DES
S 1". PROGRÈS DU DÉCHIFFREMENT DES TEXTES ÉGYPTIENS PENDANT LES ANNÉES 1846-1866.
Les premières années qui suivirent la mort de Cliampollion marquent pour la science égyptienne un temps d’arrêt trop naturel. Cette lin prématurée interrompit même la marche de la science (dus longtemps qu’on ne l'aurait supposé. De ses ouvrages, les uns avaient été dérobés, les autres furent publiés très-incomplétement et sans la correction nécessaire. Le manuscrit des notices descriptives, trésor inappréciable, dans lequel étaient déposés provisoirement les premiers fruits de ses immenses travaux en Egypte, ne fut publié d’abord qu’avec des coupures injustifiables, et la partie la plus riche en documents est même restée complètement inédite, au mépris des droits éclatants de la famille et des souscripteurs. La science fut donc privée de toute manière des secours nécessaires à une reprise immédiate. 11 fallut d’ailleurs de longues années aux disciples pour se mettre au niveau des derniers progrès du maître.
Roscllini, dans son grand ouvrage 1 , appliqua très-péniblement ce qu’il avait pu recueillir des leçons de Cliampollion, et ce n’est que vers la fin de sa publication qu’à l'aide d’un travail assidu ce
1 \tonvm. deir Egillo e délia Xubiu , etc.
Éludes orientales.
savant commença à rencontrer «les élans personnels plus lieureux, en se livrant à ses propres forces pour l'interprétation «les textes; c’est alors que la mort vint l’arrêter à son tour dans une voie pleine de promesses.
Que dire de Salvolini? C’est encore une mort prématurée qui vint dévoiler la véritable source de ses meilleures publications. Toutefois les manuscrits de Cliampollion retrouvés chez Salvolini apportèrent;» la science de nouveaux aliments, et le dictionnaire de Cliampollion put être publié (18/11); il est loin toutefois de renfermer tout ce qu’une main pieuse et éclairée eût pu glaner dans ses manuscrits restés inédits.
Cependant l’Egypte, vers cette époque, attira de nouveau l’attention des savants, et une pléiade d’égyptologues se forma dansles divers centres scientifiques de l'Europe. M. Lepsius, qui avait publié dès l’année 1 887, dans les Annales de l’Institut archéologique de Rome, sa lettre à Rosellini, travail didactique d’une grande portée, agita l’école de Berlin en faveur de la nouvelle science. MM. llincks et Birch commençaient à ce même moment à publier en Angleterre des travaux spéciaux sur l’Egypte, et n’ont pas cessé depuis lors d’y entretenir le feu sacré. Enfin M. Leemans, directeur du musée de Leyde, dans sa lettre à Salvolini (i 838 ), faisait déjà faire à l’histoire des pas considérables, et montrait pour l’intelligence des monuments égyptiens une aptitude qui fait vivement regretter que ce savant n'ait pas consacré une plus grande part de sa vie au développement de l’archéologie égyptienne. O11 sentit généralement alors la nécessité de compléter les recherches de Cliampollion, en explorant l’Egypte à l’aide du flambeau qu'il avait allumé, et l’Angleterre et l’Allemagne entreprirent à leur tour de grandes publications de monuments originaux. O11 vit paraître le bel ouvrage où fut exposé .tout le fruit de l’exploration des pyramides par le capitaine Caviglia, l’ingénieur Perring et le colonel Howard Wyse ( 1 83 çj- 1 84 a). Le roi de Prusse, zélé pour la science, pourvut de son côté, avec une munificence toute royale, aux frais d’une grande
expédition dirigée par M. Lepsius. La publication des Denhnàler aux Æ/pyplen und /Ethiopien, terminée en i856, vint plus tard couronner l’œuvre et en assurer les résultats à la science. Il ne faut pas oublier que la France avait ouvert sur une grande érhelle cette voie de l'exploration archéologique de l’Egypte par les travaux de la commission d'Egypte et par ceux de Cliampollion , à la suite de son voyage. Si la publication des monuments originaux lut chez nous interrompue, ce n’est pas que les érudits français aient faibli ou manqué pour les recherches pénibles ou périlleuses. Les cartons de Cliampollion contenaient encore une foule d'inscriptions que les étrangers ont été copier en Egypte et qu’ils ont publiées depuis sa mort. La moisson était préparée, mais la loi qui en avait ordonné la publication ne fut exécutée que bien imparfaitement, au grand dommage de la science.
Nestor L’Iiôle, qui s’était dévoué à son tour pour compléter l'exploration de certains points que la maladie n’avait pas permis à Cliampollion de visiter en détail, fut également victime de son zèle. Ses dessins et ses empreintes restèrent également inédits. M. Prisse d’Avesnes achevait dans le même temps une longue et féconde exploration. Plus heureux que Nestor L’hôte, il put échapper aux dangers d’un long travail sous ce climat brûlant et rapporter de riches matériaux.
La responsabilité des savants français doit donc être pleinement dégagée en ce qui les concerne; mais les crises politiques ne sont pas favorables ayx grandes publications scientifiques, qui ne peuvent se passer de l'appui du gouvernement.
Entre 18/10 et i845, il est visible que la nouvelle école égyplologique se recueille; on s'occupe surtout de préparer les matériaux nécessaires pour soutenir honorablement la lutte qui va s’ouvrir et le grand combat qu'on doit livrer. La France, qui avait été à peu près seule jusque-là (sauf le concours de la Toscane, pour flosellini) à publier des textes originaux, est suivie par ses voisins. M. Lepsius fait lithographier le bel exemplaire du rituel hiéroglj-
ÉTUDES ÉGYPTIENNES, phique appartenant au musée de Turin il édile en même temps un choix des monuments historiques les plus nécessaires à l’histoire 5 . Le père Ungarelli fait graver les obélisques de Rome, sujet, quarante-cinq ans auparavant, du savant travail de Zoëga*; mais {'interprétation qui accompagne les textes publiés par l’archéologue italien ne marque aucun progrès V M. Leemans commence la publication continuée jusqu’à nos jours des monuments du musée de Leyde, très-riche en objets et en manuscrits égyptiens. En Angleterre, les recherches sur les pyramides sont publiées dans le magnifique ouvrage du colonel Howard Wyse*. Les monuments du llritisli Muséum commençaient également à être publiés par Arondel et Bonomi . et cet établissement rendit à la science un service incalculable eu éditant par la lithographie les papyrus qu’il avait acquis dans les collections Sallier et Anastasy. M. Samuel Sharpe commençait aussi ses séries d’inscriptions égyptiennes de toutes provenances, qu’il n'a cessé depuis d’enrichir*. Les arts et les sciences trouvent toujours en Angleterre de généreux protecteurs, et il serait trop long d’énumérer ici les publications partielles de monuments égyptiens dans ce pays. En Allemagne, nous nous bornerons à citer les recueils de monuments démotiques publiés par M. Brugsch et le texte des papyrus de la xu"* c dynastie, insérés par M. Lepsius dans les dernières livraisons des Dcnkmâler ans Ægypten. La France n'a malheureusement pas conservé l’élan dont elle avait fait preuve à l’époque de l’expédition d’Egypte et aux débuts de la science, et les efforts particuliers n’ont pu que faiblement suppléer à l’impulsion d’en haut.
On doit cependant citer avec éloge le Choix de monuments publié en 1 836 par M. Prisse, dont le crayon élégant et lidèle était sans
1 Dos Todtenhueh der Ægypter, Leipzig, * Inlerpretatio oheliscorum urtiis llumtr , i84«. i84a.
* Anstcahl lier rriehtigsten , e!e. Leipzig . 1 The Pyramide ofGizeh, i83g-»84*j.
i84a. ‘S. Sharftt , Ægyptian inscriptions,
1 De origine et vsu oMiscnrum ad Pium 1837 - 1848 .
VI, Rom»'. 1797. in-fol.
rival pour la reproduction des hiéroglyphes. Ce même savant artiste publia le fac-similé du papyrus le plus ancien que la science ait recueilli et quil avait donné à la Bibliothèque impériale. Quelques inscriptions nouvelles furent aussi le fruit des voyages de M. Green et de M. Lotlin de Laval. Le regrettable M. Dnprat avait entrepris, avec la coopération de M. de Bougé, la publication d’une édition complète du rituel funéraire d'après le manuscrit hiératique le plus étendu du musée du Louvre. La mort de l’éditeur a interrompu (mais passagèrement, on peut l’espérer) cette publication d’une incontestable utilité.
C’est avec les fouilles de M. Mariette dans les souterrains du Sérapéum que commence pour la France une série de découvertes d’une importance sans égale et dont nous parlerons plus loin , mais dont malheureusement la connaissance complète et les grands résultats se font toujours attendre du monde savant 1 .
iNous n'aurons que des regrets à exprimer en ce qui touche la publication des textes coptes, base nécessaire de toute élude sur les idiomes plus anciens de l'Egypte. D’excellents travaux exécutés en France sont restés inédits. Le dictionnaire de M. Quatremère, fruit d’un immense travail, appartient aujourd’hui à une bibliothèque étrangère, et des études très-remarquables dues au zèle de M. Dulaurier sont également restées inconnues du public. C’est donc uniquement à l' Angleterre et à l’Allemagne que nous devons les éditions successives des livres copies et la traduction du livre gnoslique de la Fidèle Sagesse , d’une couleur mystique si curieuse.
Les meilleurs travaux sur la grammaire et sur le dictionnaire coptes sont encore aujourd’hui ceux de M. l’abbé Peyron, de Turin. M. Schwartze n'a pu mettre la dernière main à sa grammaire copte, qui, tout en promettant quelques utiles éclaircissements, n’était pas néanmoins ce qu'on pouvait attendre des progrès de la philologie. Les études récentes de M. Ewald sur le verbe copte sont frap-
1 Les deux premier à volumes août aujourd'hui presque entièrement terminés.
pécs à un type bien plus élevé et montrent la voie véritable des
explications fécondes.
Ayant été, après tout, mis en possession de matériaux considérables, les égyptologues ont pu aborder d’une manière plus décisive la grande lutte contre les difficultés des textes. A la mort de Cbampollion, le livre n’avait perdu <|ue quelques-uns de ses sceaux, il fallait briser les autres. Dans l'écriture hiéroglyphique , on connaissait les principes de la lecture, et loutes les lettres simples étaient définies. On était également en possession d’une certaine quantité de caractères idéographiques et de mots très-nombreux dans l’expression desquels l’idée est intimement jointe au son. La grammaire avait été largement ébauchée par Cbampollion; mais le dictionnaire n’était encore ouvert qu'à un petit nombre de pages. Lue investigation ardente et sans relâche va commencer de loutes parts; il faut vérifier, contrôler les résultats acquis, et disséquer tous les textes nouveaux pour augmenter les conquêtes.
Eu France , MM. Charles Lenormantct Nestor L’hôte; en Italie, Rosellini, suivent les traces du maître et s’y attachent un peu trop servilement. Salvolini, voulant, au contraire faire preuve d’indépendance, exagère jusqu’à l’absurde les défauts de méthode qu’on pouvait (juelquefois reprocher à Cbampollion. M. Lepsius réagit heureusement contre ces défauts dans la Lettre à Rosellini 1 , où il donna les preuves de son esprit si critique et si exercé aux disciplines philologiques.
Cette tentative, dont le but avéré était de mieux régler •les premiers pas de la science, réussit complètement. On peut affirmer que Champollion, s’il avait pu donner à ses dernières études leur expression exacte, n’aurait pas désavoué les règles plus rigoureuses que M. Lepsius venait de formuler. Néanmoins les applications fécondes de la méthode furent d’abord très-rares. C'est dans les premières publications de M. Bircli qu’on commence à remarquer la
1 Annales de l'Institut archéologique , Rome . i ^3~.
DÉCHIFFREMENT DES TEXTES, définition exacte de quelques groupes nouveaux et la traduction plus complète des phrases égyptiennes. Les interprétations de divers passages proposées par M. Ilincks, de Dublin, se distinguèrent bientôt par une grande hardiesse souvent suivie de succès. D'autres savants anglais, bien moins avancés dans la connaissance des textes antiques, contribuèrent toutefois à entretenir, eu Angleterre plus que partout ailleurs , le goût pour les études égyptiennes.
Les savants allemands ne se montrèrent pas aussi zélés pour les hiéroglyphes. M. Lepsius lui-mème, occupé du dépouillement des immenses matériaux historiques entassés devant lui et des travaux nécessaires à l’édifice régulier de la chronologie, n’a publié aucune grande traduction suivie d’analyse pendant toute la période qui nous occupe.
Le grand ouvrage de M. de Bunsen 1 , dont le premier volume fut publié en i8ô5, peut servir à dresser l’inventaire de la science à celte époque, et à démontrer qu'aucune grande inscription, et bien moins encore aucun papyrus hiératique n’avait été jusqu'alors élucidé dans son ensemble, ni traduit de manière à pouvoir éclairer suffisamment le savant critique dans l'entreprise bien prématurée où il s’était engagé.
En France, les études hiéroglyphiques avaient langui. M. Letronne, mieux préparé sur le terrain mixte des époques ptolémaïque et romaine, y concentra ses efforts et obtint ainsi les résultats les plus remarquables : son cours au Collège de France contribua à consolider dans l’opinion publique la valeur des découvertes de Champollion. Quanti M. Lenormant, sans abandonner jamais complètement les études égyptiennes, il ne sut pas profiter suffisamment des progrès qui s’accomplissaient autour de lui ; il trouvait d’ailleurs de grands et légitimes succès dans d'autres parties de l’archéologie, pour lesquelles il était mieux armé de connaissances philologiques.
Ægijpleiu Slelle, etc. La place de l'Égypte dans l'histoire du monde.
Un homme d'un esprit infini, remarquable par sa facilité à tout apprendre et bien exercé aux études philologiques, M. J. -J. Ampère , sembla quelque temps s’ètre dévoué à la science hiéroglyphique. Cet esprit si vif s’empara avec une rapidité merveilleuse de tout ce qu’on pouvait apprendre, mais son courage défaillit (comme celui de bien d’autres) devant les difficultés de la conquête personnelle. Le récit de son voyage en Egypte rendit cependant un grand service, en excitant dans le public littéraire un plus vif désir de connaître enfin les grandes lignes de l’histoire égyptienne. Mais il est à jamais regrettable qu'un défaut de persévérance ait dérobé à l'Egypte l'emploi des dernières années d’un esprit si perspicace et si bien préparé.
Dans le premier volume de l’ouvrage de M. de Bunsen, on remarqua un aperçu sur la grammaire et le dictionnaire hiéroglyphiques dû à la plume de M. Birch, et qui constatait à cette époque une amélioration notable dans les méthodes suivies généralement par les égyptologues; il était temps, en effet, de donner à la transcription des mots des règles plus sévères, et de substituer à une foule d’hypothèses nécessaires aux premiers pas de la science, soit des notions munies de leurs preuves, soit un doute raisonné. Il est incontestable que la France eut la priorité dans cette marche nouvelle de la science.
M. de Rougé entreprit, en 18Û6, l’examen de l’ouvrage de M. de Bunsen et fil voir immédiatement à quelles erreurs de toutes sortes conduisait l’emploi isolé des cartouches et des dates partielles, lorsqu'on se dispensait d’approfondir les textes. Les travaux publiés parle môme auteur en 1866, 18A7, t 848 , dans la Revue archéologique, donnèrent l’exemple de textes, encore très-restreints, mais discutés avec soin dans toutes leurs parties essentielles.
Deux traductions de textes plus étendus montrèrent bientôt la variété et la fécondité des monuments égyptiens. Dans l’Essai sur une stèle de la collection Passalacqua (i 84 g), les formules mythiques d’un hymne à Osiris permirent à M. de Rougé de jeter un
coup d’œil sur une partie du symbolisme religieux des Egyptiens. Dans le mémoire sur la statuette naophorc du Vatican (i85i), on vit pour la première fois une longue inscription historique traduite dans son entier et introduisant par là dans l’histoire des faits nouveaux et absolument opposés à ceux que itoselliui avait indiqués, en se bornant à en extraire les cartouches royaux. Mais ces traductions, dont l’exactitude ne pouvait être appréciée que par quelques initiés, n'étaient pas accompagnées de commentaires philologiques; M. de Rougé sentit qu’il ne fallait pas faire un pas de plus sans donner des preuves. Dans le mémoire sur l’inscription du tombeau d Alunis, chef des nautonniers (i85i), il s’astreignit à discuter mol par mot et signe par signe chaque valeur et chaque traduction. Cette méthode lente et laborieuse est la seule qui puisse donner une confiance suffisante dans les résultats demandés aux textes. Cet exemple fut imité par les égyptologues dans tous les ouvrages où les difficultés de l'impression purent être surmontées.
M. Birch publia vers la même époque le commencement de son travail sur les Annales de Toulmès III. On vit aussi paraître en Allemagne un essai, heureux dans plusieurs de ses parties, de la traduction d’un chant funéraire. C’était le fruit des études d'un jeune savant, M. Brugsch, qui devait conquérir un nom hors ligne par des services de toute espèce rendus à la science égyptienne. Il restait néanmoins, à la date de i8oa, toute une portion, et la plus curieuse peut-être du domaine égyptien, dont l’entrée n’avait pas été forcée.
Huit années s’étaient cependant écoulées depuis la publication (aux frais du lirilisli Muséum) des papyrus littéraires, achetés dans les collections Sallier et Anaslasy. Quelques mots et même quelques phrases traduites isolément avaient pu indiquer la couleur des sujets traités par les hiérogrammates. On savait même, par les notes de Champollion, que le papyrus Sallier (n° 3) contenait un récit poétique de la campagne de Ramsès II en Syrie; mais le mauuscrit du maître, retrouvé après la mort de Salvoliui,
ÉTUDES ÉGYPTIENNES, prouvait lui-même que la teneur générale du poëine n'avait pas été comprise : elle ne pouvait l’être à cette époque où la science était encore à l’état d’ébauche. M. de Rongé s'occupait depuis longtemps des recherches nécessaires à la traduction de ce papyrus, lorsqu'une circonstance heureuse vint seconder ses efforts. Lu nouveau manuscrit sur papyrus apparut et fut colporté dans les divers inusées d’Europe, sans trouver d’acheteur. Ce monument ayant été présenté au Louvre, M. de Rougé reconnut qu’il avait été rédigé par les mêmes littérateurs que ceux à qui l’on devait les morceaux les plus importants des collections Sallier et Anastasy. Il contenait un petit roman, curieux à plus d’un litre, et précieux à ce moment par les secours que la simplicité du récit offrait à l’interprète. M. de Rougé publia la traduction de la plus grande partie du papyrus en 1 85a Malheureusement le propriétaire, tout en autorisant la traduction, ne voulut pas consentir à la reproduction de son manuscrit, et le texte neputètre livré aupublic que plusieurs années après, par les soins du Brilisli Muséum, qui en avait fait l'acquisition. Assuré dans sa marche par ce premier succès, M. de Rougé continua l’étude des papyrus littéraires, et il put donner en 1 85 Ci une traduction très-avancée du poëme sur les victoires de Ramsès Il (papyrus Sallier, n° 3) 1 2 . Tout le début de l’ouvrage manque dans ce manuscrit et de fréquentes lacunes ont interrompu la traduction. On put néanmoins y constater l’existence d'une littérature pleine de sève et de grandeur dans ses productions. Les égyptologues purent étudier ces traductions en regard des manuscrits hiératiques et apprendre ainsi à surmonter les difficultés spéciales qui s’étaient opposées jusque-là à la traduction de ces livres égyptiens. Cette nouvelle phase de la science, dont l’initiative appartient encore à la France, produisit rapidement de grands pro-
1 Xotice d'un manuscrit égyptien en écri- a la séance publique des cinq académies,
ture hiératique , etc. (lievue archéologique , le 1 U avril 1 856. Paris. Firmin Didot .
* Le poème de Pen-ta-our, etc lu
DÉCHIFFBEMENT DES TEXTES, grès. Par la dissection raisonnée de ces textes étendus, le dictionnaire s’enrichissait et I agencement des phrases familiarisait l'esprit avec les particularités de la syntaxe égyptienne. En Angleterre, M. Bircli traduisait à la même époque un certain nombre de stèles et d’inscriptions historiques et soumettait à son tour des textes considérables à une discussion raisonnée 1 * . En 1 8 53, M. Brugsch élucida, de son côté, avec une grande perspicacité, les formules de la médecine égyptienne contenues dans un manuscrit du musée de Berlin. Le jeune professeur fut longtemps seul en Allemagne à lutter contre l'indiiTércnce des philologues et à combattre les dillicultés des textes égyptiens. En France, au contraire, la petite phalange des égyptologues se recrutait parmi les travailleurs les plus sérieux et les plus intelligents.
M. Mariette, aussitôt après ses grandes découvertes dans la tombe des Apis, donna, dans l'interprétation des stèles du Sérapéum, la preux e d'une connaissance très-étendue du système hiéroglyphique’. M. Théodulc Devéria se distingua, dans des mémoires sur divers sujets, par la sôreté de ses traductions non moins que par l'étendue de ses recherches originales. M. Chabas (de Chôlons-sur-Saône) commença la série des travaux analytiques (pii l'ont placé aujourd'hui au rang des traducteurs les plus habiles 3 . Ces publications montrèrent un esprit très-perspicace et résolu à ne laisser passer aucune dillicullé sans la résoudre ou du moins sans la signaler.
En i858, un nouveau champion apparut en Angleterre, et se révéla immédiatement comme* un interprète d’une grande sagacité pour les textes hiératiques, M. W. Goodwin publia des traductions extrêmement avancées de certains morceaux des papyrus littéraires; malheureusement les recueils périodiques qui accueillirent ses tra-
1 Birch , .Vole n/x» i un hittorieal table I of Ramsès II, i 85 a ; idem. Notes upon an egypt. inscription in the liibl. ml. 1 85 q , etc.
* Mariette, Renseignements sur les
soixante-quatre Apis trouvés au Sérapéum ,
etc. 1 855 , dans le Bulletin archéologique de l'Athénéum français.
3 line inscription historique du rbgne de Séli I, 1806; un hymne à Osiris, 1857; étude sur le Papyrus Prisse, 1856, etc.
ÉTUDES ÉGYPTIENNES, vaux ne lui laissaient pas la possibilité de développer ses preuves. M. Chabas s'entendit avec ce savant pour concentrer leurs communs efïorts sur l'interprétation de divers papyrus. Un grand progrès fut le résultat de cette heureuse association. M. Chabas n’a pas cessé de publier, soit en son propre nom, soit comme associé avec M. VV. Goodwin, des études égyptologiqucs où la science a toujours trouvé son prolit. L’année 18G6 a vu paraître un grand mémoire de ces deux associés sur le Voyage en Syrie contenu dans le papyrus Anastasy n° î 1 . Les travaux analytiques s’étaient d'ailleurs succédé dans l’école sans interruption. M. de llougé avait donné dans la Revue archéologique (en i 856 , i8. r >y et 1 858 ) une analyse détaillée du long texte gravé sur une stèle de la Bibliothèque impériale et relatif à la guérison d’une princesse asiatique obsédée d’un esprit malin. Le même texte avait déjà été traduit quelques années auparavant par M. Birch, et ce travail constatait, à une nouvelle date, les progrès et les desiderata de la science. L’année suivante, le même auteur traduisait et commentait les fragments nouvellement découverts par M. Mariette des Annales de Toutmès III.
Au milieu de ces progrès, il restait encore une portion des textes égyptiens qui semblait défier la traduction, et ce n était pas la moins importante : nous voulons parler des hymnes du Rituel funéraire, qui contiennent en substance toute la doctrine religieuse et mythologique de l'Égypte. Ce ne fut qu’eu 1860 que M. de Bougé put, après de longues éludes, aborder ce nouvel ordre de difficultés. Dans ses études sur le Rituel funéraire*, après avoir donné un aperçu général du livre, aperçu appuyé par la traduction de tous les intitulés des chapitres qui sont renfermés dans celte compilation, et l’appréciation de toutes les vignettes qui en éclaircissent le sujet, M. de Bougé choisit pour la première traduction à publier le chapitre xvn, sorte de catéchisme égyptien où toute la doctrine est résumée dans ses points les plus importants. De son côté, M. Chabas
1 Voyage it'wi Egyptien , etc. Châloiw-siir-SaAne . 1866. — ' Revue archéologique,
avait traduit heureusement divers textes contenant des formules magiques : il n’est donc plus aucune sorte de texte égyptien qui n’ait été attaquée avec succès par l’école de Champollion.
L’année 1860 vit consolider et assurer l’avenir de l’archéologie et de la philologie égyptiennes en France par la réouverture au Collège de France de la chaire fondée pour Champollion. M. de Hougé y consacra deux années entières à l’exposition des principes de la t lecture et de la grammaire, et ce n’est qu’après avoir fait subir à ses auditeurs celte préparation nécessaire qu'il se permit d’aborder parfois les questions historiques ; mais le fond de l’enseignement resta voué au déchiffrement et à l'analyse des textes, le professeur soumettant ainsi la science et scs progrès à l’épreuve d’une perpétuelle empiète.
L’année 1867 offrira aux commençants des facilités toutes nouvelles. D'une part, l’apparition d’un nouveau monument bilingue, le décret de Canopus, fournil à la science la vérification la plus inattendue de ses découvertes même les plus contestées dans la voie du déchiffrement. Quel terrain inébranlable désormais! Trente-sept lignes d’hiéroglyphes traduites par soixante-seize lignes de texte grec, sans lacune; et pas un démenti donné, ni à la méthode, ni à ses applications partielles, dans le cours de celte décisive épreuve!
Si les hases de la traduction ont ainsi acquis une solidité incontestable aux yeux des plus prévenus, le domaine à explorer s’est d’un autre côté agrandi par la publication des monuments et des inscriptions recueillies par MM. Brugsch et Dümichcn en 1 8 G 5 et. 1866, par celles qui composent l'album de la mission remplie par M. de Hougé, enfin par les riches matériaux amassés par M. Mariette cl dont la publication ne saurait être longtemps différée.
Quant aux facilités offertes aux érudits qui voudront explorer ces richesses, M. Brugsch annonce la publication d’un dictionnaire où seront fidèlement résumées toutes les conquêtes philologiques delà science', et M. do Rougé a livré à l’impression le résumé de
‘ l^s premières livraison* sont déjh publiées.
ses leçons; la publication en sera probablement terminée avec l'année 1867, pour la partie grammaticale. La génération nouvelle sera ainsi, nous l'espérons, appelée à prendre plus facilement part aux découvertes à venir, grâce aux secours considérables qu’elle devra à ses devanciers.
Tels sont les résultats des travaux dus aux successeurs de Chanipoilion, en ce qui concerne les écritures hiéroglyphique et hiératique; on voit que la France y tient une place éminente. Pour ce qui concerne les monuments de l’écriture démotique, nous avons déjà mentionné le nom de M. Brugsch, en qui se résument presque tous les progrès de cette partie de la science. Il en a présenté l’ensemble dans son excellente Grammaire démotique 1 . C’est néanmoins justice de constater que M. Brugsch n’est pas arrivé du premier coup à la parfaite théorie de celte écriture, et que les savants français ont aussi quelque part dans cette conquête.
On n’a presque rien recueilli des dernières éludes deChampollion sur le démotique. Après les travaux de ce maître, joints à ceux d’Young, et après la vérification de l’alphabet démotique, exécutée par M. Leemans avec le secours d’un manuscrit démotique enrichi de transcriptions grecques, appartenant au musée de Leyde, on ne pouvait guère citer qu’un petit nombre de siglcs dont le sens était connu empiriquement et par la dissection des monuments bilingues, beaucoup plus nombreux pour celte écriture que pour les hiéroglyphes. Kn i 865 , M. de Saulcy essuya de lutter corps à corps avec le texte démotique de l’inscription de Rosette, cl quoique ce savant si ingénieux n’ait pas réussi à débrouiller mieux qu’011 ne l’avait fait avant lui les règles spéciales de l’écriture demolique, il y laissa néanmoins une trace de son passage par de bonnes interprétations et par des lectures heureuses. On était alors dans une grande incertitude sur les véritables lois qui régissaient l'écriture vulgaire des Egyptiens aux époques plolémaïque et romaine.
1 Grammaire deiuotiqve, Berlin, 1 855.
M. Brugsch en reconnut quelques-unes dès son début; mais son ouvrage intitulé Scriplura Æffypliorum démolira, etc . 1 contenait encore, dans le tableau des lettres, une énorme quantité de signes que ce savant a lui-même éliminés, depuis lors, des cadres de l'alphabet , après avoir reconnu leur valeur idéographique ou syllabique. Les véritables principes, entrevus d’abord par Chainpollion, furent rétablis parla discussion de nombreux exemples dans la Lettre adressée è M. de Saulcy par M. de Bougé a . La connexion intime du système démotique avec les hiéroglyphes fut de nouveau mise en lumière, et l'alphabet usuel étant réduit à un très-petit nombre de lettres homophones, les valeurs syllabiques et idéographiques apparurent clairement dans des siglcs nombreux, qui, tout déligurés qu'ils étaient par des abréviations successives, se reconnaissaient encore néanmoins comme les débris des caractères hiératiques de même valeur. M. Brugsch admit complètement ces principes : il constate lui-même cette nouvelle phase de ses idées dans sa Lettre à M. de Rougé sur la découverte d’un manuscrit bilingue, etc 3 . cYos précieux renseignements, dit-il, ont puissamment enrichi mes connaissances du système hiéroglyphique, et en même temps modifié sur plus d'un point mes opinions sur l’écriture démotique : veuillez donc, je vous prie, considérer ceci comme un premier essai d’acquittement envers vous, n
M. Brugsch ne s'écarta plus de ces principes; et, après avoir successivement élucidé les principaux monuments de l’écriture démotique, il rédigea la Grammaire de l’idiome vulgaire écrit avec le système démotique. Sa dernière publication dans ce genre, l’interprétation du Papyrus bilingue de M. Rliiud, montre à quel point avancé a été poussée par lui la traduction des textes de cette espèce, et quel service peut rendre à la science hiéroglyphique la comparaison des textes sacrés traduits en démotique dans les monuments bilingues.
1 Berlin. i8/j 8; en une petite brochure lithographie. — * Lettre à M, de Saulcy *ur l'écriture démotique, etc. ( Revue archéolog. 18/48). — * Berlin, i 85 o.