‹ Progrès et bonheur; philosophie, morale et science du progrès et du bonheurChapitre 15 sur 30 · Voir son UtilitATianiame · texte numérisé non relu

Voir son UtilitATianiame

sible ». Il se préoccupe, avant tout, non seulement de la quantité, mais aussi de la qualité du plaisir.

Qu'est-ce que le bonheur? se demande John Stuart Mill. C'est le plaisir ou l'absence de peine, de même que le malheur, c'est l'absence de plaisir, liée à la peine.

Les plaisirs sont nombreux et de toutes sortes. Comment les classer, comment leur accorder le degré de priorité et de valeur? Lorsque entre plusieurs plaisirs, il y en a un vers lequel se porte le choix de ceux qui ont eu l'expérience de tous, c'est ce plaisir qui se signale à notre attention, comme le plus précieux...

« C'est un fait indubitable, prétend Mill, que

■ ceux qui connaissent également bien deux genres de vie et qui sont capables de jouir de l'un et de l'autre, accordent une préférence très marquée à celui de ces modes d'existence, qui occupe leurs plus hautes facultés... 11

Quel est l'homme qui consentirait à être changé en un âne, même si on lui promettait un plus grand nombre de plaisirs accessibles- aux animaux ? La qualité des plaisirs influence, par conséquent, notre activité. Or, les plaisirs qui procurent beaucoup de bonheur à la collectivité, sont également des plaisirs supérieurs, qui demandent et engagent l'activité de nos facultés supérieures.

Ce qui facilite l'accomplissement des actes de haute et de petite vertu, c'est l'association des idées, devenue, à la suite, presque une sorte d'instinct, qui nous incite à réaliser des choses bonnes et profitables pour nous et pour les autres. En effet, il existe

une loi naturelle, grâce à laquelle « des choses originairement indifférentes, mais qui tendent à la salisfaclioin de nos désirs primitifs, ou qui y sont naturellement associées, deviennent en elles-mêmes des sources de plaisirs, plus précieuses que les plaisirs primitifs par leur stabilité, par l'espace de temps pendant lequel l'homme peut en jouir, et même par leur intensité, La vertu est un bien de ce genre ».

On ne pratiquerait point la vertu et les vertus, si l'on n'était point attiré vers celles-ci, au commencement comme vers les sources de plaisirs. Avec le temps on finit pourtant par les pratiquer pour ellesmêmes. Et cela, grâce à l'association d'idées qui relie, dans notre imagination, leur accomplissement avec le plaisir.

Cette même association d'idées provoque chez nous Je remords ou le repentir. On les ressent presque instinctivement, après les actes réalisés, qui, aii début, ne pouvaient nous fournir ce genre de sentiments, qu'à la suite de la réilexion.

C'est ainsi, grâce à la même association d'idées, que nous pratiquons les vertus sociales nées du désir d'un bonheur supérieur. On finit par en être imprégné et dirigé. C'est en ce sens que John Stuart Mill rattache lui-même son utilitarisme à la » règle d'or de Jésus de Nazareth ».

Plus conséquent que ses devanciers, John Stuart Mill, a recours quand même aux lois pénales pour compléter l'homme par trop idéal d'un Hulcheson ou d'un Shaftesbury.

Oui, l'égoïsme est à la base de tout. L'altruisme n'est que son fruit. Mais comme l'égoïsme a fait naî-

MORALE DU BONHEUR t!;7

tre l'altruisme, il pourrait aussi le développer et le perfectionner. Mais il faut aider l'égoïsme dans cette noble tâche. Lorsque sa mauvaise compréhension entraîne des fautes ou des crimes, il faudrait punir ces derniers. La même association d'idées qui rattachera désormais la punition à la faute, arrêtera ensuite l'égoïsme sur cette pente regrettable.

John Stuart Mill fait aussi appel à l'éducation, qui devrait associer dans notre pensée, le bien individuel au bien collectif, notre bonheur immédiat à celui de la société, de la patrie, de l'humanité.

Pour rendre cette association active, il faut tendre à la réalisation de cet idéal suprême de la société, où l'intérêt individuel et celui de la collectivité se trouveraient rapprochés et unis.

La théorie de l'intérêt aboutit dans la personne de John Stuart Mill, à des conclusions plus positives, plus conformes à la véritable mesure humaine.

B. — Le ùEvom opposé au BONHEun.

L'Ecriture Sainte parle de cette idole sublime qui tomba un jour sur le parvis du temple. De sa tête d'or, sortit, à la stupéfaction des fidèles, une poignée de rats. Un étonnement triste et décourageant se dégage de toutes ces spéculations sentimentales.

La sympathie, l'instinct du bien, les plaisirs ou la

bienveillance innée ! Que de divinités décevantes !

Elles ne cachent, pour la plupart des cas, derrière

leurs formes ondoyantes, que des espérances vaines

•el des désillusions stériles.Ces systèmes de morale res-

\m PR0GR6S ET BONHEUll

semblent un peu à ces jardins décevants de l'Orient, où t'amour rempiit la vie, où les oiseaux ont des pensées dignes des métaphysiciens, et où le paradis est descendu du ciel pour s'établir parmi les humains.

Le spectacle de l'impuissance morale, victime de tant d'illusions, provoque, à la longue, un sentiment de révolte. De guerre lasse, on voudrait pouvoir s'appuyer sur un principe stable, qui n'aurait rien de commun avec cette guimauve sentimentale, dans laquelle on a em-ôlé l'homme avec ses penchants naturels, ses aspirations sublimes et ses actes bas et vicieux .

La morale de Kant est-elle issue de cet esprit de contradiction? On le dirait en voyant avec quel esprit méthodique, l'auteur de la Morale pratique a pris la contre-partie des morales de tous les temps. Désillusionné devant leur confiance aveugle dans les mobiles de nos actes, il s'efforce de les codifier et de les placer sous la domination autocratique d'un principe d'airain. Celui-ci ne cède à rien et à personne. Il ne plie devant aucun des mille et un motifs qu'on découvre derrière nos pensées, nos actes et nos sentiments.

Tandis que les morales antérieures se sont efforcées de réconcilier dans le suprême bien, la vertu et le bonheur, pour Kant, il n'y a que le Devoir. Il personnifie le motif, le but, et la base de la morale.

L'intérêt se trouve remplacé par le désintéressement .suprême ou plutôt, par l'absence absolue de l'intérêt.

Le Bonheur présuppose une sensibilité; or, la Morale n'a rien à faire avec la sensibilité. Elle découle .

UORALE DU BONHEUR 1!»

de la volonté et s'exprime dans le Devoir. Il n'importe point d'agir en vue d'un résultat quelconque ou guidé par des motifs, même les plus vertueux. Il faut agir par devoir, qui n'a rien à voir avec nos calculs, nos sensibleries et même avec nos sentiments, si généreux qu'ils soient.

La volonté, qui engendre le devoir, est bonne par elle-même, indépendamment des circonstances qui s'agitent autour d'elle. Celle conlrainte, la seule admissible, que la Raison exerce sur la Volonté, forme Vimpéralil. Il y a plusieurs catégories d'impératifs. Il y en a d'abord d'hypothéliques. Lorsque nous agissons même d'après un impératif, mais en vue d'un but à obtenir, afin d'augmenter notre bonheur ou même d'améliorer le bien-être de nos semblables, nous agissons d'après un impéralil hypothétique. Le vrai impératif, l'impératif catégorique, ignore et tient à ignorer le but de notre action. Il la commande et nous la réalisons, sans faire rentrer dans notre acte aucune mixture impure d'un calcul ou d'une fin quelconque. Nous agissons alors d'après la formule pure et absolue : n Fais ton devoir, advienne que pourra.» Ainsi compris, le devoir catégorique s'impose à la volonté de tous les êtres pensants, indépendammenl de la latitude géographique, sous laquelle ils vivent et agissent. Le devoir catégorique devient, par cela même, universel. Il nous impose ta règle d'agir aussi de la sorte envers tous et contre tous. " Agis toujours d'après une maxime telle, que tu puisses vouloir qu'elle soit une loi universelle. » Car la qualité essentielle du devoir catégorique se résume aussi dans sa nécessité. Nous ne concevons pas la vie sociale et

humaine en dehors de son obhgation. Nous pouvons, à la rigueur, ne pas accomplir ce qu'il nous impose, mais nous désirons ardemment qu'il fût appliqué à notre égard, partout eL toujours.

Le devoir, qui règne en maître dans le domaine moral passe donc avant le bien, comme il a fait reculer devant lui le bonheur. Il ne découle pas du Bien, mais au contraire, c'est l'idée du bien qui découle de l'idée du Devoir.

Le devoir de Kant engendré par des idées pures, n'ayant en principe rien de commun avec la vie ou l'expérience, se trouve quand même apparenté aux reUgions révélées. Bien plus : on lui retrouve un enchaînement logique avec la doctrine du péché originel. O'i'cst-ce en somme que cette contradiction violente entre la raison pure et la raison pratique, cette rupture décisive entre les deux sinon l'application de la dualité du corps et de l'esprit? Débarrassée du corps ou de la raison pratique, l'flme à l'état de raison pure domine souverainement notre morale et nos actes. Indépendante de toute contingence vitale, l'âme règne en souveraine dans le royaume de la raison pure. Elle y promulgue des lois indiscutables et indiscutées. Le devoir qu'elle proclame échappe à toute critique et ne peut être effleuré par aucun doute.

Là, dans ce domaine de l'Intellect pur, « la Volonté pure se dtînne une loi qui devient le Devoir ».

Cette Volonté ou la Raison pure, qui étant libre se donne une loi qui la lie et limite dans ses manifestations, nous laisse, il est vrai, bien perplexes. Nous ne concevons pas facilement une volonté qui abdique bénévolement et renonce à ses droits souverains, afin

UORALE DU BONHEUR -i(.l

(le se donner un maître. Comment d'autre part, la Raison pure aurait-elle pu limiter la Volonté si toutes deux sont de la même essence ? Qu'est-ce que ce devoir après tout ? Est-ce une catégorie, une idée innée un fait naturel ? La pensée de Kant, qui n'a jamais été précise à ce sujet, devient singulièrement ondoyante pour ses héritiers. Il n'y a qu'une explication qui soit possible : celle de l'influence instinctive que la morale chrétienne avait exercée sur son puissant esprit. C'est elle qui lui avait inculqué l'idée du gouffre qui sépare les deux mondes, la raison pratique et la raison pure. C'est elle ensuite qui lui a donné l'idée du Devoir, de l'impératif catégorique, devant lequel tout doit plier, sans aucune discussion possible. Seulement, pour rendre ce devoir plausible, les Religions ont la Révélation. En la jetant par-dessus bord, Kant s'est privé d'un auxiliaire qui prêtait à son principe l'aspect de vie et de logique. Rendons cette justice au grand philosophe, qu'il ne s'est jamais mépris sur la portée pratique de sa doctrine. N'avoue-t-il pas lui-même qu'il ne s'est jamais accompli en ce monde un acte vraiment moral, c'est-à-dire conforme à sa conception du'Devoir?

Sa morale, si sublime qu'elle soit, y trouve sa condamnation, sans appel possible. Une morale, étant destinée aux humains, devrait avant tout pouvoir être pratiquée par eux. Inaccessible et irréalisable, celle de Kant garde quand même «a bcaulé de concept pur. son caractère de rêverie grandiose. Mais plie prouve en même temps que, renonçant à l'appui du bonheur, même un esprit comme celui de Kant n'a pu concevoir qu'une morale mort-née.

309 PROGRBS ET BONHEUR

La stérilité du Devoir, conçu en dehors du Bien engendrant le Bonheur, s'affirme encore davantage dans tous les systèmes dérivés du Kantisme. On le constate, entre autres, dans la morale dite éclectique.

Celle-ci à exercé son influence en France, et dans les pays avoisinants, durant le xix' siècle. Battue en brèche dans ces derniers temps, elle ne cesse pourtant pas de se rappeler à notre attention, par des traces visibles, qu'elle a laissées, chez la plupart des moralistes. Si les œuvres de Victor Cousin et de Jouffroy ' ne sont plus lues, leur pensée directrice se cache encore souvent derrière les systèmes moraux de la France contemporaine. Elle flotte même d'une façon ouverte sur l'enseignement moral de ses lycées officiels. On serait mal venu de le regretter outre mesure, La morale éclectique qui forme une sorte de mixture des principes et des données morales, empruntées à presque toutes les grandes écoles, a été conçue d'une façon digne et élevée. Elle est faite des sommets. C'est son défaut principal. Sa morale, qui renchérit encore sur celle de Kant. est un tissu d'invraisemblances. Le bonheur et l'intérêt en . sont totalement bannis. A force de mépriser l'utile, ils en ont fait presque une défaillance, sinon un crime. C'est ainsi que Jouffroy croira même nécessaire de justifier un Bossuet ou un Leibniz, d'avoir proclamé l'hérésie d'une morale basée sur le bonheur. Honnis et bafoués ; l'intérêt, l'utile et le bonheur descendent du rang prépondérant qui leur a été-

1. V, OouaiM.- te Vrai, le Beau et le Bien; Jocitroy; <7o«rf de droit naiwel; Paul Janbi.- Cotitin et son œuvre, etc.

yORALE DU BONHEUR 303

réservé pendant le cours des siècles et deviennent des principes inférieurs de l'égoisme.

Il y a un abîme entre l'action accomplie par intérêt et l'action accomplie par devoir, déclare Jouffroy. Il raillera la religion chrétienne elle-même qui fait du Benthamisme à rebours. La morale chrétienne qui conseille d'être vertueux en vue d'une récompense à réaliser dans l'autre vie, n'est qu'une autre forme de l'égoisme, encore plus grossièrement intéressé.

Si la morale éclectique n'est que la science du devoir, le devoir lui-même n'est à son tour qu'une loi morale obligatoire et universelle. Et cette loi sur quoi se base-t-elle? Elle n'est pas révélée, car il s'agit d'une science de morale et non point d'une morale religieuse ; elle n'est pas non plus une loi naturelle, car issue de cette source, elle deviendrait nécessaire.

En excluant le bonbeur et l'utile de sa cité, la morale éclectique sort de la sphère humaine. Elle ne s'adresse même pas aux saints, car ceux-ci ne cessent de penser à la vie future. Leurs actes de sainteté sont surtout inspirés par la vision du royaume céleste. Toutes les religions proclament un principe souverain et les fidèles n'agissent qu'en vue de gagner ses suffrages. Suspendue dans les hauteurs inaccessibles pour les mortels, cette morale demande pour la pratiquer, des gens d'une espèce particulière pouvant y atteindre cl y vivre.

La roule qui mène vers ce paradis moral ne présente du reste aucune sécurité. Elle est conventionnelle et incertaine. Pour faciliter la pratique de la loi mystérieuse du devoir, on nous enseigne qu'il y a

un sentiment inné chez l'iiomme qui lui inspire tout naturellement l'amour du prochain. Cette' sympathie toute puissante, qui enchaîne les humains, les rendrait par cela même altruistes et vertueux. Ce principe emprunté surtout à Rousseau de même qu'aux psychologues écossais, paraît un peu enfantin. L'histoire de l'humanité y oppose un démenti sanglant.

Délivrés de toute contrainte sociale, les hommes deviennent la proie de leur méchanceté réciproque. Comme nous le verrons plus loin, l'allniisnie n'existe point au départ de l'humanité, mais se trouve «spacé sur la route de son évolution successive.

Pour vouloir bannir le bonheur du domaine moral, les éclectiques se sont vus obligés d'avoir recours à une théorie psychologique foncièrement erronée. Chose plus grave, celle-ci n'explique pas non plus le fonctionnement de leur devoir, qui reste inaccessible bien davantage que celui de Kanf. Il lui a emprunté un cachet ineffaçable. ïl s'agit dans les deux cas d'une morale apriorislique, basée sur un principe puisé eu dehors de l'expérience et de la vie. En vain l'écleclisme s'efïorce-t-il de rompre avec le devoir kantien ; lour concept du Bien d'où dérive le Devoir, n'est que le catégorique impératif renversé. Ce Bien considéré comme l'ordre universel qui aurait existé avaul toute chose et « par cela mênne obligatoire ii, ne nous dit rien qui vaille. Cet ordre universel » n'est point obligatoire » pour tout le Tnonde. Chacun peut le concevoir à sa façon. La Raison abstraite qui devrait nous en donner l'énigme, reste en vérité bien confuse devant ses phénomènes. Hentré dans ce domaine, l'éclectisme coudoie de très

ilORALE Dli iiO-MIEUR 205

près les morales de la nature qui ont l'avantage d'être plus franches et plus logiques tout en restant aussi insaisissables. Après tout, le pourquoi de l'obligation continue à nous échapper. Admettons ('ordre universel. Allons même plus loin : il élail nécessaire qu'il fui réalisé. Mais pourquoi est-ce à moi de le réaliser ? <( En quoi et pourquoi, suis-Je chargé de son exécution ? 11 Cette simple remarque de Paul Janet, un des plus fidèles de l'église éclectique, sonne à nos oreilles, comme le coup d'un démolisseur,

Kant, se montre sous ce rapport bien plus logique, quoique non moins injuste, car son impératif existe en dehors et au-dessus de toute possibilité de doute ou de contestation.

Pourtant malgré leur décision bien arrêtée de prêcher H le suprême bien obligatoire et universel », en dehors de tout intérêt et de tout calcul,les éclectiques se trouvent indissohiblement liés au principe de la vie éternelle. On a beau expulser l'intérêt, il revient quand même. Sans l'âme immortelle, point de doctrine éclectique. Invisible, l'intérêt sous ses formes idéales, suit ainsi les actions inspirés par le Bien. Il n'y a point de sanction dans cette vie, clament nos philosophes. Mais il y a la vie future, il y a l'âme immortelle qui sourit au sage et l'attend infatigable au-delà de son existence terrestre.

Et tout ce que nous avons dit au sujet de la morale de Kant s'applique sous ce rapport à celle des éclectiques. C'est la morale religieuse, moins la Révélation, un corps sans âme qu'on essaie de présenter comme vivant, tandis qu'il ne cesse d'accuser, un.

automatisme inquiétant. Nous voyons ses - gestes, mais nous n'en comprenons ni la nécessité, ni le but.

c) Les morales de la nature.

Il en est de même des morales de la nature. Elles sont vieilles comme le monde car de tout temps l'homme avait la prétention de connaître ses desseins et de suivre ses ordres.

Abandonnée pendant un certain temps, ia morale naturelle a ressuscité dans ses derniers temps et a trouvé des adhérents non seulement, parmi les théoriciens, mais aussi dans le grand public ^.

Malgré leurs formes divergentes, toutes les morales de cette catégorie se signalent par la même adhésion aveugle aux prétendues lois que la nature aurait imposées à l'homme. Au lieu de penser au bonheur et au Bien, elles n'ont en vue que l'explication et l'application des signes mystérieux que la nature adresse aux habitants de la terre.

Or, qu'est-ce que cette morale de Ja nature ?

Nous savons tous ce qu'est ta morale. C'est une science du devoir qui enseigne la nécessité de faire le bien et d'éviter le mal. Elle nous dit en outre, ce qu'est, l'un et ce qu'est l'autre. Mais la nature? Y a-til quelque chose de plus complexe, de plus énigmatique, de plus indéchiffrable ? Dès le premier bégaiement de l'homme, nous ne faisons qu'essayer d'ar-

1. Vtàr, entre autres, La Morale de la nature, par H, Deshumbert, préface de Jean Finot {Sch]eich«r frères).

racher à ce sphinx son voile mystérieux. Il en sera ainsi jusqu'au séjour du dernier être pensant sur ■ la terre. Nous lui avons sans doute dérobé quelques lettres d'un alphabet aux signes innomhrables. Mais à mesure que nous tâchons de nous en servir, le mystère ne- nous offre que des grimaces de plus en plus impénétrables. En désespoir de cause, nous nous consolons en voulant unifier les raisons qui nous échappent. Nous nous rejetons même sur des hypothèses que nous savons fragiles, pour expliquer le fonctionnement des phénomènes élémentaires. Les siècles qui se suivent ne sont que des cimetières successifs des vérités chères aux générations éteintes. Qu'est-ce qui a surnagé des conquêtes les plus fières de notre intellect d'il y a quelques siècles ? Et parmi les sciences, la cosmographie, la plus sûre d'après Comte, nous apprend du reste que ce que nous savons n'est rien à côté de ce qui est hermétiquement fermé à nos yeux.

La terre, nous dit-elle, n'est qu'une goutte de boue en regard de l'Univers. Notre système solaire, dont nous sommes tellement fiers, ne représente peut-être que la grandeur d'un simple caillou, comparé à la chaîne des Pyrénées. Tandis que nous sommes éloignés du soleil è une dislance de 159 millions de kilomètres ; entre le ^oleil et la plus proche étoile connue de nous, il y a un espace d'environ 41 mille milliards de kilomètres... Que se passe-t-il dans cette étendue Immense, qui est environ deux cent soixante-quinze mille fois plus grande que la distance qui sépare la terre du soleil. Mystère.

Et cette science, la plus sûre de toutes les sciences,

20S PROGBËS ET BONHEDR

nous offre ainsi des charades à l'infini. Elle se moque ■ de toutes nos conceptions de la nature, en nous la montrant bien plus grande que les idées les plus exaltées qui soient sorties du cerveau des humains.

Les distances entre les astres sont teilemcnl ônormes qu'il faut les conipier par des années de lumière. Or, une année de lumière équivaut ù mie distance de 9.500 milhards de kilomètres. La lumière qui met un peu plus de huit minutes pour nous arriver du Soleil, met plus de trois ans et huit mois pour nous parvenir de l'étoile la plus rapprochée de nous, du Centaure.

Il y a, en outre, des étoiles dont la lumière ne nous parvient qu'après quelques siècles écoulés.

La fameuse catastrophe astrale que nous avons aperçue dans la constellation de Persée en 1901, s'érlélruits ou dévastés et nous ne le saurons que cent on deux cents ans après.

Nous n'avons donc du ciel aucune notion contemporaine. Au moment oii nous écrivons, un cataclysme immense a pu se produire, des mondes entiers ont été détruits ou dévastés et nous ne le saurons que dans cent ou deux cents ans après.

Bien plus: un cataclysme est peut-être survenu qui entraînera à sa suite la terre et nous n'en savons et ne saurons rien encore pendant longtemps.

En descendant sur la terre, l'homme n'est point plus heureux. De toutes ses sciences, se dégage la même impossibilité de comprendre la nature des phénomènes. A l'heure qu'il est, nous ne savons même pas comment se forment nos perceptions ou nos sensations.

UORALE DU BONHEUR ill'J

Nous nous servons des forces de la nature, mais nous ne connaissons point les raisons qui provoquent leur apparition. Tout cela ne nous empêche point de parler de la Nature avec orgueil ou simplement avec suffisance, comme si celle-ci avait réellement livré ses actes d'élat-civil.

La science de la nature nous apprend avant tout que nous ignorons encore la nature... C'est peut-être le fruit le plus sûr de nos conquêtes séculaires.

Car pour la connaître, il faudrait non seulement savoir ce que nous ignorerons peut-être toujours, mais aussi meltre à contribulion tout ce que nous savons déjà. C'est un rien en regard du grand Tout. C'est énorme pour n'importe quel constructeur humain. Il lui faudrait coordonner les conquêtes de toutes les sciences. Rien que leur nombre nous donne le vertige. Un pareil génie n'est peut-être plus de notre temps. A mesure que la science se « diversifie », les mentalités capables de sentir son ensemble, deviennent de plus en plus rares. Pour nous offrir une connaissance de la nature, il faudrait la rebâtir avec les morceaux dispersés partout. Autrement, nous aurons non seulement des renseignements incomplets au point de vue d'une science de la nature, absolus mais également erronés an point de vue de la science relative de nos jours.

Comment interpréter la volonté de quelqu'un qu'on ne connaît pas. Comment parler de ses lois qui nous échappent, de même que du but où il tend, ou les moyens dont il se sert? Comment parler surtout des désirs de la Nature, avant de savoir si réellement elle 5'intércpse à nous et fait quelque chose pour nous et

FixoT. — Progrès c! Bonheur. ti

!10 PROGRBS ET BONHEUR

si les prétendus signaux qui émanent d'elle, visent l'homme et ses destinées ?

Dans le domaine moral, une chose incomplète esl toujours fausse. Loin de conquérir une vérité directrice, nous ne gagnerons à ce jeu qu'un feu-Iollet qui nous mènera peut-être vers des abimes.

Méfions-nous. La nature, la plus gi-ande des charades incomprises et insolubles, est essentiellement trompeuse. Il sutiit de se fier à ses appels pour s'égarer sur la plus simple des routes. Elle, nous trompe non seulement lorsqu'elle reste muette. Elle nous trompe même et surtout, lorsqu'elle parle un langage qui nous paraît simple, éloquent et impératif. Prenons un exemple : dans le domaine sexuel, elle précipite avec force nos désirs. Elle ordonne d'une façon Icllement claire que tous ceux qui l'écouteat et la suivent aveuglément, courent sûrement vers leur ruine. Il n'y a encore que la raison qui puisse tenir tête aux débordements de son éloquence. Et encore ! Qu'est-ce que l'amour sénile avec le cortège dégradant des maux qui l'accompagnent, sinon le résultat d'une obéissance aux voix de la nature, non tempérée par la voix de la raison...

Considérée à ce point de vue, la morale de Herbert Spencer, qui passe pour une des plus logiques et des plus imposantes, prend un aspect singulier. Nous en admirons les contours harmonieux, sans oublier pourtant qu'elle n'a que la valeur d'une spéculation abstraite, irréalisable et impraticable.

Voici le curieux échafaudage destinée à supporter le poids de cette bâtisse, dont les sommets se perdent dans le9 mystères impénétrables de l'Univers.

n,g,i,7c.dbïG00'^lc

UOBALE Dt DONNEUR 211

Spencer donne à la morale de John Stuarl Mill une base cosmologique. Il la rehausse jusqu'à l'évolution et à l'ordre de ta nature elle-même. Elle participe é. t'éclosion du progrès el n'en est qu'un chaînon inévitable et indispensable. Son rôle, dans l'économie générale du monde, lui procure en même temps des bénéfices inappréciables.

Comme la loi primordiale de la nature nous porte du simple au complexe (de l'homogène à l'hétérogène), de l'indéfini au défini, de même notre morale va en évoluant vers l'adaptation de la vie à ses lois constitutives. L'humanité n'est qu'une parcelle d'un système bien plus grandiose, système de la nature. Dans son petit monde, l'humanité ne fait que reproduire les lois qui régissent le grand monde, l'univers. Le progrès humain, dont on parle tant, n'est qu'une des formes du progrès inéluctable, qui guide et dirige la nature. Il s'agit là dune loi universelle. L'humanité la subit, mais cette loi triompherait maigre et contre elle.

La morale de Herbert Spencer n'est que le prolongement et le développement logique de celle de John Stuart Mill. Il part aussi de ce point de vue, que l'égoïsme est le père de l'altruisme et que le plaisir est l'élément essentiel et unique de toute notre activité morale. Celle-ci reste inconcevable en dehors du principe-plaisir, comme l'activité intellectuelle, en dehors de l'espace.

La morale prend de la sorte une ampleur inusitée. Le plaisir dont on médit tant est iiiévilable, comme poini de départ de notre activité morale. Car, qu'esttic que le plaisir? C'est « un signe » palpable de

312 PttOGRËS BT BONHEUR

l'adaptation de nos actes aux fonctions de là vie. Le progrès de ia morale ne serait donc autre chose que l'adaptation de plus en plus parfaite de la vie humaine à ses lois fondamentales. Ces dernières exigent le développement rationnel et bienfaisant de la vie humaine. Celle-ci ne pourrait s'effectuer qu'à la suite des actes bons et moraux des individus qui la composent. Les actes individuels tendant au bien de la société, s'accompliront donc tout seuls, presque instinctivement. Les hommes trouveront un plaisir à les faire, comme ils trouvent aujourd'hui un plaisir à faire des choses impérieuses. Ces lois fondamentales sont en même temps celles de la société, de l'humanité, du monde tout entier.

Les sociétés humaines seront donc obligées d'y arriver coûte que coûte. Rien ne pourra les empêcher d'y aboutir. Le principe d'un devoir catégorique, inconcevable de nos jours, sera tout à fait superflu demain. Les humains accompliront, guidés par leur plaisir et presque inconsciemment, les actes les plus généreux, les plus moraux. Ils y seront poussés par les lois du progrès, qui s'exercent en-dessus de nous, en dehors de nous, et indépendamment de nous.

Ce progrès moral devant se faire malgré nous, fait rêver.

Nous nous trouvons là devant un fatalisme optimiste, qui donne presque un encouragement aux mauvais instincts de l'homme. A quoi bon lutter contre nos passions, contre les plaisirs immédiats qui s'offrent à nos désirs, si le progrès infaillible doit amener, en Uml état de cause, le triomphe dû bien ?

Le côté hypothétique de cette doctrine lui donne

UORALil DU BONHEUR 313

en outre, un caractère trop flottant. Liée aux lois cosmologiques, elle nous apporte des doutes complexes et insolubles. Le mariage de la nature et de la morale ne paraît ni bien fondé, ni bien durable. En examinant la morale de la nature, nous voyons combien les données qu'on espère en tirer restent souvent déconcertantes et incertaines.

La thèse de Spencer a ceci de particulièrement dangereux, qu'elle endort presque toute notre énergie morale. La suggestion destructrice qu'est la foé profonde en la nécessité du progrès immanent, malgré et même contre nos efforts, corrompt l'action de nos consciences.

Poussée à ces dernières limites, la morale de la nature de Herbert Spencer, ressemblerait plutôt à une promesse d'un royaume divin, qui nous attendrait, même à la suite de fautes et de pécbés sans nombre.

Le progrès devient, dans ce cas, plus qu'une divinité miséricordieuse et clémente. C'est un Dieu d'oubli et" de jouissances, Etre plein de faiblesses irraisonnées, il nous attend tous au Paradis, malgré cl contre nous.

La vertu y perd son compte, mais le vice n'a rien non plus à y gagner.

CoNCLUSrON

Le xjx* siècle a fait une consommation prodigieuse de morales. II a non seulement vécu sur l'héritage imposant du passé, mais il a recréé à son usage des centaines de doctrines nouvelles. Elles n'ont pas vécu longtemps. En disparaissant, elles ont pourtant laissé

«1 PROGRES ET DOMIKIR

des parcelles viables dans la pensée humaine. Noire patrimoine moral et intellfictuel s'approprie souvent des idées et des principes qui continuent à vivre d'une façon réelle quoique imperceptible. C'est la seule consolation qui reste aux philosophes devant l'hécatombe inimaginable des doctrines qu'absorbe le progrès moral.

L'éternel écoulement d'idées ne veut point dire destruction radicale d'idées. Elles continuent à vivre sous d'autres formes et jouissent de la vie toujours immortelle aux formes essentiellement variables.

. Le travail autour de la conquête d'une doctrine morale continue. Après Kanl, sur l'autel de i'Idéa! moral, l'humanité sacrifie ses plus beaux efforts de pensée. L'ingéniosité des philosophes n'a d'égale que l'élévation humaine, qu'ils ne cessent de poursuivre. 11 serait difficile sinon impossible, d'énumérer toutes les doctrines qui ont joui ou jouissent même encore d'un certain crédit. La littérature philosophique de chaque pays aurait à nous offrir de nombreux systèmes de morale, très respectables quoique rarement acceptables.

. H y a d'abord de multiples dérivatifs de la morale kantienne, comme il y a une infinité de morales éclectiques. Les premiers partaient du devoir et les deuxièmes des intérêts immédiats des humains. It y a ensuite des morales positivistes, basées sur l'observation directe. Elles découlent de la négation théorique de la morale, pour aboutir à une sorte de morale biologique ou hygiénique. Nous avons aussi des morales sentimentales, celles de la solidarité sociale et de la pitié, comme il y a des morales amorales, dont

Nietzsche est le représentant le plus autorisé. A côté des écoles et des doctrines élaborées en commun et suivies par de nombreux disciples, U y a des doctrines morales personnelles, telles que les avaient professées de très grands esprits, comme Guyau, qui, quoique isolé, s'impose ii l'attention de tous.

Il y a la morale pragmatiste, qui à côté du regrelté VV. James, compte en France des représentants brillants, comme Boutroux et tant d'autres. Indépendants de James, ils le dépassent par la profondeur et la nouveauté de maints de leurs concepts.

Il y a la morale des Idées-Forces de Fouillée, qui est acceptée par de nombreux élèves.

Il y a des morales rigoureusement religieuses ou seulement rédigées en marge des religions révélées, comme il y a des morales laïques fondées, tantôt parallèlement aux morales religieuses, tantôt avec des pointes ouvertement dirigées contre la religion. Nous avons aussi des morales utilitaires et auxiliaires de la pédagogie, comme il y 8 des morales abstraites, qui veulent ignorer tout de la vie. Il y a encore des morales de l'honneur, dont celle de Emile Faguet est une des mieux défendues ; il y a des morales des rois et des esclaves et celles de tout le monde.

Cette classification n'est ni complète, ni systématique, ni chronologique. Nous avons signalé au t.asard de la plume de nombreux systèmes, sans nous hasarder à vouloir les analyser ou tout simplement les énumérer.

La chose devient d'autant plus impossible, que non seulement les philosophes mais aussi les savants ont essayé à leur tour de nous doter de doctrines nio-

2iO FBOGRES ET BONHEUR

raies, conçues au point de vue àe leurs s"iences spécifiques.

On pouri*ait pourtant les faire rentrer toutes, de même que toutes celles examinées plus haut, dans l'une de ces trois catégories : les morales dérivées de principes abstraits, les principes de la pensée ; les morales fondées sur la vie, et enfin les doctrines s'eflorçant d'opérer le rapprochement entre la spéculation de la pensée et les exigences pratiques-

Autrement dit, il y a des morales inventées pîir la Raison théorique et des morales dictées par la Vie pratique. Et il y en a encore qui essaient de réconcilier la vie avec les principes aphoristiques de la Rais:)ii.

Les mille et une doctrines rentrent dans une de ce? trois catégories assez larges, pour enfermer non setilement tous les systèmes -du passé, mais aussi ceux de l'avenir. Car on aura beau faire; nos constructions morales ne peuvent s'ériger en dehors de l'une de ces trois conditions fondamentales.

Les données abstraites qui paraissent diviser tous ces systèmes se réduisent à leur tour à cette considération plus concrète et plus terre à terre : les morales se réclamant du suprême Bien identique au Bonheur ou dépendant du Bonheur et les morales qui s'efforcent de vivre en dehors du Bonheur et indépendamment du Bonheur.

Nous avons constaté plus haut le malaise organique et incurable dont sont atteintes toutes les doctrines de la seconde catégorie.

Dans les défaillances du Kantisme, de l'éclectisme ou des morales de la nature, nous puisons une preuve

MOBALK DU BONHEUR 217

de plus que la murale laïque, ne peut poinl se passer du Bonheur, Aussitôt qu'on essaie <le détruire ce mobile on rentre dans le pays àe l'invraisemblance. Pour ce monde construit à l'envers, où le toit remplace les fondements, il n'y a plus de place que pour la révélation divine qui provoque, justice, nécessite et abrite nos actes. Or, les morales révélées ellesmêmes restent inconcevables sans le bonheur qui les inspire, fait vivre et agir.

Le bonheur comme complément du bien devient de la sorte la base fondamentale de toutes les morales. Ce qui varie, ce n'est point l'absence absolue ou mitigée du bonheur, mais son contenu. Le bonheur reste toujours présent, mais son aspect changeant à l'infini, subit des gradations indéfinies.

Même renié par certains de ses contempteurs les plus acharnés, i! apparaît dans des moments difficiles pour sauver leurs doctrines hésitantes ou chancelantes. Kant lui-même se voit obligé de faire cet aveu contraire à toute sa doctrine du devoir, que le souverain Bien implique l'union du Bonheur et de la Vertu '. Les systèmes de morale rationalistes ou idéalistes, laïques ou refigieux se voient ainsi obligés de faire du Bonheur, leur base manifeste ou cachée. Les anciens le faisaient sans doute d'une façon plus ouverte, tandis que les penseurs modernes ne s'en servent que d'une façon plus discrète ou plus déguisée, mais l'essentiel, c'est qu'aucune doctrine morale qui a en vue les humains vivants et travaillants sur cette terre n'a réussi à sépa-

Page 1