SA POLITIQUE
M. Crispi a été longtemps à la peine avant d'être à l'honneur. Il est arrivé bien tard, après avoir connu toutes les vicissitudes de la fortune, traversé plus d'un défilé, acheté le succès par beaucoup d'échecs et de chagrins. Cet avocat sicilien, né le 4 octobre 1819 d'une famille d'origine albanaise établie à Ribera dans la province d'Agrigente, avait le génie des complots, les talents et la trempe d'âme d'un conspirateur et l'on put croire qu'il passerait sa vie à conspirer. En 1848, il avait pris une part considérable à la révolte de la Sicile et, en 1849, il fut du nombre des quarante-trois insurgés que Ferdinand II déclara exclus de toute amnistie. Il se réfugia en Piémont, où il se fit journaliste; il y conspira bientôt et fut expulsé en 1853. Il chercha un asile à Malte ; le gouvernement piémontais l'en fît chasser. De Malte il se rendit à Paris, où il gagna péniblement son pain; mais il était jeune, amoureux de son malheur, et
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Tescalier d'autrui ne lui semblait pas dur à monter. A deux reprises, il eut des difficultés avec la police française, et il fut mis à la porte en 1858. Il se retira à Londres , où il conspira avec le roi et le, pontife des conspirateurs, Mazzini. Ses tribulations n'avaient abattu ni son audace ni sa fierté. Il a prouvé plus d'une fois qu'il avait Tâme forte et Tespérance tenace. La fameuse expédition des Mille et Tamitié de Garibaldi le mirent en lumière. Après l'annexion de la Sicile et de Naples au royaume d'Italie, il fut nommé député au parlement de Turin, et il se signala bientôt par les emportements de son éloquence impétueuse, par ses dures apostrophes, par ses virulentes sorties, par l'insolence de ses ripostes, par ses hautains défis, par ses attitudes et ses colères de coq de combat. Ses ennemis, qui étaient nombreux, et ses amis, qui le redoutaient plus qu'ils ne l'aimaient, s'accordaient à penser qu'il ne serait jamais qu'un tribun, qu'il n'était pas assez maître de lui pour devenir un homme d'État, un homme de gouvernement. L'ambition le rongeait. Plus d'une fois il crut voir la vague approcher, mais elle se retira bien vite. Il essuya de violents dégoûts; il laissait éclater ses dépits. 11 fut sur le point de renoncer à la partie, de rentrer dans la vie privée; mais, aussitôt sa démission donnée, il se ravisait. Lorsque, en 1876, la gauche parvint au pouvoir, aucun portefeuille ne lui fut offert; ses amis le condamnaient à leur tenir l'étrier. On sentit cependant que c'était un homme à ménager, et peu après on le porta à la présidence de la Chambre. Il joua quelque temps le rôle de protecteur du cabinet, et il
semblait dire à ses protégés : Appliquez-vous à me plaire ou il vous en cuira.
Enfin, en 1878, M. Depretis lui offrit le ministère de l'intérieur. 11 Taccepta avec empressement, et ne le conserva que deux mois environ. Il était ministre quand le roi Victor-Emmanuel et le pape Pie IX moururent à quelques semaines d'intervalle, et dans ces deux crises, Tex-révolutionnaire prouva qu'il s'entendait à administrer, à maintenir l'ordre. Mais en deux mois il s'était attiré de si méchantes affaires et des inimitiés si implacables que, sur les pressantes instances de M. Depretis et pour échapper à des tempêtes, il dut résigner son office avant la rentrée de la Chambre. Que lui reprochait-on? Beaucoup de choses, et surtout sa raideur d'esprit, ses procédés cavaliers, son humeur brusque, impérieuse, cassante. Il semblait qu'après cette catastrophe sa carrière fût définitivement close ; on disait de lui : Il est fini, il est mort, il n'en reviendra pas. Dans les élections de 1880 il dut se débattre prodigieusement à Naples, à Tricarico, à Palerme, pour ne pas rester sur le carreau.
Le découragement le prit une fois encore, et une fois encore il donna sa démission, qu'il se décida difficilement à retirer. Sa suprême ressource fut de s'unir à MM. Zanardelli, Nicotera, Cairoli et Baccarini, de former avec eux ce conseil de généraux sans soldats, cette junte de mécontents aigris, ce parti des cinq boudeurs, qu'on appelait la pentarchie. On put croire que c'en était fait, qu'il bouderait jusqu'à sa mort, lorsque, enfin, par un brusque retour de fortune, M. Depretis lui offrit de nouveau un ministère. Peu de temps après, celui qu'on nommait le vieux
de Stradella vint à mourir; M. Grispi lui succéda dans la présidence du conseil, et à cette présidence il joignit deux portefeuilles, les affaires étrangères et Tintérieur, lourd fardeau qu'il porte allègrement. On l'eût contrarié beaucoup si on s'était avisé de le soulager en lui ôtant une partie de sa charge.
Il était arrivé et bien arrivé, installé, établi. Ce n'était plus un tribun, c'était le ministre le plus autoritaire qui eût jamais gouverné l'Italie, et désormais on s'accommodait de son humeur cassante. Gomme Ta dit un de ses biographes : « Il ne cherche pas à conquérir les sympathies des Chambres, à les séduire par son sourire ou le charme de sa parole ; il s'impose à leur respect, à leur obéissance. Les bras repliés sur sa poitrine, il regarde son auditoire comme pour le préparer à entendre les choses mémorables qu'il va dire. Quand le silence règne partout et qu'on est tout oreilles, il lance sa phrase longtemps méditée, dure et quelquefois entortillée, et il courbe le dos, en ouvrant les bras comme pour ouvrir la route à son idée. Puis il se redresse, se raidit dans sa dignité, se tait, et tout à la fois il observe l'effet qu'a produit sa première phrase et il prépare l'efifet que produira la seconde *. » Choisissez votre moment pour l'interroger, car il ne répond pas toujours. N'espérez pas non plus qu'il examine toujours vos raisons et vous réfute dans toutes les règles. Las d'argumenter, il le prend de haut, il ordonne; il somme la place, et la place se rend. Il a l'air de
1. Francesco Crispi, profila ed appunti, di Vincenzo Riccio. Editori L.Houx et G. Torino-Napoli, 1887.
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dire : Le seul gouvernement possible, c*est moi I — et peu s'en faut qu'il n'ajoute : L'Italie et moi, c'est la même chose. Il fut longtemps obéi sans contradiction. Quand on commença à le contredire un peu, il en fut quitte pour modifier son cabinet et pour jeter un gâteau de miel à ceux des mécontents qui faisaient le plus de bruit, à ceux qui avaient la voix la plus aigre et la dent la plus dure.
A quoi tient-il que M. Grispi ait dû attendre d'approcher de ses soixante-dix ans pour parvenir au poste auquel il a visé toute sa vie? Ses panégyristes prétendent que cet homme entier, inflexible, profondément convaincu, n'a jamais su plier sous aucun joug, ni se prêter à aucun accommodement, ni sacrifier ses principes à ses intérêts et à son ambition, que sa vertu a retardé son bonheur. Mais quand on considère de près son histoire, on ne voit pas qu'il ait jamais fait preuve d'une farouche intransigeance, d'une intraitable fidélité à ses idées. Il a commencé par être un chaud républicain, un fervent mazzinien. Il a rompu avec Mazzini pour faire acte d'adhésion à- la maison de Savoie, et on ne peut le lui reprocher. Il avait compris, selon ses propres expressions, que la monarchie unissait les Italiens, que la république les diviserait, et il disait en 1864 : « Nous voulons une Italie forte, grande, s'étendant des Alpes à l'extrémité de l'Apennin, et, à cet effet, nous serons avec le prince, nous ne faillirons pas à la parole que nous lui avons donnée ».
Mais pour justifier sa conversion à ses propres yeux, il entendait ne se rallier qu'à une royauté populaire, à une monarchie démocratique jusqu'à,
la moelle des os. Tant qu*il fut dans Topposition, il se montra l'intrépide partisan de toutes les réformes et Tinfatigable avocat de toutes les libertés. Il demandait à cor et à cri qu'on flt des économies, qu'on allégeât les charges publiques, que les taxes sur la consommation fussent remplacées par un impôt progressif sur la rente. Il voulait que le souverain fût tenu en tutelle et que l'emploi de la liste civile fût soumis au contrôle du Parlement. Il voulait l'indépendance de la province et du municipe, et que toute commune élût librement son conseil et son syndic. Il désirait que les grands commandements militaires fussent abolis, et que les armées permanentes se transformassent par degrés en milices nationales. Devenu ministre, M. Crispi ne s'occupe pas de diminuer les impôts, mais de les augmenter ; il a l'humeur magnifique, ne regarde jamais à la dépense. Si quelqu'un s'avisait de demander la transformation de l'armée italienne en milice, il aurait bientôt fait de le frapper de son tonnerre et de le réduire en cendres. Ajouterons-nous que ce tribun, qui plaidait jadis avec une brûlante éloquence la cause des peuples opprimés et maudissait les conquérants, ne s'est fait aucun scrupule de garantir à l'Allemagne la possession de l'Alsace-Lorraine ; que ce conspirateur militant, qui porta la chemise rouge, se glorifie aujourd'hui de figurer parmi les gendarmes de l'Europe? Il déclare que les regrets sont un crime, et il dit à l'espérance : On ne passe pas.
On lit dans une brochure qu'il publia en 1876, « que •les autoritaires parlent volontiers des droits de l'État, que l'État n'a point de droits et ne peut en avoir, que
le peuple seul en a, qu'il* est le vrai souverain ». Aujourd'hui, M. Crispi est si convaincu des droits de rÉtat que par sa nouvelle loi provinciale et municipale, il interdit aux communes qui ne sont pas des chefs-lieux de province ou d'arrondissement de nommer leurs syndics ou maires, et que c'est lui qui se charge de les choisir à sa convenance. C'est encore en alléguant la raison d'État qu'il s*est opposé formellement à l'abolition de Vammonizione, En vertu de cette étrange institution italienne, tout individu qui a quelque peccadille sur la conscience ou qu'on soupçonne d'avoir de mauvaises pensées, de mauvais sentiments, est mandé chez le préteur ou juge de paix, et le préteur l'avertit, l'admoneste. Désormais, cet homme averti est soumis à la surveillance de la police, astreint à une résidence fixe, et peut être arrêté sans motif. Assurément, cette institution peu libérale ne figurait pas dans cette fameuse < bible du progrès » où M. Crispi puisait jadis le texte de ses sermons politiques. Lors de la visite de l'empereur Guillaume II, des centaines d'avertis ont été mis à l'ombre, parce qu'on leur prêtait le dessein de troubler par quelque manifestation fâcheuse l'allégresse publique et les joies particulières de M. le président du conseil.
On a dit que M. Crispi s'était fait du tort par les ardeurs de son tempérament passionné, que c'était une âme de feu, < qu'il avait des tendresses et des haines siciliennes ». On lui reprochait de se ruer sur ses ennemis, de les attaquer avec une fureur de bête féroce, de s'être montré brutal et souverainement injuste envers le général Menabrea, qu'il appè-
lait < un gentilhomme sans gentilhommerie », envers M. Ricasoli, qu'il qualifiait de fausse idole, de tête creuse et de politique immoral. Piémontais, Toscans, Lombards, il a mordu tout le monde. Il était sans pitié pour les modérés, pour tout le parti de la droite, qu'il accusait de gaspillage, de dilapidations et < d'avoir aggravé outre mesure le fardeau des dettes de TËtat, en laissant l'Italie sans armée, sans flotte, sans frontières fortifiées ». Aussi criait-il anathème aux députés de la jeune gauche, qui désiraient transiger, s'accommoder avec la droite. 11 les traitait de transfuges, de déserteurs, de traîtres. Ea vérité, toutes ces grandes colères étaient un peu factices; l'événement l'a prouvé. Depuis qu'il est président du conseil, M. Crispi s'est empressé d'abjurer ses préventions et ses ressentiments. Il s'appuie alternativement sur la gauche et sur la droite, sur la droite et sur la gauche; sa politique est un système de bascule pratiqué avec autant de persévérance que d'adresse. Il ne contente personne, mais il ne réduit personne au désespoir.
M. Crispi, en dépit des apparences, est un opportuniste, et Tà-propos est son Dieu. Il aime à aigrir, à envenimer les questions et les querelles; mais, après ces grands éclats, il consulte son intérêt, et il lui en coûte peu de se rapprocher de ses ennemis, et moins encore de se brouiller avec ses amis. Il en voulait mortellement à M. Cairoli de l'avoir supplanté au mfînistère de l'intérieur. Il écrivait à ce sujet : < On me demande si je suis l'adversaire ou l'ami de l'honorable Cairoli; je ne suis ni l'un ni l'autre. Je ne suis pas son adversaire, parce que
je n'aspire point à sa succession, qu'aucun patriote ne pourrait accepter que sous bénéfice d'inventaire. Je ne suis pas son ami, parce que ses procédés de gouvernement ne sont pas les miens. > A quelque temps de là, il envoyait à son journal, la Riforma, un télégramme par lequel il exprimait tout crûment son mépris pour le cabinet que présidait l'honorable M. Cairoli. Mais quand M. Cairoli ne fut plus ministre, on se raccommoda, on renoua et on siégea ensemble, côte à côte, dans la junte des mécontents.
M. Crispi ne pouvait pardonner à M. Depretis de s'être séparé si facilement de lui en 1878. Il lui témoigna vivement ses rancunes, lui fit une guerre implacable. Il l'accusait « de ne tenir aucun compte de l'opinion publique, de pressurer les contribuables, de ne songer qu'à ses ambitions particulières, d'être un chef de cabinet sans principes et sans idées, de vivre d'hypocrisie et de mensonges ». — « Nous avons lourdement péché, disait-il à Naples, dans une réunion privée, en mettant à la tête de notre parti un homme capable de forfaire à l'honneur et de violer tous les devoirs. Nous nous imaginions qu'à l'âge où il est parvenu, il songerait à réparer ses erreurs, à mourir en homme de bien et qu'il prendrait soin de sa renommée. L'honorable Depretis ne pense qu'à se maintenir au pouvoir; c'est son unique souci, et ses moyens sont la peur et Tintrigue. Il étend sans cesse sa clientèle par deâ faveurs et des corruptions. »
Mais deux ans plus tard, il s'était singulièrement radouci. Dégoûté de ses collègues dans la pentarchie, qui ne lui témoignaient pas assez d'égards et
de déférence, il n'attendait qu'une occasion favorable de les quitter, et il arrangeait en conséquence ses pièces et ses batteries. « L'honorable Depretis, disait-il à ses électeurs de Palerme, a pour lui son histoire, et je ne crois pas qu'il veuille la démentir. Dans une discussion solennelle où on lui demandait ce qu'il ferait si un vote de la Chambre l'obligeait à remanier son ministère, il donnait à entendre que, rebroussant chemin, il retournerait à ses anciennes amours et formerait un cabinet de gauche. Je suis fermement convaincu qu'un vieux patriote tel que lui n'aura garde de compromettre son avenir en reniant son passé. » Personne ne s'entend mieux que M. Crispi à mêler les douceurs aux menaces et les menaces aux caresses. Les sourcils froncés, il montre le poing, et sa voix gronde, mais Tœil sourit : moitié figue, moitié raisin, c'est sa devise. Dans ce cas-ci, l'insinuation était claire. M. Depretis affecta quelque temps de ne pas comprendre; enfin, soit magnanimité, soit prudence, il fit à l'homme qui l'avait traité d'intrigant et de menteur des propositions qui furent bien vite acceptées. Les rois, les papes, les empereurs, disait l'Arioste, se liguent aujourd'hui, demain ils seront ennemis mortels, jamais ils ne regardent qu'à leur intérêt :
Che non mirando al torto più ch'al dritto, Allendon solamente al lor profilto.
M. Crispi, bien qu'il ne soit ni roi, ni pape, ni empereur, a passé sa vie dans les brouilles et dans les réconciliations. Il est Sicilien, si l'on veut, mais encore plus avocat que Sicilien.
M. FRANCESCO CRïSPI ET SA POLITIQUE. 255
Ce n*est point par un excès de rigidité dans ses principes, ni par Tâpreté de ses liaines siciliennes, que M. Crispi a nui longtemps à ses affaires et compromis sa fortune. Son plus grand ennemi fut son orgueil, et rien ne lui a fait plus de tort que la haute opinion qu'il avait de lui-même. Dès sa jeunesse, dès ses débuts dans la vie parlementaire, il a commis le péché de vaine gloire et de superbe. Il aimait à s'étaler, il faisait à Tunivers les honneurs de son moi. Il disait sans cesse : Mes opinions, mon partie mon programme. Il dit aujourd'hui : Mon gouvernement, ma volonté. En 1861, M. Bonghi écrivait dans l'un des principaux journaux de Milan : < Vous ne pouvez vous imaginer avec quelle arrogance Crispi parle de lui. Il traite d'ignorant quiconque se permet de le contredire ou de l'interrompre . Il a la prétention de dire des choses que personne n'a jamais dites, de répandre sur toutes les questions une lumière éblouissante dont il a seul le secret, de résoudre des problèmes que personne n'a résolus avant lui. Il s'étonne continuellement de son génie, de sa propre grandeur, de l'abondance et de la rapidité de ses pensées; telle idée qui lui vient d'inspiration, un autre se creuserait cent ans la tête pour la trouver. Cela prouve que l'orgueil est une créature qui naît par une sorte de génération spontanée, saris père ni mère. »
L'orgueil natif de M. Crispi se trahit quelquefois par des épanchements dont la candeur fait sourire. En 1876, dans l'allocution qu'il prononça en s'installant dans son fauteuil de président de la Chambre, il se compara gravement à l'Etna, qui sent bouil-
lonner dans son sein des ruisseaux de lave ardente, et dont le sommet se revêt de frimas et d'une neige qui ne fond jamais. « Comme l'Etna, ajoutait-il, j'unis le froid au chaud, et le repos aux tempêtes. J'ai la fibre irritable, l'âme brûlante, mais j'ai appris à me posséder, et ma ferme et calme volonté réduit mon cœur à l'obéissance. » Quand on se compare à l'Etna, quand on se croit d'aussi haute taille que l'une des plus hautes montagnes de TEurope et un être aussi extraordinaire qu'un volcan neigeux, on n'est pas disposé à se mettre à la remorque de personne, et on manque de ce liant, de cette modestie, de cette souplesse d'humeur qui rendent les commencements plus faciles. Richelieu lui-même et M. de Bismarck se contentèrent d'abord des seconds rôles. M. Crispi les dédaigna toujours, il les considérait comme indignes de lui ; mais les Italiens sont excusables d'avoir hésité longtemps à le tenir sur sa parole pour un de ces gros oiseaux qui ne respirent que sur les cimes. On peut dire sans lui faire injure que, pour qu'il arrivât à la première place, il a fallu que Taxe de la politique se déplaçât, que le pouvoir échappât pour toujours à la droite, que M. Depretis mourût et que la gauche ne fût pas riche en hommes de gouvernement.
S'il a fallu du temps à M. Crispi pour se mettre en crédit et pour vaincre les préventions défavorables du Parlement, il lui en fallut davantage encore pour triompher des préjugés de la cour et du souverain. « Son orgueil et son courage, nous dit son biographe, M. Riccio, qui l'admire beaucoup et le compromet quelquefois, ont inspiré des inquiétudes en haut lieu
pendant bien des années. On le regardait comme un danger ou comme une épine. En vain, des écrivains perspicaces avaient indiqué les services que pouvait rendre à la monarchie cet homme né des révolutions et qui en sent dans son cœur tous les frén^issements; en vain rappelait-on à la cour que, dans ce sièclei les démocrates ont seuls le pouvoir de sauver les trônes. Les hommes fortement trempés et les âmes vigoureuses font toujours peur, surtout aux princes accoutumés à n'avoir auprès d'eux que des ministres complaisants et empressés. »
Le roi Victor-Emmanuel éprouvait pour le tribun sicilien une invincible défiance mêlée d'une insurmontable antipatMe, tandis qu'il s'accommodait fort bien d'un Rattazzi ou même d'un Depretis, à qui les radicaux austères reprochaient d'être trop malléable, trop flexible, de se plier trop facilement aux volontés royales, « d'avoir trop de penchant à recevoir les impressions d'autrui, à moins qu'un fort intérêt personnel ne le portât à réagir ». M. Grîspi était ministre de l'intérieur à l'avènement du roi Humbert, et le premier acte du nouveau souverain fut de le mettre à pied, de réconduire. Le ministre disgracié put se plaindre qu'il avait succombé à la fois aux jalousies de la Chambre et à une intrigue de cour. Il ressentit vivement cette injure, et, selon son habitude, il donna à ceux qui l'avaient offensé de salutaires avertissements qui ressemblaient à des menaces. < Nous nous sommes ralliés k la monarchie, disait-il en 1884, parce qu'elle pouvait nous garantir l'unité natio* nale; mais nous, sommes les amis du roi et nous ne sommes pas ses serviteurs. Les amis donnent des
conseils et sont le véritable appui des dynasties ; les serviteurs se font un devoir d'obéir. L'honorable Depretis, ce vieux mazzinîen, avait ses raisons particulières et toutes personnelles pour se dire le serviteur de la maison de Savoie. Viennent les jours d'épreuve et de danger, il n'aura ni le courage ni la force de résister au flot populaire. » C'était dire : Choisissez I Selon qu'il vous plaira, je serai pour vous le plus dangereux des ennemis ou l'ami des grands jours, l'ami qui avertit et qui sauve.
On ne peut nier qu'il n'ait été heureusement inspiré dans le choix des temps, des occasions, des moyens, que la méthode qu'il a employée pour parvenir ne fût la bonne. Quand on n'est pas prophète dans son pays, on tâche de le devenir ailleurs, et quand on a de grandes difficultés au dedans, on cherche un point d'appui au dehors. C'est par ses voyages, par les liaisons qu'il forma avec les politiques étrangers, que M. Crispi vint à bout de ses ennemis. On ne le trouvait pas d'assez bonne compagnie à Rome ; on fut bien étonné de le voir se faufiler chez les puissants de la terre et en recevoir le meilleur accueil. Il s' appliquent à leur persuader qu'il ne fallait pas le juger sur sa réputation, qu'il ne se souvenait plus d'avoir porté la chemise rouge ni servi sous Garibaldi, que ses antécédents et ses principes ne le gênaient point, qu'on peut être ou se dire jacobin et avoir la souplesse courtisane, que, si jamais il redevenait ministre, on lierait facilement partie ^vec lui.
. Ces voyages, enveloppés d'un savant mystère, j'rappaient, intriguaient les imaginations italiennes.
On se disait : « Il est plus fort que nous ne pensions, et que sait-on ? les grandes amitiés qu'il a conquises nous seront peut-être utiles ». En 1877, pendant les vacances parlementaires, M. Grispi visita presque toutes les capitales de l'Europe et tous les endroits où Ton rencontre de grands personnages. Il se rendit à Salzbourg, à Gastein, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Pesth. Les uns prétendaient qu'il avait reçu une mission du cabinet Depretis-Nicotera , d'autres qu'il se l'était fait donner, d'autres qu'il se l'était donnée à lui-même. Il conféra avec lord Derby, avec le comte Andrassy ; il eut deux longs entretiens avec M. de Bismarck, qu'il avait déjà vu et qu'il s'était promis de revoir aussi souvent que possible. Il avait compris que c'était par le chancelier de l'empire allemand qu'il arriverait au pouvoir et qu'il s'y maintiendrait. A peine devenu président du conseil, il a couru à Friedrichsruhe, peu après il y retournait. Le traité d'alliance avec l'Allemagne n'était pas son œuvre, il a voulu le retoucher pour lui donner sa marque, et il tenait au surplus à resserrer les nœuds d'une amitié précieuse, qui lui procure à la fois de grands avantages et de vifs plaisirs d'amour-propre. M. de Bismarck sait que M. Grispi est entièrement à sa dévotion, et les députés italiens sont certains ou presque certains qu'ils ne pourraient voter contre M. Grispi sans mécontenter M. de Bismarck, sans s'exposer aux attaques de ses journaux, véritable meule aboyante et dévorante qu'il lance aux trousses de quiconque dérange ses combinaisons.
Les Français qui accusent M. Grispi de gallopho^
bie lui font tort. Il n'a pour la France ni amour ni haine, et il vivra bien ou mal avec nous selon les occurrences et surtout selon les instructions qu'il recevra de Berlin. A la vérité, il avait eu, en 1882, l'idée bizarre d'engager les Italiens du Nord et du Midi à se joindre à lui pour glorifier c les hauts faits, les grandes victoires de leurs pères », en célébrant avec éclat le sixième anniversaire des Vêpres siciliennes. Il aurait dû considérer que, quels que fussent au xiu® siècle les griefs de la Sicile contre les Provençaux, qui du reste n'étaient pas encore des Français, un massacre n'est pas un haut fait, qu'il ne convient guère à un homme d'État de fêter une boucherie où ne furent épargnés ni les enfants ni les femmes, que cette façon de se débarrasser de ses ennemis, quand elle se tourne en habitude, n'est pas une méthode à encourager, qu'antérieurement déjà, en 1198 , les Siciliens , irrités contre l'empereur Henri VI et à l'instigation de la reine Constance, avaient tué tout ce qui se trouvait d'Allemands dans leur île, que deux fois ils avaient eu la joie de laver leur injure dans le sang, mais que le profit avait été maigre, qu'après avoir vécu cinq mois en république, pressés vivement par les armes de Charles d'Anjou, ils en furent réduits à se donner à Pierre III d'Aragon. De quoi leur avait-il servi de massacrer 8 000 hommes ? Ils n'avaient fait que changer de maîtres. Mais qu'importait à M. Crispi ? La France s'était permis d'envoyer à Tunis un corps d'occupation, et il avait voulu lui donner un avertissement. Dès ce temps, il avait la prétention d'être le patriote, l'homme national par excellence. Ce n'était
M. FRANGESGO GRISPI ET SA POLITIQUE. 261
pas la haine, c'était la politique qui l'inspirait. 11 cherchait une occasion de se montrer; il Tavait trouvée, et il se montrait, et aujourd'hui encore il se montre.
Quand on a été jacobin, il en reste toujours quelque chose. M. Crispi a conservé de son passé un goût excessif pour la politique démonstrative. Arrivé tard aux grands honneurs, il a des impatiences de septuagénaire qui compte les jours et à qui il tarde de marquer son passage aux affaires par quelque action d'éclat. Il serait heureux de voir survenir quelque grande crise qui lui fournirait Toccasion de se signaler, de prouver tout ce qu'il est, tout ce qu'il peut et tout ce qu'il vaut. Mais on a beau frapper la terre du pied, il n'en sort pas toujours des événements, et les événements faisant défaut, on les remplace par des manifestations. M. Crispi aime à parler haut et à faire grand : témoin ce palais immense qu'il voudrait construire près du Capitole, pour y loger le Parlement, et qui, dit-on, coûterait 100 millions. Il désire qu'au milieu de tant de monuments qui perpétuent le nom de quelque pontife-roi, il y ait à Rome un édifice magnifique datant de la nouvelle ère, et qu'un jour peut-être on appellera le palais Crispi.
C'est aussi pour manifester ce qu'il a dans Tâmc qu'il nous chagrine quelquefois par ses procédés cavaliers, qu'il nous cherche des chicanes, qu'il suscite des embarras, des incidents, qu'il fait beaucoup de bruit pour peu de chose. Il tient à prouver à la France combien il est susceptible sur le point d'honneur, et que, comme M. de Bismarck, il a d'orgueil-
leux sourcils où s'amassent facilement les tempêtes, que le Jupiter de Berlin lui a appris à tonner. Il disait Tautre jour « que, depuis vingt-sept ans, ritalie avait toujours subi quelque influence étrangère, mais qu'enfin était venu un homme qui faisait de la politique indépendante et vraiment nationale >. Les Italiens ont souri, ils savent mieux que personne ce qui en est, et que M. Crispi n'est fier qu'avec nous. Avec d'autres, il est infiniment souple et facile. Les Autrichiens eux-mêmes et les Anglais se sont plaints qu'il y avait de l'excès dans ses complaisances , dans ses doux empressements pour l'Allemagne. Si intelligent que soit M. Grispi, il y a des choses qui lui échappent. 11 ne comprendra jamais que, sous peine de prêter à la raillerie, il ne faut pas se comparer à l'Etna, qu'il est malséant de fêter les Vêpres siciliennes, et que la mesure en toute chose est la marque des vrais hommes d'État. Mais gardons-nous de croire qu'il fût homme à se contenter longtemps des stériles satisfactions d'amour-propre que procure une politique de parade qui ne conduit à rien. Quand on examine de près sa conduite, on voit qu'une idée, à laquelle il rapporte tout, dirige toutes ses actions , inspire toutes ses paroles. Il juge avec raison qu'un homme d'État qui parviendrait à résoudre à jamais la question romaine acquerrait un grand nom et se ferait une place à côté de Cavour dans le souvenir reconnaissant du peuple italien, et il pense avec non moins de raison que la question romaine ne sera résolue que le jour où le souverain pontife, reconnaissant le fait accompli, renoncera à ses revendica-
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lions, tiendra le détenteur du Quirinal pour un propriétaire légitime, consentira à traiter, à capiT. tuler.
Rien ne lui est plus insupportable que Tentêtement d'un pape qui redemande éternellement son bien, et il a juré d'en faire justice. C'est à cela que doivent lui servir et les lois qu'il fait voter et sa politique démonstrative et la triple alliance. Le saint-: père n'en peut ignorer, on lui répète sur tous les tons : < Pliez, cédez, résignez-vous; ne voyez-vous pas que les temps sont changés? Les ministères de. droite vous témoignaient beaucoup d'égards et de grands respects ; mettez-vous bien en tète que vous^ n'avez point de ménagements à attendre de nous,: que nous sommes résolus à tout faire pour vous mater et pour détruire vos illusions. Grâce à notre loi municipale, il n'y aura plus en Italie de syndics cléricaux. Nous avons fait un code pénal qui assimile au crime de haute trahison tout vœu publiquement exprimé en faveur du rétablissement de votre puissance temporelle. Nous avons les bras longs, les épaules carrées et le verbe haut. D'où pourriez-vous attendre quelque secours? En entrant dans la triple alliance, nous avons mis TAutriche dans l'impossibilité de rien tenter pour vous, et l'Allemagne, à laquelle nous garantissons ses conquêtes , nous garantit en retour la paisible jouissance de notre usurpation. Son empereur n'est-il pas venu passer en revue nos soldats et notre flotte ? Vous êtes seul, absolument seul. Soyez raisonnable, faites-nous des propositions de paix. Vous verrez que nous sommes de bons princes et de bons enfants quand ofi nous
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caresse au bon endroit. Nous vous ferons un pont d'or et nous vous prodiguerons les guirlandes. »
M. Crispi est un gibelin, qui s'appuie sur Tempire d'Allemagne pour avoir raison du pape et des guelfes. Cette politique gibeline produira-t-elle les heureux résultats qu'il en attend? Le pape se laisserat-il intimider ? Le pape cédera-t-il ? C'est douteux, et, sur la foi d'une espérance éloignée et peut-être trompeuse, on se condamne à des sacrifices d'argent et de fierté, on s'expose à des périls. Il est dangereux de réveiller certains souvenirs, de jouer avec le fantôme du saint-empire romain, de rappeler aux nouveaux césars allemands que, durant des siècles, leurs prédécesseurs ont exercé un droit de suzeraineté sur l'Italie. Assurément, il n'est pas à prévoir que , comme Othon le Grand, l'empereur Guillaume II se rende jamais à Rome pour y faire pendre une partie du sénat et pour promener nu sur un àne le premier magistrat de la ville. Mais n'y a-t-il pas quelque imprudence à renouveler entre ses mains le serment que prêtaient jadis h Frédéric-Barberousse , les cités lombardes et à lui dire : « Nous vous serons toujours fidèles; vos amis sont nos amis, vos ennemis, quels qu'ils soient, seront nos ennemis 2>?
Beaucoup d'Italiens pensent qu'un royaume nouvellement créé ne peut être trop jaloux de son indépendance, trop soigneux de son honneur, qu'il doit s'affranchir de toute sujétion, de tout vasselage, échapper à tout soupçon de complaisance servile, ne- permettre à personne de disposer de lui et de ses destinées. Le joug de l'Allemagne n'est pas léger; cette puissance a l'humeur indiscrète, exigeante.
Elle demande des comptes à ses alliés, elle s'ingère dans leurs affaires, elle prétend régler leurs armements et leurs dépenses, elle leur donne de hautaines leçons, elle leur met sans cesse le marché à la main; elle regarde sa pesante amitié comme un bien qu'on ne saurait payer trop cher. Ajoutez qu'elle est ombrageuse, défiante, qu'elle ouvre facilement l'oreille aux dénonciations. N'est-ce pas Machiavel qui a raconté tout ce que souffrit, tout ce qu'endura l'infortuné Belphégor pour avoir imprudemment épousé Torgueilleuse, acariâtre et revêche Honesta ? Cette terrible femme lui rappelait sans cesse l'insigne honneur, la grâce infinie qu'elle lui avait faits, et comme à la morgue elle joignait tous les caprices coûteux, il s'endetta, se ruina sans la satisfaire. C'étaient de constantes récriminations , d'éternels reproches. Il maudissait le jour où avaient été décidés son mariage et son malheur : c Belphégor, Belphégor, s'écriait-il, quelle chaîne vous vous êtes mise au coul Vous vous trouvez mal d'avoir prétendu à l'honneur d'une grande alliance, et voilà une vanité qui vous coûte cher. Il vous ennuyait donc bien d'être maître chez vous? »
UN
L*Écossais Robert MofFat, né le 21 décembre 1795 à Ormiston, dans TEast-Lothian , mort le 9 août 1883 dans un village du comté de Kent, a passé près de cinquante années en pleine Cafrerie , chez les Betchouanas, à qui il prêchait l'Évangile, et son nom figure avec honneur dans la liste de ces intrépides missionnaires que la Grande-Bretagne envoie par milliers sur tous les points du globe pour convertir les gentils et pour travailler subsidiairement à sa grandeur. La biographie de cet homme de bien, écrite par son fils, est un livre composé sans art, où les grandes choses sont souvent sacrifiées aux petites ^ On y chercherait vainement des informations précises sur les Betchouanas, sur la façon dont ils comprennent le monde et la vie, des renseignements instructifs touchant la politique du gouverne-
1. The Lives of Robert and Mary Mo/fat, by their son John J. Motîat. Londres, T. Fisher Unwin, 1886.
268 PROFILS ÉTKANGERS.
ment du Cap et les services que lui rendent les missionnaires.
En revanche, l'auteur raconte longuement des incidents d'un médiocre intérêt, il reproduit en entier des billets insignifiants. Il se croit tenu de nous rapporter journée par journée tout ce qu'a fait Robert Moffat depuis son retour en Angleterre jusqu'à sa mort, tous les meetings religieux où il a paru, d'énumérer tous les personnages de marque qui ont accompagné son cercueil au cimetière de Norwood. Ëtait-il bien nécessaire de nous apprendre qu'un soir de Tan 1882, le vénéré vieillard, assistant à une cueillette de pommes qui n'étaient pas encore tout à fait mûres, prononça à ce sujet cette parole mémorable : « Nous ne devons pas oublier d'envoyer quelques-unes de ces pommes à M. Stacey > ? Mais il faut pardonner aux Anglais leur amour excessif du détail, il faut excuser un hagiographe de croire que tout est digne de mémoire dans la vie de son saint, et les exagérations de la piété filiale ont quelque chose de touchant qui désarme la critique.
Malgré ses défauts, ses lacunes et ses longueurs, cette biographie mérite d'être lue. Elle nous fait connaître un homme remarquable, qui unissait à la candeur de la foi l'héroïque courage des entreprises, un de ces hommes qui se donnent tout entiers à leur œuvre, et les hommes capables de se donner sont rares. Cet Écossais d'obscure origine, jardinier de son état, avait eu une dure enfance, dont les sévérités le préparaient de loin aux rudes labeurs de son apostolat. Il avait appris le maniement de la binette et les secrets de la greffe sous l'exacte discipline
d'un maître qui n'avait pas le cœur tendre. On le nourrissait mal, et, dans les nuits les plus rigoureuses d'un hiver écossais, il était sur pied dès quatre heures; pour rendre quelque sensibilité à ses pauvres doigts perclus, morts de froid, il en était réduit à frapper de grands coups contre le manche de sa bêche. Mais sa santé était aussi robuste que sa volonté était tenace. Taillé en athlète, il excellait dans tous les exercices du corps, et, né curieux, il employait ses loisirs à étudier le latin, l'arpentage et le violon. S'il ne fut jamais un grand latiniste, il devint un excellent menuisier, un habile forgeron, et tout ce qu'il avait appris dans sa jeunesse lui servit chez les Betchouanas.
Parmi nos voisins d'outre-Manche, les uns ont une religion fort tranquille, qui se contente de froides pratiques, exactement, mais froidement observées; les autres n'ont de goût que pour cette dévotion romanesque et orageuse, inventée au siècle dernier par John Wesley, dont l'éloquente prédication arrachait à son auditoire des sanglots convulsifs, excitait des tempêtes de larmes et de soupirs. Pour être un vrai converti selon le cœur de Wesley, qui enseignait à ses disciples la physiologie de la conversion, il faut se sentir perdu, damné, et après avoir savouré en quelque sorte tous les supplices de l'enfer, entendre tout à coup la voix qui appelle, qui console, acquérir la certitude d'un salut inespéré, fruit d'une grâce divine. Robert Moffat, devenu sous-jardinier de M. Leigh dans le comté de Chester, fut mis en rapport avec de pieux méthodistes, et il eut bientôt, lui aussi, sa crise, son drame, son roman : c Une
nuit, je m'éveillai d'un rêve affreux, et je me trouvai comme plongé dans une indicible horreur. Je me sentais perdu, absolument perdu, et je ne pouvais prier. Je me laissai tomber sur mes genoux, et il me sembla que mes péchés pesaient sur moi comme une montagne, qu'il n'y avait qu'un pas entre moi et le lieu de l'éternelle douleur. Partagé entre l'espérance et le désespoir, j'essayai de me réformer, non en évitant une conduite grossièrement immorale dont je ne m'étais jamais rendu coupable, mais en m'abstenant des compagnies mondaines, des vaines pensées et des folles imaginations. » Après avoir traîné quelque temps son boulet et sa misère, il entendit un soir le grand appel ; une voix d'en haut lui parla et la paix divine entra dans son âme.
Son père, vieux calviniste qui n'aimait pas les romans, avait peine à comprendre ce qui se passait dans le cœur de cet aide-jardinier. 11 lui représentait « qu'il ne faut pas être arrogant et superbe, que jadis un homme fut transporté dans le troisième ciel et qu'il sentit une épine qui pénétrait dans ses chairs, que le messager de Satan le souffleta pour l'empêcher de concevoir une trop haute opinion de luimême ». Robert Moffat écoutait avec respect les remontrances paternelles; mais, à jamais certain de son salut, il ne songeait plus qu'à sauver les âmes perdues. Son Dieu lui ordonna de quitter sa serpe et son râteau pour devenir jardinier et greffeur d'hommes, de partir pour l'Afrique du Sud, d'aller porter aux Betchouanas la parole de vie. 11 offrit ses services à la Société des missions de Londres, qui ne les accepta qu'avec quelque défiance ; mais les fortes
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volontés triomphent de toutes les objections. A quelque temps de là, il débainjuait au Cap et bientôt il s'acheminait vers le fleuve Orange sur une charrette traînée par des bœufs. Une vie de privations, de renoncements, de dangers commençait pour lui; l'infatigable tendresse d*une femme y répandit quelque douceur. Mary Smith avait quitté l'Angleterre et sa famille pour venir l'épouser au Cap et s'associer à sa fortune. Elle lui donna plusieurs fils et plusieurs filles, dont l'aînée fut mariée au célèbre Livingstone.
Mary Smith avait la vocation, elle était née pour être la femme d'un missionnaire ; rien ne l'étonnait, rien ne l'effrayait. Peu de temps après son mariage, elle écrivait à sa mère : « Les seuls accidents du désert que nous avons traversé sont ses montagnes et ses rivières, dont les bords sont ombragés de mimosas aux longues épines. Par endroits, j'ai vu des arbres tombés de vieillesse, dans la racine desquels poussait un jeune arbre florissant. Dans ce désert imprégné de salpêtre, toute chose, à l'exception des mimosas, oifre au regard une teinte maladive, mêlée de bleu et de jaune. Pendant plusieurs jours, à peine avons-nous aperçu quelque gazon.... On nous trouvait imprudents de voyager dans cette saison ; c'est la meilleure, si chaude qu'elle soit; les rivières sans eau sont plus faciles à passer. Nous n'avons point rencontré d'animaux de proie, quoique nous ayons parcouru leurs États. On nous apprit dans une ferme, où j'ai vu deux autruches apprivoisées qui mangeaient des cailloux comme du pain, qu'en six ans soixante lions avaient été tués dans le pays envi-
ronnant. Vous voyez que les promesses ont été accomplies en nos personnes ; le soleil et la lune ne nous ont point incommodés, et les bêtes des champs ont fait amitié avec nous. Nous sommes tous de belle humeur, tout va bien. >
Que se passe-t-il dans la tète des Betchouanas qui voient arriver un missionnaire blanc pour s'établir chez eux? Il ne peut leur dire d'emblée : « Je suis venu ici pour sauver vos âmes ». Il faudrait leur expliquer d'abord qu'ils ont une âme et qu'elle a besoin d'être sauvée, et cette démonstration demanderait beaucoup de paroles. A l'étonnement qu'ils ressentent se joint une déOance dont il n'est pas facile de les guérir. Dans ces plaines et ces plateaux africains, où les faibles sont exposés sans cesse aux violences, aux rapines de quelque conquérant heureux, on cherche à cacher sa vie, à se faire oublier, et chaque tribu a soin de laisser un désert entre elle et ses voisins. A l'apparition d'un missionnaire, elle se sent découverte, trahie; elle croit voir dans cet homme de paix l'avant-garde d'une armée d'invasion. Mais les noirs sont de grands enfants, la curiosité remplace bientôt la défiance, et le Betchouana se dit ; < Peut-être le blanc me servira-t-il à quelque chose ; peut-être sait-il des secrets qu'ignorent mes sorciers ». « Les habitants de villages que nous visitâmes, écrivait Moffat, n'avaient jamais vu de blancs, et notre visite les intéressait beaucoup; ils nous accueillaient comme des bêtes curieuses ; Mary se recommandait particulièrement à leur attention, ils arrivaient en foule pour examiner sa toi* lette. Us ont souvent passé des journées entières à
observer tous nos mouvements, surtout quand nous dînions dans notre tente ; nos couteaux et nos fourchettes étaient pour eux des objets fort étonnants. Dans une de mes entrevues avec leur vieux chef, je lui demandai s'il aimerait à avoir un missionnaire pour lui enseigner à lui et à son peuple les choses de Dieu. Cet homme grave et de figure avenante répondit : « Oui, certes, s*il pouvait m*enseigner comment je dois m'y prendre pour redevenir un jeune homme ».
L'art de rajeunir est malheureusement aussi inconnu en Europe que dans le continent noir; mais un Européen , comme on Ta dit, peut se rendre agréable à des Africains par de certaines connaissances qu'il apporte, et Mofiat savait beaucoup de choses. Son premier soin fut de se bâtir une maison, de la meubler, de l'entourer d'un jardin. Il se fit charpentier, forgeron, menuisier, boulanger, tonnelier, tailleur ; tour à tour il faisait grincer la scie ou retentir le marteau sur l'enclume, ou courir le rabot sur la planche. Il rendait des services, il raccommodait les fusils endommagés; il avait aussi quelques lumières en médecine, il fut heureux dans ses cures, il s'entendait à enlever sans trop de douleur une dent malade.
Les Betchouanas du Kuruman finirent par se convaincre que l'homme blanc était un précieux voisin aussi utile qu'obligeant; ils l'avaient supporté, ils s'attachèrent à lui. Pendant ce temps, il étudiait leur langue à la sueur de son front. Un géographe a dît que la langue hottentote se distingue de toute autre par ses quatre claquements, dont l'un res-
semble au bruit d'une bouteille de vin mousseux qu'on débouche, une autre au clac par lequel on excite un cheval; les deux autres ne ressemblent à rien. Les Betchpuanas sont de beaux Cafres au teint cuivré; quoiqu'ils méprisent les Hottentots, ils leur ont emprunté trois de leurs claquements, et leur langue est difficile à apprendre, difficile à parler. Pour en pénétrer tous les secrets, le zélé missionnaire se mêlait à leurs fêtes, à leurs concerts, à leurs bals, à leurs cérémonies étranges, qui révoltaient ^a conscience, et il offrait à Dieu ses scandales en sacrifice agréable. Quand il sut le setchwana, il put prêcher, catéchiser. Il n'obtint d'abord que de médiocres succès; mais il était persévérant, saintement obstiné, il avait une patience d'ermite. Il était convaincu que toutes les grandes choses ont de petits commencements, qu'il ne faut jamais se rebuter, que, grain à grain, la poule finit par se nourrir.
La méthode des conversions individuelles est lente et laborieuse ; elle n'a de charmes que pour les missionnaires très croyants, très consciencieux. Plus rapide, plus attrayante est la méthode des conversions en bloc, qui consiste à circonvenir adroitement un chef de tribu, à s'emparer de sa confiance, à lui persuader qu'il trouvera son avantage à faire bap* tiser d'autorité tout son peuple, comme Clovis fit baptiser ses Francs. Le missionnaire devient le conseiller de Clovis et gouverne en son nom. Le consciencieux Moffat préférait la première méthode, et il n'arriva jamais à ces résultats étonnants qu'ont obtenus en d'autres lieux certains de se^ confrères. Il n'a jamais eu la joie de rassembler un peuple
entier dans son bercail, il n'a pas connu les douceurs, les ivresses de la royauté spirituelle.
Il essaya pourtant de convertir un grand chef. Il s'attaqua au teçrible Mosilikatsé, souverain des Motabelis, affreux despote qui versait le sang comme de Teau. Cet homme de proie Tavait pris en goût, lui prodiguait les prévenances, les attentions, les caresses ; ses peuples, étonnés de ce grand attachement, Tattribuaient à Faction mystérieuse d*un charme, d'un philtre ou d'une incantation. Moffat se flatta plus d'une fois de tenir le chef des Motabelis ; mais, au moment décisif, Mosilikatsé se dérobait. La diplomatie est un art cultivé avec passion par les chefs africains; ils excellent dans la science des subterfuges, des défaites, des habiles échappatoires» Ils s'amusent pendant des années à entretenir dans le cœur d'un missionnaire de savoureuses espérances qu'ils sont résolus à tromper toujours. Ils tournent autour de la nasse, ils n'y entrent jamais, et le pêcheur d'âmes en est pour ses frais d'amorces.
Si Moffat dut renoncer à convertir le chef des Motabelis, l'affection, la confiance que lui témoignait le petit troupeau de Betchouanas qui fréquentait son église et son école le consolèrent amplement de son mécompte. A la vérité, il eut ses jours de doute, de découragement profond. 11 avait vu plus d'un converti retourner à ses fétiches, à ses vieux vices héréditaires, à son impur vomissement comme parle rÉcriture. Il arrivait aussi que, dans des temps de sécheresse, ses catéchumènes recouraient comme jadis aux bons offices du sorcier qui appelle la pluie, et, pour surcroît de malheur, quand le sorcier l'ap-
pelait, la pluie venait quelquefois. Mais Robert Moffat se remettait bien vite de ses abattements. Il ne disait pas, comme un célèbre voyageur : « En Afrique, il faut se méfier de tout le monde et de toute chose » . Il avait ce fonds d'optimisme nécessaire à tout homme d'action; le moyen de rien faire quand on ne croit pas à ce qu'on fait? .
Durant un demi-siècle, il savoura, comme il le disait lui-même, < le bonheur de réciter à des âm,es neuves le vieux conte de Tamour divin ». Ce ne fut pas sans regrets qu'à l'âge de soixante-quinze ans, sentant décliner ses forces, il quitta à jamais la Cafrerie et ses ouailles pour aller mourir en Angleterre. Sa mission avait fait quelque bruit dans le monde. A Londres comme à Manchester, il fut accueilli, honoré, fêté. On admirait son mâle visage, brûlé par le soleil d'Afrique, sa longue barbe grise, aussi hérissée que touffue, ses grands yeux noirs qui avaient contemplé de près sans terreur des faces de rois cafres et la caverne des lions. « Robert MoSat vient de mourir, écrivait au mois d'août 1883 un journaliste de Brighton, Ce vieux pionnier dans le champ des missions était le plus simple, le plus ingénu des héros. Quiconque l'approchait se sentait en présence d'un grand homme. » Non, Robert Moffat n'était pas un grand homme, mais c'était un homme de cœur, que son idée avait conduit au bout du monde et qui ne demandait qu'à mourir pour elle.
On peut admirer l'héroïsme, les vertus, les souffrances volontaires d'un homme de cœur qui, un dQmi-siècle durant, évangélise les Betchouanas à
ses risques et périls, et douter en même temps de Tefficacité de sa prédication. Dès les premiers jours de son apostolat, MoflFat s'était imposé la tâche de traduire la Bible en setchwana. Il consacra de longues années à ce pénible labeur, et ce fut assurément la plus héroïque de ses entreprises. Il dut inventer un alphabet, une écriture pour rendre tant bien que mal les sons et les claquements d'une langue qu'on n'avait jamais écrite; il déclarait lui-même que ce dur travail avait fini par lui ébranler le cerveau, par lui brouiller l'esprit. Il ne songea pas un instant à se demander s'il est possible de traduire la Bible en setchwana, si ce genre de traduction n'est pas la pire des trahisons. Il ne mit pas non plus en question si la théologie du docteur John Wesley peut être enseignée à des Gafres, si elle est vraiment un article d'exportation, si le cerveau d'un Betchouana est constitué comme le nôtre, si la lumière divine peut traverser ce singulier cristal trouble sans y subir les réfractions les plus étranges.
« A Calicut, a dit Montesquieu, c'est une maxime d'État que toute religion est bonne. Mais il n'en résulte pas qu'une religion apportée d'un .pays très éloigné et totalement différent de climat, de lois, de mœurs et de manières, ait tout le succès que sa sainteté devrait lui promettre. » Nous savons que beaucoup de ces Hovas que les missionnaires anglais se vantent si bruyamment d'avoir convertis se font une idée baroque des sacrements. Tel d'entre eux tient pour démontré que l'homme qui a reçu l'eau ^du baptême a plus de chances qu'un autre d'être respecté des caïmans. Tel autre éprouve en appro-
chant de la table de la communion des transports de sainte gourmandise : il est heureux de communier sous les deux espèces, il considère le vin consacré comme un élixir de longue vie. Enfoncés dans leur ténébreux fétichisme , les Betchouanas ont moins d'ouverture d'esprit que les Hovas. Il est méritoire à un chrétien de vouloir les convertir à sa foi ; mais le plus souvent ce n'est pas le christianisme qui convertit les Cafres, ce sont les Cafres qui convertissent le christianisme en quelque chose qui leur ressemble beaucoup.
Le commandant Aylward, auteur d'un livre intéressant sur le Transwaal, demandait un jour à un prêtre catholique de Durban, qui avait travaillé vingt et un ans sur la côte orientale de l'Afrique du Sud, combien de Zulus il avait convertis, c Pas un seul », répliqua-t-il. M, Aylward avait posé la même question au révérend docteur AUard, qui lui avait répondu : « Je ne connais aucun Zulu que la prédication des missionnaires ait rendu plus honnête ; en revanche, j'en connais quelques-uns que le baptême a rendus plus vicieux qu'ils ne l'étaient auparavant ». — < En ce qui concerne mon expérience personnelle, ajoute M. Aylward, je déclare que les Zulus sont une nation de menteurs et que le peu de convertis qu'on peut trouver chez eux sont des menteurs encore plus déterminés et plus habiles que les autres *. >
Les Zulus sont une race guerrière, conquérante et
1. The Transwaal of to-day, by Alfred Aylward. Edinburgh and London, 1878. .
pillarde, qui ne se fait aucune conscience de s'emparer du "bien et du bétail d'autrui. D'autres populations africaines, telles que les Bassoutos ou les Betchouanas, sont plus douces, plus réglées dans leurs mœurs comme dans leurs conseils, plus accessibles aux bonnes impulsions. S'il est permis de douter que Robert Moffat ait initié beaucoup de Betchouanas aux doctrines de John Wesley et aux mystères de la grâce, on doit reconnaître qu'il a beaucoup fait pour améliorer leur sort, pour réformer leurs usages, leur habitudes, pour leur enseigner les industries utiles et les arts de la paix. Il est plus facile d'inspirer l'horreur de la guerre à ceux qui reçoivent les coups qu'à ceux qui les donnent.
Lorsqu'il arriva chez eux, ils étaient encore à demi nomades, et leur ignorance les exposait à de cruelles famines. Il les rendit sédentaires et agricoles. « Avant moi, écrivait-il dans les dernières années de son séjour, il n'y avait pas une charrue dans le pays; il y en a aujourd'hui des milliers; jadis, c'étaient les femmes qui labouraient ; aujourd'hui les hommes s'en mêlent, i Tout autour de la station, la terre était peu grasse; rien ne venait à bien sur un sol léger, sablonneux, qui demandait d'abondants arrosages. Les Betchouanas n'avaient aucune idée de l'irrigation artificielle, ils ne tiraient aucun parti de leurs sources et de leurs ruisseaux. Moffat se donna des peines incroyables pour pratiquer des rigoles, pour dériver l'eau de la rivière voisine, pour l'amener dans le jardin potager qui entourait son humble maison. La première pensée
de ses ouailles fut de lui voler son eau, de détourner son canal. Ils s'avisèrent, plus tard, queTexemple du jardinier d'Ormiston était bon à suivre, ils se mirent comme lui à irriguer leurs champs.
Ils s'étaient fort étonnés, au début, en le voyant transporter et répandre sur ses planches d'oignons et de salade tout le fumier dé ses étables. Ils supposèrent d'abord que c'était un sortilège inventé par les blancs pour jeter un charme sur la terre, ils préféraient s'en tenir à la méthode de leurs aïeux, qui consiste à mâcher une certaine racine et à cracher sur les feuilles des arbres qu'on désire féconder. Ils découvrirent à la longue que les champs fumés rapportaient beaucoup plus que les autres, que si les blancs ne possédaient pas le secret de rejeunir les vieillards, ils s'entendaient à rajeunir la terre, et on vit bientôt les plus endurcis fétichistes transportant, à dos d'homme ou de bœuf, de l'engrais dans leurs jardins. L'un d'eux dit à Moffat : • Faut-il que nous soyons bêtes pour avoir refusé pendant des années de croire à ce que voyaient nos yeux I »
Dans la meilleure page de son livre, M. John Moffat a résumé en quelques lignes l'œuvre accomplie par son père; il nous montre les Betchouanas de la vallée du Kuruman transformés par ses soins assidus et par sa foi persévérante. Chaque soir, on se rassemblait sur une éminence qui domine la station. Les pères missionnaires y occupaient chacun sa place accoutumée, de grosses pierres leur servaient de sièges. Sous leurs yeux s'étendait la large vallée, jadis marécage plein de joncs, et maintenant couverte de cultures, distribuée en jardins. De toutes
parts couraient des rigoles ombragées de saules gris et de syringas d'un vert sombre. En bas était Téglise avec les bâtiments et les écoles de la mission ; sur les hauteurs étaient perchés les villages des indigènes, composés pour la plupart de huttes rondes ou coniques, semblables à des meules de blé. A Test comme à l'ouest , une vaste plaine gazonnée s'en allait rejoindre à l'horizon une chaîne de collines basses. A droite, une cavité buissonneuse marquait l'emplacement du cimetière, t Une demiheure se passait à voir se coucher le soleil. Des fumées bleues s'élevaient dans l'air calme du soir. Le bétail rentrait à pas lents dans les kraals; les petits Betchouanas, montés à cru sur leurs bœufs, s'amusaient à les faire galoper, et les vieillards, en contemplant cette scène tranquille, se rappelaient les jours sombres d'autrefois, le temps où la guerre et les rapines désolaient tout le pays et où la vallée du Kuruman tait le éredoutable repaire de farouches Boschimans, dont on entendait siffler les flèches empoisonnées. >
Les hommes qui s'en vont semer un peu de bonheur dans un coin perdu de l'Afrique et dans des terres avares méritent bien de l'espèce humaine, et le paisible lecteur de leur histoire, qui médite sur leurs exploits au coin de son feu, les pieds sur les chenets, sans entendre autour de sa maison le cri menaçant du chacal et le grondement faméhque de l'hyène, aurait mauvaise grâce de marchander son hommage à ces nobles aventuriers.
Tel grand fabricant de Manchester ou de Birmingham, disciple plus ou moins tiède, serviteur
plus OU moins fidèle de TÉglise officielle d'Angleterre, regarde de haut en bas les obscurs missionnaires wesleyens qui vont prêcher rÉvangile aux nations barbares ou sauvages. Il méprise leur dévo^ tion agitée, Tétroitesse de leurs pensées, leurs pieuses illusions, leur zèle indiscret et souvent iracassier, leurs pratiques parfois ridicules. Mais nos voisins ont une intelligence si vive, si nette de leur intérêt qu'elle triomphe de leurs mépris, et ce même fabricant versera de grand cœur, chaque année, un bon nombre de livres sterling dans la caisse des missions, son expérience et ses calculs l'ayant convaincu des services que peuvent rendre au commerce anglais ces hommes de petite condition, qu'il ne tient pas pour des gentlemen et dont il rougirait de serrer la main. Par les routes qu'ils ont ouvertes, arrivent bientôt les colporteurs de marchandises, accompagnés de trafiquants d'ivoire, tels que ce Philipps que Serpa Pinto rencontra chez les Bassoutos et qui lui disait : < Si le ciel pou* vait exaucer mes vœux, tout ce qui pousse, tout ce qui existe deviendrait de l'ivoire et serait à moi ».
Les missionnaires sont les pionniers du commerce; partout où ils s'établissent, ils font naître des besoins nouveaux dans des populations qui n'en ont guère. On assure que nombre de missionnaires anglais, pour stimuler la générosité de leurs riches patrons, entrent avec trop de complaisance dans leurs vues, se transforment en de véritables commis voyageurs, mêlant avec art le sacré au profane, faisant tour à tour l'article pour le Christ, leur divin
maître, et pour les manufacturiers d'Angleterre. On en connaît qui représentent aux sauvages que, pour être un bon chrétien, il faut non seulement se bien nourrir, mais se vêtir convenablement, et que les seules cotonnades tout à fait orthodoxes, tout à fait agréables au Seigneur, sont celles qui se fabriquent à Manchester.
Robert Moffat ne fut jamais un voyageur de commerce. On lui reprocha, il est vrai, d'avoir fait ouvrir par sa femme un bazar où il vendait des étoffes anglaises aux indigènes. Il fallait vivre ; le traitement que lui allouaient ses directeurs était fort exigu, ne suffisait pas à ses besoins, à la subsistance d'un missionnaire marié, à qui Mary Smith faisait beaucoup d'enfants. On l'accusa aussi d'avoir expédié au Cap toute une cargaison d'ivoire, La meilleure réponse qu'il pût faire aux médisants fut de rester pauvre; à son retour en Angleterre, il fallut ouvrir une souscription pour assurer le repos de ses vieux jours. Toutefois, si occupé qu'il fût de catéchiser ses ouailles, il était fort attentif à leurs intérêts temporels. Il ne se contentait pas d'engager les Betchouanas à s'approvisionner de charrues, il leur remontrait qu'il est fort indélicat de paraître nu dans la maison du Seigneur, que les justes qui se tiennent devant le Trône et devant l'Agneau sont vêtus de robes blanches, et il les exhortait à s'habiller dès ici-bas. < En 1829, nous dit son fils, les chants païens avait fait place aux cantiques de Sion et au murmure des prières, et les indigènes, honteux de l'indécence de leur costume, se procuraient volontiers des vêtements européens, que
leur apportaient des commerçants d'occasion. » C'est ainsi que dans ce monde tout se tient et que la piété travaille pour les fabricants de cotonnades.
'Le missionnaire, a-t-on dit, arrive Je premier, sa Bible >à. la main ; derrière lui, paraît le marchand avec sa quincaillerie et ses étoffes; après le marchand, viennent le colon, puis le gouverneur et ses soldats, et TAngleterre ajoute à son immense empire une colonie de plus. Si la colonie du Cap, débordant de toutes parts ses étroites limites, s'étend aujourd'hui jusqu'au fleuve Orange, les missions et les sociétés bibliques y sont assurément pour quelque chose. Les missionnaires vont à la découverte, ils explorent le» contrées, ils reconnaissent les lieux; ce sont de précieux informateurs, leurs stations sont des bureaux de renseignements. Si les tribus chez lesquelles ils s'établissent vivent encore dans l'état sauvage, ils s'appliquent à les domestiquer, ils adoucissent leur naturel farouche, ils les accoutument à regarder sans défiance des faces blanches, ils apprivoisent leurs inquiétudes. Ce sont eux qui préparent les voies, qui essuient les plâtres, et, quand arrive le gouverneur, la maison est presque habitable.
Robert Moffat fut toujours un bon chrétien et un chaud patriote. La Grande-Bretagne lui était aussi chère que sa Bible, et il se montra quelquefois plus royaliste que le roi, plus Anglais que le gouverneur de la colonie du Cap. C'était le temps où les Boërs accomplissaient leur pénible exode. Ne pouvant s'accommoder de la domination britannique, ces
descendants de calvinistes hollandais et de huguenots français émigraient sans cesse au nord avec leurs bœufs et leurs serviteurs hottentots. Le gouvernement de la colonie pratiquait à leur égard une politique artificieuse, médiocrement évangélique. On leur laissait le temps de s'installer, de défricher, de bâtir, après quoi on les tracassait, on les obligeait à quitter la place, à s'en aller plus loin préparer de nouveaux territoires à Tannexion anglaise, et tour à tour on protégeait les indigènes contre les Boërs ou les Boërs contre les indigènes, à qui on reprenait de vive force les armes qu'on leur avait vendues fort cher et qu'on leur restituait gracieusement, quelque temps après; ils devaient les payer une seconde fois, et c'est ainsi qu'on fait aller le commerce.
Moffat avait pour les indigènes des entrailles de père et il détestait cordialement les Boërs; il s'indignait des ménagements qu'on avait pour eux. Un Betchouana qui sanglotait en communiant lui semblait plus près de Dieu que ces calvinistes somnolents, qui n'entendaient rien à la physiologie de la conversion. Au surplus, il les considérait comme des rebelles à l'autorité anglaise. Lorsqu'il apprit, peu de temps avant de mourir, que le gouvernement anglais s'arrangeait avec eux, leur abandonnait le Transwaal, il en ressentit un cuisant et inconsolable chagrin. Les saints ne sont pas toujours des justes, les disciples de John Wesley ont souvent la paix à la bouche et la guerre dans le cœur.
Robert Moffat aimait peu les Boërs, il aimait encore
286 PROniS ÉTRANGERS.
moins la papauté et les papistes, et la pauvre Irlande ne trouva jamais grâce devant lui. Mais par une faveur de la destinée, il n'entra jamais en concurrence avec les missionnaires d'une autre confession. On le laissa tranquille chez les Betchouanas, peuple tout neuf qu'il défrichait, et, de son côté, ou par scrupule ou faute d'occasion, il ne fut jamais tenté d'envahir le champ d'autrui. Un prêtre de l'Église d'Angleterre, établi dans la plus grande des lies Seychelles, écrivait à un libraire de Paris : c Veuillez m'envoyer au plus tôt une histoire critique des reliques des saints, quelque chose sur le purgatoire, en vue de la controverse, l'histoire du domaine tenaporel des papes et de l'usage qu'ils en ont fait, quelques vies de papes, en choisissant les plus édifiantes, telles que celle d'Alexandre Borgia, une histoire très complète de l'Inquisition, de la croisade des Albigeois, de la Saint-Barthélémy, un livre intitulé : Taxes des parties camelles de la boutique des papes \ je tiens beaucoup à cet ouvrage. Je voudrais bien aussi une bonne histoire des capucins. Ce sont les agents du pape aux Seychelles ; trouvezmoi quelque chose, je vous prie, et je vous en serai très reconnaissant. » Heureux habitants des îles Seychelles, vous serez initiés avant peu à toutes les controverses d'une théologie contentieuse, à ses aigres discussions, à ses disputes de boutique! Il faudra faire votre choix et vous en serez réduits à jouer votre salut à pile ou face, ou peut-être tirerezvous au doigt mouillé à qui aura votre âme.
Une autre épreuve fut épargnée à Robert MolTat : il ne devint jamais assez puissant pour avoir le
cœur enflé et Tesprit dominateur. Si Mosilikatsé, roi des Motabelis, Tavait pris pour son conseiller ou son premier ministre, il aurait goûté les douceurs du gouvernement, la joie d'être obéi par tout un peuple; mais, pour conserver son influence, il aurait dû s'aider d'un peu de charlatanerie et de beaucoup dlntrigue; il n'a jamais échangé la houlette du bon berger contre la verge des magiciens de Pharaon. Il enviait parfois les triomphants succès obtenus par ses confrères dans la grande île de Madagascar; il avait tort, les siens étaient plus modestes, mais beaucoup plus respectables. Nous avons vu à l'œuvre ces missionnaires de Tananarive pendant nos démêlés avec les Hovas, qu'ils animaient contre nous par de faux rapports, par des promesses mensongères. Leurs lieux de prière étaient des officines de nouvelles controuvées, d'impudentes calomnies, et, s'il n'avait tenu qu'à eux, le gouvernement anglais aurait envoyé des cuirassés à Tamatave pour y venger l'injure imaginaire de ces proconsuls spirituels, à la longue redingote.
Un gouvernement qui épouserait en aveugle toutes les jalousies et les querelles de ses missionnaires s'exposerait à de grands embarras; mais il encourt de graves reproches lorsque, insensible au profit qu'il peut tirer de leurs courageuses entreprises, il leur retire son aide et son patronage. Le devoir d'un homme d'État est de compter avec tout ce qui est fort et' agissant, avec toutes les puissances morales, et de s'en servir dans l'intérêt de sa politique. Toutes les nations protègent activement leurs
missionnaires; si la France, oublieuse de son passé, renonçait à protéger les siens, elle donnerait beau j«u à ses ennemis. Notre gouvernement a prouvé en Chine et au Tonkin qu'il entendait demeurer fidèle aux vieilles traditions de la politique française, dont les fanatiques de la libre pensée l'engagent à s'affranchir. Sa résistance lui fait honneur. On a dit qu'il faut avoir quelque indulgence pour les sottises paisibles; mais les sottises guerroyantes et funestes n'en méritent point, et un ministre des affaires étrangères ne saurait leur faire la moindre concession sans trahir son pays et les intérêts commis à sa garde.
LE POETE DON SERAFIN ESTEBANEZ
Les adversaires politiques de M. Canovas del Castillo conviennent comme ses amis qu'il n*est pas seulement Tun des premiers orateurs de l'Espagne, qu'il joint à l'éloquence les plus précieuses qualités de l'homme d'État et à l'autorité du talent celle du caractère. Ils conviennent aussi que cet homme d'État, qui excelle en bien dire, est un lettré dans toute la force du terme et que ses savantes études sur l'histoire de son pays auraient suffi pour lui faire un nom. Quand il quitte le pouvoir, il n'est pas embarrassé de bien employer son temps ; il se plaint même qu'on l'arrache trop souvent à ses laborieux loisirs : < Le démon de la politique, nous dit-il, m'a séduit dès mon jeune âge et a contrarié les goûts les plus décidés de ma vie ». Mais quoi I on ne résiste pas à son démon, et il ne faut pas dire qu'on lui sacrifie son bonheur. Nous ne pouvons être heureux quand il n'est pas content.
290 PHOFILS ÉTRANGERS.
Que le ciel et le roi Alphonse XII en soient loués! M. Canovas n'était pas redevenu président du conseil avant d'avoir mis la dernière main à la biographie du poète et romancier don Serafîn Estebanez, surnommé le Solitaire, né à ïa fin de 1799, mort en février 1867 *. 11 y a de tout dans cette piquante biographie, dont l'auteur a su réunir, dans un agréable mélange, la plus fine critique littéraire et la politique, les pensées graves et les touches légères, l'émotion et un vif sentiment de cette ironie des choses humaines qui fait dire avec Galderon que la vie est un songe. M. Canovas a eu plusieurs raisons d'écrire ce charmant livre. C'était d'abord un tribut de reconnaissance qu'il payait à un de ses parents, c la seule personne de ce monde, nous dit-il, à qui j'ai été redevable d'un peu d'aide et de protection, car tout le reste je l'ai obtenu ou conquis par moimême 9. Il se faisait aussi un devoir de remettre en lumière un écrivain d'un talent exquis, fort admiiré de Mérimée, mais qui n'a jamais été très populaire dans son pays et qu'il considère comme ayant été victime d'une injustice de l'opinion* Puissent toutes les victimes des préjugés ou de l'indifférence publia que trouver quelque jour un pareil avocat I
Né d'une famille de petit avoir, mais qui se flattait d'être de fort bon lieu, Estebanez était un Andalous de Malaga. Je me souviens qu'un jour, à Madrid, M. Canovas me parla de la ressemblance de certains Andalous avec le Grec des temps héroïques : « Pleins
1. El Solitario y tu <t>mpOi biografia de D. SeraOn Estebanez Galderon, por don A. Canovas del GastiUo. Madrid, 1883.
LE POÈTE DON SERAFIN ESTEBANbZ. 294
de ressources et d'industrie, aventureux, hâbleurs, jetant le gant à la destinée, me disait-il, au nord comme au sud de la Sierra Nevada, les Ulysse abon* dent ». On y trouve aussi beaucoup d'hommes qui s'attachent à la fortune d'Ulysse, qui s'associent volontiers aux hasards de ses entreprises. Il ne faut pas confondre le caudillage, cette institution tout espagnole, avec le condottiérisme italien. Le condottiere payait en espèces ses mercenaires; le caudillo achète les siens avec des promesses et du vent. Si légère que soit cette monnaie, on en remplit ses caisses et on ne troquerait pas facilement son trésor contre de l'argent comptant. L'Andalousie est pleine de ces millionnaires de l'espérance, qui bâtissent en idée comme Crassus et tiennent table comme LucuUus. Mais ils ne prêchent pas comme Caton; cette terre bénie produit peu d'hypocrites, les cœurs y sont transparents.
S'il y a du Grec dans l'Andalous, il tient aussi du Maure, dont le sang coule encore dans ses veines. Il a hérité de lui l'ardeur dévorante de l'imagination, les passions de feu, la fureur du désir unie aux délicieuses nonchalances, le goût de faire de sa vie une fête continuelle, sans avoir d'autre peine que celle de varier ses plaisirs. Une femme d'esprit me disait qu'après avoir trouvé un remède à la rage. M. Pasteur mériterait bien de l'humanité en inventant une vaccine contre l'ennui. L'Andalous, qui tient du Maure, naît tout vacciné; il ne s'ennuie jamais, il ne connaît pas la satiété, les mélancolies de la lassitude» c'est un étemel recommenceur.
Tel fut don Serafin Estebanez, que la nature avait
doué de bonne grâce, de belle humeur, d'un esprit étincelant et d'une âme toujours épanouie. Ardent à entreprendre, trop paresseux pour mener à bonne fin un travail de longue haleine, chaud dans ses affections, excessif dans ses haines, sensuel avec délices et avec candeur, bon catholique, mais dévot à gros grain, inexorable à l'hérésie, qui est le péché de l'esprit, plein d'indulgence pour les péchés de la chair, adonné aux plaisirs de la table comme à la gourmandise des yeux et aux amours faciles, passionné de frairies, de galas, de combats de taureaux, de musique, de danse et de danseuses, cet homme robuste, frais et corpulent, de figure agréable, sympathique, sut pratiquer comme personne l'art de jouir de soi-même et de la vie. S'il est vrai qu'il y ait deux espèces d'Espagnols, les Maures et les Goths, Estebanez était un Maure, et beaucoup de gens croiront qu'il avait choisi la bonne part. Mais son biographe, quoique Andalous de Malaga comme lui, a toujours pensé que la perfection est dans l'entredeux, dans un juste équilibre. M. Canovas est un sage ; Estebanez appartenait à la grande famille des impondérés.
De plus, il était poète, un de ces poètes qui prennent la peine d'écrire leurs vers, et il faut lui en savoir gré, car cette espèce est rare à Malaga. Si fière qu'elle soit de ses vignes, de ses figuiers, de ses caroubiers toujours verts, des lauriers-roses qui bordent ses ruisseaux poudreux , de ses plages enchantées, de son atmosphère si pure qu'à de certains jours, les Africains d'Europe croient voir blanchir à l'horizon les rivages de l'Afrique des Africains,