LANGUE
ET LITTÉRATURE CHINOISES
La littérature chinoise , dont les monuments les plus anciens remontent è plus de deux mille ans avant notre ère, est sans contredit la plus riche «jui existe au monde.
Elle embrasse toutes les branches des connaissances humaines : histoire, chronologie, géographie, politique, administration, science militaire, jurisprudence, astronomie, mathématiques, géométrie, peinture 1 , histoire naturelle, physique, chimie, agriculture, pièces de théâtre, romans, etc.
Grâce à l’invention de l’imprimerie qui remonte, en Chine, à l’an 58 1 1 de notre ère, les ouvrages relatifs aux sujets que nous venons de citer se sont répandus rapidement dans toutes les parties de l’Empire, et ont fait des Chinois la nation la plus lettrée, sinon la plus éclairée de l’univers.
11 était à désirer que les ressources immenses qu'offre la littérature chinoise devinssent accessibles aux Européens, et particulièrement aux Français.
En i8tâ, un jeune homme d’un grand avenir, Abel Rémusat qui s’était livré avec ardeur à l’élude de la médecine et de l'histoire naturelle, eut la curiosité de s’appliquera la langue chinoise. Mais il lui aurait été fort difficile, pour ne pas dire impossible,
1 II existe une Histoire de l'écriture, de In peinture et des peintres, en 64 vol.
in- 4*.
* Plus tord (en po4 ) on inventa Part Etudes orientales.
d'imprimer avec des planches de pierre gravées en creux, et enfui (en to6o) avec des planches composées de types mobiles.
ÉTUDES OniENTALES.
de réussir, s'il n’avait été aidé par quelques ouvrages des anriens missionnaires catholiques, qui pénétrèrent en Chine dès le commencement du xvii* siècle. Ses premières publications attirèrent sur lui l'attention des savants et firent pressentir de bonne heure l'éclat qu’il devait jeter plus lard sur les lettres orientales. Aussi, ce Tut sur Abel Rémusat que le Gouvernement jeta les yeux lorsqu’il voulut fonder, au Collège de France, une chaire de langue et de littérature chinoises, comprenant l'enseignement du tartare-mandcliou, qui est la langue de la dynastie régnante, et dans laquelle sont traduits les livres classiques et canoniques, ainsi que plusieurs corps d’histoire et les ouvrages les plus importants de la littérature chinoise. Celte langue n’a point de littérature particulière; mais elle est alphabétique , et comme elle possède des marques de ras et des indexions verbales qui manquent aux signes monosyllabiques des Chinois, elle rend ceux de leurs livres dont on a une traduction mandchou aussi clairs et aussi faciles que s’ils étaient écrits dans une langue européenne. Il était donc indispensable de joindre l’enseignement du mandchou è celui de la langue chinoise.
M. Abel Rémusat avait vingt-six ans, lorsque, sur le rapport de M. l’abbé de Montesquieu , ministre de l'intérieur, le roi Louis XY 1 I 1 le nomma, en 1816, professeur au Collège de France. Dès 182a, il publia, sous le titre d 'Elément* de U grammire chinoise, un excellent résumé de la Nolilia linguw smieœ du P. Prémare, (pii fut publiée à Malacca. en 1 83 1 , aux frais de lord Kingsborough. M. Frédéric Neumann , professeur à Munich , mù par un sentiment de malveillance qu’011 11c saurait trop blâmer, montra (pie le plus grand nombre des exemples chinois n’étaient pas le fruit des lectures de l'auteur, mais étaient tirés de l’ouvrage de Prémare dont il indiqua, presque pour chaque citation, la page et la ligne. Quoi qu'il en soit, il est juste de dire que la grammaire do M. Rémusat est plus claire et plus méthodique que celle du P. Prémare, aujourd’hui épuisée aussi bien que la sienne.
Quelques années après, M. Rémusat fit imprimer, dans les No-
lice» des manuscrit* de la Bibliothèque royale, le texte chinois et In version mandchou d'un des quatre livres classiques appelé Tchong-Yong (Y Invariable Milieu, ou plutôt Y Invariabilité dam le Milieu) avec une traduction française, une version latine et des notes. Mais l’interprétation latine n'est guère que la reproduction de celle des missionnaires de Gon 1 , dont M. Rémusat possédait un rarissime exemplaire, qui appartient aujourd’hui à la Bibliothèque impériale de Paris.
Ce secours littéraire, dont l’existence fut révélée par un helléniste bien connu (M. Sinncr), ne diminue en rien à nos yeux le mérite de cette édition, accompagnée d’une bonne traduction française et de notes qui annonçaient déjà un habile sinologue.
En 1896, M. Rémusat publia, sous le titre de Yu-kiao-li (ou les Deux cousines), un roman chinois qui le fit plus connaître en Europe que les savanLs mémoires dont il a enrichi le recueil de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Quoique M. Rémusat eût été puissamment aidé dans celte traduction par un petit dictionnaire du Yu-kiao-li, que Monseigneur de Lione avait composé en Chine pour son usage 2 , et que lui avait procuré un employé de la Bibliothèque royale (M. Robert, fils d'un ancien bibliothécaire de Sainte-Geneviève), il fit preuve, pour l’époque oû il vivait, d’une connaissance, assez remarquable de la langue moderne des Chinois. S’il avait eu è sa disposition la vaste collection dont s’est enrichie depuis 1 8 3 <) la Bibliothèque aujourd'hui impériale, il n'aurait certainement pas laissé it son successeur le soin de publier, en 186Û, une nouvelle traduction des Deux cousines, plus fidèle, plus complète que la sienne, et accompagnée de notes où sont expliquées toutes les allusions historiques qui lui ont échappé.
M. Rémusat, pendant l’espace de seize ans que dura son ensei-
1 Los missionnaires de Goa avaient
imprime: en chinois et en latin, sur des planches de bois, à la manière des Chinois, les quatre livres dassques. Mais à peine quelques exemplaires étaient par-
venus en Europe, que la cour de Rome les obligea de brûler tout ce qui restait de cette précieuse édition.
’Prémnre, JS'nlitin liitfiiirr tiniar , p. 3g, en note.
180 ÉTUDES ORIENTALES
gnement, eut un bon nombre d’auditeurs, dont Ips jdus connus furent MM. Srhulz, Frédéric Neumann, Molinier de! Mnvnis, Ampère, Fulgence Fresnel, Brosset, Mohl, Landresse, Jacquet et Stanislas Julien. Mais aucun des neuf premiers, quoique tons savants plus on moins distingués, n’a mérité par ses travaux le titre de sinologue. M. Réinusal eut pour successeur, le 6 août i 83 a, un de ses disciples, qui, seul, a publié jusqu’à ce jour ( 1 8C7) plus de traductions d'auteurs chinois que n’en ont fait paraître, depuis quarante ans, tous les sinologues de l’Europe et de la Chine. On comprend que nous voulons parler de M. Stanislas Julien. La manière dont il commença l’élude du chinois mérite d’ètre racontée. Après avoir suppléé pendant assez longtemps M. Gail au Collège de France, dans son cours de langue et de littérature grecques, obéissant aux conseils du docteur Watson, l’un de ses auditeurs, il eut la curiosité de suivre, pendant quelques semaines, les cours d’hébreu, d’arabe, de persan et de sanscrit, sans avoir pu s'attacher de préférence à aucune de ces langues savantes. Mais une visite qu’il fit à M. Fulgence Fresnel décida de sa vocation pour la langue et la littérature chinoises, auxquelles il devait consacrer tout le reste de sa vie. Ce jour-là, M. Fresnel, qui suivait le cours de chinois de M. Rémusat, préparait un fragment du texte de Meng-tseu, qu’il devait expliquer à la leçon du mercredi suivant. M. Julien, après avoir reçu de son ami de longs éclaircissements sur les caractères chinois qui lui paraissaient des plus étranges, et sur cette langue et cette littérature dont il n’avait auparavant aucune idée, pria M. Fresnel de lui expliquer mol à mot le texte qui devait faire l’objet de la prochaine leçon. Le disciple improvisé retint si bien, au bout d’une demi-heure, les sons et la signification des signes chinois, qu'il demanda à son ami la permission de prendre pour cette fois sa place au Collège de France. M. Fresnel y consentit avec plaisir, et, le mercredi suivant, M. Rémusat fut agréablement surpris en voyant un jeune homme qui lui était inconnu expliquer en bon latin, pendant une heure, un assez long
LANGUE ET LITTÉRATURE CHINOISES, fragment du philosophe Meng-tseu. Le nouvel élève n’avail pas eu en cela un grand mérite, puisqu'il n’avait fait que répéter lidèlcinent une leçon apprise par cœur. Mais les jours suivants, du consentement de M. Fresncl , il continua à préparer seul et à expliquer, sous les yeux du professeur, le texte de Meng-tseu, dont il devait, peu de temps après ses premiers essais, entreprendre la traduction latine, accompagnée de notes perpétuelles tirées des commentaires chinois.
M. Julien avait abordé l’élude du chinois dans les premiers jours de décembre t 8 y 3 , et ce fut trois mois après (le i"mars i 8 u 4 ) qu’il commença la traduction du texte du philosophe Meng-lseu, pour l'intelligence duquel il dut lire deux versions en langue mandchou qu’il avait apprise tout seul, et dépouiller pour la rédaction de scs notes [dus de cent volumes de commentaires.
Cette traduction fut présentée, le 7 juillet 18a A, au conseil de la Société asiatique, qui, la même année, en fit commencer l'impression à ses frais ainsi que celle du texte original.
Kn 1829, plusieurs Chinois chrétiens étant venus à Paris, M. Julien établit des relations suivies avec l’un d’eux, nommé Joseph Li, qui était plus instruit que scs confrères et parlait couramment la langue latine. Ayaul voulu lire avec lui une comédie chinoise, il remarqua que ce jeune homme 11e comprenait pas les ariettes en vers qui alternent avec la prose, et affirmait que, dans sa ville natale, il y avait à peine un ou deux lettrés qui fussent en état d'entendre la poésie chinoise. M. Julien se souvint alors que le P. Prémare, le plus habile sinologue des anciens missionnaires jésuites, avait omis, faute de les comprendre, tous les veis de Y Orphelin lie la Chine', et que M. Francis Davis, quoique aidé par plusieurs lettrés, avait renoncé à traduire les morceaux en vers*
1 Ci»s vers, dit le P. Préinare, sont remplis d'allusions à des faits qui nous sont inconnus, et de figures de langage dont on a de la peine à s’n|>errPvoir.
* M. Francis Davis, pour faire excuser l'omission des morceaux en vers, s'est contenté de traduire, dans sa préface, le passage de Prémare que nous venons do
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de la tragédie Tlan-kong-lksievu (les Chagrins du palais do Hân). M. Julien, aiguillonné par la dillicullé même, se mit eu tête de comprendre la poésie chinoise, et il y réussit. Mais auparavant il se vit obligé d'étudier les principaux recueils poétiques que possédait lu Bibliothèque royale, et de se faire une sorte de dictionnaire qui lui donnât la clef des expressions figurées, des métaphores les plus fréquentes, des faits relatifs à la fable et à la mythologie, et enfin des principales allusions historiques. Pour son coup d’essai , il traduisit en français et publia, en 1 83a , aux frais du comité des traductions orientales ( Oriental Translation fund) , une comédie en prose et en vers intitulée Hocï-lan-ki (Y Histoire du Cercle de traie). Puis, en i834, il Ct paraître le drame Tcltao-chi-kov-cul (l'Orphelin de la Chine), après avoir traduit tous les vois devant lesquels avait reculé le savant P. Prémarc.
La démonstration que M. Julien avait en vue étant laite d’une manière incontestable, il renonça, pour le moment, à traduire de la poésie chinoise 1 . Mais ses heureux essais ne restèrent pas sans résultat. 11 initia M. Bazin, l’un de ses disciples les plus distingués, à l’intelligence de ce style difficile, et le mit en état de traduire quatre pièces de théâtre des Youen, ou empereurs mongols de la Chine; puis la comédie intitulée Pi-jMt-là (ou Y Histoire du Luth), qui offre également un mélange de prose ct d’ariettes en vers’.
citer : Thcj arc full nf alfa lions ta dunfft unfamiliar to us, and figures cf sjtccch rcrtf difficull for us to observe.
1 M. Julien a traduit, dans ces derniers temps, plusieurs pièces de ihéAlre en prose ct eu \ ers, qui sont encore inédites : le Sisiang-ki (T Histoire du pavillon d'occident, comédie-opéra m i fi actes), Khanthsien-nou (Tvlrare), et llan-kotig-thsieou , (les Chagrin* du palais de llan), dont M. Francis Davis avait passe tous les chants en vers.
M. Stanislas Julien se prépare à publier
prochainement {Librairie de Lacroix, i 5 , quai Voltaire), avec le concours d un habile chimiste. M, Paul Champion, qui a voyagé en Chine dans un but scientifique , un ouvrage fort étendu sur les arts industriels et In chimie des Chinois. Les articles dont il se compose sont priiicifwlemei.l tirés d’un traité intitulé Thicn-kong-bhaïtrou, qui a pain en 1637.
* Voir M. Bazin . Introduction au Thidtre chinois , etc. 1 vol. ia*8*, Parts, i 838 .
* Un vol. iu-8’, Paris, 1861.
IMus tard, M. Julien expliqua, pendant deux semestres, les |)uésies des Thang, pour en donner la clef au marquis Léon d’Hervev, qui réussit à traduire par lui-même un recueil des poésies composées sous cette même dynastie, lequel a paru, en un volume iu- 8 °, chez Amyot, en i 8 Ga.
En i834, M. Julien publia un roman de féerie intitulé Pe-rhethsing-ki (ou les Deux couleuvres-fée») , pour donner une idée des croyances populaires des Chinois.
L’année suivante ( 1 835) , le Comité anglais des traductions orientales imprima sa traduction du khan-ing-pien (le Litre de» récomjtenses et de» jieines), en chinois et en français, accompagnée de quatre cents légendes, anecdotes et histoires qui font connaître les croyances et les mœurs de la secte des Tao-sse.
En 1 837 , M. Julien Tut chargé par le Gouvernement de traduire et de publier un Résumé des principaux truités chinois sur Téduca'.iun des vers « soie et la culture des mûriers. Cet ouvrage, tiré à un nombre considérable d’exemplaires, fut distribué en France aux principaux éducateurs de vers à soie. 11 a été traduit en russe , en grec moderne , en italien, en anglais (dans la Caroline du Sud), eu allemand, et (suivant une lettre de M. Jomurd-Bcy) en arabe, pour la Syrie.
M. Julien avait lu, dans les Mémoires de l'Acadéiuie des inscriptions et belles-lettres ( tome Vil), un mémoire où M. Abel Réinusat, entraîné par l’exemple de quelques missionnaires de Chine (les P. Prémarc, Bouvet, Fouquct, etc.), avait triché de prouver que, dés le vi c siècle avant notre ère, les Chinois avaient connu le nom de l)ieu, le nom de Jéhova, qu'ils auraient cru voir dans l’ouvrage du philosophe Lao-tseu intitulé Tao-te-king (le Litre de la 1 oie et delà vertu), b L’objet principal- du Jiw-tc-l, ing, dit Monlucci 1 , d’après les missionnaires précités, est d'établir une connaissance singulière d'un être suprême en trois personnes. Beaucoup de passages, ajoute-t-il , parlent si clairement d’un Dieu trine (de Dco trino) , que quiconque aura lu ce livre ne pourra douter que le mystère de lu
' De studiis rnùcis, p. 19, iii-4*, Beroliiii, 1808.
ÉTUDES ORIENTALES
très-sainte Trinité n'ait été révélé aux Chinois plus de cinq siècles avant la venue de Jésus-Christ, n
M. Réinusat avait donné, dans son mémoire, la traduction de quelques fragments de Lao-tseu ; mais en même temps il avait déclaré qu'il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de le traduire en entier. cLe texte, dit-il, est si plein d’obscurité, nous avons si peu de moyens d’en acquérir l’intelliyjence parfaite, si peu de connaissance des circonstances auxquelles l’auteur a voulu faire allusion; nous sommes en un inot si loin, à tous égards, des idées sous l’influence desquelles il écrivait, qu’il y aurait de la témérité à prétendre retrouver exactement le sens qu’il avait en vue, quand ce sens nous échappe. *
Loin de se laisser effrayer par ces difficultés en apparence si redoutables, M. Julien conçut le projet de publier Lao-tseu en chinois et en français, et de l’accompagner de notes perpétuelles. Après avoir étudié à fond les principaux commentaires de ce philosophe, et, entre autres, celui de Ilo-chatig-kong, qui vivait dans l’année 1 63 avant notre ère, il traduisit le Tao-te-king (le Livre de la Voie et de lu Vertu ) et l’imprima, en i84i,aux frais du Gouvernement.
Cette importante publication fit évanouir les rêves des missionnaires, qui, entraînés par les idées les plus fausses, avaient considéré l’ouvrage du philosophe Lao-tseu comme très-propre à propager la religion catholique en Chine. Le système imaginé , à leur exemple, par M. Abel Rémusat s'évanouit en même temps; mais l’autorité de ce spirituel orientaliste aura été d’un fâcheux effet : car il existe encore beaucoup de personnes qui, fermant les yeux à la lumière, s’obstinent à appeler les Tao-ssc des rationalistes, et à voir dans le Tuo de Lao-tseu le Verbe de saint Jean on le Logos de Platon 1 . Mais des difficultés plus grandes et en apparence insurmontables attendaient le traducteur de Lao-tseu.
1 M. Julien a imprimé, dons une brochure lustre philosophe Schelling, après avoir
de critique chinoise, une lettre extrême- lu sa traduction de Lao-tseu. ment remarquable que lui adressa l’il-
— Dîgitized
M A bel Rémusat avait conduit jusqu'A In moitié la traduction de la relation d'un voyage célèbre (le Fo-koue- Ici, Mémoire sur les royaumes bouddhiques), exécuté entre les années 399 cl Ai A par un p lerin chinois nommé Fn-hien. Cet ouvrage, resté incomplet à l’époque de sa mort, fut continué par M. Kluproth et terminé par M. Landresse. Publié, en 1 836, par l’Imprimerie royale, il fit une grande sensation parmi les orientalistes, et en particulier parmi ceux qui s’occupaient d’études historiques et géographiques relatives à l’Inde. Mais, dans le cours de leur travail, les trois traducteurs et commentateurs du Fo-koue-ki avaient rencontré de grands obstacles, qu’ils n’avaient pu lever, même avec l’aide de l’habile indianiste Eugène Burnouf : je veux parler des mots indiens figurés phonétiquement par des signes chinois, qui les altèrent au point de les rendre méconnaissables. M. Julien conçut alors le projet de traduire toutes les autres relations de voyages dans l’Inde, composées par des bouddhistes chinois, et en particulier la relation la plus considérable et la plus estimée, celle de Hiouen-lhsang, qui renferme 585 pages, et est par conséquent vingt fois plus étendue que celle de Fa-hien.
Après avoir invoqué inutilement le secours de plusieurs indianistes, M. Julien reconnut bienlût que, pour transcrire correctement les noms sanscrits qui se rencontrent en si grand nombre dans les relations qu’il avait en vue, il fallait absolument que la même personne connût A la fois le chinois et le sanscrit. M. Julien se livra en conséquence à cette dernière langue, non pour traduire des manuscrits indiens, mais pour arriver à transcrire les mots sanscrits figurés par des signes chinois dépourvus de signification et purement phonétiques. Il commença d’abord par étudier deux vocabulaires bouddhiques, contenant un nombre considérable de mots indiens figurés phonétiquement, et suivis d’une glose chinoise qui, grâce A la connaissance qu'il avait du sanscrit, lui permettait de découvrir l’orthographe exacte de chaque mot indien. Puis, après avoir disséqué Ions ces mots indiens, dont chaque syllabe lui four-
ÉTUDES ORIENTA LES
nissait une lettre de l'alphabet Dèvanagari, il parvint, en lisant d’autres ouvrages bouddhiques, à réunir 1,200 signes phonétiques dont la valeur était incontestable. Ce travail de dépouillements quotidiens l’occupa pendant douze années consécutives. Ce fut en i 853 qu’il lit la première application de la méthode de transcription qu’il avait composée, en traduisant V Histoire de la Vie de Hiouen-thsang cl de ses voyages dans F Inde, entre les années Gy. q et GA 5 .
Dans les années suivantes, M. Julien se prépara à traduire la grande relation du célèbre pèlerin bouddhiste lliouen-lbsang lui-même, dont le texte, qui forme en chinois 3 volumes in-8", est parsemé à chaque page, et presque à chaque ligne, de mots indiens figurés phonétiquement. Cette préparation laborieuse ne l’empêcha pas de traduire et de publier, par ordre du ministre de l’agriculture et du commerce, l’ Histoire de la fabrication de la jtorcelaine chinoise, où l’on trouve pour la première fois, non-seulement ta description des porcelaines de toutes les époques, mais encore une multitude de procédés nouveaux et ingénieux dont peut profiter l’industrie nationale.
Les années 1 867 ù 1 85 <j furent consacrées à la traduction et à l’impression du Si-ytt-ki, ou Mi-moires sur les contrées occidentales, traduit du sanscrit en chinois par liioucn-thsang, et du chinois en français; 2 volumes in~8°, accompagnés d’une carte de l’Asie centrale et d’une carte japonaise de l’Asie centrale et de l’Inde. Cet ouvrage, aujourd’hui épuisé, a été accueilli avec une grande faveur par les orientalistes d’Europe et surtout de l’Inde. Treize articles du Journal des savants ont fait connaître l'importance géographique et historique de l’ Histoire de la vie et des outrages de Hiouenthsang, et de ses deux volumes de Mémoires sur les contrées occidentales 1 .
1 Numéros de murs, août, septembre, 1 858 ; janvier, février i85g. L'auleur novembre 1 855 ; février, mars, juin, de ccs treize articles dit, dans le numéro juillet 1 856 : juin, juillet, septembre de février i85g : *0u se rappelle que
Tout eu imprimant le second volume de* Mémoires sur les contrées occidentales de lliouen-thsang , M. Julien a fait paraître, en 1 8 5 rj , 3 volumes in-18, intitulés les Avaddtuu, contes et apologues indiens traduits du sanscrit en chinois et du chinois en français, suivis de fables, de poésies et de nouvelles chinoises. Les apologues indiens, dont les originaux n’existent plus depuis douze cents ans, furent accueillis avec d’autant plus d'intérêt qu'on en trouve, dans ce recueil, un grand nombre qui sont tout à fait nouveaux, et plusieurs autres, déjà connus, dont on ignorait l’origine indienne.
En 1861, M. Julien a publié en s- volumes la traduction d'un curieux roman intitulé les Deux jeunes files lettrées, qui oflrc une peinture charmante des mœurs et des habitudes littéraires des Chinois au commencement du xiv* siècle.
C’est dans cette même année (1861) que M. Julien a fait paraître un travail qui iuL avait coûté douze ans de recherches assidues, et sans lequel la traduction de l’Histoire de la Vie de Hiouenihsaug et de ses voyages, ainsi que celle de ses Mémoires sur les contrées occidentales, auraient été impossibles. Nous voulons parler de son ouvrage intitulé Méthode pour déchiffrer et transcrire les noms sanscrits qui se rencontrent dans les Unes chinois, à l'aide de règles, d'exercices et d'un répei'tuire de 1,100 caractères chinois phonétiques employés alphabétiquement. Cet ouvrage a reçu la sanction des plus célèbres indianistes de l’Europe.
Les années 1 86a et 1 863 ont été consacrées à la traduction nouvelle et à la publication du roman ïu-hiao-li (les Deux cousines), qui, il y a quarante ans (en 1826), avait fait en Europe une sensation que les survivants de cette époque n’ont point oubliée , cl
M. Stanislas Julien a complètement éclairci et résolu le problème de la transcription des mots indiens devant lesquels avaient dû s'arrêter cl Abd Rétnusai et Eugène Burnouf. n Il termine le même article e t ces termes : «rOn voit donc quelle source inépuisable de renseignements de tout
genre présentent les Mémoires de Himictit h sang et sa biographie. Je ne crois pas qne de liien longtemps les études bouddhiques aient l'occasion de rencontrer de tel» trésors, et, encore une fois, c’est à l’kcurcNsc et infaillible transcription de* m oh sanscrit* que non* tes devons. ■*
188 ÉTUDES ORIEMALES.
auquel demeure attaché le nom de M. Réinusut. Mais, cette fois, néanmoins, le roman ïu-kiao-li parut sous une forme beaucoup plus exacte et accompagné de notes perpétuelles destinées à faire comprendre toutes les allusions historiques qui avaient échappé au premier traducteur.
Nous nous dispenserons de citer ici plusieurs petits ouvrages publiés en 1866 et 1 865 par M. Julien, en chinois et en français, en chinois et en latin, en chinois et en anglais, pour initier les commençants à l'étude de la langue chinoise.
Nous présenterions un tableau bien incomplet des publications auxquelles les études chinoises ont donné lieu en France, si nous ne citions avec éloge les travaux littéraires exécutés par plusieurs sinologues dont les succès, qu'ils méritent, sont un honneur pour le cours de chinois du Collège de France. Nous nommerons d'abord le plus ancien disciple de M. Julien, feu Antoine Bazin, qui fut pendant vingt-deux ans professeur de chinois vulgaire à l’École des langues orientales vivantes, et à qui le monde savant est redevable d'un volume de pièces du théâtre chinois des Fouett(des empereurs mongols de la Chine), d’une comédie en prose et en vers intitulée Pi-pa-ki ( ï Histoire du Luth), d’une histoire fort importante de la littérature chinoise sous la dynastie des empereurs mongols, d’un curieux mémoire sur l’instruction publique en Chine, cl enfin d'un bon nombre de savants travaux insérés dans le Journal asiatique de Paris.
Après M. Bazin, il est juste de citer M. Théodore Pavic, traducteur d’un charmant recueil de contes chinois et d’un célèbre roman historique intitulé San-koue-lchi, ou l'Histoire des tivis royaumes, qui pourrait former 6 volumes in-8°, mais dont les volumes I et II seulement ont paru.
Feu Édouard Biot, que ses travaux, dus à la connaissance du chinois, avaient fait admettre dans l’Académie des inscriptions et belles-lettres, publia en 1 8 A a un Dictionnaire des noms anciens el modernes des cilles et arrondissements de F empire chinois ; l'Histoire de
rinstruction publique en Chine et île la corporation des lettrés (a vol. in-8°) ; le Catalogue général des étoiles finales et des autres météores observés en Chine pendant vingt-quatre siècles; le Tcheou-li, ou Rituel de la dynastie des Tcheou (a forts vol. in-8°).
M. Édouard Biot a publié, en outre, d’après les livres chinois, plusieurs savants mémoires relatifs à la géographie de la Chine cl aux sciences mathématiques, mémoires rédigés sous la direction de son illustre père, et auxquels les connaissances scientifiques qu’il avait lui-mème acquises à l’École polytechnique ont donné la plus grande valeur.
A ces noms distingués nous devons ajouter celui du docteur Guillardd’Arcy, traducteur du roman flao-khieou-tch’ouen (la Femme accomplie). Nous avons déjà parlé de M. le marquis Léon d’Hervey, qui a publié un important recueil de poésies composées sous la dynastie des Thang (dans le vu', le vin* et le i\' siècle), élégamment traduites en français, et qui annoncent de la part de ce jeune sinologue autant d’esprit que d’érudition.
Les nombreux ouvrages que nous venons denumércr, et qui ont placé les sinologues français au-dessus de tous ceux des autres nations, ne doivent pas nous faire oublier d’autres disciples de M. Julien, qui, quoique n’ayant publié aucune traduction, ont cependant acquis une connaissance remarquable de la langue chinoise. Nous citerons d’abord le baron Eugène de Méritons, qui , après avoir été, à Péking, le premier interprète du ministre de France (M. de Bourboulon), est devenu commissaire général des douanes de Foutcheou-fou (Fo-kicn); M. Fontanier, chancelier-interprète de la légation de France à Péking; M. Antelmo Severini, qui occupe, à Florence, la chaire de chinois et de mandchou, et enfin M. Léon de Rosny, qui se distingue à la fois par une connaissance solide du chinois et par celle du japonais, langue savante fort difficile, qu’il est chargé d’enseigner à l’École impériale des langues orientales vivantes.
TIBÉTAINES ET MONGOLES
Les éludes tibétaines en France étaient dans une situation plus que modeste à l’époque où Fourmont, aidé seulement d'un glossaire latinlihétain très-imparfait, donnait, en latin, une traduction inintelligible d'un passage de quelques feuillets tibétains trouvés par les Russes lors du sac d’Ablnï-kit, et envoyés par Pierre le Grand à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ce texte, gravé en 179a A Leipzig dans les Acta erudilnyum , et la prétendue traduction de Fourmont reproduite par Bayer, ne firent guère connaître le tibétain , mais inspirèrent au moins le désir de l'apprendre. D’ailleurs, le. système dont s’éprit le xvm* siècle, et en vertu duquel on se flatta de retrouver dans la Tartarie, et spécialement dans les montagnes du Tibet, les descendants directs du peuple primitif et le berceau de toutes les traditions religieuses, appela l’attention sur l’Asie centrale. Toutefois, au moins en ce qui concerne le tibétain, la science gagna peu à ce mouvement. Ce n’est pas qu'on fût précisément privé de tout moyen d’étude: les missionnaires qui s'établirent au Tibet dans le xvm'siècle et y résidèrent assez longtemps, fournirent beaucoup de renseignements précieux sur le pays, son état actuel, son histoire et sa langue. Malheureusement, ces matériaux furent mis en œuvre par des mains inhabiles. Le fatras dans lequel le P. Georgi, en composant son Alpliabetum tibetanum (176a), noya les données exactes qu'il avait reçues des missionnaires, Gt plus de tort à l’étude du tibétain que les parties utiles de son travail ne lui firent de bien. Néanmoins, il y avait là un élément nouveau apporté à la science. La relation du
voyage de S. Turner répandit pour la première fois des notions vraies et des renseignements authentiques sur le Tibet. La traduction de cet ouvrage en français par Castera (i 800), et la publication d’un recueil de voyages au Tibet, comprenant , avec des extraits des missions de Turner et de quelques autres agents européens ou indigènes du gouvernement anglais de l’Inde, celui du Père d'Andrada en i 6 a 5 (Paris, an IV), attestent l’intérêt qu’on prenait en France à ce pays et aux travaux qui avaient pour objet de le faire mieux connaître.
Pendant que les missionnaires italiens et les diplomates anglais arrachaient péniblement et peu à peu le voile qui couvrait ce mystérieux pays du Tibet, la science française et la science allemande, celle-ci mise, à certains égards, au service de la politique russe, recherchaient le passé et étudiaient la situation présente des peuples mongols. Les savants travaux de de Guignes, qui avait surtout employé les documents chinois, furent complétés par ceux que Pallas, aidé de plusieurs interprètes, exécuta de visu, après avoir parcouru le pays, observé les indigènes et recueilli les traditions sur le sol même où elles florissaient. Bergmann, par son précieux ouvrage sur les Kalmouks, branche occidentale de la race mongole, ajouta un appendice important aux travaux de Pallas. On avançait de plus en plus dans la connaissance et dans l’étude spéciale des peuples de l’Asie centrale.
Malgré ces progrès remarquables, l’étude approfondie des idiomes, base nécessaire des travaux historiques vraiment solides, n’avait point encore été sérieusement entreprise. Elle fut tentée au commencement du siècle en France, où, dès l’abord, elle jeta un grand éclat, klaprotb, en fixant sa résidence à Paris, contribua sans doute à cette direction donnée aux études; mais un esprit distingué, tout français, et qui unissait les qualités de l’écrivain élégant et de l’homme de goût à celles de l’érudit, Abel Hémusat, y apporta le tribut de ses laborieuses et fécondes recherches. Pendant que Klaproth , par une série de mémoires, de discussions et d’articles critiques, éclair-
TIBÉTAINES ET MONGOLES, cissait un grand nombre de points de l’histoire, de la géographie, de la linguistique de l’Asie centrale, en particulier les questions concernant les Ouïgours, Abel Rémusat, dans son important ouvrage des Recherches sur les langues larlares (1820), posait, en quelque sorte, les bases de la nouvelle étude. Ce grand travail, demeuré incomplet, puisque le deuxième volume constamment annoncé n’a jamais paru, a sans doute été dépassé, depuis que des grammaires et des dictionnaires ont donné la clef des langues dont Abel Rémusat n’avait pu tracer qu’une imparfaite esquisse, spécialement pour le mongol et le tibétain. Quoi qu’il en soit, et même quelques rectifications que les travaux ultérieurs obligent d’apporter aux assertions d'Abel Rémusat, on peut dire que le tableau tracé par lui des langues tartares est demeuré exact dans ses traits généraux : les distinctions qu'il établit, les règles qu’il pose, ont été justifiées par les recherches faites depuis. En déblayant cette portion du champ de la science des préjugés et des rêveries qui l’encombraient , en imprimant pour la première fois à cette branche d’études une direction vraiment scientifique, en donnant l’exemple de la méthode et de la critique qu’il était nécessaire d’y apporter, Abel Rémusat lui rendit les plus grands services. 11 provoquait des travaux dignes de ceux qu’il accomplissait lui-même, et même plus parfaits que les siens, en raison des ressources qui lui avaient fait défaut, mais qui ne devaient pas manquer à d’autres.
Le même esprit d’initiation caractérise les Mémoires d’Abel Rémusat sur les relations politiques des princes chrétiens et particulièrement des rois de France avec les empereurs mongols (Paris, i8aa, Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, tome VI, n. s.). En découvrant dans les Archives les deux lettres des khans de Perse Arghoun et Ældjaïlou, lettres qui sont les plus anciens monuments connus de la langue et de l’écriture mongoles, et dont il donna le fac-similé en même temps qu’il en publiait le texte et en essayait une interprétation générale, Abel Rémusat ne jeta pas seulement sur une portion intéressante de l’histoire une lumière inattendue; il
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apporta à l’étude du mongol des matériaux importants. Le mongoliste Schmidt, de Saint-Pétersbourg, put bien, grâce àses connaissances spéciales et aux ressources dont il disposait, revoir et compléter le travail d’Abel Rémusat sur ces deux lettres; la part du savant français n’en reste pas moins grande ni moins belle.
Une nouvelle impulsion fut vers le même temps donnée en France à ce genre de travaux par la fondation de la Société asiatique, instituée en 1822, et dont le réglement porte qu’elle se propose d’encourager, entre autres études, celle des langues (artares et du tibétain.
L’activité qu’on déployait en France ne fut pas sans influence sur les progrès de la science à l’étranger ; les premiers cahiers du Journal asiatique nous entretiennent déjà des travaux de Is. Jac. Schmidt , qui préparait alors sa grande publication du texte mongol et de la traduction allemande de Y Histoire des Mongols de T est par Sanang- Setsen. L’apparition de ce livre mongol, longtemps et impatiemment attendu (il 11e fut publié qu’en 1829), fut un véritable événement. C’était le premier texte mongol qui eût été olfert à l’examen des savants ; on le salua avec enthousiasme. Mais s’il excita une satisfaction et une admiration légitimes, il provoqua aussi de sévères critiques de la part de Klaproth et même d’Abel Rémusat, à cause des déductions historiques que le traducteur avait cru pouvoir tirer des assertions de son auteur. On reconnut, non sans désappointement, que la valeur historique de l’ouvrage était médiocre; mais l’utilité qu’il présentait au point de vue philologique et littéraire était trop grande pour ne pas rallier tous les suffrages. D'ailleurs, si l’œuvre de Sanang-Setsen n’apportait guère de renseignements nouveaux et certains sur l’histoire du peuple mongol, elle en faisait au moins connaître l’esprit : elle démontrait d’ailleurs ce fait important, que les Mongols avaient puisé dans le Tibet leurs inspirations littéraires. L’histoire du Tibet, les légendes tibétaines bouddhiques, reviennent sans cesse dans le livre de Sanang-Setsen et attestent le lien étroit qui unit les Mongols aux Tibétains.
TIBÉTAINES ET MONGOLES
Précisément à la même époque, dans les années qui précédèrent et qui suivirent i83o, Csoma de Kôros, après avoir étudié à Fond la langue et la littérature tibétaines au fond d’un monastère d'une province himâlavenne, par conséquent dans le pays même (ce qui n’était encore arrivé à aucun de ceux qui avaient prétendu interpréter des textes tibétains), les révélait au monde savant: sa grammaire et son dictionnaire, publiés à Calcutta en 1 834, laissent bien loin en arrière les élucubrations du Père Georgi, les vocabulaires insuffisants de Klaproth, l’exposé incomplet d’Abel Rémusat, et même le dictionnaire de Schrœter, publié en i8a5 à Sirampore, et qui cependant marqua un progrès important dans ces études. On peut bien dire que Csoma de Kôrôs fonda véritablement les études tibétaines : par plusieurs traductions, spécialement par des analyses, surtout par celle du Kandjour, publiée dans le tome XX des Asiatic Researclies, il initia les savants d’Europe à la connaissance de cette portion des lettres orientales, et posa une base solide pour toute une série de travaux. Cette découverte, qui ouvrait aux études orientales un horizon nouveau, exerça une influence immédiate sur les travaux de Schmidt, et leur fit prendre une direction nouvelle. L’éminent mongoliste, qui avait ajouté à son histoire de Sanang-Sctscn une grammaire et un dictionnaire mongols (t 83i-35), profita des ressources nouvelles qui s’offraient à lui pour se livrer sérieusement à l'étude du tibétain, dont il avait depuis longtemps compris la nécessité. C’est ainsi qu’il fut amené à publier à son tour une grammaire tibétaine en allemand et un dictionnaire tibétain-allemand plus complet que le dictionnaire tibétain-anglais de Csoma: il avait ajouté aux renseignements que lui fournissait Csoma ceux qu’il avait pu puiser aux sources mongoles. La publication d’un des principaux ouvrages du Kandjour, Dsang-loun (Sage et fou), dont la traduction mongole existe également, mais dont Schmidt donna seulement le texte tibétain , accompagné d’une traduction allemande ( 1 8 4 a ) , couronna les travaux de ce savant philologue, qui, sous l’impulsion de circonstances favorables et par
une sorte de nécessité, avait uni l’étude du tibétain à celle du
mongol.
Les études mongoles et tibétaines continuèrent à prospérer en Russie : le musée asiatique de Pélersbourg s’était enrichi de collections des livres tibétains; le mongol et le tibétain, s’éclairant l’un par l’autre, étaient éclairés à leur tour par le sanscrit. Parmi les ouvrages qui parurent alors, il faut citer le dictionnaire inongolrussc-français de Kowalewski (Kazan, 18&A), dans lequel presque tous les termes mongols sont pourvus de leur signification en tibétain et en sanscrit. La langue sacrée de l’Inde était devenue le poiut central de toutes ces études, depuis que la découverte des livres bouddhiques du Népal avait fait reconnaître dans les livres sacrés du Tibet et de la Mongolie , aussi bien que de la Chine et de la Mandchourie, des traductions de ces mêmes écrits népalais. Il est inutile d’insister sur le parti que notre grand indianiste. Eug. Burnouf, a tiré des travaux de Schmidt et de Csoma, bien qu’il se fût renfermé dans l'étude du bouddhisme indien. Il alla même jusqu'à aborder l’étude du tibétain, et scs immortels travaux sur le bouddhisme en font foi. Aussi ne doit-on pas être surpris qu’un élève de Burnouf, M. Foucaux, ait fondé à Paris un coure de tibétain, et ait adopté une étude qui lui semblait indiquée par les travaux mêmes de son maître, et pour laquelle d’ailleurs des libéralités dignes du plus grand éloge, celles de la Société du Bengale et du baron Schilling de Canstadt. avaient assuré des ressources précieuses, très-sutlisantes, bien qu’encore fort incomplètes, en dotant la Bibliothèque impériale d’une édition complète du Kandjour (donnée d’abord à la Société asiatique) et la Bibliothèque de l’Institut d’une collection de livres tibétains imprimés et manuscrits (donnée à M. Landresse). M. Foucaux adopta pour base de ses travaux le livre canonique sur la Vie ilu Bouddha (le Lalilavislara ) , celui de tous les ouvrages du Kandjour dont Csoma avait donné l’analyse la plus étendue, et qu’il importait le plus de connaître. Il publia le texte tibétain avec une traduction en français (1 867-60).
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Le même sujet oeeupail dans le même temps M. Schiefner, <jui a publié, dans les Mémoires de Pétersbourg, une analyse très-étendue d’une vie du Bouddha, œuvre originale, mais composée avec des documents empruntés aux livres sacrés par un auteur tibétain du siècle dernier.
Depuis ce temps, les études mongoles et tibétaines n’ont pas cessé d’être cultivées en France, en Russie et. môme en Allemagne. Sans parler de la grammaire tibétaine publiée à Paris par M. Foucaux, pour mettre la langue à la portée des linguistes, et des études philologiques de M. Schiefner, M. Vassilef a entrepris sur le bouddhisme un vaste travail, dont les textes chinois et les textes tibétains sont la base et forment même, pour ainsi dire, le tissu. En Allemagne, M. Koeppen, sans avoir fait aucun travail original, a ajouté à son ouvrage sur le bouddhisme en général (die lleligion des liudd lui) un deuxième volume intitulé Der Lanummtis (Berlin, 1 85q), dans lequel il résume, avec une érudition très-sûre, très-variée et très-complète, toutes les données acquises par les travaux antérieurs sur le bouddhisme tibétain-mongol; et M. Emile Schlagintweit, frère de trois voyageurs célèbres, a publié dans ces dernières années divers travaux descriptifs, historiques, philologiques sur le Tibet, dans lesquels il a mis à profit les renseignements et les matériaux que ses frères lui ont fournis. En ce qui concerne le mongol, il faut noter, en Allemagne, la publication toute récente d’un recueil de contes en kalmouk (mongol de l’ouest), avec une traduction allemande et un glossaire dans lequel les formes grammaticales sont étudiées avec soin. En France enfin , l’auteur de ces lignes, élève de M. Foucaux, a repris le cours de tibétain, et déjà traduit et commenté plusieurs textes du Kandjour; il espère poursuivre ces études sur une plus vaste échelle, en donnant plus d’étendue et plus d’ensemble à scs travaux. Il a ajouté, comme complément naturel et presque indispensable au cours de tibétain, un cours de mongol. Il a même aulographié pour ce cours un résumé de la grammaire mongole, qui n’a pas, par lui-même, une très-
LANGUES ET L1TTÉKATUIIES grande valeur, puisqu'il est tiré de la grammaire de Schmidt, mais qui peut au moins intéresser par la nouveauté d’une publication de ce genre en France.
Malgré la diversité des idiomes, l’étude du mongol et celle du tibétain sont unies l’une à l’autre par un lien en quelque sorte nécessaire. 11 en est à peu près de toutes deux comme du mandchou et du chinois. La conquête matérielle de la Chine par les Mandchous, l’influence intellectuelle et morale exercée par la civilisation chinoise sur les conquérants, ont uni étroitement les deux peuples et les deux littératures: les livres chinois ont été traduits en mandchou avec une fidélité scrupuleuse, servile môme; et les traductions mandchoues, par leur exactitude littérale, sont d’un puissant secours pour l'inierprétalion des textes chinois. Semblablement, si d’une part les Tibétains ne sont point sous la domination temporelle des Mongols, comme les Chinois sous celle des Mandchous; si d’autre part le mongol ne prête pas au tibétain le secours spécial que le mandchou prête au chinois, il est cependant positif que les Tibétains sont les instituteurs, les chefs spirituels des Mongols ; les grands lamas du Tibet sont plus vénérés en Mongolie que dans leur propre pays ; les prêtres bouddhistes de la Mongolie étudient le tibétain plus qu’ils ne font leur propre langue ; en un mot, l’éducation littéraire, morale, religieuse des Mongols est entièrement tibétaine. On conçoit quel intérêt il y a à étudier simultanément deux littératures dont l’une ne nous présente que des livres traduits ou imités des ouvrages qui constituent l’autre.
Parmi les questions historiques qui rentrent dans le domaine des études tibétaines, mongoles et même chinoises, il importe de citer celle de l’alphabet carré de Phag-pa, alphabet d’origine tibétaine, inventé au xm' siècle, et appliquéau mongol et même au chinois, et celle de l’alphabet ouïgour primitivement adopté et conservé par les Mongols. Cette question, qui intéresse la numismatique et l’archéologie autant que la philologie et l’histoire, puisque des médailles, des monnaies, des diplômes sur métal (paizt ), ont été,
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surtout dans les derniers temps, les principaux éléments qui ont permis de l’étudier avec fruit, a préoccupé Pallas, Klaproth, Abel Rémusat , M. de Gabeleuz. Des monuments découverts récemment ont servi de base à divers travaux, à des discussions, môme à des débats scientifiques, à Batavia, Shang-haï, Pétersbourg, Paris. Il est à remarquer que, par une heureuse fortune, c’est en France que ces travaux épars ont été, pour ainsi dire, centralisés, et en lisant les mémoires de MM. Pautliier de Paris, Wylie de Shanghaï et Grigorief de Pétersbourg, publiés dans notre Journal asiatique, de 1860 à 1863, on peut juger des progrès qu’a faits cette question depuis Abel Rémusat. Ce changement donne l’idée de tous les autres qui se sont accomplis dans l'ensemble des études tibétaines et mongoles.
On voit par cet exposé que la part de la France a été grande et importante; elle a souvent eu l'initiative, cl a produit des travaux qui ont marqué dans la science. Des obstacles matériels, notamment l’insuffisance des textes et des instruments de travail, n’ont pas permis à ces études d’y acquérir le développement et la perfection qu’on eût pu souhaiter; elles ont cependant été poussées aussi loin peut-être que le comportait la situation : la littérature tibétaine, en particulier, y a été cultivée avec un certain éclat et avec un zèle d'autant plus digne d éloges qu’il est plus désintéressé et procède, du seul désir de contribuer au progrès des connaissances, d’étendre le champ de ( histoire et de la philosophie.