BIOGRAPHIE D UN POÈME
La rime lui vient en tète,
Bote ; Il ^ ri (Ton ne et le couplet
Fiait  l'auteur, qui vous invite
Vile A goûter Téchantillon
Long.
C'est> en style ridicule,
Fort î Et, lu, voilà Topuscule
Mort.
Sceptique, parce que clairvoyant; bon vivant, épicurien comme Horace, goûtant le falerne non moins que le cécube, aimant Lydie non moins que Chloé; mais franc, ferme et brave. Dans le silence qui suivit la répression de 1825, la Russie entendit son poète saluer les forçats de Sibérie :
Courage! L'heuro désirée viendra. Vos généreuses pensées ne sont point perdues; l'amitié se frayera un chemin jusqu'à vous, comme ma voix libre s'est frayé passage. Vos chaînes tomberont, les geôles crouleront, et vos frères vous rendront votre épée!
il s'exposait à les aller rejoindre. De là, je crois, la popularité de Pouchkine, aimé même du menu peuple qui lit peu ou point. Car, en fait, sa poésie est la plus aristocratique qu'on puisse imaginer; elle affiche même pour la foule le plus superbe dédain.
D'une main pure et innocente j'ai semé la liberté .. mais j'ai perdu mon temps, ma peine. Paissez, peuples débonnaires! Ce n'est pas le cri de l'honneur qui vous secouera. A du bétail les dons de la liberté? A quoi bon? Qu'on le tonde et qu'on l'abatte! Son héritage de race en race: le joug, des hochets et le fouet.
Specie lihertat'is insanité disait Quintilien. A preuve encore cet allier sonnet que — « tout écrivain qui débute devrait apprendre, par cœur et garder dans sa mémoire comme un commandement de Dieu » (Tourc.uémev).
InditTérent â Thumcur populaire, Aux éloges d'un jour, honto du lendemain.
Aux jugements des sots, aux rires en arrière,
Va droit, poêle, et passe ton cliemin!
Vis seul, en roi, dans ta majesté flèro El que ta volonté domine ton destin!
Va, prodigue les Truils dorés, — au genre humain
Ne demandant ni merci ni salaire.
I^a récompense est dans ton cœur.
C'est toi le rigide censeur
Qui s'absoul lui-uiéme ou s'accuse.
Chante, prie! OITre au Ciel l'encens!
Les fous se heurtent impuissants A Fautel où sourit ta Muse.
Comparer la prose de Pouchkine à celle de Voltaire s'appelle louer les deux écrivains ; ce sont néanmoins les pages célèbres de Mérimée (L* enlève ment de la redoute, par exemple) qui la reflètent le mieux. Mérimée nous vanta du reste un des premiers ces Monvelles russes, concises et brillantes : Le coup de feu\ — Surpris par la neige \ — La dame de piqupy etc. Comme je ne puis tout citer, je donnerai seulement le sujet de /Juubrovskl (eu prose, écrit en 1832) lequel, par son étrangeté même, fournil des arguments à la théorie littéraire : peu importe le fond, si la forme est belle.
Deux amis, Troïékourov et Doubrovski, se brouillent à propos d'un chenil. D'honnêtes courtiers alimentent la haine, si bien que le plus riche, achetant les juges, dépouille le plus pauvre de son héritage. Le jeune Doubrovski, offî-
cier de la Garde, arrive pour assister à la ruine, au désespoir, à la mort de son père. Il voit les sbires s'enivrer dans sa maison, l'expulser lui-même... Exaspéré, il bfûle elle et eux, et devient, chef de brigands, la terreur du pays. — Pendant ce temps Troïékourov continuait à édifier chacun par son genre de vie. « En dépit de ses forces physiques, il crevait d'indigestion deux fois par semaine, et flottait chaque soir entre deux vins. » Passant du chenil au harem, le sire entretenait une vingtaine de femmes disciplinées et enfermées, et toute fille accorte lui passait parles mains. Entouré naturellement de la considération générale Cyrille Pétrovitch prospérait. Il amande un précepteur pour un de ses fils naturels; ce précepteur français se morfond à un relais de poste, quand un bel officier l'aborde, le questionne, apprend où il va et lui dit : « Vous me donnez vos papiers, vous prenez ces 25,000 francs, me jurez le secret et repartez immédiatement pour Paris. » Le Français ne demandait pas mieux; et, marché fait, Doubrovski entre comme précepteur dans la maison de l'ogre.
Il va venger son père? Non. Terrifier son ennemi par des menaces? Non. 11 fait au piano chanter la demoiselle! H l'aime, il en est aimé malgré l'écart des positions, bref, lui demande, par écrit y un rendez vous dans le parc pour lui avouer qui il est. — « Mademoiselle, je suis Doubrovski. — Ahl — Ne craignez rien. Votre vue a chassé ma haine. J'ai compris que la maison où vous habitiez était un sanctuaire!... Si jamais vous aviez besoin d'aide, promettez d'avoir recours à moi... Prenez cette bague. Au moment du péril, déposez-la dans le creux de ce chêne eifapparaUrail »
Scribe, l'heureux librettiste, n'a rien écrit de plus naïf. — Le péril prévu menace sous forme d'un prince quinquagénaire; en vain Marie supplie son père de détourner ce calice ; en vain elle invoque la loyauté du prétendant; celui-ci aime la chair fraîche et ne lâche pas sa proie. Marie sanglote : Eh bien, plutôt vivre femme d'un brigand! Et la bague est déposée dans le creux du chêne.
Le popn a ofiicié. Marie, paie comme une morle, attend son sauveur. La calèche remporte chez Tépoux odieux... Hélas! Douhrovski Ta-t-il oubliée?... Soudain les chevaux s'arrêtent; le cliquetis des sabres retenti! ; et une voix chère prononce ses paroles : Vous êtes libre! — Eh bien, qu'arrîvet-il? Jl arrive que, sauvée sur sa prière, Marie envoie promener son sauveur. Elle a changé d'avis. « Non, je ne veux pas être libre! Le pope m'a bénie dans l'église. Laissez-moi! » C'est bien fait pour ce brigand ridicule. Quelque métier que vous choisissiez, exercez-le consciencieusement; tandis que Douhrovski, terrible vengeur des mùnes paternels, ne venge rien du toul, et se borne, en résumé, à brûler sa maison, à couper quelques bourses, et à faire chanter une péronnelle. J'oubliais! Il a, comme précepteur, appris au petit Alexandre à ne pas manger avec ses doigts, et tué d'un coup de pistolet un ours... captif.
Le dernier chapitre est un des plus vraisemblables : Douhrovski bat, avec ses quelques compagnons dépenaillés, cent cinquante hommes de troupe régulière, puis dit adieu à ses gens, et passe tranquillement la frontière! C'est du Scribe.
Soit dit pour la justification de l'auteur que la Censure avait exigé des coupures, des retouches, un dénoiïment moral, etc., qui défigurèrent évidemment le plan primitif.
Revenons aux poèmes. Dans Poltavn (1828, à la même date que Mazeppa de V. Hugo) Pouchkine a derechef racheté l'odieux du sujet par le talent poétique. — Kotchoubei était fier de sa richesse, mais surtout fier de sa tille qui était bien la plus ceci, la plus cela qui fiU en Ukraine. Rebelle aux prétendants jeunes et beaux, Marie s'enfuit sans pudeur, sans remords, de la maison paternelle et court les champs avec rhetman Mazeppa, vieux barbon. Vengeance ! Dieu, qui punit les coupables, ne tardera pasà punir. ..le père. Au temps de leur amitié, Mazeppa n'avait pas caché à Kotchoubei ses projets de défection; Kutchoubei, loyal sujet, avertit le tsar qui croit l'avis calomnieux.et, confiant en l'hetman, lui livre
son ennemi. Et tandis que Marie dort avec délices, les lèvres mi-closes, son père est torturé et, dans quelques heures, sera décapité. Sa mère la réveille, lui apprend l'horrible vérité : « Sauve au moins ton père!... I/hetman ne le refusera pas, lui, pour qui tu as oublié Thonneur, la famille et Dieu! » L'exécution a lieu; le père a la tête tranchée, comme de Juste, ainsi que son fidèle Ikra, coupable d'avoir aimé Marie, et d'avoir obéi à son maître ; la mère mendie à Texil, et Marie disparait.
D'après une tradition, que rapportent Pouchkine et Voltaire, Mazeppa aurait été maltraité par Pierre le Grand sous les murs d'Azov; sa trahison serait venue moins d*un rêve ambitieux que d'une rancune. On peut douter d'une grande partie de ce que raconte l'histoire, et l^on ne fait pas tant de bruit pour trois poils de barbe arrachés dans une turbulente ivresse. Je remarque, parmi les principaux agents de la défection du Cosaque, la princesse Doulska, un archevêque bulgare, qui faisait, déguisé en mendiant, le voyage de Pologne en Ukraine et vice vei^sa^ et le Jésuite Zalenski. (]es saintes gens se dévouaient ainsi pour venger l'offense faite à la barbe de Mazeppa? Croyez-vous?
Quoi qu'il en soit, Ma/eppa passa aux Suédois « plutôt comme un fugitif que comme un allié puissant. Les Moscovites avaient découvert et prévenu ses desseins; ses principaux amis, pris les armes à la main, avaient péri au nombre de trente par le supplice de la roue » (Voltaire). Pouchkine suppose qu'après la bataille de Poltava les fuyards s'arrêtèrent près de Dikanka, propriété de Kotchoubei.
Pourquoi Mazeppa a-t-il frémi? Cette ferme déserte, ce jardin abandonné, la porte ouverte sur les champs, ont-ils rappelé en lui une histoire oubliée? Meurtrier de la sainte innocence, as-tu reconnu celte demeure heureuse? Celte maison où, près d'une famille joyeuse, tu buvais le vin de la galté? L'asile où habitaitcet ange? Le jardin d'où, pendant la nuit sombre, tu Tenlevas dans la sl<^ppe?
Marie, traînant dans ces ruines une vie misérable, se présente soudain à son amant ; elle est devenue folle et ses propos le terrifient.
Mazeppa mourut i\ Bender en 1709, à soixante-dix ans. C'est un bel Age, et Dieu lui d<mna tout le temps nécessaire pour regretter ses méfaits. CrAce à Pouchkine, à Hugo, à Byron, etc., ce vieux scélérat est plus fameux que jamais ne le sera un bienfaiteur de Thumanité.
L'Ondine (1832; mise avec succès en opéra par Dargomijski).
Meunier, tu dor;^, ton moulin va trop vite!
Meunier, tu dors, ton moulin va trop fort!
Et ta fille n'est pas surveillée. Or, la vertu des filles est, comme le mot qui leur démange la langue, preste à partir. È't semel emissum volai irrevocaffilp... Le mal est fait; et le pis du destin est que le galant — un prince, car les meunières sont ambitieuses — las de cette amourette, fait un mariage de raison. Desbijoux, une bourse d'or, compensentils l'affreuse trahison? Que deviendra l'enfant qui va naître?
Infortunée, ne fût-ce que pour lui, prends soin de toi ! Je n'abandonnerai ni toi ni ton enfant. A Foccasion, peut-être, je viendrai moi-même vous voir. Du courage! console-loi. Viens, que je t'embrasse pour la dernière fois!... (En s'éioignani.) Ouf î c'est fini. J*ai rame plus légère. Je m'attendais à un orage; mais tout s est réglé en douceur.
La délaissée se noie dans le Dniepr; son père devient fou de douleur; et le séducteur n'est pas heureux en ménage. Une force mystérieuse l'attire vers le fleuve; pour rêver sur la rive, il renvoie ses pique urs. Un beau jour il ne reviendra plus.
Écoule, fillette, maintenant je compte sur loi. Sur notre rive un homme aujourd'hui viendra, fiuotle le et sors à sa rencontre. C'est un parent, c'est... ton père. —Celui qui t'a quittée pour se marier
à cette femme? — Lui-môme. Séduis-le, espiègle et câline : racontelui ce que tu sais par moi sur moi-même et sur la naissance. Et s'il demande : Tai-je oublié ou non ? dis-lui que je me souviens, que je l'aime et que je Taltends. lu m'as comprise? — Oh oui ! — Va vile. (Seule.) Depuis l'heure où, fille dédaignée, désespérée, je me jetai à l'eau et repris mes sens dans le Dniepr profond, ondine froide et puissante, huit longues années passèrent ; et chaque jour je pense à la vengeance. Mais cette fois, me semble l'heure, est venue !
Composition pleine de fraîcheur et de poétique réalité.
Pouchkine fut, comme tant d'écrivains, séduit par le sujet de Don Juan \ et Dargomijski, que nous nommions tout à l'heure, fut séduit par la curieuse ébauche de son compatriote au point d'oser concourir contre Mozart.
Scène L — Don Juan, s'ennuyant en exil, revient à Madrid, incognito. Il attend la nuit et, pour tuer le temps, conte à Leporello le malheur d'Inès.
Leporello. — Bah? après celle-là, il yen eut d'autres. Don Juan. — C'est vrai.
Leporello. — Et tant qu'on se portera bien, il y en aura d'autres.
Don Juan. — Oui.
Cela, dans le cimetière où se dresse la statue du Commandeur. Sa veuve y vient prier; et Don Juan, l'appréciant, se promet de lier connaissance.
Scène 11. — Chez Laure, chanteuse et charmeuse, dîner d'amis. Carlos (sou frère fut tué par Don Juan) lui fait un beau sermon sur la beauté qui fuit, et Laure lui déclare qu'elle l'aime et le gardera chez elle ce soir. Don Juan survient, se bat, et tue Carlos. D'oi'i cet étonnant dialogue :
Don Jdan. — Qu'y faire? C'est lui qui l'a voulu. Laure. — Ah, Don Juan, c'est vraiment désagréable. Toujours des histoires!... Mais d'où viens-tu ? Es-tu ici depuis longtemps?
Don Jdan. — J'arrivais et en tapinois... Tu sais que je ne suis
pas gracié.
Lacre. — Kt tu t'es souvenu aussitôt de ta Laure? C'est bien, cola! Mais suffit. Je ne to crois pas. Tu passais par hasard et lu vis m,a maison...
Don Jcan. — Non, ma Laure; demîinde à Leporello. (ii.i'embr»s«e.)
Laure. — Mon doux ami !... Mais laisse... près du mort... Qu'en faire ?
Do> Juan. — Laisse- le là. Avant le jour, je le porterai dans un carrefour.
Ladre. — Garde qu'on ne te voie!
Don Juax. — Dis-moi, combien do fois m'as- tu trompé pendant mon absence?
Laure. — Et loi, polisson?
Don Juan. — Dis d'abord. Non... après!...
Scnie III. — Tout marche à souliait. Don Juan, déguisé en ernnite, attend la veuve du Commandeur. Il lui fait une déclaration brûlante et savante, en plein cimetière, et oblient un rendez-vous pour le lendemain, chez elle.
Leporkllo. — Que dira le Commandeur?
Don Juan. — Crois-tu pas qu'il sera jaloux? C'est un homme posé. Il est mort, ça la calmé.
Leporello. — Hum? Regardez sa slatue ! Elle a l'air mécontent. Don Juan. — Va l'inviter à dîner pour demain.
Suit la fameuse scène, telle qu'elle est dans .Molière.
Seène IV, — Chez Donna Anna. Scène d'amour; mais la belle veuve, inquiète, soupçonne son amant de lui cacher un secret; elle le presse de questions; il avoue qui il est, lo meurtrier du Commandeur. La veuve parrfonwe et l'embrasse, quand la statue entre et entraîne Don Juan.
Mais c'est dans Eugène Onéguine (182i3-31 ; également mis en opéra, par Tchaïkovski) que Pouchkine se retrouve tout entier. Le sujet est banal : Eugène, jeune viveur, vient en province recueillir un hérilago. (Chant l) 11 se lie avec
Lenski, jeune rêveur byronien, qui le présente aux demoiselles Larine. (II) Olga et Lenski s'aiment; Tatiana reconnaît dans Onéguine le fiancé de ses rêves, et l'avoue dans une lettre charmante. (III) Onéguine, redoutant le mariage et les marmots, refuse le bonheur offert. Douleur de Tatiana (IV). Onéguine tue le temps en courtisant Olga. Colère de Lenski, (V) qui réclame un duel et se fait tuer ainsi pour Olga (VI) qui Toublie aussitôt au bras d'un hussard. Tatiana est mariée par sa mère à ungj'os général, Onéguine est parti en voyage. (VII) Il revient^ rencontre dans les salons mondains Tatiana, et maintenani, ô cœur mobile de l'homme! s'éprend d'elle follement. Entrevuesuprême, Tatianaavouant qu'elle raimeencore,mais qu'elle veut rester honnête femme.
11 n'est pas étonnant que les œuvres de Pouchkine aient inspiré les musiciens : le rythme y règle la passion ; elles sont humaines et cependant flottent entre ciel et terre. Et voyez, autant que mes traductions peuvent la reproduire, la vivacité du style :
Respirons un peul Mon roman Prend forme, a déjà bonne njine.
Huit cents vers! Et je sais comment S'appellera mon héroïne.
J'ai relu, revu de mon mieux, Mis des points, fait quelque rature, Et laissé des lapsus nombreux Pour faire enrager la Censure.
Les journalistes de tout crin Qui s'abattront Sur mon ouvrage, De l'ergot, du bec, page à page Éplucheront tout brin à brin — Je le sais! Mais pars pour la Ville, Onéguine, mon dernier-né, Et dis leur que j'ai pardonné Au méchant comme à Timbéclle.
A propos d'imbéciles, ce portrait de Lenski. Il a visité TAIIemagne, cela se voit! 11 se promène avec sa belle, sans
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lui rien diro, à Tinstar du modeste Gaulier»; il aime le brouillard et la lune, avec laquelle son Olga offre d^ailleurs quelque analogie. Le sceptique Onéguine la définit « fille ronde, rouge, sotte lune sur un sot horizon. » Mais, si Lenski est trop naïf, Onéguine est trop coquet, et le poète a grand' peine à le disculper ;
On peut (Hro un honune d'honneur Et s'adoucir les mains à la pùtc (ramandt^ !
Quand la Mode, tyran versatile, commande, Maladroit qui regimbe, obéir est meilleur.
Onéguine, si Dieu Teût lait femme cl coquette, N'aurait pas à sa peau donné plus petits soins, Plus tremblé que le Temps ne comblât sa fossette ;
Si bien, qu'hérétique en tous points,
Il fut orthodoxe en toilette.
Lovelace ou Vénus? Voulant fuir les témoins, Vénus se travestit en homme et fait la fête... Son sexe polisson perce par lous les joints.
Dans cette province, dont il redoute la monotnmie fastidieuse, ira-t-il, n'ira-t-il pas faire visite à la ronde avec son ami Lenski? Il le plaisante, mais le suit :
Tu pars, doux poète, ô Tityre ?
— C'est rheure, Onéguine; au revoir.
— Eh bien, pars ! Mais non sans me dire Où tu comptes passer le soir.
— Chez Larine. — L'histoire est bonne î Tu ne trouves pas monotone
De passer ainsi le temps? — Non.
—• Tu perds la t^le, compagnon !
Spr le bout du doigt se dévide Ton roman : famille candide, Patriarcale, du vieux temps, Ouvrant la porte à deux battants;
1 . Dans la Louise, de V«)S8. — Voir le tableau dau» Profila et Types de la Littérature fl/Zerwande ( Fischbacher, Paris).
POUCHKlffE 267
Hospitalité légendaire Gavant l'hôte des plats du cru, Et lui caquetant au plus dru Sur le chenil et la volière !
— Lo mal n'est pas grand. On s> fait.
— L'ennui nous tue, et je Tesquive.
— Dans le monde il me poursuivait; La vie est meilleure, naïve !
Famille et foyer... — En un mol, Les accessoires de l'idylle,
En empruntant à feu Virgile La houlette et le chalumeau!
Dieu le bénisse!... A cette belle.
Objet de tes vœux, de tes vers.
Qui l'a mis le cœur à l'envers, Et qui t'a brouillé la cervelle.
Présente -moi, si lu permets!...
— Es-tu sérieux ? — Il en doute !
Je suis plus grave que jamais.
— Nous serons bienvenus. En route!
Ils arrivent et admirent Tordre, la belle tenue de la maison. C'est que
Madame fit marcher l'État sur des roulettes.
S'occupa des travaux mignons.
Tînt registre, compta les dettes.
Et, sage, pour l'hiver sala ses champignons.
Gela, du même pas, ni leste ni trop lente :
Tel jour sécha le linge, et tel jour prit son bain ;
Pour un rien gifla la servante...
Et l'époux, superflu, n'y mit nez ou la main.
Enfîn Lenski a présenté son ami; et la belle Tatiana prend feu dès la première entrevue :
Son petit cœur est bien malade !
Tiana s'ennuie à la maison ; Et s'arrête à la promenade, Les yeux fixés sur le gazon.
Tantôt pâle ol tantôt vermeille,
l.es seins émus, le souffle court;
Un frisson sur la peau lui court,
Un bruit lui ronfle dans loreille...
Voici la nuit. La lune aux cieux
Promène sa lanterne blanche,
Et le rossignol sur sa branche
Se berce et chante de son mieux.
mélodie! nuit propice!
Tiana soupire à sa nourrice :
u Je ne puis dormir celte nuit.
On étouffe. Ouvre la fencHr»^
Sur le jardin. Parle ! Peut-être
Ton babil tuera mon ennui.
Sieds-toi là. Dis-nous une histoire
Du temps jadis, quand les follets
Faisaient office de valets,
Quand les dénions... »»— « Et la mémoire?
Ma fille, tu n'y penses pasi
Légendes et contes de fées,
Sorciers déçus, femmes sauvées,
Fuites, enlèvements, combats.
Dans ma cervelle radoteuse,
Tout s*est brouillé!.. » Tiana sourit.
a Dis-moi si tu fus amoureuse
Avant d'avoir eu ton mari? »
— « Amoureuse? Il eût fallu faire, En mon temps, de ces façons-là î Dieu! Défunte ma belle-mère M'aurait rompu les os, tout plat. »
— « Gomment eut lieu ton mariage?»
• — « Hélas! Comme il plut au bon Dieu.
On vit que je prenais de l'âge, No me consulta que ti'ès peu.
Fit très peu de cérémonie ; Le premier venu l'emporta.
On me coifla, me fagota; Huit jours après j'étais bénie Par mon pf*re et par le curé...
Je n'avais jamais tant pleuré.
POUCDKINE 269
Puis partir, changer de contrée. . .
Mais tu n'écoutes peu ni prou... »
— « Nourrice, je suis torturée, Je me mettrais je ne sais où 1 C'est à crier I » — « Chère petite, Dieu nous donne un bel embarras!
Laisse- loi mouiller d*eau bénite, C'est infaillible, tu verras.* Tu trembles, tu brûles, Gévreuse... »
~ « Je ne suis pas malade, non, ! C'est bien pire et c'est plus profond.
Nourrice, je suis amoureuse!... »
Et la vieille de s'exclamer, De se signer, de se pâmer.
Tout cela est gai comme la musique de Mozart ; et Ton ne discute pas Mozart quand on a l'oreille juste.
Pouchkine a pu se rendre à lui-même' le témoignage d'avoir
chanté le vin, la belle nature, raillé actes et paroles des vains favoris de la mode, déchiré l'habit des sots et gaiement éclaboussé d'encre Zoïle et l'ignorance... Mais jamais malice ni calomnie, jamais flatterie ni trahison, n'ont terni la pureté de mon cœur.
Peut-être pressentait-il sa fin prématurée, lorsqu'il terminait son Eugène Onéguine par ces vers mélancoliques :
Heureux celui qui part sans achever sa vie,
Qui salue et sort dignement, Sans dégoût d'avoir bu son vin jusqu*à la lie. Sans le regret d'avoir épuisé son roman !
Quel Français n'aimerait Pouchkine, notre compatriote!
Un astre ne va pas sans son satellite. L'honneur de graviter autour du brillant poète revient, à mon avis, à Gri-