LA SAINTE-ALLIANCE
viable, méditent l'avertissement à eux donné par Goethe : « Ceux qui attaquent mal à propos des idées nouvelles remuent des charbons ardents, lesquels, déplacés, mettent le feu à des endroits où il n'eût pas pris ».
Toutes proportions gardées, la Russie connut chez elle cette lutte des libéraux et des réactionnaires. Les écrivains menacés se serrèrent les coudes et s'encouragèrent; Dmitriev aide Krylov, Karamzine aide Joukovski, qui aide Pouchkine; etc. Ils savent que le siècle travaille pour eux; que la raideur du gouvernement le lassera lui-même. Si hargneuse soit la police, il lui faut cependant prendre le temps de se moucher! Vivement la littérature profite de ce répit, risque un article, une traduction, une vérité cachée dans un roman banal ; au moindre grognement de la Censure, elle lui jette en pâture des poésies pleurardes, des descriptions champêtres, d'interminables méditations sur la vertu, sur le Vendredi saint...
Melle soporalam et medicatis frugibus o/fam Objicit
et Tassoupit; elle se présente propugnatrice de la belle antiquité et veut la sauver de la profanation! (Ce fut le rôle de Batiouchkovj 1787-1855, gentil poète, émule de Parny et qui ne savait pas mieux le grec qu'un bachelier français.) Araklchéiev, le terrible ministre, peut-il suspecter les traducteurs d'idylles? Elle fonde des sociétés aux allures plus mondaines que littéraires (Arzamas, par ex.), véritable étatmajor qui recrute les bons esprits et leur enseigne la tactique; elle fonde des revues qui soutiennent bruyamment Tautorité, et la dérident doucettement; puis, profitant d'un gai rayon de soleil, du moindre sourire d'indulgence, elle cueille tel ou tel fruit défendu. Un beau jour, la muse de l*ouchkine escamotera la clef du jardin — « la plus neuve de toutes^ Monsieur Figaro!... » et dans ce duel de la ruse et de la force la Littérature dupera son geôlier, comme Rosine se joue de Bartholo*
POUCHKINE. — GRIBOIEDOV
Quel Français n'aimerait Pouchkine, qui s'est imprégné de notre esprit, qui nous présente successivement, suivant révolution de son génie, lesplus séduisantes qualités de nos grands écrivains? Ses œuvres sont un jardin où nous retrouvons les fleurs dont s'enorgueillit notre climat, si fraîches, si ingénieusement disposées qu'on les tient pour indigènes, pour croissance spontanée, et que tout semble création. Si la littérature française disparaissait dans quelque cataclysme, les écrits de Pouchkine en transmettraient à la postérité une sensation précise, le ressouvenir fidèle. Il a l'entrain, la joie de vivre; à cœur triste, esprit gai. Il secoue ses amis, les réveille :
Allons, mouchez-vous et bénissez Dieu!
Le monde présent vaut le monde anliqun :
Beaucoup do savants, de sages très peu, Masse de cousins, mais d'amis.. . bernique!
Il garde son franc-parler même devant les gens de cour; — u il s'anime^ se monte, est intarissable et toujours imprévu et original* ». Et cette libre allure racheta souvent son imprudence, la Censure s'habituant à le traiter comme un enfant gâté, incorrigible. Ses boutades, voire ses extravagances, rapprochent encore de nous celui que ses camarades avaient surnommé le Français; et je dirai de lui ce qu'il a dit lui-même d'Henri IV :
1. Lettres d'Alex. SmirDOTa, publiées par le Ctnepiiuft BlurniHiii» (mai 1893).
J*cxcuse les faiblesses, quand un homme laisse quelque ciiose à son pays.
Aussi mon regret de me borner à une rapide esquisse n'est adouci que par le plaisir de louer un si charmant poète.
Alexandre Sergéiévitch Pouchkine est né à Moscou, le 20 mai 1799. Jusqu'à sept ans, le plus grand poète russe passa pour un crétin; soit que le sang africain infus si brusquement à la race moscovite eût en lui déconcerté la nature, soit que Tenfant eût dérouté safamille. Celle-ci, mécontente, Tabandonna aux soins d'une nourrice, Arina Rodionovna, dont la tendresse est inoubliable; elle aima son pupille, le choya, le consola, lui fut dévouée jusqu'à la mort et, dans des vers reconnaissants, fut immortalisée. 11 semble que, à un certain degré, la bonté d'àme devienne une seconde vue, une intuition merveilleuse. A sept ans, la nature s'est décidée; la fusion est faite et fermente tapageusement. Sacha (abrév. d'Alexandre), jadis calme comme une borne, se démène comme un diablotin; si bien que ses parents, à bout de patience, allaient l'interner chez les Jésuites, réputés, en Russie comme ailleurs, pédagogues intrépides, lorsque s'ouvrit le lycée de Tsarskoïé-Sélo (4811). Trente élèves soulementétaientadmis, qui devaient marcher militairement, à la Napoléon-^ mais la bonhomie slave reprit vite le dessus; entre ces jeunes aristocrates et leurs maîtres se noua une aimable intimité; tout se passait en famille; écoutait, travaillait qui voulait. Pouchkine passa là « six années dorées », ayant trouvé une société d'élite, l'air, l'espace, le temps de penser et de lire à son goût.
Ces onfanls gâtés de l'Amour,
Parny, Grécourt, Riaient, tapis dans ma cachette; Les soirs d'hiver, ces polissons Me chuchotaient dans leurs chansons...
Landerin^tte !
248 UTTÉRATURB RUSSE
Ses premiers essais reflètent ces lectures, peu édifiantes, dira-t-on.
Réponds-leur qu'ils ont tort. Veulent-ils bannir de la poésie le léger, le badin? Alors la satire, la comédie no sauront plus où se fourrer! Faut-il donc brûler Vert-Vert, Roland furieux, Rein'icke Fuchs, la Pucellet,.. >» (Lettre à Ryléieev, 25 janv. 1825.)
Diplômé (avec la note Médiocre pour la langue russe), le jeune homme prit au ministère des AiTaires étrangères un emploi peu lucratif mais purement nominal et, encouragé par Joukovski et Karamzine, publia en 1820 le poème Rouslan et Lioudmilay dont le succès fut inouï. Ce conte enfantin, mais narré avec une aisance^ un laisser-aller qui stupéfièrent (rappelez- vous Mardoche de Musset) — troubla le Parnasse. L'enfant terrible cassait les vieux meubles. « La langue neuve et les quelques idées nouvelles introduites dans la littérature russe semblèrent en ce temps-là tellement anormales qu'elles provoquèrent, à côté de Tenthousiasme, Tindignation » (Vodovozov, 113).
Scandale! Fallait-il qu'à mon tour je parusse
Pour effaroucher les lettrés!
Mes vers, affirment-ils, ne sentent pas le russe; La Censure, hochant la tète, dit : « C'est trtis!... «
Très... quoi? J'écris comme je pense,
J'écris le moins mal que je peux, Et j'empêche du moins, la servant de mon mieux. Ma Muse de crever, à vingt ans, d'abstinence.
La police s'émut (I), proposa la Sibérie, la prison... On choisit le transfert dans le sud, à lékatériuoslav. La province était l'exil pour un jeune homme mondain, joueur, pour lequel la nature n'est qu'un décor quand elle est belle, une caisse d'épargne quand il est endetté; et qui l'avoue : « La solitude est une chose très béte, n'en déplaise aux philosophes et aux poètes qui font semblant d'adorer la vie rurale!
Heureux qui, dans le bruit des vill os,
Sait rt^ver do Tisoloment
Et goûter — de loin seulement —
Le charme des vallons tranquilles !
Le jardinet, le ruisselet
— Car le petit ruisseau ruisselle —
Le ravissent ; môme il se platl
Aux moutons, à la pastourelle.
Je dis : Avec des amis vrais,
Heureux qui fait le soir la rôtc,
Et raille en russe, en style honnête.
Nos Slaves, masques ou portraits!
Aller vivre aux champs? Rien ne presse.
Le bruit des villes a du bon;
Mieux qu'en imagination
On embrasse en vrai sa maîtresse. »
Aussi arriva-t-il maussade, malade. Par chance, son nouveau directeur, Inzov, est un brave homme ; et, comme un bonheur ne vient jamais seul, une famille amie, les Raïevski, en route pour le Caucase, Temmène; delà, en Crimée, à loursouv, et le poète, soudain guéri, voit et comprend la nature.
J'en jouis avec l'abandon d'un lazzarone ; je me baigne dans la mer, je couche à la belle étoile, je hume le vent...
Les paysages pittoresques, les versants couverts de villas, les excursions en montagne (le Aiou-dagh a 600 mètres), la population bariolée, lui révèlent un monde nouveau ; enûn Byron, Shakespeare et les demoiselles Raïevski achèvent de l'égayer.
Nous le retrouvons en Bessarabie, nouveau poste de Inzov ; mais sa biographie n'est pas édifiante. A Kichinev grouillait un ramas de races indécises, au milieu desquelles Pouchkine, dans une tenue extravagante, mène « la vie de bohème », joue, se querelle, épuise l'indulgence de son chef. N'a-t-il pas eu
ridée, rencontrant une horde nomade^ de se faire tzigane !... En 1823, la préfecture est transportée à Odessa, et le nouveau préfet, Vorontsov, est un tyran qui exige de ses employés assiduité, décence, hélas! Pouchkine essaie de se dédier à bonnes mœurs, et son chef essaie de l'encourager par une mission de confiance, une enquête sur une invasion de sauterelles. Vous comprenez? Rapport... Éloge et envoi du rapport au ministre... Avancement, croix peut-être au rapporteur... Eh bien, voici le fruit des travaux et les résultats de l'enquête :
Monsieur! L'infect peuple des sauterelles
S'en est venu, Puis a bâfré; si, que le sol sous elles
Est nu, nu, nu !
Une lettre plaisantant la Bible est détournée à la poste, aggrave le scandale, et voilà Tauteur « mis en surveillance. » Or, dans cette existence turbulente, il avait appris l'anglais, l'italien, et composé deux volumes de poésies [Les Bohémiens \ Le 'prisonnier du Caucase^ etc.) que revendiquèrent, détail piquant, à la fois romantiques et classiques. Le poète savait en effet extraire du fatras romantique les quelques éléments vrais, humains; son goût délicat triait, éliminait; et, vu le point de départ, vu le point d'arrivée, les deux partis le réclamaient. Mais il avait déclaré préférer Goethe à la Bible ; d'où, deux ans d'arrêts aux champs, dans sa famille affolée par la disgrâce impériale, espionné, catéchisé. (Littéralement. Un moine reçut l'ordre de visiter le coupable à jour fixe, et de droguer sa conscience). On devine l'humeur du poète mis en cage, regrettant le sud joyeux 1
Si le ciel était pur, je pleurerais de rage; mais. Dieu merci, le ciel est jçrisâtre, et notre lune a Tair d'une citrouille. Ma seule société est une vieille voisine dont j'écoute les histoires patriarcales. (Lettre à la princesse Viazemska,)
Dans les soirs lugubres de rhiver,on le voit s'arrétant d'écrire pour se réchauffer l'Ame auprès de sa dévouée Arina :
Bourrasque de neige el rage du vent!
C'est Thiver avec sa blanche tempête, Qui tantôt rugit comme fait la bête Et parfois g/^mit comme fait Tenfant ; Qui brutalement s'cngoufiFre et pénètre Par les trous du toit demi-lézardé, Ou timidement cogne à la fenêtre Ainsi que peut faire un pauvre attardé.
Il fait triste et sombre en cette masure Qui grelotte au froi<l et ne tient pas trop ; Et toi même aussi fais triste figure, Ma vieille servante, ot tu ne dis mot.
Est-ce Touragan qui fabat, ma bonne, Les grandes clameurs des bises du Nord?
Ou de tes fuseaux le bruit monotone, Ronron régulier qui berce et t'endort?
Viens boire avec moi, viens, ma bonne vieille, Qui m'as su, petit, choyer, protéger!
Buvons en jasant toute la bouteille.
On se sentira le cœur plus léger.
Redis-moi, tu sais, comment une reine Se piqua le doigt au fuseau fatal; Gomme Cendrillon eut une marraine Qui la conduisit, ravissante, au bal...
Bourrasque de neige et rage du vent!
C'est l'hiver avec sa blanche tempête, Qui tantôt rugit comme fait la bêle, Et tantôt gémit comme fait l'enfant.
Viens boire avec moi, viens, ma bonne vieille, Qui m'as su, petit, choyer, protéger!
Buvons en jasant toute la bouteille, On se sentira le cœur plus léger!
Î52 UTTÉRATURE RUSSE
Sa chaîne l'exaspère au point qu'il souffre d'être russe, qu'il voudrait fuir n'importe où, pour respirer librement. Il supplie un ami de l'emmener, déguisé en domestique; il feint une maladie grave, pour consulter un médecin célèbre, à Derpt, d'où il gagnerait la frontière; etc. Le gouvernement refuse toute autorisation.
Toi, qui n'es pas bridé, comment pcux-tu rester en Russie? Si le tsar me donne congé, je n'y reste pas un mois. Quand je pense à Londres et à son industrie, à Paris et à ses plaisirs, je dessèche de rage dans mon morne Mikhaïlovskoïe... Un jour tu demanderas : u Où donc est mon poète? Il paraissait bien doué? » Et Ton (e répondra : « Filé sur Paris, mon cher, et dispos.é à ne jamais revenir dans cette satanée Russie! » {Lettre au prince Viazemskii, juin 18-26.)
Plus tard (1830) il supplie de nouveau le ministre Bekkendorf :
Puisque je ne suis ni marié ni en service, laissez-moi voyager en France ou en Italie; ou, si cela m'est interdit, laissez- moi, de grâce, partir en Chine avec la mission y déléguée!
Quand mourut Alexandre I«' (mort bien brusque! bien inopinée!), Pouchkine ne dut qu*à Joukovski et au baron Delvig de n'être pas impliqué dans le complot du 14 décembre. Il avoue à Viazemski avoir été en correspondance avec la plupart des conjurés.
Ceux qui sont pendus restent pendus; mais cent vingt amis ou camarades aux travaux forcés, c'est affreux !
(1) Ud ami sûr. Pouchkine écrivit cet impromptu sur un de ses portrait s :
A son favori le Bonheur Ayant donné ce que plus on admire, La richesse, un grand nom, une épéc, unehre, Et mis la bonté dans le cœur, — Ajouta, gracieuse erreur, La malice dans le sourire.
Nicolas le gracia à Moscou, le jour du couronnement, lui permit même d'aller à Saint-Pétersbourg, s'il prévenait par lettre la police ; enfin, d'écrire « des poèmes utiles à la patrie », mais lui défendit de rien imprimer sans son autorisation. Cela s'appelle chanter dans les griffes du chatl Pouchkine personnifiait alors, aux yeux de la Russie pensante, le génie captif et la liberté déniée; mais cet honneur et la gloire littéraire ne peuvent le dédommager. Il se décourage, parle de suicide; il assombrit la doléance qu'il avait écrite un jour à Delvig :
Oui, tout passe, hélas! et tout s'use!
A la gloire, idole d'un jour,
J*ai dit adieu, même à la muse,
Kt ne veux plus faire ma cour.
Mais je vous aime, ô mes poètes.
Vos jeux, votre monde enchanté !
Votre rire fait ma gatté
Et vos succès me sont des fêtes.
A vos feux, jeunes gens, allez, je compatis !
Comme se platt la vieille femme,
Fringante et fougueuse jadis, Qui rapproche aujourd'hui les amants (la bonne àme !) Et leur fournit sous main la clef du Paradis.
Puis une même demande revient comme un refrain : « Écrivez-moi! »
Écrivez-moi n'importe quoi. Sans vos lettres je m'abêtis; c'est malsain, même pour un poète.
Que faire? Se marier? Justement il entendit vanter les succès mondains de Nathalie Gontcharova, qu'il avait connue jouvencelle ; il revint à Moscou, devint le prétendant préféré, puis le mari (1831). Voici, à propos de son mariage, deux lettres qui intéresseront les célibataires Qt les autres.
Première lettre, à Viazemski, 18*20 :
Esl-il vrai que Baratynski se marie? Je crains pour sa raison» Une femme légitime est un tiède bonnet à oreillettes; la tète entière y disparaît. Mettons que toi-même fasses exception! N'importe, je suis persuadé que tu serais dix fois plus intelligent si tu étais resté dix ans de plus célibataire. Le mariage glace Tàme. Adieu ! Écris.
Deuxième lettre, à Krivtsov, 1SM.
Je suis marié ou à peu pros. Tout ce que tu pourrais me dire en faveur du célibat et contre le mariage, je l'ai ruminé. J*ai pesé de snng-froid les avantages et les désavantages de Tétat que je choisis. Ma jeunesse s*est passée dans le bruit, sans proÛt. Jusqu'à présent, j'ai vécu autrement qu*ou no vit d*ordinaire, et n'ai pas trouvé le bonheur. Il n'est do bonheur que dans les voies communes.
Ma foi, je le crois aussi. Mariez-vous I La famille alliée vous aidera. Prends la main de ma âlie, je te prêterai mon bras. A charge de revanche. On se fait réciproquement la courte échelle. La belle-mère ennuie le gendre, mais le beaupère le pousse. Alliez-vous, mariez-vous I Dans la société moderne, comme dans les pépinières bien tenues, les sujets ont besoin, pour prospérer, d'être greffés. L'isolé sèche.
Pouchkine prévint donc la police, revint à Saint-Pétersbourg, et loua une villa à Tsarskoïé-Sélo, voisinant avec Joukovski. Sa fameuse pièce : Aux calomniateurs de la Russie^ lui rouvrit le ministère des Affaires étrangères; mais cette réintégration et un traitement de 5,000 roubles Vattachcrcnt plus que jamais. Ses admirateurs mêmes parlèrent de »< patriotisme officiel ; » et quand l'empereur, mal inspiré, le nomma chambellan^ ils parlèrent de courtisancrie. —
L'étiquette, la livrée, les bavardages niais à moi, barbe grise! J'aimerais mieux être fouetté en place publique!
C'était une situation fausse, donc douloureuse. A la Cour,
parmi les seigneurs, le poète ne pouvait être que le premier ou le dernier.
La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère !...
Le poète se sentit traité comme un pianiste à la mode, que ces dames admettent à Thonneur de les amuser; elles jacassent pendant qu'il joue, applaudissent du bout des doigts quand il a joué, puis l'engagent, par leur expressive indifTérence, à retourner garder ses musiciens allemands. Ajoutez à cette vie mondaine, ruineuse, une lutte incessante avec la Censure :
Je suis exaspéré. Vivre est sans doute une agréable habitude; mais la vie renferme une amertune écœurante. Le monde est un marécage infect. (Lettre à M"*^ Qsipova,)
L'infortuné fut enfin victime d'une odieuse machination : ses envieux exploitèrent, pour provoquer un duel, l'assiduité très innocente d'un officier de la Garde auprès de sa femme. Ce prétendu séducteur (Georges Danlès, baron légitimiste, émigré français) ayant affirmé sa loyauté, ayant, pour mieux l'attester, épousé la propre belle-sœur de Pouchkine, on raviva, envenima le malentendu au moyen de lettres anonymes! Et, le 29 janvier 1837, le poète, frappé d'une halle, expirait dans le plein épanouissement de son génie. L'émoi fut tel à Saint-Pétersbourg que l'on craignit des troubles. Le tsar paya les quelques dettes du défunt, pensionna la veuve et les deux enfants, donna 150,000 francs pour une impression des œuvres complètes, et prit ainsi dignement part au deuil national.
Le mérite de Pouchkine est d'avoir vu et jugé la réalité à distance, sans se tacher les doigts. Dans le tohu-bohu romantique, il a nettement discerné les quelques vérités éparses, les quelques thèmes neufs, et s'est détourné^ sans
256 LITTÉRATURB RUSSE
hésitation, des paradoxes, des grimaces, des mièvreries. Son goût Ta préservé des exagérations qui ont si souvent déGguré le génie de V. Hugo. Son esthétique est celle de Gœthe, dont il a la sérénité; de là vient que leurs créations sont vivantes et cependant sont idéales; que la moindre piécette est objective, fait tableau.
Devant TEspagnole tous deux,
Cavaliers de haute naissance.
Avec amoureuse arrogance
Plongent leurs regards dans ses yeux.
Ils sont égaux tous deux en charmes,
Leur amour est aussi brûlant,
Et du même geste insolent
Ces jaloux caressent leurs armes.
Elle est plus chère que le jour
A tous deux, comme Thonneur môme ;
Mais la jeune fille, à son tour,
Quel est enfin celui qu'elle aime?
« Décide et dis quel est l'heureux!. .. >»
Chacun espère et chacun tremble ;
Et les ardents rivaux ensemble
Plongent leurs regards dans ses yeux.
L'adage Ut pictura poesis a-t-il jamais été plus vrai? Ne croit-on pas voir une toile de Vélasquez? Certes, je n*oppose pas Pouchkine à Gœthe, ce colosse, ce demi-dieu; mais comme artiste il l'égale. Puis si humain!
Vivant de notre vie, étant ce que nous sommes —
dédaignant le masque transparent de Thypocrisie, ce qui précisément scandalisait les automates officiels, les poupées mondaines; passionné jusqu'à jouer et perdre ses manuscrits; railleur comme un merle, jusqu'à rendre à Oronte qui le consultait sur son sonnet, ses vers ainsi annotés :