‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 89 sur 148 · KARAMZINE · texte numérisé non relu

KARAMZINE

odorant, et Thistoire est si morale! Karamzine est si bien conscient de sa prolixité qu'il soupire parfois :

Peut-être mes lecteurs ne tiennent-ils plus mon livre entre leurs mains; peut-être se sont-ils assoupis...

on

(îlier lecteur, pardonne-moi celte digression I. . .

Si Mentor, qui savait tant de choses, avait su lire dans les yeux de Télémaque le muet reproche : Tu m'instruis mais lu m*ennuies, — Mentor eût abrégé son proche. — Tel quel, Touvrage est plus agréable à lire que ses concurrents plus doctes, plus documentés (de Polévoi, par exemple), lesquels rappellent trop Guizot, Barante, etc. lesquels, n'ont, je Tavoue, jamais ragaillardi ma somnolence.

Karamzine fut comblé de faveurs par l'empereur reconnaissant; mais son triomphe d'historien ne ternit pas devant le public sa réputation de romancier; il la confirme, comme de juste; Thistoire n'est-elle pas un roman agrémenté de quelques vérités, pour l'illusion? Don<î,le rusé compèreavait publié de 1793 à 1800 trois Nouvelles, dont le succès en dit long sur l'état d'Ame des contemporains : Vile de Bornholm, — Nathalie, fille de boiar, et Pauvre Lise, — En visitant à Ermenonville l'ermitage de Rousseau, il avait examiné ce décor d'opéra-comique : houlettes, couronnes, chalumeaux suspendus à des branches entrelacées comme symbole de l'amitié, le temple sibyllin dressé à la philosophie nouvelle, les noms de Théocrite, de Virgile, de Thomson, gravés partout sur Técorco des hêtres, etc.: et voyant

de braves gens venir contemplor les lieux consacrés par l'invisible présence du génio, respirer l'air que Jean-Jacques respira jadis, arroser sa tombe d'une larme mélancolique,

il comprit qu'il n'y a pas de conte absurde qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien.

Ah I Karamzino sut s'y prendre! Ses NouvpUps qui passèrent, qui passent encore, pour attendrissanles, sont une bien réjouissante facétie.

Pauvre Lise est, on le devine, une histoire d'amour malheureux. Paysanne idéale, ange de douceur. Lise file la toile la plus fine, et cueille le plus blanc muguet. Un jeune noble lui fait promettre qu'elle n'en cueillera plus que pour lui, et le petit roman s'ébauche. Les premiers feuillets sont tournés au bord de la rivière, sous les ormeaux :

Là, souvent la lune discrète, à travers le feuillage, argentait de ses rayons himin(*ux les cheveux de Lise, dans lesquels se Jouaient les Zi'pliyrs et la main du doux ami.

Kraste était ravi de sa pastourelle; il Tembrassail, mais en oute innocence,

— et la chaste el pudique Cynlhi»» n»» sr voilait pas àleurvne derriôn' im nuiigt^

Les derniers feuillets furent tournés par une nuit plus sombre, loi*sque Cynthie vagabondait; puis, délaissée, Tinfortunée se noya. — Cette élégie en prose doit se lire sous un saule-pleureur; mais l'exagération de l'attendrissement devient comique. Karamzine avait touché juste en exploitant la tendance du romantisme à s'apitoyer sur les pécheresses. C'est un sentiment très chrétien qui domine, chose éhange, aux époques les plus irréligieuses. La nôtre, par exemple, va même plus loin et s'intéresse plus aux coupables qu'aux vertueuses. Place à Manon! Quand une paysanne faille avec un gars (plus riche qu'elle, naturellement), c'est, parait-il, la société qui est coupable. Il devient cependant difficile de s'attendrir encore sur elles, car elles sont trop. Belles téméraires qui ont joué quitte ou double, pile ou face : tomber pécheresses ou monter princesses! Le j)rocédé artificiel de Karamzine e«t encore plus visible

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dans Nathalie^ fille de boiary conle digae de nos Veillées des Chaumières, Il n'y manque même pas

la centenaire qui vivait dans l'obscurité des forcis^ cueillant des simples, et conversant plus avec les loups et les ours qu'avec les humains.

Nathalie est une fille adorable, joie de son père; celui ci, conseiller de Tempereur, est un saint, qui nourrit les pauvres et les sert à sa table. Ajoutons : une nourrice dévouée, un proscrit innocent^ un prêtre vénérable, un enlèvement pendant Thorreur d'une profonde nuit, et la lune de miel au-dessus d'une forêt impénétrable : bref, tous les condiments romantiques.

A pein«^ les premifTS rayons de Tastre majestueux sortaient du brouillard malinal, déversant sur id terre silencieuse un or lluidc et impalpable, que Nathalie s'éveillait, ouvrait ses yeux et, s 'étant signée do sa main blanche comme le satin, nue jusqu'au coude mignon, se levait; puis, vôlue d'un tissu fin et soyeux .., etc. *.

Nulle n'est plus fidèle au service divin; mais l'auteur ajoute :

Jadis il n'y avait ni cercles ni mascarades où Ton va maintenant voir et se faire voir; où donc, si ce n'est à l'église, une nilclte curieuse pouvait-elle donner son petit coupd'œil?

C'est juste; et la ûllette est ainsi louée et excusée de sa piété. Nathalie brûle pour le bel Alexis, qu'elle a précisément distingué à l'église, et, dès la première entrevue, consent à fuir la maison paternelle, monte en traîneau et dit à son amant :

(^.oncluis-moi où lu voudras.

l. Sculez-vouïi \euir les Salchez, AUilu! Ou csl iiouteui de pcuser (|u*uu peuple réputé spirituel se soit pourléché d'uue telle sauce.

Pourquoi celle fuile mysiérieuse? Parce que Alexis est le Ois du proscrit. Dans la nuilde noces, il dit à sa femme qui il est (elle rignorail encore!) et tous deux s'adorent dans les bois; lui, peinturlurant des paysages; elle, brodant des fichus.

Alexis ne comballail plus les bétes féroces, car celles-ci, comme par respect pour la belle Nalhalie,... n'approchaient plus et ne rugissaient qu'à distance!

Le dénoûment est sublime. A la nouvelle que les guerriers lithuaniens menacent la patrie, Alexis « veut aller là, où volent les llèches messagères de la mort; » Nathalie revêt les habits (]ue son mari portait à Tàge de quatorze ans, cache ses cheveux blonds sous un casque, et le couple part en guerre. Peu après, les généraux écrivent à l'empereur :

Victoii-e!. . Le carnage fui terrible. Déjà le premier rang de l'armée russe, prrssé par la multitudt> des Lithuaniens, fléchissait, quand soudain une voix retentit : Vaincre ou mourir! et au même moment un jeune guerrier, Tépée à la main, se détache des rangs et se jette sur Tennemi. D'autres le suivent, toute Tarmée s'ébranle... Les Lithuaniens prennent la fuile... Nous ne pouvons assez louer ce jeune guerrier, auquel revient tout Thonneur de la victoire... Son frère, un délicieux adolescent, le suivait partout, le couvrant de son bouclier...

Tout finit par des pardons et des bénédictions.

Le succès de cette niaiserie fut extraordinaire.

L'ile de Bomholm serait l'ouvrage d'un radoteur si ce n'était tout simplement une attrape. On donne aux enfants des bonbons entortillés dans des papillotes; leur main impatiente défait l'une après l'autre et ne trouve enfin qu'une boulette portant l'inscription : Fi! que c'est vilain d'être curieux! L'enfant fait la grimace; mais s'il n'a pas le plaisir de la trouvaille, il a eu l'émotion de l'attente. La Nouvelle de Karamzine est également à surprise. Elle débute comme une ballade de grand opéra : Au bruit des vagues, le navi->

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gateur s'assoupit sur le rivage, sous un orme centenaire. Soudain — (trémolo à l'orchestre) — il aperçoit un jeune homme pâle comme un fantôme; d'une main il tient un luth, de l'autre il arrache des feuilles à l'arbre et ses yeux noirs fixent l'océan bleu!... Ce navigateur est russe; ce rivage est anglais; ce fantôme est danois; et, préludant, il chanle :

Les lois condamnent l'objet de mon amour, mais, à mon cœur, qui peut te résister? Quel pouvoir est phis fort que Tamour et la beaulé? Boruhoim, oh! ohl...

Au dernier couplet, le capitaine vient lui-même polimeot prendre le navigateur par la main et l'avertir que le vent est propice. Ils partent, et le jeune homme à l'œil noir continue à Gxer la mer bleue. Réflexions et exclamations de l'auteur sur la témérité des hommes fi*anchissant dans un frêle esquif l'empire de Neptune. Devant Bornholm,les basfonds forcent le capitaine à jeter l'ancre; et l'envie d'élucider le mystère — (le jeune homme au luth avait soupiré : Bornholm, oh, oh I) — incite le navigateur à atterrir dans le canot. Il va et soudain... (trémolo) il aperçoit un château gothique, noir et lugubre. Un vieillard en deuil l'y loge dans la salle des ancêtres, et notre homme rêve que ces preux veulent le taillader pour punir sa curiosité. Afin d'échapper à ce cauchemar, il se lève, atteint une porte secrète, puis un escalier dérobé ; de là dans le parc, au clair de lune. Mais que voit-il? 11 voit une caverne, une porte de fer entr'ouverte, des barreaux de fer, un grabat, et, sur ce grabat, une jeune fille I

Si uo peintre voulait représenter la tristesse immense, inQnle, jonchée des pavots de Morphée, cette femme eût prêté à son pinceau un ravissant modèle !

Scène de désespoir, où l'inconnue supplie l'inconnu de ne pas la questionner. L'inconnu sort et, vaincu par rémotiony

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dort sur Therbe, devant la caverne, un bon somme de deux heures. Son hôte le réveille —

cl, le fixant d*un œil cnnammé, lui demanda d'une voix rude : Tu Tas vue? — Oui, répondi>-je, ignorant qui elle est, et pourquoi elle souffre dans cette geôle. — Tu le sauras, jeune homme, et tu verseras des larmes de sang, et tu te demanderas à toi-môme : Pourquoi le Ciel a-t-il déversé toute la coupe de sa colère sur ce débile vieillard, lequel aimait la vertu, lequel vénérait ses saintes lois?... Nous prîmes place sous un arbre, et le vieillard me raconta la plus horrible des histoires, une histoire... que vous n'entendrez pas maintenant, mes amis; ce sera pour une autre fois. Je vous dirai seulement que j^appris, moi, ce secret plein d*horreur... Les matelots m'attendaient à la porte du château; on mit à la voile, et Bornholm disparut à mes yeux !

KaramzinG faisait œuvre pie en montrant 1rs ficelles du romantisme gcrmanico-catholico-ridicule. IJuclques années plus tard, agacé de voir son intention méconnue^ résolu d'étaler la nullité des bouquins qui abrutissent le public^ il exagéra encore la parodie dans Un chevalier de notre tempsy pages où Tart de parler à vide est devenu une virtuosité.

Chapitre quatrième, qui n'est là qu*à cause du cinquième. Messieurs! Vous ne lisez pas un roman mais un récit; par conséquent Fauteur n'est pas obligé de vous rendre compte des événements Telle chose advint et advint ainsi ! Je n'ajouterai pas un mot. Fûtce à propos? Fût-ce en son lieu? Ce n'est pas mon atTaire. La plume en main, je suis pas à pas la destinée, et je décris ce qu'elle crée dans sa toute-puissance. Pourquoi crée-t-elle? Demandez-le lui! Mais je vous préviens que vous n'obtiendrez pas de réponse. Depuis sept mille ans, si les chronologistes disent vrai, elle émerveille le monde, et n'a encore expliqué ses merveilles à personne. Feuilletons les annales ou regardons notre entourage : partout des énigmes, partout des sphinx! (lUdipe lui-même resterait muet. La rose se fane, les épines restent; le chêne centenaire*, bienfaiteur d^^s voyageurs, s'abat sous un coup de foudre ; l'arbuste vénéneux s'en tire indemne et prospère! Pierre le Grand, au milieu de ses

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conceptions patriotiques, est glacé par le baiser de la Mort, tandis qu'un être borné vit comme Mathusalcm. Un j«3une mondain, dont la vie s'épanouit heureuse au sourire du Destin et de la Nature, passe et s'éteint comme un météore; le gueux, inutile au monde, à charge à lui-même, vit à perpétuité... Que faire? Pleurer, si vous avez des larmes, et, dans l'intervalle, vous consoler à la pensée que l'existence terrestre n'est que le prologue du drame!!

11 y a là un comique intense et une excellente leçon. Quand donc les abonnés comprendront-ils à quel point les romanciers les méprisent, pour leur servir dans le même ragoûtfeuilleton le nouveau-né vagissant, sa nourrice, Mathusalem, Œdipe, les sphinx, la rose flétrie et Pierre le Grand?

Prévoyant Hugo et son école, Karamzine avait, passezmoi le mot, débiné le truc de l'enfance encadrée, dorée, sucrée.

En dépit des amertumes et des bourrasques de la vie, la jeune âme de l'enfant tourne au bien comme l'héliotrope au soleil... Elle retient les noms de tous les oiseaux qui voltigent dans le bocage... Et semblable à la prairie printanière qui boit avidement les premières ondées d'avril, elle s'imbibe des premières notions... Et sa tendre mère l'embrassait, pleurait et bénissait le Ciel ; et la fraîche voix de l'enfant répétait : Je t'aime, ma petite mère!... Voyez, si e voulais, j'inventerais encore un chapitre; les mots couleraient comme une rivière, si je voulais entrer dans les détails! Mais je ne veux pas, non, je ne veux pas ! J'ai encore tant de choses à décrire! Je garde mon papier, Tattention du lecteur, et finis le chapitre.

Hugo, qui a si merveilleusement pincé cette guitare, riait dans sa barbe. Après avoir chanté un air sur le pauvre doux enfant, il ajoute en à-parte :

Le mioche était horrible et monstrueux. Cet ange Louchait; il ressemblait vaguement à Dupin; Et, pendant qu'il mangeait, son nez noyait son pain.

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Karamzine s*égaie aussi aux dépens de Jean-Jacques qui a, dans son Emile^ enseigné aux femmes Tart d'allaiter.

En ce temps-là Rousseau no parlait pas encore, mais la nature avait déjà parlé, et la mère de notre héros sut lui donner le sein.. .

Et, puisque nous sommes en train de rire, n'oublions pas la bonne histoire de Tours. Le petit Léon étudiait sa leçon dans le bocage, à plat ventre dans l'herbe. A gauche, son précepteur, bedeau de la paroisse. Le temps devient orageux ; et, tandis que le petit Léon regarde, le nez eu l'air, les nuages, s'élance de la forêt prochaine... un oursî 11 fond sur Tenfanl, cette proie délicate ; le bedeau pousse un cri de détresse et s'évanouit .. Quand il revint à lui, le petit Léon était à genoux, versant un torrent de larmes, et Tours gisait les quatre fers en Tair, tué raide d'un coup de foudre!

Karamzinealaisséle renom d'un galant homme, serviable, d'un ami sur et du plus agréable commerce. Un monument élevé en son honneur orne la ville de Simbirsk, sa patrie; sur un piédestal de granit, la Muse de l'Histoire, en bronze; à ses pieds, le buste de l'écrivain. — Maintenant je crois, sans me vanter, avoir dessiné cette figure sympathique plus nettement que Katkov expliquant que « Karamzine était à la fois russe et européen, et portait en soi deux centres de gravité, lesquels, loin de se contrarier, s'unissaient ; c>st pourquoi il plongeait, d'un côté, dans les archives dupasse et, de l'autre, restait fils de son siècle, pourquoi il aimait les racines du passé dans les fleurs du présent I »

Le président de l'Académie, ChichkoVy détourna un jour sur Dmitriev la médaille d'or (pour services rendus à la langue russe) que méritait Karamzine ; petit épisode de la grande lutte entre la coterie des Chichkovistesei la coterie des i4 rzamas, du perpétuel débat entre réactionnaires et progressistes, entre Gluckistes et Piccinistes, elc : vengeance

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