‹ Progrès et bonheur; philosophie, morale et science du progrès et du bonheurChapitre 11 sur 30 · CHAPITRE PRKMIKR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRKMIKR

La Morale eoinme seienee

Une science devrait pouvoir se résumer eu cerlaiiies règles et lois ayant le caractère de la certitude.

La morale peut-elle dans ces conditions prétendre au titre d'une science î datons avant tout qu'elle ne peut ijoint renoncer à la direction subjective que lui imprime du dedans notre conscience .ou notre âme. Une science doit être en principe purement objective ; une morale ne saurait et ne pourrait y atteindre. Une morale objective ne serait que déterministe. Elle -agirait en dehors du libre arbitre et de la maîtrise présupposée de notre conscience sur les mobiles venus du dehors ou du dedans. Aristote enseignait déjà cette v-érifié que i< la mesure ultime du bien et du mal ne se trouve pas dans un principe abstrait, mais dans la conscience vivante de l'homme de bien ».

Alors comment parler de la morale comme science ? Si la morale ne peut pas violer ses principes essentiels, comment rentrera-t-elle dans les cadres exigés par la science 7 Disons de suite que la science moderne les a singulièrement élargis. Et la morale comme science peut tai bénéiicier en premier lieu.

"•ROCHES ET BOMIEI-R

La conception de !a science telle que nous l'avait léguée Bacon, a singulièrement changé. Une science d'autrefois avait quelque chose de figé et d'ossifié. Ses formules et ses lois accusaient une objectivité immuable. On la taisait évoluer en dehors et audessus de l'homme. On dirait une existence divine se déroulant d'une façon implacable indépendamment des habitants de la terre. Ses postulats paraissaient lui venir d'une volonté surhumaine et ils avaient même une rigidité cadavérique.

On semblait oublier que les prétendues lois scientifiques venaient non seulement de la nature immortelle, mais aussi et avant tout des êtres mortels.

L'homme envisage de nos jours plus justement les fihoses. Il a compris non seulement la valeur hypothétique des lois qu'il proclame, mais aussi la part indiscutable qui lui incombe dans leur établissement. Car la science humaine ne peut point être séparée de l'homme lui-même. La nature lui en a sans doute fourni les éléments, mais c'est l'intelligence humaine qui les a coordonnés, formulés et synthétisés. Qans les lois de la science et des sciences, l'intelligence et la volonté de l'homme jouent un rôle non moins -grand que celui attribué à la nature. Sans l'intelligence humaine, point de lois, point de science. Sans notre faculté de concevoir les rapports entre les phénomènes, il n'y aurait point de lois, et partant de science.

Descartes avait admirablement formulé cette vérité

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fjue toiiles les sciences « ne sont autre chose que la sagesse humaine, le bon sens, lequel demeure un et identique, quelle que soit la diversité des objets, auxquels il s'applique ».

Cette maxime mériterait d'être gravée sur le Panthéon de nos connaissances réunies.

Avec l'élargissement du concept de la science, l'homme lui-même rentre dans le temple, d'où on l'avait injustement chassé. Et avec lui rentre le subjeclivisme dans les lois les plus rigoureuses de la nature La conlribution de l'homme et son intervention, étant devenues ainsi admissibles et visibles, c'est la résurrection de l'espi'it et de la volonté dans un domaine qui leur était toujours étranger.

Le subjectivismo et l'objectivisme, subsistant côte à cAte dans la Science, rien n'empêche à la morale d'en faire partie.

Emile Boutroux a fait quelque part cette comparaison ingénieuse ; k Chantecler ne peut plus croire que c'est son chant qui tait lever le soleil. Mais il y a d'autres manières d'agir que la poussée corporelle. El si le génie ne produit pas les matériaux qu'il met en œuvre, mais se borne à leur donner la signification et la vie, il n'en est pas moins créateur. »

Le monde en soi est sans doute une chose grandiose. Mais l'homme qui le pense, se l'imagine, l'explique, observe et codifie ses phénomènes, est pour beaucoup dans son existence. Sa grandeur, son fonctionnement intelligent, sa finalité de même que leslois qui s'en dégagent, ne sont que dans l'homme, par l'homme et pour l'homme. Sans la matière pensante; on ne conçoit point la matière brute. Le monde sans

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rinteiligence et sans la volonté humaine cesse d'être le monde.

Il a fallu quelque temps pour faire triompher cette réaction salutaire contre la c(niception matérialiste, de l'univers qui admettait des loi^, tout en se passant de celui qui les a découvertes. L'homme devenu présent et visible derrière les lois qu'il avait proclamées, celles-ci s'illuminent de quelques rayons nouveaux qui nous les rendent plus chères cl i)his claires.

La science n'y a rien perdu, nuiis l'hunnuiitc y a réalisé quelque profit. Le fait que les lois morales sont inconcevables sans l'homme, ne leur ôte point leur valeur scientifique. De même que les autres branches de la science, la morale peut être h la fois objective et subjective. I/intervention incessante de la volonté et de l'intelligence humaines dans le domaine dit moral, ne lui enlève aucunement la possibilité d'établir des lois guidant et commandant noire conduite, de même que l'innuixtion de notre raison dans l'élaboration des lois mécaniques, ne les a point empêchées d'incarner toute les qualités que doivent présenter les lois scientifiques.

La morale, malgré rintervenlion incessante de notre conscience, peut être ainsi considérée comme science.

Du re.-^le même dans le domaine des sciences naturelles, il y a deux catégories nettement séparées. Les unes, absirailes, ont pour objet la découverte des lois ; les autre.", concrètes, et descriptives, consistent dans l'application de ces lois aux êtres existants. Tel

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esl, par exemple, !e rapport de la physiologie générale à la zoologie el à la botanique. Il en est de même de la morale à l'égard de toutes los sciences dont elle dépend et qui contribuent à sa ftmnalion. Mais elle coQstilue à son. tour un petit monde à part qui reproduit avec uiie fidélité surprenante les phénomènes du grand niacrocosme.

La loi de la gravitation qui, se fait sentir dans tous les do-maines qu'embrasse la science en général, se trouve représentée dans la morale humaine par 'e Bonheur, qui anime et remplit toutes les manifestations dites morales.

Si on voulait diviser toutes les sciences en celles vouées aux corps bruts et celles qui ont pour objet les corps organisés et surtout l'homme; la morale avec sa force centrale, le bonheur, jouerait dans la seconde catégorie le rôle qui incombe dans la première, à l'astronomie et à la loi de la gravitation. En réalité, comme Comte l'avait si brillamment démontré il l'astronomie et la biologie, complémentaires l'une de l'autre, embrassent dans leur harmonoie rationnelle, le système général de toutes nos conceptions fondamentales. A l'une, le monde; à l'autre, l'homme ; termes extrêmes, entre lesquels seront toujours comprises nos pensées réelles ' >..

Dans le royaume biologique ainsi étendu, le Bon-

1. Cours III; Ajoutons que Comte qui avait annoncé la publication d'un Traité de morale (Cours VI), n'a jnmais réussi à le faire. Mnis si imbu qu'il tût de la méthode mathématique, il lui a fait place dans sa classification des sciences en lui assianant le rôle de la septième et dernière science qui apprend à l'indÎTidu » connaître', à aimer et à servir le Qrand Etre (L'Humanité). Otte science devrait dépendre autant de la biologie que de la sociologie.

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heur, celle loi essentielle de la morale, git et agit comme une force statique et dynamique, aussi générale que primordiale.

Dans la hiérarchie vaste et variée des sciences la morale a bien plus de droits d'être considérée comme science que l'histoire qui jouit pourtant de ce privilège. On sait les objections qui se sont élevées contre la science historique qu'on voudrait reléguer au rôle de simple distraction de notre esprit sans aucune portée scientifique '. Quelles sont les lois que nous propose l'histoire ? Quelles sont ses conquêtes li objectives i>, ayant une valeur quelconque, en dehors de l'activité subjective et sans cesse changeante de l'homuio?

Comme l'histoire est la base de la sociologie, cette dernière se trouve logée à la même enseigne.

Entendons-nous. C'est précisément le terme de science exacte qui nous déroute aussitôt qu'il s'agil de la classification de nos connaissances. Hors les .sciences mathématiques, toutes les autres sont incapables de répoudre aux mêmes exigences. Les reproches faits à là morale de ne pouvoir prétendre à être une science lui viennent surtout de la part de ceux qui lui appliquent des règles inapplicables dans son cas.

La morale est une science, comme la sociologie ou l'histoire, tout en ne pouvant pas prétendre aux vertus de la cosmographie ou de la trigonométrie.

ï. SJHiiîaioHS <la)i3 cet ordre <lidé<?3, entre autres, l'ouvrage décisif du D' Max Xordau, Ze Sens de l'Histoire (F. Alcan), qui contient de nombreux arguments des plus convaincante et des plus irrésistibles, dirigés contre In conception scientifique d« rhifitoiio.

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MORALE DU BOMIEUR Uj

Une loi morale ne peut sans doute pas revendiquer ia certitude que nous offre le théorème des trois perpendiculaires, mais combien avons-nous de lois analogues qui présentent le même degré de certitude cl d'infaillibilité?

Le tout est de s'entendre. ïl ne suffit pas de demander à un être ou à une chose plus qu'ils ne peuvent donner et, de les considérer ensuite comme non existants. En demandant à la morale de nous offrir les mêmes conditions de fonctionnement que présentent les lois de la mécanique céleste, nous arriverions forcément à la doctrine si brillamment développée par Henri Poincaré dans sa Morale et Science '■ que toute morale dogmatique de même que toute nun'ale démonstrative son! vouées d'avance à un échec certain.

La morale se réduirait alors tout simplement à des sentiments ou pour mieux dire, au sentiment. Ce dernier n'étant par excellence que vague et incertain, la morale ne serait de même qu'une sorte de divagation sentimentale, un traité écrit sur l'eau courante.

La morale purement religieuse ne jouirait par cela même de plus de considération. De même que la morale scientifique, nous dira-t-on, elle ne serait érigée (jue dans le vide. Obéissez parce que Dieu l'ordonne ! Obéissez parce qu'il est un maître qui peut briser foutes les résistances ! Ce n'est point une démonstration, nous dira le même auteur qui a résumé d'une façon très expressive toutes les preuves devant réduire au néant les prétentions de la morale à être

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