et Vertu n'étant que mf^me chose, 11 peut, commençant bien, espérer bien finir.
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La bibliothèque étail pleine
De volumes de tous formats,
Et Taspect seul d'un tel amas
Vous communiquait la migraine.
Mais voyez ! Le bouquin coule à fond, ce lourdeau !
Petit livre léger surnage;
Et Psyché discerna bientôt
Le bon sens sous le badinagc.'
Où se cache la Vérité?
Pensait-elle; j'ai feuilleté
(]e qu'on nomme Histoire authentique,
Sans rien y trouver qui l'indique.
J'écouterai la Fable; elle m'a dit : « Causons !
Viens, nous rirons comme des folles!... »
Elle rit; je deviens pensive; ses paroles
Ont l'utilité des leçons. —
Voici les faiseurs de systèmes,
Les philosophes ahuris.
Ne pouvant se comprendre eux-mêmes,
Et qui voudraient être compris !
Au hasard lisons quelque titre :
Les dix Avatars de Vichnou.
Hélas ! Dès le premier chapitre
On voit que l'auteur élait fou.
En ouvrant un petit volume.
Qu'un poète écrivit pour nous faire pleurer, Psyché rit de bon cœur. Une femme en costume Grec ou carthaginois venait vociférer
Des injures à la Fortune, Aux équinoxes, à la luue, Soupirait des Hélas! sans suite et sans lien Devant un conQdent qui ne répondait rien.
Et ne bougeait non plus qu'un Terme.
Psyché lit sur le dos : Tragédie^ — et la ferme»
B. Psvché d'abord s'adresse à la reine des Dieux.
Mais Junon s'essoufflait, courant par monts, par plaines Après son Jupiter qui, très vert pour un vieux. Courait la gueuse, enfilant les fredaines.
Quel exemple il donnait sur la terre aux maris i
Elle enrageait; car une épouse
Justement rime avec jalouse»
Et Junon avait lieu de jeter les hauts cris.
Le fourbe lui hàblait : « Légitime, je Taime
Et le suis fidèle, crois-moi ;
Je suis en règle avec la loi.
Par quoi le jurer? Tiens, je jure par moi-même î Et déjà ruminant un stratagème neuf.
Dès qu'elle avait tourné la tête,
Jupiter se changeait en bête,
En sanglier, en cygne ou bœuf — (Taureau serait mieux, mais taureau nous effarouche) —
Dupait Europe et Thymen est bâclé.
Voici plus fort; en pluie il atteignit la couche
De Danaé mise sous clé !
Allez donc attraper sous leurs métamorphoses
Ces galantins passe-partout
Et ces Jupiters Pluviôses !
Un beau matin, Psyché pouvait le mettre en goût,
Étant si mignonne et gentille ; Aussi Junon toisa la pauvrette : « Ma fille.
Ta prière est fort bien tournée, et je voudrais
Récompenser ta conûance.
Je ne puis. Va trouver des dieux moins affairés. D'autres chats à fouetter, chère ! A voir de plus près
€e que mon mari manigance. »
Ainsi le poète s'ébat à loisir dans son sujet, qui lui est prétexte à jaser, à médire. C'est un des procédés de Voltaire, procédé visible surtout dans La Pucelle. Il faut vraiment ne connaître ni Voltaire ni le français pour voir dans ce poème une insulte à Jeanne d'Arc! L'auteur écrit à D'Alembert, le 6 janvier 1791 :
Dieu m'a fait la grâce de comprendre que, quand on veut rendre les gens ridicules et méprisables à la postérité, il faut les nicher dans quelque ouvrage qui aille à la postérité. Or, le sujet de Jeanne étant cher à la nation... l'auteur se flatte que nos derniers neveux
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siffleront les Fréron, les Hayer. ,. et tous les énergumènes et tous les fripons.
C'est cependant clair. Mais les énergumènes ont braillé : « Voltaire insulte Jeanne d'Arc! » pressentant que s'ils eussent geint : <« Il se moque de nous ! » tout le monde eût répondu : C*est bien faiti — De même Bogdanovitch critique, innocemment du reste, les littérateurs ennuyeux, les menteurs et les hypocrites; mais peu à peu la critique s'enhardira, émancipant les esprits. Trente ans plus tôt, il eût sans doute écrit des vers héroïques, traité gravement, à l'allemande, ce mythe grec, et vous eût endormi l auditoire. L'enjouement, la libre allure, la bagatelle^ comme on disait au xviii' siècle, ont donné des ailes à son talent; et Dourhenkaesl restée chère à la Russie. Bogdanovitch (Hippolyte- Fédorovitch, 1743-1803}, né dans la Petite-Russie, avait étudié à Moscou et la clairvoyante bienveillance de Khéraskooy alors directeur du théâtre, lui facilita la carrière des lettres. H fut traducteur aux AlFaires étrangères et secrétaire à l'ambassade de Dresde; il fut surtout journaliste. Mais écrire n'est pas encore devenu un métier; c'est encore un délassement, un moyen de propagande ou une surprise charmante. En général, les écrivains (et les musiciens) russes appartiennent à l'aristocratie de la nation; d'où évidemment le cachet de distinction qui surprend chez les moins doués, et qui ravit chez les meilleurs.
Ce Khéraskov était d'origine noble; et ceux qui souriaient de sa trompette héroïque respectaient en lui le recteur de l'Université de Moscou, le protecteur des lettres, le brave homme. Sa vie (1733-1807) fut laborieuse; il écrivit beaucoup trop et ses ouvrages ne se lisent plus, pas même son plus célèbre : La Russiade, C'est le sort des poésies plus politiques que littéraires; l'enthousiasme qu'elles peuvent soulever^ en paraissant à propos. S'éteint avec les passions contemporaines. Or, après les exploits de Roumiantsov conquérant la Moldavie et la Valachic. après l'horrible assaut de Bender, l'incendie de la flotte ottomane à Tchesmé
(en face de Chio), quand la Morée, soulevée dans un espoir orthodoxe, dans Tattente des frères slaves, fut ravagée par les Turcs, tous les patriotes moscovites, héroïquement excités, étaient éblouis par le mirage d'un empire gréco-russe. La Croix allait donc rejeter le Croissant en Asie! Et la prise de Constantinople serait la conséquence, longtemps attendue, de la prise de Kazan! Cette exaltation explique la popularité de Souvorov, par exemple, qui terrassait les Infidèles àlsmaïl comme ù. Praga; elle explique, en littérature, le succès de Tépopée de Khéraskov.
Je chante la Russie expulsant les Barbares, S'aiïranchissant du joug des féroces Tartares, Et rinsurrection et le combat sanglant, Et les Russes prenant, victorieux, Kazan!...
Douze chants sur ce ton.
Pounine ne déclamait pas ces vers, non, il les rugissait, ivre, possédé, pythonisant! Ajoutez sa manie de lire d'abord un vers à mi-voix (il appelait cela : lire au brouillon). Puis il se redressait, tremblant d'émotion, et hurlait de toutes ses forces : (il appelait cela : lire au net). Ah, cette Russiadel Elle m'enthousiasmait. Oui, oui ! disait Pounine en hochant la tête, ce Khéraskov est sans rival. Je sais bien que ses vers sont souvent tirés par les cheveux; mais quand tu crois l'attraper, il rebondit et sa fanfare éclate. Son nom seul vibre déjà comme un clairon : Khhérrass-kkov ! !
(TOURGDÉNIEV).
Bref,
C'était une clameur à rendre les gens sourds.
Aussi Tourgueniev lui donne-t-il pour admirateurs, en punition, deux vieux toqués. Quelques années ont en effet modifié le goût; Khéraskov détonne dans le concert miitalien, mi français, qui chantait en Russie. Cache ta trompette, lui dit-on, et laisse nous écouter les cavatincs! Les opéras sont à la mode à Saint-Pétersbourg, où les ténors et