M. 6EFFCKEN ET LE JOURNAL DE L'EMPEREUR FRÉDÉRIC
Assurément ce n'est pas faire injure au prince de Bismarck que de le comparer à Richelieu. Il ne porte pas la pourpre, mais une université célèbre Ta nommé docteur en théologie ; et s'il est vrai que les haines théologiques soient les plus implacables de toutes, on peut dire que, comme le grand cardinal, il a une façon vraiment théologique de haïr ses ennemis, de les condamner au feu de la géhenne. Comme l'a dit M. le vicomte d'Avenel dans son remarquable et savant livre sur Richelieu et la Monarchie absolue^ ce grand ministre avait un rare talent de procureur royal : « Quand un homme le gène, qu'il veut faire un exemple, il se met à relever ses fautes les plus légères, accueille toutes les accusations, provoque de tous côtés des mémoires, ne rejette ni ne dédaigne rien, prompt à saisir, à interpréter, comme un chasseur qui guette sa proie, à l'affût, en silence. Il encadre les moindres mots, les coordonne, les rapproche, les commente; tout lui sert, l'art de faire un coupable n'a pour lui aucun secret. » Est-ce le cardinal ou M. de Bismarck qu'a voulu peindre M. d'Avenel?
Ajoutons que le prince-chancelier, pour qui l'art de faire un coupable n'a point de secrets, range parmi ses ennemis tous les amis de ses ennemis, même les amis du dixième degré. Ajoutons encore qu'à son grand et légitime orgueil il joint la prudence du serpent. Il se défie de tout le monde, il estime que les plus petites gens peuvent dans l'occasion devenir un danger, que les moindres choses peuvent avoir de graves conséquences, que toute intrigue est grosse d'une cabale. Richelieu ne s'est
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pas contenté de faire exiler la reine mère et de frapper les Bouteville, les Ghalais, les Marillac, les Cinq-Mars. Il grêla plus d'une fois sur le persil ; il fit arrêter un nommé Foncan, auteur d'une brochure de polémique, « pour lui faire expier une partie des crimes qu'il avait commis ». Il lui reproche dans ses Mémoires « de s'être déclaré, plus ouvertement que ne pouvait un homme sage, ennemi du temps présent, d'avoir caressé des espérances imaginaires d'une république qu'il formait selon le dérèglement de ses pensées, de décrier le gouvernement, de rendre la personne du prince contemptible, les conseils odieux, et de chercher de beaux prétextes pour troubler le repos de l'État ». Foncan fut condamné à l'emprisonnement perpétuel. Il n'a pas tenu à M. de Bismarck que M. le professeur Geffcken, qui n'est pas un libelliste comme Foncan, ne mourût en prison ; mais la cour de Leipzig, tout en reconnaissant qu'il avait commis le crime dont on l'accusait, n'a pas jugé qu'il eût eu conscience de la culpabilité de ses actes, et, au vif déplaisir du chancelier, elle a rendu un arrêt de non-lieu.
Sans avoir jamais été fort en vue, M. Geffcken a toujours été considéré par ses nombreux amis comme un homme de valeur, d'une grande instruction, d'un mérite sérieux et solide. Ce docteur en droit a passé de longues années dans la diplomatie et dans l'enseignement supérieur. Après avoir séjourné à Berlin comme chargé d'affaires de la ville de Hambourg et comme ministre résident des cités hanséatiques, il exerça les mêmes fonctions à Londres. En 1871, il fut appelé à professer le