‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 85 sur 148 · DRAME BOURGEOIS · texte numérisé non relu

DRAME BOURGEOIS

les soprani font florès. « Catherine II porta sa sollicitude sur l'opéra comme sur tout le reste. Si elle ne composa point de musique, à la facondes empereurs allemands Ferdinand, Léopold et Joseph, et du roi de Prusse Frédéric, du moins rimpériale amie de Diderot donna ses soins aux livrets : elle n'en écrivit pas moins de cinq*. » C'est à l'opéra que héros et rois se soutiennent le mieux; il faut leure nobles figures à ce cadre somptueux; mais sur les autres scènes, elles sont déjà mal accueillies, et ce dépit était facile il prévoir. La Russie n'échappe pas à l'évolution de la société. Ouvert au public payant, le théâtre devait passer de la cour à la ville; il descendra jusqu'à la boutique; et la lillérature, cessant d'être un délassement aristocratique, une récréation intellectuelle, pour devenir un métier, se pliera aux désirs de sa clientèle plus grossière mais plus nombreuse. Par un égoïsme très naturel, Fenfant aime qu'on lui parle de lui-même; il goûte les contes qui lui prêtent le grand rôle, les récits au cours desquels il est le plus beau, le plus fort, le plus malin*. Le peuple, ce vieil enfant, est flatté de même; le théâtre va donc jouer pour le parterre, et bientôt jouera pour le poulailler; les dramaturges exposeront les luttes morales dans l'àme d'un ferblantier, d'un palefrenier; redevenu baraque (M. Zola emploie un autre mot), le théâtre séduira les faubourgs en opposant à la corruption des nobles la pureté du peuple, au riche infâme le pauvre vertueux. Le laquais sera sublime en attendant que V. Hugo le fasse ministre. Que restera-t-il de l'idéal de Volkov, de Plavilchtchikov, de Dmitrevski, qui concevaient la scène comme une école de grandeur morale, lorsqu'on verra se pavaner sur les planches, affublée de rôles héroïques, l'envieuse canaille? Lorsque, sous prétexte de vérité, de réalisme, les passions seront flattées au lieu

i. A. SouBiBs, Précis de ifiisloire de la musique nisse {Fischbàcher).

2. Des auteurs s'eurichisseDt de nos jours à flagorucr ces passions minuscules. 11 y a une littérature maternelle! H y a des poésies pour marmots de 3 à 20 mois! C'est écœurant.

d*être analysées et jugées? Lorsque les appétits seront si ingénieusenjenl émoustillés que la police interviendra?

Voilà la tendance, consciente ou non, du drame bourgeois dont je n'ai pas à refaire ici rhislorique,elque Soumarokov. prévoyant l'abus, dénommait le genre infect (naiiocThiA poAi ). Ses produits^ sans excepter les pièces de Diderot, me semblent misérables, car le talent de tel ou tel auteur oe réhabilite pas le genre même, il y a surtout mauvaise foi à faire honneur au drame bourgeois de pièces telles que Les Jeux de r amour et du hasard^ par exemple, où, du premier mot au dernier, tout est aristocratique. Evidemment cela renouvelait le théâtre, cela délassait des tragédies franco-assyriennes; mais du moment qu'on n*écrit plus pour plaire aux Muses, les Muses vous tournent le dos.

Genre infect?... Pourtant les pièces de Diderot, de Kotzebue, etc., ne sontpas sales 1 Je le sais bien; elles prétendent même être vertueuses; mais je sais qu'elles me répugnent par leur sensiblerie menteuse, par leur phraséologie à la Jean-Jacques Rousseau. On ne peut calculer combien ces gens-là ont nui parleur exploitation de la pleurnicherie, à quel point ils ont faussé le jugement, frelaté la morale universelle, excité d'appétits coupables. Ils ont geint sur « le pauv' peupl* obligé de travailler », sur la gardeuse d'oies « dont l'àme ignore les jouissances de l'art, dont l'épaule ignore les manteaux de velours! », geint sur le cocher oblige de conduire par la pluie et le vent la calèche du riche 1 Us ont pris parti pour l'inûrme contre le sain, pour le tordu contre le droit; à leurs yeux le savon a tort, et la crasse a raison. Us ont anathématisé la société, le gouvernement

L'État méchant, l'État cruel, TÉtat barbare,

Qui fait le pain trop cher, qui fait le vin trop rare!...

Oh, cette emphase, ces Urades hypocrites sur « le pauvre homme de bien traité comme un misérable! >» — « Sors donc, pauvre homme de bien! Et t'chi et t'cha; l'un m'éternue au nez, l'autre m'y bâille » (Beaumarchais). Sous couleur

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