LE BERGER ET LE MOUSTIQUE (V
Le maître a dit : » Mon gars, veille sur le troupeau ! » Puis le gars à Médor bâilla la môme chose ; Et de son propre père il étendit le veau A l'ombre, platement; petit somme repose
Grand paresseux. N'osant bouger, D'ailleurs appréciant la sieste autant que Thomme, Médor, sans plus penser aux moutons, lit un somme ; Et le troupeau paissait sans penser au berger. Heureux gouvernement dont le peuple est docile! Peuple heureux sous un roi dont le joug est léger! Or, le Serpent guettait sa proie. Il rampe, affile
Un dard mortel, et lâchement Va déjà renfoncer... Ce voyant, le Moustique S'indigne et veut sauver le dormeur, mais comment? Il le chatouille en vain; le temps presse, il le pique... L'homme est sur pied, hachant le traître qui se tord. Mais, en portant la main sur sa face bouffie, D'un geste machinal il avait tout d'abord Écrasé le pauvret qui lui sauva la \\t).
Parler net, avertir l'imprudent, est scabreux. Vérité qui le sauve, et qui lui défigure Le bout du nez, Tofi'ense; il punit la piqûre. La moralité saute aux veux.
Krylov eut néanmoins le courage d'avertir l'aristocratie dans deux fables charmantes — même dans ma traduction, j'espère : Les Oîps vi Le Grand Seigneur.
i* Sale bête, attends voir!... » Longue perche à la main,
Un rustre ramenait une oie
A son rang, sur le droit chemin ; Chef et troupeau dompté marchaient à leur destin, Le rustre sans esprit, et les bètes sans joie. Certain air de famille allait d'elles à lui.
C'est jour de volaille aujourd'hui.
Jour où, pour vendre et faire emplette, De bêtes et de gens la rohuc est complète. — On marche, on s'évertue ; et, si quelques traînards Désertent, le bâton les rabat, sans égards.
Fin d'insurrection. La troupe rabrouée Repart, avec éclat de trompette enrouée.
Un rustre est dans son droit; une oie est dans son tort; La raison du bâton est toujours la plus sage ; Mais l'escadron blanc geint des injures du sort, Crie et claque du bec, dénonçant sou butor
A quelque quidam de passage :
u Coquin! Criminel endurci!
C'est nous qu'il tarabuste ainsi.
Nous qu'il bouscule, la canaille!
Qu'il ose conspuer comme inepte volaille !
La brute ignore apparemment
Quels sont nos aïeux, et comment
Au temps jadis, pour sauver Rome,
Us ont marché comme un seul homme!
Sur le mont Capitole ils furent anoblis; Pour roie, oiseau sacré, des honneurs établis !... »
— « Et vous les réclamez pour vous? » — « Comme de juste I
Car nos ancêtres, race auguste... »
— a C'est dit. On sait l'histoire; » interrompt le passant;
» Mais quels sont vos exploits personnels? » — « Nos ancêtres Ont sauvé Rome.. . » — « En jacassant.
Soit ! Bons serviteurs de leurs maîtres
Ils furent mis au rang d*oiseaux divinisés ;
Vous, qui n'avez rien fait, serez mis à la broche. >.
A qui ces vers sont adressés ?
Quel est ce troupeau ? Chut ! Garde, sage à l'excès, La moralité dans ta poche.
La seconde fable qui semble inspirée par deux vers de La Fontaine :
Peu de grands sont nés bons dans le siècle où nous sommes ; L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas...
ne fut publiée qu'après la mort du poète.