LE RUISSEAU
Près du ruisseau pleurait un pâtre Robin-Mouton, perdu dans l'abîme profond Du grand fleuve, coulant ample, fougueux, jaunâtre. Tel, que seul le bélier qui franchit i'Hellespont,
1. Pour mes traductions en vers, assez nombreuses dans cette Littérature, je réclame l'indulgence du lecteur, le priant de considérer la difliculté.
Portant Phryxus, eût pu gagner Tadverse rive.
Du berger la peine plaintive, D*un innocent mouton la déplorable mort, Émurent le Ruisseau qui murmura plus fort, Indigné qu*un fleuve puisse être, Parce quMl est puisssant, si traître* « Oui, voilà bien le cours du monde ! le méchant
Va tranchant De rimportant personnage,
Bousculant,
Insolent, Les petits sur son passage !
Il fait rage ; Goûte que coûte il ira Où sa passion Fentralne,
Et perdra Sans remords ce qui le gène,
Scélérat!...
Moi, plutôt que de mal faire,
Quels détours!
Je lave et roule la pierre
Et je cours Aux fleurs et les désaltère ; Mais je ne puis, ruisselet,
Paire au monde Le bien, autant qu'il me plaît.
Plus complet Si ma source était profonde.
Si, puisant Au gouffre de la Nature,
D'aventure J'étais né riche et puissant !
Fleuve immense, J'aurais craint de faire mal.
Su garder ma transparence
De cristal, Couler doux et charitable.
N'affliger Ni la plaine ni Tétable,
Ni berger I >«
Ainsi parlait, ainsi pensait en conscience Le Ruisseau. Cependant, sur le versant d*un monl. Un épais brouillard se condense, Devient nuage noir et fond Gomme un déluge sur la terre.
Cherchant sa pente. Le Ruisseau S*émeut; turbulent, téméraire, Il se démène comme un sot, Puis comme un fou; mugit, déborde, écume, inonde. Fléau fatal, monstre qui gronde, Qui ne connaît ni droits ni lois...
11 noya le berger, les moutons, la bergère!
Bref, en un seul jour de colère, Il commit plus d'excès, fit pire en une fois Que le Fleuve en vingt ans» n'avait jamais su faire
La moralité?
Bon cœur, âme pure.
Rêvant la droiture De THumanité, Le pauvre proteste, En Ruisseau modeste, De sa charité.
Il le dit, le pense.
Promet d'être doux...
Mais voyez ses coups Quand vient Tabondance !
Aux pauvres qui envient les dignités, le pompon, Krylov dédie son Ane décoré (VIII, 3). Tant qu'il n'eut pas au cou la jolie clochette, il put impunément pousser une pointe dans le seigle, voire dans le potager, attraper quelque morceau de chou qui ne lui coûtait rien; maintenant il est décoré, se croit duc, et dès lors plus d'aubaine, que de coups. Le carillon prévient le maître et les voisins. A l'automne le baudet avait maigri de moitié. — Ainsi les coquins jouissent de mainte licence, tant qu'ils vivent modestes; s? quid deliquere , pauci sciunl, , . Avec un ordre au cou, le vol est moins facile. Krylov pensait du reste avec Montaigne que ces récompenses honorifiques étaient belle invention et « receue
en la pluspart des polices du monde, » mais riait d*en voir payer « le danser, le voltiger et les plus vils offices. »
Vieille comme le monde est l'opinion à peu près générale que : si le gouvernement voulait, le gouvernement pourrait! "Ava^, è'^eupe [XTQx^tviv Tiva xaxwv ! Osp'ïs St), TCOpiÇs!... Krylov, plus sage, sait que devant les rois, comme devant les peuples, se dresse une certaine Force des choses, que personne n'a encore pu museler^.
BE.lbMO/KA H a)MJIOCO<I)T> (II, 3)
ic Hélas, à contre-sens va ce que j'élabore!
J'ordonne pour le mieux, et tout flnit à mal. Je fonde un Institut : l'Ignorance y pérore; Et le fripon prévient le juge au tribunal !
Au lieu du bien que je propose Surgit nouvel abus. . . Quel remède à la chose? » — ar Les abus supprimés? Les humains assagis? » Dit un ministre au roi, — « Beau rêve, mais bonasse. Avant le Bien, ce roi, vient le Mal, populace... L'hôte n'a pas encor les clefs de son logis Que déjà les grillons sont logés dans la place.
Que faire alors? Travailler, espérer; le labeur honnête est toujours récompensé, plus ou moins directement. Après tout, il est à lui-même sa récompense. Fuir la foule, fuir les coteries, dans lesquelles on aliène son indépendance, dans lesquelles on devient forcément dupe ou fripon. Krylov avait ri, avec toute l'Europe, des Français partis en guerre pour fonder la république 'parthénopéenne, la romaine, rhelvétique, la ligurienne, etc. pendant que Bonaparte leur confisquait leur république française; il pensait que toutes les rues seraient propres si chacun se contentait de balayer
1. Comme le réclama textuellement un député français, en pleine Chambre.
modestement devant sa porte. A vouloir s'occuper du prochain, on s'attire plus de horions que de reconnaissance. Dévoue-toi, philanthrope, mais gare à ta peau ! Exemple :