DMITRIEV
maladroite, puisque Karamzine ne pouvait être jaloux d'un intime ami et d'un allié littéraire.
A ce Dmitriev (Ivan Ivanovitch, 1760-1837, né dans le gouvernement deSimJbirsk, à Bogorodski, propriété de son père) on peut appliquer le vers d'E. Augier :
Il est charmant, il est charmant, il est charmant I
Sa ligure sympathique, son caractère égal, son humeur douce, son existence rangée [quoiqu'il vécût célibataire, ajoute avec étounement un de ses biographes), lui gagnaient toutes les amitiés. Aussi le vovons-nous monter sans secousse, sans effort; devenir de sergent dans la Garde, ministre de la Justice (1810). Retiré (en 1814), il vit à Moscou dans les cercles littéraires, s'intéressant à tous les progrès intellectuels, encourageant les jeunes talents, menant la vie d'un sage. Chaque matin, invariablement, il faisait sa petite promenade ; maison ne dit pas qu'il ait, comme Kant, suivi toujours à la même heure les mêmes rues.
Des langues étrangères il n'étudia que le français « et s y forma U goût, » [Dihl, Souvorink). Ses premiers essais en furent des traductions, assez réussies pour que les libraires les lui payassent... en livres. C'est toujours payer. Un de ses modèles fut MoUevaut; il eût pu mieux choisir ; mais les auleurs secondaires se laissent plus facilement assimiler. Exempt de jalousie, d'ambition politique et littéraire, d'une tenue irréprochable, il équilibra son existence, s'accommoda de tous les régimes*, et se déclara satisfait même de son climat :
Fils du Nord, ton climat est âpre et froid, tes glaces sont terribles, mais tu n'en es que plus heureux. Ton souffle en est plus fort
1. Surtout du juste milieu, comme il lecouseiile dan» le Poisson t*o-
ant, qui craint, eu haut, d'i^trc happé por l'aigle, en bas par le loup
marin. « Suis ton petit chemin en tapinois; frôle Tair et longe Teau ! »
et ta force héroïque. En Sicile, ils ont le volcan; ils ont la peste au bord du Nil.
Il admire, de loin, Taudacieux, mais ne Timite pas, et le compare au chapon qui veut s'enlever comme Taigle, et s'abat tout plat sur un plat. 11 obéit à la nature (il l'avait boune) et, sans tant philosopher, cède à cette douce violence dont elle nous entraine.
Pourquoi me suivre? dit Talmant au fer. Pourquoi m'attires-tu? répond-il?
Et Dmitriev, le célibataire susnommé, attribue même involontaire vertu au beau sexe et même zèle irréfléchi au nôtre, le laid.
On pourrait lui adresser, comme Damasippe à Horace, le reproche :
SicraroscribiSi ut loto non quater anno Mtmbranam posons.. .
Pendant ses trente dernières années il n'écrivit ou du moins ne publia rien. (Ses mémoires, Baranat Ha moio :kiwiib, ne furent édités qu'en 1866, par les soins de son neveu.) 11 se reposait. Repos bien gagné I Songez donc qu'une cinquantaine de ses apologues comptent quatre vers I « La grande notoriété dont Dmitriev jouit de son vivant s'explique par son caractère, par l'amitié de Karamzine(î),par sa haute situation civile, par son zèle attentif aux talents et aux ouvrages littéraires. Dans l'histoire de la littérature, il occupe la place d'un poète de talent et de goût qui s'efforça de donner à la versification clarté, légèreté, aisance et grâce. Ce que fit Karamzine pour la prose, la rapprochant de la langue parlée, Dmitriev tenta de le faire pour le vers... » (Souvohink).
Maintenant, qui n'a au moins entendu parler des fa-
bles (le Krylov? Qui n'a répète» le compliment stéréotypé : u Le La Fontaine russe » — qui excita si promptement notre curiosité? Caria littérature étrangère ne nous émeut d'habitude que lentement. Rival de La Fontaine? Krylov avait trop de sens pour ne pas décliner lui-même telle tlatterie ; ainsi ût déjà Kniajnine, lequel, comparé à Racine, répondit spirituellement :
Au nom du ciel, parlez plus bas! Si Ton vous entendait, on ne vous croirait jamais plus.
Mais la seconde place est glorieuse, et Krylov y brille sans conteste.
Son existence (1763-1844) ne fut pas compliquée. Fils d'un officier, il connut la vie monotone de garnison (àOrenbourg) ; puis, à la mort de son père, il connut la gêne ; mais sa mère accepta toutes les privations pour instruire son fils. Nous voyons Ivan Andréiévitch successivement copiste, buraliste, journaliste, secrétaire, — cherchant sa voie. Ses premiers ouvrages, comédies, vaudevilles, opérettes, n'ont aucune valeur. Des articles critiques attirèrent d'abord l'attention, entre autres Ae/)aw(^^î/ri^Me de mon onde, paru en 1792 dans le Spectateur, satire des hobereaux braillards et paillards, pressurant leurs serfs, sans comprendre que la misère des fermiers mène le propriétaire lui-même à la ruine.
Quel dommage qu'un oncle chassant si bien le lièvre soit tombé dans un fossé! Son bisaïeul était déjà un héros... en son genre; en maillot, il savait mordre sa nourrice, lui égratigner la fîgure, lui déchirer les oreilles. Il voulut en faire autant à son chien, mais son chien se rebiffa et le mordit. Sur quoi son père, homme sage, lui dit : N'as-tu pas des serfs à mallraiter? Amuse-toi sur eux. Le chien est sot : on ne peut fliabituer à tout endurer avec soumission, comme les créatures raisonnables.
La satire n'est pas farouche; mais elle ne pouvait l'être dans un pays où l'on avait surtout le droit de se taire.
230 LlTTKRATrRE RUSSE
Comment chanter quand le chat voue tient dans ses griiïes? 11 a beau vous dire, sans lâcher son grappin : Ne te gùne pas, fais entendre ta belle voix!... On ne profère qu'un piaillement plaintif (VII, 23).
De fil en aiguille, la fable parut enfin àKrylovla forme la moinsimprudente du pamphlet. 11 traduisit Ae Chêne et le Roseau, et Taccueil favorable décida sa vocation. La générosité de Tempereur fit le reste : il donna au poète le loisir et la sécurité. Oui, l'empereur Alexandre confia sa bibliothèque à des gens de lettres 1 Quelle fantaisie de despote russe î Heureusement que Topinion publique en Russie n'ose guère réclamer. Nous retrouvons donc Krylovdans le plus somptueux quartier de Saint-Pétersbourg, à Tangledela Perspective Nevski, encompagnie de Gnéditcli l'helléniste, traducteur d'Homère; de /-oôanoy, traducteur de Racine ; de Batwuchkov, du barou Delvig^de Zagoskine et d'O/^nme, directeur de la bibliothèque. Rente, car outre son traitement, il recevait 3,000 roubles sur la cassette impériale, Krylov vécut sans souci trente ans à la même place, — « d'une vie calme, uniforme, presque immobile. Il s'enfonça dans sa paresse poétique » (Pletnev). Fonctionnaire scrupuleux, il arrivait exactement à son poste, s'étendait sur un canapé « et tuait le temps avec des romans idiots. » Il ne se décida à paraître travailler au Catalogue, qu'en voyant que Delvig, encore plus paresseux que lui, refusait nettement toute occupation. Pletnev, son biographe, donne sur sa vie privée des détails amusants : intérieur négligé, malpropre, de célibataire endurci; trois pièces; une femme de ménage et la fille d'icelle, balayant et essuyant si peu qu'un hôte proprement vêtu n'osait s'asseoir; pas de bureau; à peine trouvait-on du papier et une plume; mais partout du tabac, cigarettes, pipes variées, petits tas de cendres machinalement pétris, arrondis, alignés. S'il réclamait du feu, la maritorne calait devant lui un lumignon dans quelques gouttes de suif; puis sortait, muette, laissant son maître fumer comme un poêle et rêver à son aise.
On dit qu'il éleva des pigeons. Je ne le crois pas. La fenêtre ouverte, les pigeons s'installèrent d'eux-mêmes chez lui, impunément, impudemment, et régnèrent dans le logis. L'homme, qui ne se décida pas à consolider ou à doubler Tunique crochet du tableau surplombant son canapé, ne pouvait chasser des oiseaux qui n'étaient que malpropres. L'exemple de son voisin Gnéditch (leur escalier était commun), rangé, coquet, artiste autant que lettré, eût dû secouer cette torpeur; entre célibataires on peut se donner des conseils; et ce fut sans doute pour lui plaire que Krylov consentit, à soixante ans, à se nettoyer. Il se meubla richement, s'entoura de bronzes et de porcelaines... Mais cette fantaisie passa, ce luxe le lassa; il retomba dans son existence morne. La poussière s'épaissit sur les meubles, et les pigeons revinrent, de plus en plus malpropres.
Ce maniaque est le premier écrivain qui ait, dans une proportion exacte, fondu la langue savante et la langue banale en un style classique, dans lequel la Russie a reconnu pour ainsi dire son sang, son âme. D'où cette boutade de Gogol : (( L'âne est originaire de pays lointains; cependant Krylov a si bien portraituré l'àne que, à Tombre de ses oreilles, dans la moindre fable, le lecteur s'écrie : Tiens, un Russe! » Ses doux cents fables, dont cent soixante sont originales, forment un cours complet de morale pratique auquel ne manque çà et là, à mon avis, qu'une qualité : la grâce.
Krylov a vu, à côté des erreurs contemporaines, le bon vouloir de l'empereur et pressenti les grandes réformes d'Alexandre II, mais^ raillant par exemple les fonctionnaires — [Les Pai/sans et la Rivière : Se plaindre des ruisseaux ? à quoi bon? La rivière se gêne encore moins pour inonder ' — L'Ours chez les abeilles : On devine ce que devient le miel confié à cet inspecteur. — Le Chien : Rien ne sert de rosser le chien voleur; l'essentiel est de lui reprendre le morceau volé; etc.) — le poète ignore l'utopie et la sentimentalité. L'inégale répartition des biens, qui a brouillé tant de cer-
velles, ne l'indigne ni ne l'élonne; voyez, dit-il, La Nue (V, 20) voler au-dessus de la contrée desséchée sans y répandre une goutte d*eau, et se déverser à torrents dans la mer! 11 désire un joug léger; mais humilier le seigneur et exalter le serf? Le serf même gagnerait-il beaucoup à ce régime de la tête en bas? LWrbre (III, 14) a léclamé large place au soleil, fait abattre ses voisins; isolé maintenant, il souffre davantage du vent, de la grêle et de ce même soleil. Ne pas vouloir grandir trop vite ni surtout aux dépens du prochain! D'ailleurs Tégoïsme du pauvre vaut TégoYsme du riche; La Grenouille (V, 23) qui s'est traînée sur le versant de la colline et y sèche, supplie les dieux de noyer plutôt le monde pour qu'elle ait de Teau. Eh, la fille, retourne dans ton marais! Etes-vous sûrs, instituteurs-propagateursémancipateurs, que la populace que vous voulez instruire à grands frais, à nos frais, ne regrettera pas sa vase? M"« de Maintenon regrettait bien la sienne! Trahit sua quemque voluptas.,. En tout cas, il est injuste de l'en retirer malgré elle; telles plantes dépérissent au jour qui prospèrent à l'ombre; d'autres végètent heureuses dans la demi-teinte, et Théliotrope se tournera bien vers le soleil, sans vous. Ne contrariez donc pas la nature!
Je n'ai pas besoin de nommer les bons apôtres qui ont prêché que le règne des gueux ramènerait Tàge d'or; j'exhorte seulement ceux qui les approuvent à méditer cette fable*.