ScHiLLBfi, L Intrigue et l'Amour
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La tragédie russe expose Tamour vaincu par le patriotisme, d*où tirades pompeuses. « Grâce à cette tendance patriotique />irfon s'est maintenue quarante ans surlascène(PoRPHiRiEv)»>. C'est beaucoup d'honneur pour Énée, ce prince troyen dévot, bavard, pleurard et poltron, auquel le roi Priam, ne sachant que donner, avait donné sa fille.
Citonsencore La Clémence deliius,di\i^?\ d'après Métastase, rimée aussi, pleine d'allusions transparentes aux mérites de Catherine. Titus y refuse les honneurs superflus, sacrifie au vœu populaire, pardonne aux conjurés qui le menaçaient, et n'afflige que Bérénice qui l'aimait. ..Titus n'était pas seulement clément, Titus était juste.
Kniajnine a le mérite d'avoir protesté contre le servage dans sa comédie : Cest la faute à la calèche! Pour payer une voiture neuve, commandée à Paris, le maître veut vendre un paysan sur le point de se marier, el l'envoyer à l'armée ; il ne se ravise que séduit par la feinte gallomanie de son serf. D'où la moralité de la pièce :
11 nous faut boire, manger, aimer au gré de cnux qui s amusent de nos souffrances et qui, sans nous, mourraient de faim. Un caprice nous perdait; un autre caprice nous a sauvés.
La seule comédie origale de Loukine est Le Prodigue (corrigé par l'amour; l'auteur représente à la jeunesse les dangers du jeu qu'il connaît par expérience). Les autres sont des adaptations d'œuvres françaises; mais le traducteur réclama sagement un théâtre national, et pria qu'en Russie on écrivît en russe. Qu'importent, disait-il, aux Moscovites Clitandre, Dorante, Oronte et leur jargon versaillais?
Ce sont là des vétilles. La société russe est pénétrée par l'élément étranger ; les idées les plus hardies, les théories les plus subversives (par ex. : Le Contrat socialy de Rousseau ; la Théologie portative, le Christianisme dévoilé, de Holbach, etc.) y sont lues et discutées; Candide est traduit aux frais de l'Académie, par ordre peut-être de la spirituelle princea^o/Jachkov. On achetait, il est vrai, ces ouvrages comme
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on eût acquis un mobilier neuf, pour suivre la mode ; la philosophie, la poésie ne devaient servir de jouet ou <rarme qu'à l'aristocratie; elles ne seraient pour les humbles sujets qu'un bibelot curieux, exposé sous vitrine. Défense de toucher!
Je connais les gens de lettres ; je les ai appelés autour de moi pour les voir de plus près. Craignez qu'ils ne forment un État au milieu de l'État... Réservez à votre seul usage et pour vos loisirs tous ces beaux traités philosophiques dont le seul fruit est de porter l'inquiétude dans les esprits faibles... Que le peuple travaille et se taise! Il n'est pas fait pour réfléchir*.
Témoin des excès de la Révolution française, l'impératrice ne pouvait que redouter pour son empire « cette grande et fatale expérience » dont la littérature ne fut certes pas la cause, mais du moins un des actifs leviers. Voilà donc où mènent ces pompeux discours, ces belles promesses?
Est-il un ri*gime plus despotique que celui de ces niagi!>trals di'magogues?... Il faut avouer que l'espèce humain*^ est bien vilo, (H môrite les maux dont on l'oppresse [ihid,).
Des enfants de Japhet toujours une moitié Fournira des armes à l'autre !
Los uns no veulent rien donner, les autres vr^ulont tout prendro. Altornativoment la /traction siffle : Kteignons les lumières et rallumons lo foulon VHijdr*^ do. Vanarclùe [c^e^X lo stylo courant) relève la tête. Naturellement les deux partis commettent tous les crimes au nom de principes dont lo plus honnête est l'aphorisme de Pitt : u Si nous étions justes un seul jour, nous n'aurions pas un an à vivre. ))Mais le temps passe; l'Humanité se traîne cahin-caha, ahurie par les clameurs de ses guides; les uns, ne voulant voir que le
1. Bons et derniers avis de Catherine à Paul !«', trouvés parmi le» papiers do. rimprralrice.
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mal, prêchent le retour en arrière; les autres, comprenant que cette folle fermentation finira par donner du vin, s'efforcent de dégager du mal présent le mieux futur. Ces derniers s'appelèrent en Russie tes Occidentaux \ Télite de la nation les approuva, et Tévénemenl les justifia. Les souverains, enviés à tort, se débattront au milieu d'intérêts dynastiques et d'intrigues diplomatiques, seront serrés entre la perspective d'une révolution et l'opportunité d'une guerre injuste, presque toujours punis, par une fatalité diabolique, d'avoir voulu bien faire; témoin Paul I*% signant « le traité le plus honnête et le plus populaire que les rois aient jamais fait, qui devait résoudre ce grand problème d'humanité et de civilisation, la liberté des mers* » et mourant le lendemain, assassiné. Dans ces circonstances, alors que tout est permis ou tout défendu, selon le vent, la littérature, cherchant un compromis entre l'antique et le moderne, entre la foi et la libre-pensée, désirant le sucrés et craignant la prison, ne saura trop sur quel pied danser. Ainsi nous avons vu Raditcliev condamné à mort; Kapnist, pour sa comédie La Chicane, fut exilé puis rappelé; A^ow/â-ow, journaliste, éditeur^ auteur d'un Dictionnaire historique des écrivains russes, s'attira quinze ans de prison; Polrjaiev {\8\1AS38), fobie spirituel mais assez mauvais sujet, faillit être fusillé, et connut le bataillon de discipline; le prince Odoievski (1802-39), poète, ami de Lermontov, passa onze années en Sibérie; Herzen fut exilé; Dostoïevski fut déporté; Lermontov, Pouchkine furent invités à partir contempler le beau ciel du midi, etc. Mais qu'importent au destin les misères privées? Du chaos des intrigues, des guerres, des ruines so dégagea une société nouvelle^ très bruyante et très brillante; oublieuse du passé sanglant, elle pensa à vivre et à jouir; c'était son droit; elle jeta sur les charniers du sable tin et le ratissa proprement; l'orgie de la Révolution et de l'Empire fut nommée épopée ;\r réalité devint légende (Le vaisseau fan-
i. Th. Lavallék, Hist. des Français, IV, ;J06.
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tôine^ La revue noctw^e^ etc.); soixante mille hommes tuésenrichirentla langue d'une métaphore: Le soleil d'Austerlitz! (»l le cauchemar fut tamisé en rêve agréable à raconter. Au canon a succédé la musique, et lesmazurkasde Chopin vont mener la danse, car le monde, le beau monde raffole du bal; les théîUres redeviennent des temples pour ténors italiens, toute l'Europe fredonne les airs d'opéra-comique; le tsar commande à Boïeldieu trois opéras par an, paye d'avance et fournit les livrets...
Que peu de temps suffit pour changer toutes choses!
Ne semble-t-il pas que, entre Catherine II et Alexandre 1«', — si drus et si terribles se sont pressés les événements, — plusieurs siècles se sont écoulés ?Gœthe a raison de dire que l'humanité se plaît à ravauder, à rafistoler. Dans le fait, si on ne cassait pas la jambe k son frère, de quoi vivraient les rebouteurs?
KARAMZÎNE. - DMÎTRIEV. — KHYLOV. - JOUKOVSKI
Mettons Karamzine (1736-1826) en tète de ce nouveau chapitre, car il est plus moderne qu'aucun de ses contemporains ; il s'est même forgé une langue nouvelle, d'une clarté toute française, dont il emprunta les éléments aux dialectes populaires, et maintes tournures aux langues étranj^ères ; d'où la plaisanterie courante : que le russe avait été remplacé par la langue de Karamzine. Accessible à tous [même aux femmes^ dit le professeur Martynovski), elle facilita la dispersion des idées. Plus encore charma les galants lecteurs la sentimentalité que l'auteur sut distiller à propos, les ravit la teinte de religiosité, de christianisme mondain,
complaisant, qui ii'osl au fond qu'une forme courloisp do l'indifférence. Karamzine n'est pas un lulleup comme Lomonosov; c'est un délicat et un malin, un Philinte :
Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine Et faisons un peu grâce à la nature humaine !
Bien élevé, connaissant l'Europe, témoin de ses prodigieux bouleversements, narrateurs de longs siècles d'histoire*, sachant à quel prix s'achète le moindre progrès, voyant que l'humanité se démène dans le vide, pouvait-il ne pas être sceptique? Mais il le sera avec une grâce infinie, avec un tact si sûr qu'il saura plaire à tous, qu'il vivra dans l'intimité de la famille impériale sans être courtisan, sans renier ses rêves de jeunesse. Le monde va mal sans doule^ mais alla-t-il jamais bien? S'indigner, se révolter est donc imprudence autant que mauvais ton. Homme d'ordre, il sait d'ailleurs que la liberté ne peut durer sans la loi; il sent que, au pis aller, un honnête homme a toujours assez de liberté pour rester honnête.
Ces qualités s'épanouissent déjà, dans le premier ouvrage qui illustra Karamzine : les Lettres d*unvoyagew l'usse (1790). Dans un style limpide, avec une indulgence rare chez un jeune homme de vingt-quatre ans, le touriste noie ses impressions, lia visité Kant à Kœnigsberg
dans sa maisonnette où tout est simple... excepté la métaphysique,
écouté le chef-d'œuvre de Kotzebue* « qui manque de goût, » vu à Ferney la chambre de Voltaire et, sur le même panneau, en belle peinture w Catherine la Grande, la marquise du Châtelet, Voltaire, lui-même, le roi de Prusse, Helvétius, Diderot et le pape Clément XIV. » Curieuse juxtaposition ! Puis, le voici à Paris, et ses lettres attestent une joie vive, enfan-