LE POÈTE DON SERAFINESTBBANEZ
cette terre divine a produit peu de poètes pour célébrer ses grâces, et M. Canovas en donne une raison qui nous semble bonne . C'est le pays des gaspilleurs d'esprit, qui à chaque heure dépensent follement leur génie en raisonnements subtils, en saillies bouffonnes ou en propos galants, ahora discreteando, akora galanteando. Cette poésie parlée leur suffit. Au surplus, ces génies sensuels pensent qu'une belle femme vaut mille fois le plus beau des poèmes. A quoi bon la chanter? 11 est plus sage d'employer son temps à la regarder et à l'aimer. Bavards et paresseux, ne leur demandez pas l'effort du recueillement^ et il faut se recueillir pour composer le plus méchant sonnet. La mortification des sens et les longs silences de l'âme sont nécessaires à tout enfantement de l'esprit; mais une âme andalouse ne sait pas plus se taire qu'une âme d'oiseau chanteur. A Malaga, on coquette avec la Muse, on ne lui fait pas d'enfants. Ëstebanez aimait le plaisir avec fureur, il aimait aussi le travail, du moins par intervalles. 11 lui fallut beaucoup de vertu pour devenir un maître écrivain au milieu des dissipations de sa jeunesse. Malheureusement ses vers furent peu goûtés de ceux qu'il appelait avec dédain « les hommes d'argent de la promenade de l'Alameda », race très prosaïque, qui n'avait pas d'autre littérature que les lettres de change. 11 ne connut les joies de l'amour-propre qu'à Madrid, où il s'établit vers l'âge de trente ans. Il ne laissa pas de regretter toujours Malaga, ses fêtes populaires, ses quartiers riches et ses faubourgs qu'il avait battus dans tous les sens, où il avait découvert bien des merveilles, car beautés de salons
OU de rues, tout lui était bon. Il regrettait aussi son humble héritage, son jardin, ses peupliers blancs, ses saules et ses amandiers, le mûrier où il avait grimpé si souvent et le jus de ses fruits dont il aimait à se barbouiller le visage : c Va-t-il encore murmurant parmi les glaïeuls et les joncs, demandait-il aux hirondelles, le ruisseau où ma Muse en extase but ses premières inspirations ? »
Sa ville natale lui fut toujours chère ; mais plus chère encore lui était l'Espagne, sa grande patrie. Il l'aimait d'un amour passionné, exclusif et jaloux. Cet Espagnol espagnolisant affirmait que tout ce qui est grand est espagnol. Qui donc a osé prétendre qu'il n'y a plus de Pyrénées? Il les voyait si hautes qu'elles lui cachaient le reste du monde. Conservateur ou plutôt réactionnaire dans l'âme, son patriotisme intransigeant fît plus d'une fois violence à ses opinions. Par haine de l'invasion française, il prit le parti des conjurés de Cadix contre le roi Ferdinand VII, qui lui plaisait beaucoup; par haine de la loi salique, cette invention franque, il épousa la cause d'Isabelle II contre don Carlos, dont les principes ne lui répugnaient point. Toute vérité qui n'était pas née en Espagne lui était suspecte; il était tenté de se plaindre qu'il n'y eût pas une arithmétique péninsulaire, à l'Usage spécial des Castillans et des Andalous. Il est vrai que la sienne ne ressemblait pas à celle de tout le monde, que dans ses comptes de ménage deux et deux ne faisaient pas toujours quatre. L'Espagne et là-bas, il n'avait pas d'autre géographie, et tout ce qui se passait là-bas lui semblait médiocre ou déplaisant.
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En littérature aussi, il était l'esclave des formules, des traditions nationales, et, après Tan de grâce 1830, il composait encore des églogues, des poèmes bucoliques. L'avènement subit du romantisme le consterna; rien ne pouvait être plus contraire à son tempérament. Il considérait la vie comme une belle invention; le byronien, qui se regarde comme la fin et le centre de l'univers, a souvent maille à partir avec lui. Il avait Tâme à fleur de peau, et même dans l'élégie, la gaieté était sa Muse ; le byronien approfondit tout, raffine tout, mêle du mysticisme aux voluptés. Il n'avait jamais cherché de querelle ni au monde, ni à Dieu; le byronien dirait volontiers comme cet Allemand : « En Dieu luimême je découvre des défauts ». Quoique Espronceda et Zorilla fussent des byroniens tempérés, il leur reprochait leur scepticisme, l'amertume de leurs désenchantements. Il leur en voulait surtout d'être les disciples de l'étranger, de cultiver dans leur jardin des plantes exotiques, dont le parfum ne lui revenait pas. Malheureusement, ils avaient la vogue ; ses Gythères, ses Philis semblaient un peu démodées, et, si bon musicien qu'il fût, on n'écoutait pas sa flûte. Dans son dépit, il quitta les vers pour la prose. 11 composa ses charmantes Scènes andal<mses, où il répandit toute la grâce de ses souvenirs de jeunesse en les assaisonnant d'une malice sans fiel. Mais, comme ses vers, sa prose sentait l'antique. Puriste implacable, il avait juré de ne parler que l'espagnol de rage d'or, et ses archaïsmes nuisaient à sa popularité. Ses pastorales faisaient penser à Melendez et à Gongora; les Scènes andalouses rappelaient Ger-
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vantés, Quevedo, les chefs-d'œuvre de l'ancienne littérature picaresque. On peut aimer plus ou moins son temps, il faut en être, et alors même qu'on lui dit des injures, il faut lui parler la langue qu^il. parle.
Si Ëstebanez avait pour principe qu'il n'y a de grand que ce qui est espagnol, il pensait aussi qu'il n'y a de vraiment beau que ce qui est vieux. Il voulut toujours s'habiller à l'ancienne mode, et jusque dans le fort de l'été, on l'eût plutôt décidé à sortir de sa peau qu'à dépouiller sa grande cape bleue, dont il s'enveloppait avec une grâce incomparable. Il a écrit une dissertation intitulée : Graciai y Donaires de la capa, dans laquelle.il expose tous les secrets de l'art de se draper. Il a écrit aussi un traité de la parfaite danseuse espagnole, code rigoureux de toutes les règles, de tous les entrechats orthodoxes autorisés par la tradition; même en matière de danse, il détestait l'hérésie. Cet homme excellent et distingué, mais Un peu maniaque, tenait toute innovation pour un malheur public ; il était fermement persuadé que déroger à un usage quel? conque, c'est risquer de tout perdre, que l'antique façon de battre la caisse inspirait aux soldats ce courage qui ne compte pas avec le danger, mais qu'une batterie de tambour qui n'a pas d'histoire conduit sûrement à la défaite.
Ce fut par dévotion au glorieux passé de son pays que ce paresseux prit le goût de l'étude et qu'il devint érudit. Il adorait les vieux livres, les vieux contes, les vieilles chroniques. Il eût fait cent lieues pour se procurer une vieille chanson inédite et il se plaisait à la chanter : « J'ai recueilli de la bouche
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des chanteurs du pays quatre romances inconnues, écrivait-il de Malaga à son ami, le célèbre arabisant Gayangos. Ma musique mauresque les ravit, ils disent que mon style est le plus irréprochable du monde, que ma liqueur a un goût de noyau. > Il apprit également Tarabe « pour pouvoir acquérir la clé d'or qui donne accès à la science du Maure », et il pénétra très avant dans l'intimité des Zaïdes et des Zulemas, des Abencerrages et des Zegris. Il se trouvait bien dans la société des revenants, et il Tétait un peu luimême. Mais les originaux sont rarement aimables, et si les manies d'Ëstebanez provoquaient le sourire, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer.
Qu'ils soient poètes ou ne le soient pas, les Espagnols espagnolisants ne conçoivent- pas la vie sans aventures. Quand j'arrivai à Madrid, un Espagnol de beaucoup d'esprit me donna le conseil de n'y jamais parler de Timmortel chef-d'œuvre de Cervantes : c L'étranger, me dit-il, qui parle de don Quichotte & un Espagnol, se met toujours dans une situation fausse. S'il le dénigre, il .passe pour un sot; s'il l'admire, son interlocuteur le regarde de travers en se disant : « Est-ce & moi qu'il en a? » Cependant les vrais don Quichotte sont rares ; l'héroïsme chevaleresque et l'absolu désintéressement seront toujours des vertus peu communes. Plus nombreux parmi les coureurs d'aventures sont les Sancho Pança. Nous en connaissons plus d'un dans la péninsule;' ils ont causé plus d'une révolution.
Les Sancho ont cette gaieté abondante et facile qui résiste à toutes les déceptions, ils ont le secret de ce bonheur économique qui est propre à la Péninsule
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et se compose de soleil, d'oisiveté, de babil, de rares et courtes bombances, de plaisirs cueillis à la hâte, de beaucoup de paroles inutiles, de beaucoup d'espérances et de quelques airs de mandoline. Les temps deviennent-ils durs, ils supportent toutes les privations, ils étonnent par leur facilité à s'accommoder de leur sort, ils ont l'art de vivre dans des conditions où la vie nous serait insupportable. Comme Sancho, l'homme à la cape bleue a prouvé plus d'une fois qu'il pouvait tout endurer. 11 le prouva surtout lorsqu'il fut nommé, en 1834, auditeur général de l'armée du Nord, qui tenait la campagne contre les carlistes. Dans cette affreuse guerre d'embuscades et de surprises, où la victoire était sans merci, où, de part et d'autre, l'on fusillait ses prisonniers, il conserva sa gaieté jusqu'au bout. Pendant les nuits qu'il passait au bivouac, ses bons mots, ses chansons, ses contes gras faisaient couler les heures comme des minutes. Hâtons-nous d'ajouter qu'il avait une grande supériorité sur Sancho. Celui-ci craignait naturellement les coups qui font mal, Ëstebanez ne les craignait pas et les cherchait quelquefois.
Sancho servit fidèlement le héros de la Manche ; il partageait avec lui, sans se plaindre, la mauvaise comme la bonne fortune, mais il ne se piquait pas de désintéressement. S'il prenait son parti des privations, s'il consentait à oublier les coups de bâton qui avaient meurtri ses épaules et la fatale couverture où des muletiers l'avaient berné, il entendait toucher quelque jour la récompense de ses peines, car il ne doutait pas qu'ici-bas la vertu ne fût toujours récompensée. Il avait conclu un marché avec
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la destinée et avec la folie de son maître, et comme à sa manière il avait autant d'imagination que lui, cette folie lui semblait par intervalles pleine de raison. Elle lui avait promis une île, et il croyait à son île.
Ëstebanez rêva, lui aussi, d'avoir la sienne. Le 12 décembre 1837, il fut envoyé à Séville comme •chef politique par le ministère modéré qui venait de remplacer un cabinet progressiste. Il partit avec joie pour cette merveilleuse cité, qu'il avait surnommée « la reine du Guadalquivir, Tœil noir de la terre, où viennent au monde les bons garçons, les bien plantés, les jolis chanteurs, les. joueurs de guitare, les grands artistes en joyeux devis, les dresseurs de chevaux, les tueurs de taureaux, les hommes au bras de fer et à la main subtile ». Son biographe me paraît avoir jugé son administration avec beaucoup d'indulgence. Il entrait en charge dans de grades conjonctures. La guerre carliste se prolongeait, don Carlos avait poussé une reconnaissance jusqu'aux portes de Madrid; des mouvements révolutionnaires se préparaient dans les provinces du Sud, il n'y avait plus d'autorité reconnue, chaque ville n'en faisait qu'à sa tête; l'Espagne, comme il lui arrive dans les moments critiques, semblait près de se désagréger, de se dissoudre. Quoiqu'il prétendît se livrer « à un travail d'enfer qui ne maur querait pas de produire les meilleurs fruits », le nouveau gouverneur s'accordait beaucoup de dis* tractions. Il avait trouvé sa Capoue. Il s'occupait un peu trop peut-être de Maria de las Nieves, de la Perla et d'autres notabilités du chant ou de la dansa.
Il furetait, fouillait partout pour découvrir des manuscrits et de vieux livres. Il s'était mis en tête de créer un musée de peinture, une bibliothèque, un lycée bétique. C'était prendre mal son temps.
Tout en s'occupant de beaucoup de choses, qui n'étaient pas la seule chose nécessaire, son ambition caressait des rêves. Les généraux Cordova et Narvaez, brouillés avec Espartero, venaient de quitter Madrid; avec la pensée secrète de recruter quelque part une armée pour tenir tête à l'ennemi commun. Ils n'étaient alors ni progressistes ni modérés; comme le dit M. Canovas, c'étaient les hommes c du voir venir ». Le bon Estebanez aimait beaucoup le général Cordova; il avait fait campagne sous ses ordres en Biscaye, il se flattait de posséder toute sa confiance, toute son amitié et lui offrait naïvement de lui tenir l'échelle, à charge de revanche, c Si les élections de Malaga sont annulées, lui écrivait-il, je m'y présenterai comme candidat, j'ai de bonnes cartes dans mon jeu, je gagnerai la partie. Je crois qu'en réunissant nos efforts, vous et moi, nous ferions quelque chose, vous par vos grandes ressources, moi avec ma grande épée de combat. » C'était de sa plume qu'il entendait parler.
Telles étaient ses candides espérances ; mais il ne tarda pas à découvrir que ce cher confident, dont il comptait faire l'instrument de sa fortune politique, avait lié partie avec ses ennemis, qu'il allait devenir le président d'un ayuntamiento révolutionnaire, et une belle nuit le gouverneur de Séville dut s'enfuir précipitamment, avec mystère, à la dérobée, sans pouvoir rien emporter, pas même la moitié d'un
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écu. Ainsi s'était éclipsé jadis, anéanti, dissipé en
fumée le gouvernement de Sancho Pança. Il s'était
consolé en baisant son âne sur le front, en lui disant,
les yeux pleins de larmes : « Viens çà, mon fidèle
ami; depuis que je t'ai quitté pour me laisser
emporter sur les tours de l'ambition et de l'orgueil,
tout a été pour moi souffrances, inquiétudes et
misères ». En vain le pressait-on de reprendre sa
couronne et son sceptre, il répondait : « Grand
merci! ce n'est pas moi qu'on attrape deux fois. Je
suis de la famille des Pança; ils sont tous entêtés
comme des mules. » Estebanez fut peut-être moins
philosophe que Sancho dans son malheur; il faut une
grande dose de philosophie pour ne pas regretter son
île, et on peut croire qu'il la regretta plus d'une fois.
Mais s'il était moins philosophe que Sancho, il
avait dans l'âme une générosité de sentiments qui a
toujours manqué à la famille des Pança. Ce fut
l'amour qui le consola. Cet homme des liaisons
faciles avait le cœur tendre, il a connu la grande
passion, celle qui accomplit des miracles. Comme
don Quichotte, il s'est piqué de prouver qu'on peut
aimer une femme durant de longues années sans la
revoir un seul jour. Il avait placé ses affections en
plus haut lieu que le chevalier de la Triste Figure.
Sa Dulcinée était gracieuse et belle; on vantait la;
finesse de son teint, la douceur de ses yeux, le
charme enchanteur de sa voix. C'était la fille d'un
de ces négociants de PÂlameda, qu'il tenait en
médiocre estime. Elle répondait à ses transports par
une froide bienveillance; la famille ne voulait pas
de lui, on avait décidé que cet apôtre du gai savoir
ne pouvait être un mari sérieux. Il passa neuf ans loin de cette maîtresse adorée, il lui adressait de Madrid des sonnets où il lui disait : c Dans tes bras un désert me suffirait; il ne me faut qu*un lit, une source et un palmier ».
Elle finit par se rendre à une constance si obstinée, les parents cédèrent; on se maria peu de temps après que le poète eut perdu son gouvernement de Séville. A peine fut-elle à lui que ce grand amour, qui avait jeté des flammes si vives, s^éteignit subitement et fut remplacé par une paisible et fidèle amitié. Estebanez vécut après son mariage comme avant. C'était un mari vieux garçon. Il avait obtenu une place dans l'administration du sel. Il partageait son temps entre son bureau, ses livres dont il encombrait jusqu'aux coussins de son lit, ses manuscrits arabes, les combats de taureaux, les fêtes populaires et les danseuses. De son côté, sa femme en prenait à son aise ; elle ne se croyait pas tenue de lire ses vers et d'admirer sa prose, et il n'avait garde de l'exiger. On ne s'en aimait pas moins. Elle avait apporté en dot la tolérance, il apportait la bonne humeur. En faut-il beaucoup plus pour faire un heureux ménage?
Mais cet épicurien andalous, ce don Quichotte gras avait une autre dulcinée qui lui donnait bien des chagrins et à laquelle il fut fidèle en dépit de tout. Jusqu'à son dernier soupir, sans que sa passion se refroidit un seul jour, il aima l'Espagne avec idolÀtrie. Quand ils sont Espagnols, les bons vivants euxmêmes ont leur coin d'imagination romanesque, leur chimère, leur folie dont ils se font une maîtresse, et ils seraient capables de brûler leur maison pour
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embrasser leur dame. Don Quichotte voulait remettre en honneur la sainte institution de la chevalerie errante. Comme lui, Ëstebanez espérait l'impossible : il rêvait de ressusciter une morte, de voir rénaître avec toutes ses gloires et tous ses prestiges TEspagne d'autrefois, celle qui domina le monde et dont l'empire était si vaste que le soleil ne s'y couchait pas. En vain les événements donnaient de cruels démentis à son attente ; rien ne pouvait le dégoûter de son utopie, qui lui était aussi chère que sa cape bleue. Il avait le génie de l'anachronisme. Au milieu des confusions de la guerre civile, quand on démolissait les couvents et qu'on massacrait les moines, il enseignait avec une intrépide éloquence que les rois doivent prendre exemple sur Philippe II, qu'ils ne peuvent trouver leur salut que dans l'accord du trône et de l'autel. Plus tard, lorsqu'après taiït de secousses, le gouvernement de son pays s'occupait de réparer tant bien que mal le désordre de finances très dérangées, il l'exhortait à chercher dans de glorieuses conquêtes une diversion aux troubles intestins.
Dans l'hiver de 1860, il crut toucher à l'accomplissement de ses vœux. On avait déclapé la guerre aux Marocains; le général O'Dpnnell, alors président du conseil, remporta les brillantes victoires de Castillejos, du cap Negro; Tetuan s'était rendu, on marchait sur Tanger. Ëstebanez fut saisi d'enthousiasme; c'était un délire, une ivresse. Il lui sembla que les vainqueurs de Lépante, s' arrachant à leur long sommeil, avaient tressailli de j'oie, qu'après tant d'abaissements, ils se reconnaissaient dans leur
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descendance, et que, du fond de son tombeau, la vieille Espagne remerciait ses fils de la fête inespérée qu'ils donnaient à son orgueil. Il adressa un sonnet à la grande ombre du cardinal Ximenès, de celui qui écrasait les infidèles sous sa sandale ; il lui disait : « Réveille-toi pour voir ton étendard triomphant arboré pour toujours à Tanger ». Hélas! son illusion fut courte. Ne s'inspirant que des vrais intérêts de son pays, 0*Donnell, qui n'était pas un rêveur, se hâta de conclure la paix, d'évacuer sa conquête, et Ëstebanez désespéré s'écria : c Tout n'est qu'ignominie, il n'y a plus d'Espagnols ».
Quelque affection qu'il témoigne à sa mémoire, le biographe de don Serafîn Ëstebanez ressemble bien peu à son héros. Il a, comme lui, la fierté du souvenir et le culte des gloires nationales ; comme lui, il est très conservateur et bon catholique. Mais il est de son temps, il se déclare un des fils de la Révolution, et il n'admet pas qu'on puisse bâtir une société avec les ossements des morts et la poussière des tombeaux. Au risque de froisser l'orgueil castillan, il a prouvé jadis son souverain bon sens en démontrant dans des études historiques justement admirées qtie l'hégémonie de l'Espagne au temps de ses Charles-Quint et de ses Philippe Ilfut une œuvre artificielle et sans consistance, un coup d'audace, un défi jeté à la raison et à la nature même des choses; que, pour gagner cette gageure, il a fallu des miracles d'habileté dans les souverains , des prodiges de discipline et de valeur dans les soldats, mais qu'il a suffi de Rocroi pour ruiner à jamais une entreprise démesurée qui n'avait pas d'avenir.
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M. Canovas a remarqué aussi que les héroïques bataillons qu*emmena le grand capitaine à la con* quête de Naples s'embarquèrent sans biscuit et sans chaussures, que cela honore leur courage, mais que cela condamne toute une politique. « C'est ainsi qu'on court de glorieuses aventures , ce n*est pas ainsi qu'on fonde des empires durables. » L'Espagne a des provinces merveilleusement riches, mais une partie de son territoire est très aride. Si le Guadarrama avait i 000 mètres de plus, s'il gardait plus longtemps ses neiges, il y aurait plus d'eau dans les rivières, et Ton ne pourrait pas dire au Manzanarès : c Hier un âne t'a bu ». A ce malheur, ajoutez l'expulsion des Maures, les juifs dépouillés et traqués, l'Inquisition, ses fatales rigueurs, ses funestes préjugés contre tous les progrès utiles, la découverte de l'Amérique, l'émigration incessante des chercheurs d'or, tout ce que l'Espagne a pu inventer pour s'appauvrir et se dépeupler. Pauvreté n'est pas vice; mais il faut proportionner ses ambitions & ses ressources, et, tôt ou tard, l'impuissance économique conduit à l'impuissance politique.
Dans une des pages les plus remarquables de son dernier livre, M.Canovas nous confesse qu'il ne peut relire sans faire un retour sur son pays le discours de don Quichotte dans la fameuse auberge où Maritorne se gourma avec Sancho : « Il faut que vous m'excusiez pour le moment de rester votre débiteur, dit-il à l'aubergiste. Il m'est interdit de contrevenir à la règle des chevaliers errants, desquels je sais de science certaine qu'ils n'ont jamais rien payé dans les hôtelleries. La raison, d'accord avec la coutume,
veut qu'on les reçoive partout gratuitement, en compensation des fatigues inouïes qu'ils endurent, exposés à toutes les inclémences du ciel, à toutes les incommodités de la terre. » A quoi Thôtelier répondit : c Sornettes que tout cela! Je n*ai que voir dans vos raisons, et laissons là votre chevalerie errante. Qu'on me paye bien vite ce qu'on me doit ! Je n'ai cure que de rentrer dans mon bien. » — « Voilà, ajoute M. Canovas, ce que plus d'une fois dans l'histoire on aurait pu nous répondre. La vie, pour un homme ou pour un peuple raisonnable , consiste avant tout dans cette chose très humble, très vulgaire : compter avec sa fortune et ne dépenser que ce qu'on peut payer. »
Aussi conseille- t-il à ses compatriotes de renoncer provisoirement à toute conquête, de s'abstenijr des entreprises coûteuses, de s'appliquer à sauver les débris de l'héritage qu'ils ont reçu de leurs ancêtres. Il les exhorte à travailler, à épargner sans repos ni trêve, à ne plus contracter de dettes, à s'occuper moins d'acquérir que de conserver, à ne se fier qu^à eux-mêmes, à se défler de la fortune, à ne plus prendre les noms et les apparences pour des réalités, à ne pas demander sans cesse des miracles à ceux qui les gouvernent, à ne pas rejeter sur les institutions ou sur les hommes, si puissants qu'ils soient, les fautes de tous. Il souhaite que leur patriotisme soit silencieux, mélancolique et patient. Il ne leur promet pas qu'à ce prix ils pourront recouvrer leur antique domination, qui fut un accident heureux, mais il les assure qu'ils trouveront de quoi s'occuper dans ce monde et qu'il ne tient qu'à eux
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de porter avec honneur le nom glorieux d'Espagnols,
L'Espagne aura-t-elle la sagesse de se conformer à ses conseils? Apprendra-t-elle à calculer, à comp^ ter? Gela n'est pas impossible. Dans une des promenades que je fis avec lui et dont j'aime à me souvenir, l'entretien tomba sur les fatalités de race, et M, Canovas soutint qu'elles se modifient souvent par les situations, par les circonstances, surtout par l'éducation : — « Cela s'est vu dans notre histoire, me disait-il. Plusieurs de nos qualités bonnes ou maur vaises ne sont pas nées avec nous, elles nous ont été données par les événements. Sobre, grand marcheur, capable de se battre sans avoir mangé, mais aimant à ne prendre conseil que de lui-même , le soldat espagnol est fait essentiellement pour la guerrç d'embuscades et de partisans, et, dès l'antiquité, notre force résidait surtout dans nos troupes légères, qui donnèrent tant de mal aux Romains comme aux Carthaginois. Cependant, par l'effet de l'éducation, l'Espagne a possédé quelque temps la première infanterie du monde, d'une solidité sans pareille en rase campagne, celle que Bossuet comparait à des tours qui réparent leurs brèches. C'est aussi un effet de l'éducation que la gravité proverbiale du Castillan. Comme tous les méridionaux, il a naturellement l'esprit gai, ouvert et le caractère sociable. Mais ces poignées de conquérants qui gouvernaient Naples ou les Flandres devaient tenir à distance leurs sujets, et, pour leur imposer, ils représentaient sans cesse; ils nous «ont inoculé leur gravité, qui se dément quelquefois. De même encore , l'intolérancQ
religieuse qu'oa nous reproche ne nous est pas innée. Nos écrivains du xv* siècle avaient une grande liberté d^humeur^ une grande hardiesse de langage, Jdl les théologiens qui accompagnèrent Charles-Quint en Allemagne en revinrent quasi protestants.. Mais la lutte contre les Maures et les Juifs avait comme soudé ensemble les idées de religion et de patrie, et, plus tard, les révoltes de TEmpire et des Pays- Bas furent cause que le protestantisme prit dans rimagination espagnole. le. caractère d'une doctrine antinationale ; c'est pour cela que TEspagne se plia si facilement au dur régime de Tlnquisition. 11 est permis d'en conclure que le génie de la race est plus modifiable qu'on ne croit et que cinquante ans de monarchie constitutionnelle sans pronunciamientos pourraient bien faire de nous un peuple raisonnable. »
Ainsi devisions-nous en approchant de la Fuente castellana. C'est un lieu où s'est nouée plus d'une intrigue pohtique. On s'y rencontre, on s'y concerte sans se parler. D'après le degré de chaleur du regard ou du sourire, d'après le degré d'intimité que révèlent le signe des doigts ou le mouvement de la tête, on juge de ce qu'on peut espérer et oser. Puisse FEspagne ^e dégoûter des stériles aventures et cette fontaine célèbre, qui aurait bien des conspirations à raconter, ne plus être témoin que de complots amoureux!
La vieillesse des épicuriens romanesques est toujours triste. L'esprit baisse , les sens s'émoussent, les passions s'épuisent, les plaisirs s'en vont, l'utopie reste, elle .tourne à l'aigre et au morose. Adieu les taureaux! adieu les danseuses! La lassitude es^
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venue; on se persuade qu'autrefois les danseuses étaient plus légères, que les taureaux étaient plus vaillants. Estebanez s'irritait contre la politique du jour, qui répondait si peu à ses rêves. Il avait beau frapper la terre du pied, il n'en voyait sortir nî Ximenès, ni les héros de Lépante. 11 s'était donné dans son beau temps le surnom de Solitaire. Il se sentait toujours plus seul; c'est une morne solitude qu'une utopie à laquelle personne ne veut croire. Après la mort de sa femme, il découvrit qu'il s'entendait bien mal à tenir une maison et qu'il était pauvre, et sa pauvreté l'effraya. Il lui vint tout & coup l'envie de s'enrichir; il était bien tard pour cela. En 1865, il retourna pour la dernière fois à Malaga; il y composa son dernier sonnet : c Enfant, je dormis près de cette source; adolescent, j'y rêvai des îles, des Alhambras orientales, et je m'y crus un petit roi. Plus tard je connus dans ma folie les plaisirs et les troubles célestes de l'amour, plus tard encore, la soif ardente de l'or et des grandeurs. Me voici revenu, vieux pèlerin; je retrouve l'endroit que j'aimais, le ruisseau, la grotte ombreuse, cette pierre rude au toucher où s'assied ma fatigue. Tout ce qui est ici se repose comme dans mon enfance, il n'y manque que moi. >
Cependant, jusque dans ses derniers jours, il eut de fugitifs retours de gaieté ; il se retrouvait par instants. Recevant une des dernières visites de son vieil ami Gayangos, il lui dit avec un demi-sourire : € Tu te dépêches trop, ce n'est pas encore le moment de venir t'approprier les plus précieux de mes livres ». Il dit aussi à son voisin, le général Fernandez
de San Romane : c Tu jetteras sur moi quelques feuilles de mauves odorantes quand mon cercueil passera sous ton balcon ». Le 5 février 1867, après avoir accompli ses devoirs religieux, comme la mort se faisait attendre, il demanda qu'on lui lût quelques pages de Don Quichotte^ et il expira en les écoutant. S'endormir pour toujours aux sons de cette nciusique divine, c'est une belle façon de s'en aller, une mort bien douce et bien espagnole*
L'empire du Milieu, le royaume fleuri, a tenu pendant quelque temps une grande place dans nos pensées. Nous avions commencé par décider que les enfants de Han n'étaient pas des adversaires sérieux, ils nous ont prouvé qu'on a toujours tort de mépriser ses ennemis. Après une série de brillantes victoires, qui ont fait le plus grand honneur à l'infatigable courage de nos soldats et à l'habileté des chefs qui les conduisaient, nous avons commis une imprudence qui a failli tout compromettre.
Si nos renseignements sont exacts, dès le lendemain de notre arrivée à Lang-Son, les sages insistèrent pour qu'on ne poussât pas plus loin, pour qu'on se renfermât dans les limites marquées par le traité de Tien-Tsin; ils déclaraient qu'il fallait s'abstenir de toute provocation inutile, se garder d'inquiéter la Chine par une entrée intempestive sur son territoire, que notre infériorité numérique nous obligeait à demeurer sur la défensive dan9 des positions où nous étions inexpugnables. Les sages n'ont
pas eu gain de cause. Resté seul à Lang-Son avec la deuxième brigade, le général de Négrier court à la porte de Chine, la fait sauter, bat Tarmée chinoise. Sans doute ce vaillant eut ses raisons; mais après s'être installé à Dong-Dang pour couvrir Lang-Son, il dut pousser plus loin encore et établir un autre poste avancé pour couvrir Dong-Dang. Le 23 mars, il veut se donner de Tair et il attaque de nouveau. On se heurte contre des positions très fortes. Le combat continue le 24; un ordre du général n'est pas exécuté, et un régiment doit battre en retraite, en abandonnant ses blessés, à qui les Chinois coupent la tête devant nos hommes. Enhardis par leur succès, ils attaquent Lang-Son quatre jours plus tard; ils sont repoussés et abattus, sans que la brigade soit obligée de donner tout entière.
A quatre heures et demie, une balle met le général de Négrier hors de combat, et le colonel Herbinger, qui prend le commandement, ordonne la retraite immédiate sur le Delta. En vain, le commandant Servières lui représente que deux esca^ drons de spahis et une batterie sont en route pour le rejoindre , qu'une partie de la première brigade va être envoyée à son secours, qu'il y a des munitions à Po-Vi et à Dong-Song, c^'est-à-dire à un et à deux jours de marche. Le commandant offre même de rester seul h Lang-Son avec son bataillon. Le colonel ne veut rien écouter, il donne le signal du départ, tandis que, de leur côté, les Chinois rentraient en Chine.
Après tout, cette fâcheuse mésaventure n'était qu'un incident de guerre. Y a-t-îl jamais eu des
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guerres sans incidents? S'est-on jamais battu sans faire des fautes, sans les payer et sans être tenu de les réparer? Cependant Paris s'émeut, Paris s'inquiète et s'agite; un ministère est renversé. Quelques heures plus tard, on apprend que la Chine offre la paix, et nous en sommes réduits k admirer la sagesse chinoise, qui a décidé qu'il valait mieux traiter à des conditions honorables que de s'obstiner à tenter la fortune. Sans se laisser griser par un succès éphémère et fortuit, elle s'est souvenue des défaites, elle a tenu compte des dangers, elle a considéré que l'amiral Courbet était un adversaire fort incommode, et que, grâce aux mesures qu'il avait prises, le riz n'arrivait plus. Mais il faut convenir qu'il y a eu dans cette histoire un jour au moins où Pékin a été beaucoup plus raisonnable que Paris.
Tant que les Chinois nous ont fait la guerre, nous nous sommes beaucoup occupés d'eux. Nous aurions tort de croire que désormais ils n'auront plus rien à démêler avec nous, qu'il nous est permis de lès oublier. Par nos récentes conquêtes, nous sommes devenus leurs voisins, et il est d'une sagesse élémentaire d'apprendre à connaître ses voisins, de ne pas s'en tenir à leur sujet aux idées de convention, aux à-peu-près.
Les Chinois nous ont donné l'exemple. Depuis que la fatalité des circonstances et des événements les ont fait entrer en rapport avec les nations chrétiennes, ils ont senti le besoin d'étudier de plus près ceux qu'ils appellent les fankwei ou les diables étrangers, de se familiariser avec nos méthodes. Us ont établi à Chang-liaï un office de traductions.
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dirigé par M. John Fryers, et cet office a déjà traduit en chinois nombre d'ouvrages techniques et de livres de science français, allemands ou anglais. Le ministre des États-Unis à Pékin écrivait, il y a quatre ans, à son gouvernement : t Je savais qu'une école de sciences et un département des traductions faisaient partie du plan général de cette institution, mais j'étais loin de penser que les travaux de ces traducteurs fussent poussés aussi activement. Il résulte des notes de M. Fryers que le zèle des Chinois employés à ces travaux donne de grandes espérances pour l'avenir *. »
La Chine a ses boursiers, qu'elle envoie courir le monde, compléter leurs études en Amérique, à Londres, à Paris ou à Berlin. L'un de ces boursiers, le colonel Tcheng-Ki-Tong a été un élève fort brillant de notre École des sciences politiques, et il a prouvé, par un livre qui a fait du bruit, qu'on peut être à la fois un très bon Chinois et un Parisien très raffiné. Pourquoi n'aurions-nous pas, nous aussi, nos boursiers chargés de nous enseigner la Chine? C'est un vœu qu'exprimait un de nos jeunes écrivains, revenu tout récemment des bords de la rivière Rouge. Il demandait « qu'on installât à Pékin une école dans le genre de nos écoles de Rome et d'Athènes, que l'Ëtat entretînt dans la cour du Nord sept ou huit savants dont Tunique emploi serait d'étudier la civilisation du Céleste-Empire et de nous en faire connaître les résultats et les monuments * ». Les renseignements