‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 97 sur 148 · A mon encrier i IV · texte numérisé non relu

A mon encrier i IV

boiédov\ Fauteur de la comédie en vers libres : L^espiit nuit. Elle est isolée dans la littérature russe, et causa autant d'étonnement qu'en eût causé le Misanthrope, écrit et publié en 1823. Cette œuvre hardie, personnelle*, fut une révélation pour la Ilussic d'alors, quand Joukovski, Batioucbkov imitaient, traduisaient, et que Pouchkine n'avait pas encore évolué définitivement. Le style, d'une précision si remarquable que chaque vers devint une citation courante, excuse les défauts de composition; Griboïédov n'était pas né auteur comique; c'était un lettré qui, éprouvant l'indignation d'Alceste, retrouva sa généreuse éloquence.

Aujourd'hui, remarque Lermontov « le malheur vient non plus de l'excès d'esprit, mais de l'excès de bêtise. » Heureux les pauvres d'esprit ! Jésus leur promet les royaumes du ciel; injustement, car ils possèdent déjà ceux de la terre. Ils y rampent mieux et, naturellement, s'y encroûtent davantage; il faudrait que le sol fût bien ingrat pour qu'ils n'y fissent point souche. Ni délicats, ni dégoûtés, ils s'accommodent de tout, du plat, du sec et du bourbeux. Si la terre fut un paradis, voilà bien longtemps de ça! si longtemps qu'il ne reste rien du jardin. Les pauvres d'esprit font le nombre et font la loi, multipliant vite et s'entr'aidant ; ils ont leurs cris de ralliement; par exemple : A bas la poésie! Musset l'a signalé. « Elle a cela pour elle

Que les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas.

Pour étouffer les idées neuves, ils les dénomment hérésiejs on utopies; à la moindre alerte, dès qu*un voltairien s'approche, les huées étouffent sa voix : Aux armes I L'ignorance

1. Né à Smolenek, eu 179.*;, (ruoc famille uoble. Étudia le droit à Moscou; savait le latin, le frauçais, Tallemaud, le persan. Servit comme hussard eu 1813, puis dans la campagne de Perse, avec le maréchal Paskévitch, son parent. Ambassadeur à Téhéran, il périt dans une émeute en 1829, trop jeune.

2. Elle circula manuscrite pendant dix années, et ne fut jouée qu*eD

ORIBOÏEDOV 271

est en danger! Imbéciles de tout âge et de tout rang, sauvez le sanctuaire de la sottise!... Voltaire Ta décrit, ce sanctuaire^; et j'ai lu dans maints auteurs que vouloir, affligé de science et de bon sens, y pénétrer, s'appelle risquer sa peau. Le sage est en ce monde un intrus, un malfaiteur. La hart pour lui ! Et, s'il a la vie dure, on le fera passer pour fou. Notre histoire abonde en exemples*. — «' De l'esprit pour réussir?», s'écrie Figaro, — « Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l'on arrive à tout. » Même dans l'armée, même dans la magistrature, même à la Cour, a eu Griboïédov le courage de dire :

Voyez Maxime Pélrovitch ! Il dînait dans la vaisselle d'or, avait à ses ordres cent domestiques, ne sortait qu'en huit-ressorts..^ Plus qu'un comte, plus qu'un prince; regard sévère, aspect hautain; mais, s'il fallait plaire, il se faisait plat comme planche. A la Cour, dans une réception, un faux pas faillit lui casser le cou; le bonhomme gémit, sa voix s'étranglait... Il fut payé d'un sourire. On daigna s'égayor. Que fit-il? Il se redresse, s'ajuste, veut saluer et tombe à plat... exprès, cette fois, et le rire allant son train, retombe! Hein! Qu'est-ce selon vous? Selon nous, un trait de génie. Tomber ainsi, c'était grandir! Aussi, qui donc était le p!us souvent invité à un whist? Qui donc s'entendait dire à la Cour un mot affable? Maxime Pélrovitch. Qui donc avant tous jouissait du respect? Maxime Pétrovitchi... »

Et plus loin, bravant les Chats-Fourrés :

Voilà nos juges! Voilà nos rigides inquisiteurs! Maintenant, qu'il se présente un jeune homme détestant l'intrigue, altéré de science, peut-être génie créateur, tous de crier : Au meurtre! Au feu!... »

Mais racontons la pièce.

\. La Piicelle, III.

2. Ce fut littéralemeat la mésaventure de Biélinski (père du célèbre criliquej, médecin-m.ijor, que ses coucitoyens (à Tcliembar, pruvince de Peusa) accusèrent de voltairianisme, puis de folie. Le déchaînement fut tel que le docteur craignit pour sa vie {Biographie de Biélinski, par Protopopov, 1891, Saint-Pétersbourg).

Tchatski, jeune, riche, spirituel, généreux, revient de voyage, et presse les postillons. H va revoir Sophie son amie (renfance, sa tendre amie; un doux émoi Tagile; honnête et heureux, il épousera cette charmante fille, et vivra à Moscou, sa chère patrie, dans le cercle de ses concitoyens honnêtes et heureux. Son futur beau-père est un magistrat, riche aussi, donc indépendant, intègre sans elTort. Les amis de la maison ? Skalozoub, un colonel décoré, représentant l'honneur et la patrie; la princesse Tougooukhovskaia, digne mère de six filles; Nathalie Dmitrievna, jeune mondainequi adore son mari; etc. Quel plaisir, dans cette élite de la société, de traîner le fardeau de la vie de bon cœur, à plein collier!... Or, Lise, la soubrette, a passé une nuit blanche, sentinelle postée à la porte de sa maîtresse. Celle-ci, la douce Sophie, est encore enfermée avec Moltchanine, son doux ami ; elle a passé avec lui une nuit trop courte en d'innocentes distractions musicales.

Lise (frjipi»ani).— Sophie Paviovna î II fait jour. Maîtresse! Alexis Stépanylch! Ètes-vous sourds? .. (à i>ari) Le père, hôte importun, peut les surprendre... Quel métier, servir une maîtresse amoureuse!

Voix de Sophie. — Quelle heure?

Lise. — Toute la maison est réveillée.

Voix de Sophie. — Quelle heure?

Lise. — Sept heures... huit... neuf.

Voix de Sophie. — Tu mens.

Lise avance les aiguilles et met la pendule en jeu. Au bruit arrive Phamousov, le père. S'il entre tout droit chez sa fille, il la surprend mal à propos... Sic vivimus ut deprehendi sit, subito adspici,.. Mais Tintègre magistrat, défenseur des lois et de la morale, badine avec la servante :

A mon coucher ton aimable présence Pour ton bonheur ne sera pas sans fruit...

Allons, Lisette, un peu de complaisance...

GRIBOÏEDOV 273

D'où la réflexion de Lisette :

Près d'un maître tout est misère!

Son amour est à craindre autant que sa colère.

Malgré une prudente sortie, nos galants se heurtent à Phamousov, qui s'étonne de trouver si matin son secrétaire avec sa fille. Il gronde, mais il discute, et sur ce terrain se fait, comme tout homme, bientôt battre. Phamousov du reste n'exige de sa fille qu'une honnêteté relative; qu'elle noue une intrigue plus ou moins sotte avec tel ou tel, peu lui importe! L'essentiel est de tenir son rang ^ de sauvegarder le décorum. Aussi, au dernier acte, quand le linge sale est étalé devant lui, pousse-t-il ce cri naïf:

Oh, mon Dieu ! que va dire la princesse Marie Alexievna?

Ce iMoltchanine, tiré par lui de la pauvreté, protégé, poussé, enjôle sa fille. Sophie, aimée d'un homme distingué^ lui préfère un pleutre, auquel le manque d*esprit sert de talisman ; Moltchanine plaît parce qu'il est plat ; il évite de penser, car le travail cérébral use la santé, gâte le teint ; l'homme qui pense n'a jamais l'air béat, n'est jamais grassouillet, rose ù. point. Or, ces charmes-là sont triomphants. Moltchanine parle peu (son nom l'indique ; on pourrait traduire par !Hncebec)y marche à pas mesurés, écoute, et n'interrompt jamais, approuve, acquiesce, obéit, tient les cartes comme il tient sa plume d'oie, flatte les vieilles femmes influentes et l'avoue candidement :

iNous trouvons quelquefois protection là où nous n'y pensions pas... Je n'ose émettre mon jugement... A mon âge, on ne doit pas avoir une opinion .. Il faut bien dépendre d autrui!...

Bref, le catéchisme de la lâcheté. C'est pourquoi les grades lui viennent, les faveurs, l'avancement.

Avec de tels sentiments, une telle âme, elle l'aimerait? La coquette se moquait de moi!

27i LITThlUTlRt HUSSE

s'écrie Tclialski. NuUeiunil. Ouund le btilor, qui ne peul même pas se tenir en selle, tombe de cheval, Sophie tombe en pâmoison. Qui sait? Elle se tuerait peut-être pour lui, pour lui, le pleutre irrésistible! Aujourd'hui Hercule serait vaincu par Paillasse.

Le soir, Phamousov donne un bal: et le poète a mis en scène cl raillé amèrement la mondaine coterie, son bavardage inepte et méchant. Ah, ces mondaines à la voix métallique! Sous le sucre et h* miel fermente Tégoïsme, verdit rhypocrisie. Tenez, Nathalie Dmitrievna affecte envers son époux une sollicitude maternelle, rappelle mon ange, mes délices; Platon Mikhailovitch tomba, bonace, dans les panneaux, et maintenant énervé, démoralisé, est réduit au rôle d'un zéro.

C'est si peu de chose un homme, dans un ménage !

Epoux passif, englué, il a cessé de se débattre. Mais j'aime mieux traduire la scène que l'analyser.

NATHALIK

Y vois-je clair? En vérité, c'est son visage.. Kst-cc hien vous, Alexandre Andréilch?

TCIIATSKI

Vous doutez? Examinez de pied en cap. Trois années m*ont-elles tant changé?

>ATHAL1E

Je vous croyais loin de Moscou. Depuis quand?

TCHATSKl

J'arrive.

NATHALIE

Pour longtemps?

TCHATSKl

Cela dépend. Mais vous? A vous voir on s'étonne. Embellie,

GRIBOÏEDOV 275

épanouie! C'est merveille. Vous me semblez plus jeuae, plus fraîche; le feu, rincariiat, les ris dans les fossettes.

NATHALIE

Je suis mariée.

TCHATSKI

Cela saute aux yeux !

NATHALIE

Mon mari est un homme 'charmant. Il va venir; je vous présente à lui, n est-ce pas?

TCHATSKI

De grâce.

NATHALJE

Je sais d'avance qu'il vous plaira. Voyez, jugez.

TCHATSKI

Je vous crois. Il est votre époux.

NATHALIE

Oh, ce n'est pas la raison ! Par lui-même, pour son humeur et son esprit, Platon Mikhaîlovitch est mon unique trésor. Civil maintenant ; mais il fut officier ; et tous ceux qui Font alors connu affirment que, avec sa bravoure et ses talents, il serait devenu, s'il n'eût démissionné, gouverneur do Moscou... Tenez, voici mon Platon Mikhaîlovitch.

TCHATSKI

Un vieil ami, on se connaît de loin ! Voyez le hasard !

PLATON MIKHAILOVITCH

Tchatski? Bonjour, frère!

TCHATSKI

Mon cher Platon, mes compliments et la mention Très bien ! Ta as pris le bon parti.

PLATON MIKHAILOVITCH

Comme tu le vois, frère. Bourgeois de Moscou et marié.

TCHATSKI

Adieu les alarmes du campl Adieu les camarades! Calme et oisif!

PLATO.N MIKHAILOVITCH

Non, je m occupe couci-couci. Je répète sur la flûte un duo en la mineur,

TGHATSKI

Tu le répétais déjà il y a cinq ans. La constance est une vertu louable chez un homme !

PLATON MIKHAILOVITGH

Moucher, marie-toi, et lu me comprendras. L*ennui te fera siffler le même air sur les mômes trous.

TGHATSKI

L*ennui? Comment? Tu lui payes déjà tribut?

NATHALIE

Mon Platon aime les plaisirs variés qui manquent maintenant : les revues, les manœuvres et cavalcades... Il s'ennuie parfois, Je matin.

TGHATSKI

Eh, mon boni Qui t'impose Toisivelé? Au camp! On te donnera un escadron. Était-ce la ligne ou la garde ?

NATHALIE

Mon Platon a une santé délicate.

TGHATSKI

Délicate? depuis quand?

NATHALIE

Les rhumatismes... Les névralgies...

TGHATSKI

Besoin de mouvement. A la campa.v;ne, à l'air tiède! Et monto à cheval. L'été, le village est un paradis.

NATHALIE

Mon Platon aime la ville, Moscou. Pourquoi aller s*enterrer vivant ?

TGHATSKI

Moscou... La ville ?... Tu plaisantes! Uappelle-toi le passél

GRIBOÏEDOV 277

PLATON MIKHAILOVITCH

Frôre, oui, c'est le passé!

NÀTHALIB

Ah 1 mon pauvre chéri 1 Tu restes là en plein courant d'air, sans boutonner ton paletot I

PLATON MIKHAILOVITCH

Maintenant, frèrei je ne suis plus celui...

NATHALIB

Obéis-mois une fois, mon cœur ! Boutonne-toi vi .

PLATON MIKHAILOVITCH (résigné).

Tout à Theure.

NATHAUE

Éloigne-toi un peu de ces portes. Tu as juste un vent coulis dans le dos !

PLATON MIKHAILOVITC

Maintenant, je ne suis plus celui...

NATHALIE

Mon ange, au nom du ciel, éloigne-toi de cette porte!

PLATON MIKHAILOVITCH (levant lei ycuK tu ciel).

Ah, ma toute bonne!

TCHATSKI

Oui, Dieu m'est témoin que tu n'es plus le même; cl peu de temps a su fO. 11 y a trois ans à peine, au régiment, te rappellestu? Dès l'aube — le pied dans Télrier, puis au galop sur un rapide pur-sang, en narguant tous les vents d'automne!

PLATON MIKHAILOVITCH (soupirant).

Ah, frère, alors c'était le bon temps!

Tchatski observe, indigné, les vilenies sociales. Dès qu'il parle, il effarouche ces tristes oiseaux ; sa franchise les épouvante, son bon sens passe pour folie. Littéralement. « Il est fouj vous voyez bien! » Cette calomnie^ échappée àSophie,

est ramassée, répétée, crue; cl Tchatski se voit abandonné de tous. — Au dernier acte, nous voyons la sortie du bal. Les invités se pressent dans le vestibule, endossant les fourrures, attendant les voitures. Celle de Tchatski n'arrive pas; et, pour se soustraire à quelques importuns, il se réfugie dans la loge du suisse On entend s'éloigner les derniers carrosses; le vestibule est vide... Soudain, un léger bruit : Sophie, penchée sur le palier, appelle Moltchanine; elle désire passer encore cette nuit « en d'innocentes distractions musicales, •> Mais noire homme a sommeil; cette corvée lui déplaît; et, pressé par Lise de monter chez sa maîtresse, à son tour il cajole la servante, lui jure qu*il n'aime qu*elle, lui marchande impudemment un rendez-vous!... Sophie a tout entendu : elle fait au traître une scène violente, et le chasse; mais Tchatski à son tour se dresse devant elle :

Vite, qu'on tombe en pâmoison! C'est à propos maintenant... Voilà doncie mot de l'énigme! Voilà à qui j'étais sacrifié! Ah, c'est à perdre toute mesure ! Je regardais, je voyais, je n'osais croire. Et le gars, pour lequel vous avez oublié votre ami d'enfance et, fille, votre pudeur, se cache derrière sa porte, et tremble dans sa peau. Jeu bizarre de la destinée! Elle persécute les hommes de cœur ; mais les Moltchanine, — ça s'épanouit, ça prospère !

Toute la maison est en rumeur; Phamousov se précipite suivi de domestiques portant des flambeaux ; il accable de reproches sa fille, qu'il enverra « dans un trou de pays, au fond des bois », et menace Tchatski « de le dénoncer au sénat, aux ministres, au souverain... »> Tchatski, reprenaut son sang-froid, exprime dans une dernière tirade son mépris pour ce monde plein de fausseté, mené par un égoYsme mesquin — « ayant pour unique trait-d'union la haine de tout ce qui est noble et honnête ; dont chaque membre épie les faiblesses d'autrui pour les exploiter » (Vodovozov, 225) ; — il maudit Moscou et ses turpitudes, et s'enfuit.

L'tJsprit nuit est la plus belle comédie russe. Le défaut de

GRTBOÏEDOV 279

composition fut signalé par Pouchkine à première vue ; à savoir que — « le propre du sage étant de discerner d'un coup d'oeil à qui il a affaire, Tchatski a tort de jeter ses perles à des pourceaux » (Lettre à Bestouïev, 1825). Quand Alceste, en effet, rabrouait Philinte, il était du moins sûr d'être compris. Mais qu'importe? Je ne doute pas que Molière n'ait fait aux Champs-Klysées le plus flatteur accueil au Russe Griboiedov ; et moi-même le louerai mieux en traduisant une des scènes. — (Sophie vient d'être surprise et sermonnée par son père, I, 5).

LISL

Le régal vous platt-il? goûtez-vous la leçon?... Hélas, il n'est plus temps de rire; J'y vois trouble et j'ai le frisson.

Passe pour le péché! Mais on jase; — c'osl pire.

SOPHIE

Qu'on jase. II ne m'en chaut. Mon père seul... un peu. .. Brusque, tapageur, il querolle; Jamais si vite il n'a pris fou...

LISE

J'en ai tàté, mademoiselle. — Il vous mettra sous clef; demi-mal, avec moi! Mais si, poussé du diable, il faisait maisonnette De vos meilleurs amis, Moltchanine et Lisette?

SOPHIE

Vois-tu comme le sort est fantasque. Pourquoi Rebrou sse-t-il les vœux et décoit-il l'attente? Aux plus méchants calculs advient meilleur succès. Telle est la vie. 11 faut qu'il pleuve, il faut qu'il vente A contre- sens! — Heureux, insouciants, bercés

Par la musique, en quelque sorte

Privilégiés du Destin, On coulait des moments délicieux... Soudain

Le malheur vous guette à la porte.

280 LITTÉHATURK RUSSE

LISE

Votre servante avait prédit Le mal de point en point et de fil en aiguille. Mais comment croire qu'une Ûlle Chambrière ait jamais d'esprit?

Je disais que ces amourettes Vous mèneraient je ne sais où.

Au scandale, à la brouille. Un bon père à Moscou Exige de son gendre un rang, des épaulettes,

Des croix et surtout de Fargent, Pour quMI donne des bals et joue un personnage. Décoré, gradé, riche «— un si bel assemblage Fera de Skalozoub un époux...

SOPHIE

Enrageant.

LISB

Colonel et bientôt général.

SOPHIE

Belle avance î En sera-t-il moins sol ? Moins soudard? Je Tentends Me raconter cent fois sa campagne de France Ki m'expliquer à fond la charge en douze temps!

LISK

D'une giberne issut sa rhétorique... *

Mais, soit militaire ou civil, Nul n'a le cœur sensible et nul l'esprit subtil

Comme Tchatski!... Ce mot vous pique?

Kxcusez-moi. Mais je sais bien Qu'il est resté lui-même ; absent, il se souvient.

SOPHIE

Lui? D'aiguiser sa malice.

Aux frais même des amis Il faut qu'il se divertisse.

Il m'amusait. C'est permis.

GRIBOÏEDOV 281

LISR

Amusait... seulement? Et pourtant ce me semble

Qu'il avail au départ les larmes dans les yeux.

« Vous pleurez, dis-je, vous? Le rire vous va mieux. »

— Je sais ce que je quitte et tremble De trouver au revoir les choses autrement !.. » Le pauvre homme! Il avail vague pressentiment...

SOPHIE

Bride ta langue. A la légère

Que j*aie agi, c'est vérité; Mais de quel droit quelqu'un me peut-il faire

Reproche d'infidélité?

Sans doute avec Tchatski je grandis camarade; On se courait après à Fenvi, pour le jeu ; Puis moins; puis plus du tout; le jeu devenait fade, El ce monsieur chez nous ne se montra que peu. F^uis volte-face! Il m'aime, est jaloux, susceptible, De galanls madrigaux avec rage il me crible!

Pour lui l'amour n'est rien qu'une thèse à bons mots; Sur les cordes du cœur, spirituel, il joue; Dans son cercle mondain pérore, fait la roue, Et le cercle poli l'applaudit à propos.

Sous tant de qualités gronde un orgueil extrême! Aimer est chose simple ; il l'embrouille en problème. Un jour, impatient de courir les chemins.

Il part... Hélas! Pourquoi s'éloigner si l'on aime? Les amants valent mieux, moins savants, plus humains.

LISE

Voyage- 1- il à l'aventure?

Où s'arrête-t-il aujourd'hui?

Il prend les eaux, dit-on; quelle est la source pure Qui rafraîchira son ennui?

SOPHIE

Qu'il cherche un puits, une rivière

Pour noyer sa malignité!...

Celui que j'aime est d'autre caractère :

Il est, pour plaire à tous, timide, humble de cœur;

282 LITTÉRATURE Ri:SSE

La journée avec lui me semble être plus brève. Nous sommed, cette nuit, restas là tous les deuY, Et cette longue nuit a passé comme un rêve.

Devine ce qu'il fait avec moi?

MSK.

Je ne veux Ni ne dois rien penser. Je suis voire servante.

SOPHIE

Il me prend une main et langoureusement La presse sur son cœur; sa passion latente S*exhale en longs soupirs. Trop ému, trop aimant Pour faire de l'esprit, sans dire une parole, Sans me quittiT la main, durant toute la nuit

Il me contemple, et le temps fuit...

De quoi ris-tu donc? Es-tu folle?

LISE

Moi? Presque. Votre tante aima jeune Français Follement. Il s^enfuit. Si forte fut la crise, Que, oubliant ses pinceaux, sa teinture à succès, Elle se coucha brune et se réveilla grise ! fKiio rit.;

SOPHIE (vexée).

Ce que de moi plus tard les servantes diront !

uni:

Pourquoi gronder? Ne soyez point sévère !

J*ai riiumeur enjouée et le babil trop prompt, Mais ne voulus que vous distraire.

Après Pouchkine, Taccord de la réalité et du rêve se résout en éléments plus heurtés. De même que, après Mozart, les

musiciens se sont ingéniés à renfler le son, à compliquer l'harmonie pour secouer les oreilles et Tespril blasés, ainsi les auteurs chercheront, pour ne point paraître déchoir, les uns les gammes éclatantes, exagérant le lyrisme, les autres pour plaire à un public plus sceptique, les recoins de Texistence vulgaire, exagérant le réalisme. De là l'emportement du célèbre critique Biélinski (f 1848). — « Ses opinions qui semblèrent hardies sont devenues des lieux communs admis par tout le monde ». dit Tourgueniev, qui fut son ami personnel. Biélinski discernait les dangers de cette scission, sentait que la littérature s'engageait, à droite et à gauche, dans une route extravagante, et concluait que se noyer tôt ou tard, dans l'azur ou dans la fange, s'était toujours se noyer. L'invasion trop brusque des théories occidentales augmentait encore le trouble littéraire; l'atmosphère était saturée de romantisme, de byronisme, de réalisme; au milieu d'effusions mystiques se lisaient les Lettres de Samson le bourreau, les Mémoires du policier Vidocq; les plus sages lisaient pélc-méle la Bible et les pamphlets de F.-L. Courier, Bérangeret Hegel, et tentaient de tirerla moyenne! Biélinski avait notamment étudié la philosophie allemande; et il est intéressant de voir l'esprit russe se débattre dans ce brouillard pour gagner le plein air, le terrain solide. Son activité ne fut point vaine; il conseilla, protesta, encouraj<ea, et l'on peut dire que les littérateurs russes contemporains furent ses amis ou ses obligés. Mais il ne put rétablir l'équilibre réalisé par Pouchkine; et cette divergence littéraire aboutit d'abord à Lermontov et à Gogol.

La vie de Lermontov est facile à raconter; elle fut si courte (1814-11) ! Né à Moscou, élevé par une tante (les parents étaient brouillés), inscrit à l'Université, officier de la Garde (1835), disgracié pour ses vers sur la mort de Pouchkine, envoyé au Caucase, etc., enfin tué en duel à vingt-sept ans. En d'autres termes : chagrins de famille, études irrégulières, existence mondaine puis exil :1e Caucase après les salons; cela, au milieu d'une génération enfiévrée, dans des circons-

tances politiques peu agréables. On conçoit que le poète surexcité, pessimiste (ou plutôl irascible), ait maudit Thumanité, préférant vivre avec les anges ou avec les diables.

Page 1