LE PROPHÈTE
Depuis que le Juge éternel Me fit prophète, 6 race humaine, Sur ton front j'aperçois la haine El dans ton cœur je vois le fiel!
Pr«^chant Tamour, mes doux reproches
Ont évoqué la vérité ;
Résultat? Je fus maltraité
A coup de pierres par mes proches.
Soit, Texil! Do cendres couvert, Gueux, j'ai fui ma patrie impure; Avec les oiseaux du désert Me nourrit la grande Nature.
A d'intimes frémissements Elle a pressenti le prophète; Les astres veillent sur ma tête, Les fauves me suivent, charmants.
L'exil est doux quand Diou nous mène Loin des Sodomes, loin de toi, Stupide populace humaine.
Ricanant, vous montrant au doigt!
« Quel exemple pour vous! >» dit-elle; « Enfants, voyez passer ce fou; - 11 pérorait sur Dieu, sur tout...
« L'orgueil lui brouilla la crîivelle.
« Voyez ! Avant l'âge il est vieux :
'< Il fuit, ahuri, tète basse, « Mal nourri, vêtu comme un gueux, " Le mépris public qui l'écrase* ! »
1. Dans cette pièce célèbre les traita caractéristiques du prophète Klic nourri par les corbeaux; Daniel dans la fosse aux lions; etc.)
Toutes les œuvres de Lermontov reûèteat plus ou moias le désenchantement :
Des ombres noires glissèrent sur son front; son esprit vif pressentait les calamités. Connaissant les hommes et le monde, il ne pouvait s^étonner de la méchanceté. Au bien, il ne croyait plus depuis longtemps » (dans Boïar Orcha).
Jeune voyageur, qui s'est étourdimenl embarqué pour retrouver les îles Fortunées, et qui revient, vieilli avant Tâge, battu par les tempêtes, désillusionné, soupirant après le calme, après le repos des humbles.
J'aimais, dans mes jeunes années,
Alors que j'étais innocent,
Au ciel forage rugissant.
Au cœur les amours déchaînées.
splendeurs 1 Mais un vent léger S'élève et disperse ces choses !
Cet orage était passager, Et ces amours étaient sans causes.
Aussi j*ai borné mon espoir :
Jouir d*une claire journée, Puis, auprès de la cheminée, Causer tout bas quand vient le soir.
Dîius ^/n0?7^ma/ (écrit en 1831, 4 actes et un épilogue), cet état d'âme est expliqué et justiûé. Vladimir souffre entre son père et sa mère divorcés; celle-ci meurt, sans que l'époux ait consenti à la revoir. Vladimir croyait à l'amitié : un ami détourne sa fiancée; il croyait à Tamour : Nathalie le quitte avec désinvolture, et sa noce aura lieu le même jour que les obsèques du malheureux. — Malgré fenflure fréquente, malgré les maladresses d'un auteur inexpérimenté,
sont fortemeat résumés. La critique loua uaauimoment « ces verA coulés eu bronze n.
celle psychologie est bien plus inléressanle que Tcnlassement d'événements, el la pièce est d'une très agréable lecture. Mais ce Vladimir est frère ou cousin de cet Alexis (dans Demoiselle et Paysanne^ de Pouchkine) qui
apparut aux daines sombre et désenchanté, leur parla des joies perdues et de sa jeunesse fanée ; qui, de plus, portait une bague noire en forme de t^te de mort... Les dames raCToièrcnt de lui.
Parfois un rayon de soleil, un éclat de jeunesse raniment le poète, rilluminent; il pardonne alors au Caucase d'être pour lui un lieu d'exil, et s'éprend de cette nature grandiose, devant laquelle, dit-il,
s'apaisent les troubles de mon àme, s'eiïacent les rides de mon front. Je vois le bonheur sur la terre, et je vois Dieu dans le ciel.
Parfois aussi la religion le console, et il écrit cette oraison célèbre ;
Lorsque la vie est trop amère.
Que le cœur s'emplit de dégoût, Je me répète une prière Qui me tient vainqueur et debout.
Car la force en est bienfaisante.
Car c est le mot du Dieu vivant, Vertu du Verbe triomphante Qui nous bénit et nous défend !
Le mal s*évanoiiit sur Theure,
Les doutes sont bannis;
Je crois, je plcun\..
soulagements inflnis!
Puis il raille lui-même ces émotions passagères :
Non, les hommes ne méritent pas la sympathie ; ils sont cruels, fourbes; leurs vertus ressemblent à des vices (dans VAnge de la mort, 1831) ».
Ils ne méritent en somme que le mépris hautain de Petchorine (dans Un héros de notre temps)^ ou la raillerie froide de Kazarine (dans Le bal masqué) dépeignant Ghprikh :
ARBÉNINE
Il me déplaît. J*ai vu mainte grimace, Mais de la sienne aucune n'approchait.
Rire sournois, yeux couleur de mélasse...
Sur cet homme le diable a posé son cachet.
KAZARINE
Fi donc! Ne pas juger les gens d'après la mine! D'ailleurs, mon cher, le diable est homme à ménager; Il arrive à propos, vous oblige en sourdine; Un bon diable en Russie est « un noble étranger ».
Vois celui-ci : complaisante nature, Venu je ne sais d'où, parlant tous les patois,
Aux décavés, sauveur, il tend dix doigts Crochus, et vous harponne aux piquants de Tusure; Ami de tous, ayant un flair prodigieux.
Des noms, des faits, le Gode et les chiffres en lèle ; Se pliant aux besoins, aux désirs, aux milieux ; Sans foi chez les païens, dévot chez les pieux. Chez nous, joueur; et, chez les bonnes gens, honnête.
Tous les héros de Lermontov (Petchorine, Arbénine, Vladimir, Fernando, etc., Lucifer lui-même) sont une copie de sa propre personnalité ; il est rare d'être aussi subjectif. De là sans doute une exagération maladive, mais aussi Tintérêt très humain qu'éveillent en nous ces peintures passionnées.
1. Dans ce poème, c'est l'Ange de la Mort qui ressuscite la défuntel H ;i'bBu Tpyiii> oui» O/kHRaiierb. Exemple, entre mille, des contreseus (lu romnntism'^.
Ainsi nous avons tous, en imagination, ébloui puis enlevé une princesse plus belle que le jour, occis plusieurs rois rivaux, ou ladite princesse, si elle les lorgnait, ou nous-mêmes, pour rafûiger, pour jouir d'avance de la douleur qu'elle éprouvera à n'avoir pas, de notre vivant, assez apprécié nos mérites!... Vous retrouvez le même orgueil dansZre bal masqué (4 actes, en vers).
Nina a eu le tort d'aller au bal à Tinsu de son mari, et tort de ne rentrer qu'à deux heures dumatin;d'où les réflexions d'Arbénine :
Elle va donc coucher dehors?... Des amis — on appelle cela des amis! •— m'ont conseillé le mariage. Dieu juste! J'expie maintenant mes vieux péchés. Autrefois, à cette heure-ci, les femmes des autres m'attendaient; et maintenant j'attends ma femme!
Nina ensuite a eu le tort de perdre son bracelet; car une jeune veuve (masquée, s'entend bien) l'a ramassé et, peu scrupuleuse, donné comme gage d'amour à un jeune prince. Celui-ci, reconnaissant le précieux bijou, est convaincu d'avoir conquis Nina; le mari est convaincu d'avoirété trompé. Il empoisonne l'innocente, se venge du prétendu séducteur en le dénonçant comme grec, et se venge de lui-m^me en devenant fou. — Après s'être dépeint comme un roué — «j'ai tout vu, tout ressenti, tout compris; je connais le monde et ses jeux », etc., Arbénine agit comme un toqué. Shakspeare explique la jalousie d'Othello par le sang africain, par la conscience de sa laideur, de son âge ; justifie même en quelque sorte le meurtre de Desdémorie, innocente sur le point en litige, mais coupable, grandement coupable de s'être enfuie de la maison paternelle; tandis que Nina l'étourdie répond avec raison à son farouche époux : « Tout ce bruit pour un bracelet ! En vérité, votre conduite semblera comique à tout le monde. » Oui, la donnée est enfantine ; mais le style est vif, les vers sont spirituels et, somme toute, la pièce est charmante.
J*aime moins Les Espagnols, drame en vers, écrit en 1830*.
Acte I. — Le riche et noble Alvarez a recueilli jadis un enfant trouvé; Fernando, petit, joue avec sa fille; à vingt ans, Taime. Indignation d*Alvarez qui en appelle à ses nobles aïeux. Bref, il le chasse. — Suit une scène assez humoristique avec le Jésuite Sorrini. Puis, changement de tableau : Nuit. Lune. Un balcon : Emilie et Fernando se disent adieu... Soudain, du bruit... Un juif affolé supplie qu'on le sauve de Tlnquisition. Fernando Taffuble et l'emmène; tandis qu'arrivent les gendarmes avec des torches, — trop tard, naturellement. — Malgré le romantisme suranné, ces scènus sont intéressantes, et les caractères sont assez nettement tracés.
Acte II. — Ripaille chez Sorrini. Il gave une bande de gredins, ses procureurs de femmes. Ils lui promettent d'enlever Emilie, et d'assommer au préalable Fernando, qui pourrait protester. — Le juif sauvé sauve à son tour Fernando blessé, et le soigne chez lui. Noémi, sa fille, s'enflamme doucement. — (Suit une curieuse profession de foi, peu flatteuse pour les chrétiens.)
Acte III. — Donna Maria, la belle-mère, a pris en aversion Emilie, qui gène involontairement ses rendez-vous. D'accord avec Sorrini, elle lui livrera la pauvrette; le Jésuite aura la primeur, et (( quand elle le lassera, il la mariera avec une dot, et peut-être ainsi reviendra-t-elle à Fernando. » — Devant la maison de Moïse: Fernando, guéri, veut partir; Noémi veut le retenir... Rentre Moïse attristé, qui raconte le rapt d'Emilie. Fernando supplie Moïse de lui donner de l'argent pour faciliter la vengeance, et s'enfuit comme un fou. — Noémi avoue à sa nourrice quels sentiments l'agitent; son père revient de voir le rabbin, revient égament fou : il a appris que Fernando est son fils!
Acte IV. — Sorrini se pourléche, attendant Emilie. Il a, le rusé, divisé ses émissaires en deux troupes : l'une enlèvera, l'autre feindra de délivrer... Son examen de conscience nous montre le bandit sous l'habit monacal. — Scène passionnée, violente, récdisie^ avec
1 . Couiine Uernaiii. L^emphatique Espague était à la mode. Lerinoutov a luême eu l'idée de la scèue des portraits (//er/ia/tt, lU, 6). La coiucideuce est curieuse.
t290 LIlTÉHATlUt: KUShi:
la jeune ûlle... Fernando surgit, lue son aman le pour la préserver de Toulrage, el l'emporte sur son dos! Sorrini, le bec dans Teau, reçoit la visile d'un sien ami, dominicain; ils conviennent d*imputer à Fernando Thérésie, les meurtres, etc. et discutent galment quels supplices seront les meilleurs.
Acte Y. — Malheureusement, inachevé. Noémi est devenue folle. Fernando a rapporté à Alvarez le cadavre de sa fille; les sbires de -l'Inquisition enchaînent le héros assassin, et nous voyons préparer l'auto-da-fé.
Si Ton admet ce genre dramatique, si Ton admire Lucrèce Borgia ou Hemaniàé]h, nommé, on admirera au même titre Les Espagnols^ mais j'avoue que, en dépit de V. Hugo et de Lermontov, ce genre me déplaît.
Quelques lignes peuvent résumer Un héros de notre temps^ roman. Petchorine est un Onéguine plus sombre, plus tragique; où Pouchkine a glissé, dessiné, Lermontov appuie et burine. Chose curieuse! Le crayou est le mieux ii\é. Petchorine est une sorte de dieu terrestre, fatal aux hommes comme aux femmes, lesquelles lui donnent tout, tandis qu'il se réserve. Il passe, broyant les cœurs. Maxime, le vieux sousofficier, avec son dévoûment naïf, Biéla, Mary, etc., filles si joliment poétisées, meurent plus ou moins de sa rencontre, et ces victimes semblent bénir leur sort! Oui, elles semblent dire : « Souffrir et mourir pour un si grand homme, quelle aubaine! » Ainsi pensaient les armées de Napoléon... lirais, j'y suis I Parbleu! Tous ces héros romantiques sont des caricatures de l'Empereur. Napoléon a brouillé plus de cervelles qu'il ne fracassa de crânes. Être un Jupiter assembleur de nuages, déchaîner les tempêtes et rasséréner les airs, marcher dans les apothéoses, dans le tintamarre de la gloire, fasciner les cœurs et les yeux, n'atteindre à la toise que 1™,60, et nonobstant être grand comme le monde, quel rêve! Les ambitions, qui sont presque toujours indécises, eurent dès lors un modèle précis; et sur le type-Napoléon se tirèrent des milliers de copies qui, même difformes, même grotesques, eurent toutes un trait commun : l'égoïsme. Les
impuissants mêmes sentaient bien que, par Tégoïsme au moins, ils ressemblaient au héros. Les mieux doués cultivèrent leurs facultés parallèles aux siennes, les surexcitèrent jusqu'à la névrose; mourir de rage ou être sublime I Ne fût-ce que sur un seul point I ne fût-ce qu'un seul jour! Au pis-aller, ils voulurent du moins ressembler physiquement; ils louchèrent, ils grimacèrent, pour que leur œil fulminât des regards d'aigle, pour que leur ganache saillit en menton césarien; et les commissures de leurs babines majestueusement méprisantes attestèrent à quel pointla plèbe humaine leur était inférieure. Ah I depuis Byron qui, à seize ans, sort avec un ours — (les caniches, fi donc! C'est bon pour les bourgeois!) — sable du Champagne dans descrànes humains, dédaigne de siéger à la Chambre des Pairs — (pour qui donc les trônes, coquins I) — et parcourt en débauché' les pays qu'il eût voulu parcourir en conquérant ; depuis Lermontov, inconsolable de n'avoir pas assez de succès auprès des femmes; depuis Chateaubriand, allant, drapé à la romaine, chercher solennellement une fiole d'eau du Jourdain, « allant partout bâillant sa vie », poset/r jusqu'au tombeau inclusivement; depuis Lamartine, qui tout fraîchement de l'Asie
Arrive eu trois bateaux, exprès pour nous charmer —
jusqu'à tel diplomate contemporain, pérorant surla stratégie, avec des poses à la Bonaparte^ devant un état-major stupéfait, — on les reconnaît, les Napoléonides*!
Dans les beaux-arts, où la vanité tient naturellement tant de place, la parodie est encore plus réjouissante. Soyez assurés qu'un artiste romantique est un conquérant, un dominateur. Tenez, analysez cette phrase : « Je pourrais en finir, des Polonais, si je venais à bout des Polonaises! disait l'em-