‹ Progrès et bonheur; philosophie, morale et science du progrès et du bonheurChapitre 12 sur 30 · Voir La Revve du 1" juin · texte numérisé non relu

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FrxoT. — Progrès el Bonheur.

liU PKOGHÈS ET BOMIEIR

considérée comme une science. « Après tout, ce n'est pas obéir que de céder à la force ; l'obéissance des cœurs ne peut être contrainte. »

La science n'a rien à faire avec la morale. Elle peut au plus créer des seufimenls nouveaux que traînent derrière elles toutes les professions humaines. Comme il y a une psychologie spéciale des commerçants ou des laboureurs, il y aura de même celle des savants. Leur amour de la vérité et de la sincérité ; le spectacle incessant qu'ils ont devant eux de la s^plendide harmonie des lois naturelles, autant de sentiments bienfaisants qui doivent rendre l'homme meilleur. La science est, en outre, une œuvre collective. Elle se poursuit à travers l'espac? et à travers les siècles. Elle tait nailic ainsi un sentiment de solidarité entre les générations passées et futures et les hommes habitant différentes patries.

On agite même devant la morale l'éiiouvanlaii de la science. On voudrait l'en détourner à tout jamais.

La science est essentiellement déterministe, nous dira-ton. Que deviendrait la morale sous l'influence de sa discipline ? Le libre arbitre aboli, quelle serait notre attitude à l'égard de la vertu et des crimes? Comment récompenser les unes et punir les autres?

Notons que le déterminisme abstrait préside depuis des siècles aux destinées humaines. Nous en sommes imbus, non seulement à la suite des conquêtes faites par la science, mais aussi à cause du raisonnement de notre sens commun, qui se fait jour dans tous les domaines de l'activité humaine. Pourtant cette conception métaphysique ne nous a jamais empêchés de vivre et d'évoluer, de punir les criminels

mSLMï. DU BOMIËLR

et de vouer une guerre au crime, de même que les éUiiles qui brillent dans les cieux éloignés, ne paralysent point la vie sur notre planète.

Les phénomènes moraux réalisent plusieurs conditions qui leur procurent le cachet des faits scientifiques. La coordination de ces dfcrniers de même que leur généralisation donnent en dernier lieu, comme résultante, ce qu'on est convenu d'appeler une science, dans le sens général de ce mot.

Chaque fait moral peut être " observé " et c'est précisément l'observation qui constitue avant tout, la condition de chaque science. D'autre pari les faits moraux peuvent être l'objet des expériences. Une bonne éducation jionne certains résultats ; une mauvaise eu donne d'autres. En enseignant un égoisme oulrancier aux enfants, on en récolte des produits empoisonnés à l'âge mûr. Lorsqu'on prêche à l'école le culte de l'argent et de la richesse, on prépare des gens d'une moralité douteuse qui, à force de respecter trop l'argent, mépriseront tout ce qui constitue la beauté et la grandeur de la vie.

En multipliant ces expériences, en les soumettant à une méthode rigoureuse, on annve à obtenir des lois de conduite. Là où l'expérience in anima vili devient impossible, reste l'observation. Elle élabore des matériaux infinis. Nous les trouvons disséminés dans l'espace des temps et à travers les pays de toutes les civilisations et de toutes les morales.

Quel laboratoire vaste où les phénomènes en se

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déroulant avec une richesse et une variété incomparables, se résument souvent eux-mêmes en des lois générales. Il suffit de les saisir au passage, pour en faire apprécier la justesse et la profondeur. On dirait même que contrairement aux lois souvent si difficiles à prouver dans d'autres domaines, celles de la science morale s'élaborent d'elles-mêmes, à notre profit. Les endroits, où elles se produisent et éclatent, n'ont souvent rien de commun avec notre volonté. Et nous n'avons qu'à regarder pour constater, contrôler et . vérifier leur action implacable et immuable.

1' La paresse est la mère de tous les vices. » Voilà une des lois morales d'une grande pensée sociologique. Nous n'avons aucunement besoin d'élever dans la paresse un certain nombre d'enfants ou de soumettre à ce régime un grand nombre d'adultes, pour en prouver la justesse. II suffit d'observer. Le passé, grâce à l'histoire, ou le présent, en se basant sur des données que nous devons à la démographie, nous fournissent toutes les prémisses nécessaires pour justifier nos syllogismes et nos lois.

Car toutes les sciences réunies apportent des matériaux pour la construction des lois morales.

Prenons par exemple la sociologie. Ses conquêtes peuvent se résumer en quelques vérités qui, appliquées à la morale, lui donnent des règles de conduile et, partant, des lois morales. Elle prouve avant tout que le bonheur tout en étant en nous-mêmes, dépend également de ceux qui nous entourent. Il est impossible d'être heureux au milieu de ruines amassées autour de nous, comme il est impossible d'être bien portant au milieu des pestiférés menacés et em-

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portés par la maladie. Les poisons moraux qui nous entourent peuvent nous être préjudiciables comme les bacilles de la fièvre typhoïde ou du choléra qui grouillent autour de nous. On arrive ainsi à la loi suprême de la solidarité du bonheur, qui préside à nos destinées, A elle seule, cette loi peut fournir les . règles de conduite individuelle et sociale. Nous avons le devoir d'être heureux car du bonheur individuel dépend celui de la société '. Et celle dernière a de , même le devoir d'élre prospère et heureuse, car du bonheur collectif dépend le honheur individuel.

La même sociologie fait ressortir ce fait que ni le bonheur social ni le bonheur individuel ne sont concevables sans un ordre bien établi et des lois rationnelles. Livrés à nous-mêmes, en dehors dé toute contrainte, nous n'aurons qu'un bonheur éphémère, qui durerait moins qu'un songe d'une nuit d'été. Les rêves anarchistes ou nihilistes malgré leur enseignes alléchantes, nous conduiraient à de pires catastrophes. On nous fait entrevoir derrière l'abolition des lois et des pouvoirs publics, im règne de liberté et d'égalité. Or, la sociologie démontre que chacun de ces rêves, une fois réalisés, n'a valu à ses partisans que toutes sortes de déceptions et de malheurs.

Loin d'être débarrassé de ses maîtres, un libertaire en gagne en nombre, tout en perdant au point de vue de leur qualité. La justice égalitaire, tant rêvée, devient l'injuslice suprême. Le bonheur s'évade de ce rêve, expulsé par toutes les conditions qui s'oj.posent à sa naissance et à sa durée.

1. Il serait inutile de rappeler qu'en parlant du Bonheur, nous avons en vue le Bonheur moral, te! que nous le définissons ml coure de cet ouvrage.

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Il en est de même en ce qui concerne notre pa.53é. En vain voudrait-on en faire table rase et construire la société comme si elle n'était que le produit du n~'0ment. La sociologie, la psychologie et la biologie rénnies démontrent au contraire que nous sommes les fils d'une série d'aïeux. Nous leur devons en partie tout ce que nous sommes. Nous ne nous acheminons vers les conditions et les temps meilleurs, qu'en nous appuyant sur l'œuvre des générations disparues. Nous sommes partis de l'animalité pour arriver à Thumanité, comme l'a dit si éloquemment Auguste Comte. Et nous partons de t'humanitc pour arriver à la divinité. Mais sans cette animalité, point d'humanité et de divinité.

Cet enchaînement des humains à travers les siècles dicte de nouveaux devoirs et de nouvelles lois morales. La solidarité qui s'ensuit pénètre de la sorte le passé, le présent et l'avenir. Elle enchaîne égale ment les humains à travers les frontières. La tradition et le ctiife du passé subsistent ainsi à côte de la fraternité des êtres ; la solidarité n'exclut point la continuité.

Une conclusion s'ensuit. Elle justifie à la fois les lois sociales et les devoirs sociaux. Il est bon d'élrc soi-même, mais on ne peut l'être, dans le \Tai sens de ce mot, qu'en restant rattaché à la communauté. Vivre sa vie, c'est vivre la meilleure vie de sa patrie et de l'hnmanité elle-même. La vie bonne et belle, devrait être sociale, tout en étant individuelle. On ne vil pour soi qu'en vivant pour les autres.

La querelle entre les égoïstes et les altruistes outranciers, est d'essence byzantine. Elle se poursuit

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d'ime façon livresque, en oubliant la vie réelle et ses exigences.

Les uns et les autres ont tort et raison à la fois. Il ny a que dans leur union que se retrouve la vérité salutaire et harinonieuse. Il faut vivre pour soi et pour les autres. Tout système moral ou philosophique qui prêche l'exclusivisme du principe individualiste ou altruiste finit toujours par franchir les limites préconçues. Tôt ou tard il se voit obligé de prendre racine et de chercher des appuis dans le pays ennemi. C'est ainsi que tous les philosophes de l'anarchie réfléchie sont contraints de compter avec l'humanitarisme et la solidarité, comme les étatistes et les collectivistes ne peuvent point se passer de l'individu. Leurs systèmes logiquement développés se trouvent suspendus entre le cie! et la terre. Ils ressemblent à des visions de l'irréel tant qu'ils suivent aveuglément leur point di; départ.

Individu et société; intérêt personnel et solidarité se trouvent ainsi subordonnés et rivés l'un à l'autre.

Et nous arrivons de nouveau à une loi morale qui pénètre toute notre vie : la loi de la solidarité sociale comme base du bonheur individuel.

Il en est de même de la loi générale du bonheur qui prime et domine toutes nos préoccupations. Nos aspirations peuvent varier à l'infini. Nos conceptions peuvent être aussi disparates que possible. Elles partent du sublime et descendent jusqu'aux idées basses

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cl vulgaires que se font du bonheur les esprits pauvres, détraqués ou perverlis. Mais qu'il s'agisse d'un saint ou d'un bandit, tous les deux se laisseront toujours guider par le Bonheur. Son essence divine ou criminelle, en pénétrant notre conscience, lui dicte sa conduite et ses actes.

Ceux-là même qui le méprisent le plus ignorent tout simplement le nom du souverain qui les gouverne, quoique caché dans les replis les plus obscurs de leurs âmes. Un héros du devoir trouve le bonheur dans son sacrifice, de même qu'un esclave des passions vulgaires dans ses plaisirs dégradants. Les. deux sortes de bonheur, si radicalement contraires qu'elles soient, ont pourtant des racines profondes en commun. Il y a des diversités de bonheur, comme il y a des hommes divers. Il y a l'homme-Dieu et l'homnie-hêle, comme il y a un Bonheur sublime qui relève et grandit "l'homme et un Bonheur abject et répugnant qui le dégrade et le fait descendre au-dessous des animaux.

Le désir universel du Bonheur présent chez tous les hommes en fait une loi morale aussi générale que visible.

Partout où il y a l'homme, il y a une aspiration et un appétit du bonheur. Comme d'autre part le sort de la société dépend de la qualité du bonheur qui réside dans les consciences individuelles, il faut éduquer le bonheur, afin de l'élever au sommet de 'a perfection morale.

Les meilleures parmi les religions n'ont fait que purifier le sentiment du Bonheur. En le débarrassant de ses mélanges suspects, en détruisant l'influence des

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basses passions, en élevant nos désirs, elles ne font que perfectionner ce sentiment inné chez tous. Il arrive un moment où les vrais croyants transportent même leur bonheur dans un autre monde, dans la vie future. L'idée de la récompense céleste qui suivra la vie des misères d'ici-bas, les remplit de félicité bien avant la lettre, Elle leur permet d'accomplir souvent des actes d'une grande beauté morale.

Heureux ceux qui croient ! Seulement la foi d'une pureté divine est rarement de ce monde. Elle n'est pas accessible à tous, car la volonté n'engendre pas toujours ta croyance.

C'est pourquoi, à côté de la religion, force bienfaisante, il y a aussi la morale, science de conduite. Elle est même indispensable pour ceux qui échappent à la Foi.

Or le nombre de ces derniers ne fait qu'augmenter.

On reproche aussi aux lois morales d'être esseiiliellement mobiles. Elles dépendent ïans doute du milieu ambiant, compris dans le sens le plus large de ce mot et peuvent et doivent même s'améliorer (i l'infmi.

Mais la science elle-même se signale également par la vertu ou le défaut de mobilité. N'est-elle pas formée d'approximations successives ? Pour beaucoup de chercheurs, dit avec raison E. Picard ', la valeur de la science est partout dans son incertitude et dans son instabilité, car une science qui serait terminée, perdrait beaucoup de son intérêt. Une théorie scientifique n'est, en outre, valable qu'autant qu'elle expHque les

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{ails et leur corrélation. L'observation enrichie et à sa suite les déductions élargies créent sans cesse de nouvelles lois et rejellcnl les anciennes doctrines.

Il y a ainsi des faits moranx. Ils peuvent et doivent ^tre observés. Ils dépendent de l'expérience et deviennent par conséquent de véritables phénomènes scientifiques. Leur universalité, la possibilité de les coordonner et la faculté de les Iran.eformer et de les régler souvent à volonté, en font des matériaux réunissant toutes les qualités, pour former des règles et des lois.

Bien plus, comme il y a le principe d'unité de la matière qui existe dans le monde physique, il y a également im principe d'unité morale qui existe dans le monde de nos sentiments. Cette unité se présente à nous sous forme de Bonheur qui guide et régit nos actes. Sans l'idée du Bonheur qui nous anime, les hommes cesseraient de vivre. C'est notre vin et notre pain au moral. Il engendre l'espérance et fait désirer le lendemain. Sentiment obscur ou manifeste, il pénètre notre sous-conscience comme il rempht manifestement notre conscience.

Il fonctionne dans le monde des humains avec la généralité de la force de gravitation dans le monde physique. Seulement plus heureux que pour les fortes directrices de la matière, nous jouissons de la possibilité de pouvoir l'améliorer et diriger vers les destinées meilleures.

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