M. 6EFFGEEN ET LE JOURNAL DE L*BMPEREUR FRÉDÉRIC
droit public à Tuniversité de Strasbourg ; il prit sa retraite dix ans plus tard et retourna dans sa ville natale. M. Geffcken est à la fois un universitaire et un piétiste, et il joint aux opinions doctrinaires le goût des petites chapelles. Publiciste fécond, il a écrit de nombreux articles dans les revues, dans les journaux, et publié plusieurs ouvrages. Il n'y fait pas mystère de ses préférences ni de ses antipathies; mais il a l'esprit posé, le style grave et mesuré. Il n'appelle jamais un chat un chat ni Rollet un fripon. Il aime à envelopper ses allusions, ses épigrammes, et sa malice, un peu sournoise, ne mord pas jusqu'au sang, elle épluche, égratigne et pince. Je connais deux de ses livres, et je puis certifier que ni dans son intéressante histoire diplomatique de la guerre de Crimée, ni dans ses études sur le Kulturkampf, on ne peut trouver un seul passage qui dénote une imagination déréglée ou le secret dessein de rendre la personne du prince contemptible et de troubler le repos de l'État.
Dans son acte d'accusation, le procureur impérial présentait M. Geffcken comme un ambitieux infatué de son mérite, rêvant de jouer un grand rôle politique, cruellement trompé dans ses espérances et aigri, exaspéré par ses déceptions. Ceux qui l'ont connu et pratiqué se persuaderont difficilement que, quel que soit son mérite, il ait sérieusement aspiré à remplacer M. de Bismarck, que le chancelier de l'Empire ait pu voir dans ce politique d'arrière-plan un rival dangereux, qu'il fallait à tout prix déconsidérer et faire rentrer dans le néant, sous peine d'être supplanté par lui. Le ministère public était
â^B PROFILS ÉTRANGERS.
plus fondé à lui reprocher de n'avoir jamais éprouvé pour la personne du chancelier qu'une médiocre affection. Mais était-il nécessaire de révéler à l'univers qu'un soir, à Barmen, il y a dix ans, dans une réunion privée, M. Geffcken avait accusé M. de Bismarck de n'avoir ni aménité dans l'humeur ni noblesse dans le caractère, d'être un homme sans générosité et sans miséricorde ? Étrange grief, en vérité I C'est la première fois, pensons-nous, que de tels commérages figurent dans un acte d'accusation, et, au surplus, qu'est-il permis d'en conclure? M. de Bismarck n'a jamais eu la prétention d'être un homme aimable et indulgent, d'avoir l'âme tendre, chevaleresque et miséricordieuse. Il ne se pique pas de régner sur les cœurs, de les traîner après lui, comme Hippolyte. Il lui suffit qu'on l'admire et qu'on le craigne.
M. Geff'cken, dans son livre sur le Kulturkampf^ a critiqué, censuré la politique religieuse du chancelier. Il a revendiqué pour l'Église évangélique comme pour l'Église romaine le droit de se recruter et de s'administrer librement. Il s'est élevé avec force contre les entreprises de César usurpant sur les justes prérogatives des communions chrétiennes, contre les coups d'autorité, contre les volontés superbes qui tyrannisent les consciences, contre les mains violentes qui les meurtrissent. Il a prédit que cette campagne finirait mal, qu'après s'être trop avancé, il faudrait reculer; qu'après avoir prodigué les provocations et les défis, on en serait réduit à s'accommoder, à négocier en hâte une paix plâtrée.
En revanche, il a toujours admiré la politique extérieure de M. de Bismarck, à laquelle il a rendu