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LE GRAND SEIGNEUR

Damis partit. Ce fut un superbe départ ; Rien n'y manquait, hormis l'épouse désolée.

A son aise il fut mis sur un lit de brocart ;

Les cloches à toute volée

Carillonnèrent; sur son char

Parents, amis, jetaient des roses, Et pour le voir passer tout le peuple accourut.

En deux mots, id est : il mourut.

Mais un grand seigneur fait pompeusement les choses.

Aux Champs-Élyséens régnait encor Pluton,

Proserpine était encor reine ;

Insensible au qu'en-dira-t-on

Minos pesait l'espèce humaine.

Damis parut. — « Ton nom? Ton âge? Ton état?...

C'est juste. Passons. Ta patrie? »

— « La Perse; et d'une satrapie

Je fus longtemps le potentat.

Mais, aimanl \o travail bien moins que le bien-ôtre, Du pays je n'eus cure, il faut le reconnaître. Mon secrétaire s'en chargea. »

— « Et, tandis qu'il veillait, son maître... »

— « Son maître but, dormit, mangea. » —

— « Va, goûte la paix éternelle ! »

Éaque et Hhadamante opinent du bonnet.

Mercure n'y tint plus : « Vous nous la baillez belle, Dit-il, Maître Minos, avec un tel arrêt! »

Minos sourit. « Mon cher, se jugeant sot, ce prince S'abstint de gouverner lui-même sa province; Cette nullité même égalait un bienfait.

Ainsi que tes talons sa tête étant légère,

Le mal qu'il n*a pas voulu faire

Vaut tout le bien qu'il n'a pas fait. »

Evidemment. « On souhaite la paresse d*un méchant et le silence d'un sot » (Chamfort). Krylov écrivit cette fable à suixante-douze ans. C'est la même fraîcheur de talent qu'on admire dans les strophes adressées au duc de Bourgogne par La Fontaine septuagénaire aussi.

Krylov savait le français, l'allemand, Titalien, l'anglais; à cinquante ans, il apprit le grec, seul, en cachette, et stupéda Gnéditch. Il savait même davantage : il savait se taire. Quelque opinion absurde que soutînt son interlocuteur, il ne le contredisait jamais ; il appelle du reste (dans sa fable : Alcide) la dispute « une bestiole gui devient grosse bête dès qu'on y touche. > N'était-ce pas énergie plus qu'apathie ou politesse? Aussi, à voir cette ténacité, suis-je induit à tenir ses manies pour affectées. Il faut parfois qu'un homme d'esprit sache faire la bêle.

Krylov fut un ami sûr et reconnaissant; il eut la modestie d'attribuer son succès à une heureuse coïncidence :

Sans loi, ([ui dirigeas sur ma muse paresseuse et insouciante les rayons de la générosité impériale, mon faible talent se fanait sans

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fleurs, sans fruits, et je mourais tout entier. (Vers adressés àOIénine en 1826.)

Il remercia rimpératrice Marie par son Bluet, fable touchante que ma traduction gâterait. — Aux bas-reliefs, représentant les animaux familiers des fabulistes, le touriste reconnaîtra dans le Jardin d*Eté> à Saint-Pétersbourg, la statue de Krylov * .

Cette Force des choses, que nous rappelions plus haut, protégea visiblement Joukovski (1783-1852) et nous admirons, après sa naissance, le progrès de son éducation. Trop bien doué, il perdait son temps à Técole primaire : on l'en expulsa pour incapacité. S'il est crétin, qu'il soit troupier 1 pensa le tuteur, qui Fenvoie au régiment où il arrive... en même temps qu'un décret de Paul 1'*' modifiant le recrutement des pupilles de l'armée. Retour. La mère le mène alors à Moscou dans un collège aristocratique, «< à la tête duquel était le directeur », comme le note le biographe Ikornikov. Joukovski s'y distingua par ses dons littéraires, y devint président d'une petite académie d'émulation ayant séances semi-publiques avec discours et controverses riméesou non et, comme tel, fit la connaissance de Karamzine et de Dmitriev. Ses succès scolaires lui méritèrent enfin la médaille d'or. De 1800-1812, douce existence au pays natal, vouée aux Muses; il traduit le théâtre de Kotzcbue, Don Quichotte j des Nouvelles allemandes, anglaises, françaises ; puis, en

1. Nommons au moius un des satellites de Tastre : .4. ismailoVf fabuliste aimable, n'ayant d*autre ambition que d'amuser les écoliers. Son Métromane amuse même les magisters :

Si rivr«>içue fatalement

Doit retourner ù la bouteille, Le versiflcuteur subit m^mo tourment.

Perdre la tAte ù boire ou la perdre, rimant, —

Au fond, la folie est pareille, — etc.

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vers d'une rare souplesse *, il vulgarise les ballades deGœthe et de Schiller, la Lénore de Barger; puis imite ce dernier, heureusement plutôt mal que bien, en ce sens que le nébuleux, le mystique et le sépulcral ne lui imprégnèrent que la peau, juste assez pour trouver le tonde son EpUre à V empereur Alexandre^ après la campagne de France. Dès lors tout va sur des roulettes : présenté à la Cour, nommé lecteur de l'impératrice, plus tard (1825) précepteur du tsarévitch, Joukovski passe vingt-cinq années dans un rêve doré. Pourquoi rinterrompit-il en épousant, à cinquante-huit ans, une Allemande de dix-neuf ans? Une jeune femme et un grand âge, voilà ce qui trouble la tète d'un vieillard.

Les œuvres — je devrais dire ; les traductions — de Joukovski (six forts volumes) parmi lesquelles je citerai encore y Iliade et ïOdyssée, Jeanne d'Arc de Schiller, Ondine de La Molte-Fouqué, etc., sont remarquables par une aisance légère ; rempreinte ressort ferme ou molle suivant l'original ; car Joukovski ne domine pas son modèle, il le subit;ilarâme subjective, comme devait lui dire son beau-père Reutern. Au moral, il était le meilleur des hommes; on peut dire qu'aucun littérateur contemporain n'échappa à ses bienfaits; sou intervention auprès du souverain fit gracier Baratynski, Chevtchenko, sauva maintes fois Pouchkine et d'autres; sa maison était hospitalière; sa bourse ouverte à tous. Apprenant la mort d'une amie qui laissait trois orphelins, il donna 115,000 roubles (environ 260,000 francs). C'était agir eu prince ou plutôt en pacha, dont il avait le type. « Assis sur un divan, dans sa robe de chambre orientale, les jambes croisées en tailleur; fumant la chibouque à bout d'ambre, il ressemblait bien à un Turc. Front haut, profil droit, teint

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