‹ Progrès et bonheur; philosophie, morale et science du progrès et du bonheurChapitre 16 sur 30 · Critique de 'a, raison pratique · texte numérisé non relu

Critique de 'a, raison pratique

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rer le suprême Bien du Bonheur. Et lorsqu'on voit les meilleurs parmi les hqmmes, car les créateurs des religions et les plus profonds et les plus désintéressés parmi les penseurs prêcher la nécessité et les bienfait* du Bonheur, comme base de la morale humaine, il faut admettre comme un fait hors de doute <iue le principe du Bonheur, est non seulement indispensable comme base el idée directrice de notre vie morale, mais que le Bonheur lui-même est d'essence noble et éternelle.

Lorsque les morales sont sincères et avouent ouvertement leur raison et leur but, elles deviennent identiques, il n'y a qu'une morale vraie, et c'est la morale du Bonheur. Formée par les conditions essentielles de notre séjour sur cette terre, elle se trouve, en outre, en dépendance directe du mobile suprême qui nous fait agir. La morale découle ainsi de la vie, de nos pensées et de nos actes.

Les morales révélées nous viennent aussi de la vie par voie détournée. Formées dans les consciences les plus élevées, elles trahissent la grandeur et la beauté de leur vie et de leur pensée. Les morales laïques sont souvent à la hauteur des morales révélées ou s'acheminent vers leurs sommets. Tout dépend de notre façon d'être et d'agir.

La meilleure parmi les morales révélées, qui est celte de l'Evangile, prêche précisément cette idenlité,si choquante en apparence pour tous les croyants. ,,Dans de nombreuses paraboles et entre autres, dans celle du jugement dernier, Christ enseigne ce qui comptera dans la balance. Et loin de s'arrêter sur la façon de concevoir le salut, la divinité ou la

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foi, il ne parle que des actes communs à tous les hommes et à toutes les morales : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire. »...

Saint-Paul sera même plus explicite : *■ Quand les païens qui n'ont pas de loi' (révélée), font naturellement ce que la loi commande, ils sont eux-mêmes leur propre loi »... {Romains)...

Oui, le bonheur extraterrestre constitue le caractère essentiel d^ morales révélées, de même que la félicité d'ici-bas, est le signe de toutes les morales laïques. Mais ces deux sources de félicité s'entrelacent, s'enchevêtrent et se confondent. Les morales révélées ont en vue la terre et partent de la terre, comme les .morales laïques ont des échappées vers le ciel et la vie spirituelle. Ce qui les divise n'est rien à côté de ce qui les unit. Le Bonheur reste toujours le ciment éternel qui fait leur mité.

Il n'est laid et bas que dans les consciences laides ■et basses. Qu'y a-t-il de commun entre la Vénus adorée par Platon et celle d'un Anacréon ou d'Ovide? L'une attrayante comme la Beauté éternelle, instigatrice et créatrice des choses grandes et nobles ; l'autre, sensuelle et lascive, semant des ardeurs impures et abaissant les humains par les passions dégradantes .

Il en est du bonheur comme de l'image de la déesse. Il faut comprendre sa vertu sereine et elle saura nous inspirer des actes imposants de beauté. Nous vivrons alors une vie noble et heureuse, objet •de nos aspirations, de nos rêves et de notre activité.

CHAHTRE lli

La vraie Morale da Bonheur

La vie domine l'univers. Elle a existé avant nous, elle existe et elle existera après nous. Nous lui devons ce que nous sommes et il faut transmettre aux autres le flambeau sacré qui nous a été confié. Il faut vivre sa vie.

C'est l'enseignement suprême qui nous arrive de partout. L'homme normal manifestera toujours une volonté de vivre et une appréhension instinctive de la mort. Nous sentons sans doute le vide que nous laisserons après notre disparition, nous nous en attristons même. Nous n'allons cependant pas jusqu'à croire à l'évanouissement de la vie, dès le moment où nous ne serons plus. La vie reste et restera le facteur primordial, sans lequel nous ne pouvons concevoir ni la nature du dehors, ni notre moi intérieur. Base de toutes nos pensées et de toutes nos actions, elle peut être et est en réalité l'assise fondamentale de la morale.

Nous vivons. Quelle que soit la «ause à laquelle nous devons la vie, il faut se subordonner à ses exigences. Il faut vivre et ensuite vivre heureux. Voilà

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deux postulais inséparables qui peuvent fournir le système de conduite de notre vie, un système de morale. L'histoire de l'humanité se résume souvent dans une bonne ou dans une mauvaise conception du bonheur. Car l'idée que nous nous en faisons, les sentiments qu'il nous inspire, remplissent notre vie. Admettons une humanité composée de sages et leur façon de pen- ' ser et de vivre deviendrait sage à son tour. Ce n'est pas le sacrifice ou l'abnégation qui a crée la civilisaiion humaine. C'est l'idéal que se sont fait du bonheur les meilleurs parmi les humains. Ils ont tous travaillé en vue de leur intérêt bas ou sublime ; ils ont tous été guidés par les aspirations instinctives ou conscientes qu'ils avaient de leur bonheur.

Mais comment vivre ? Comment remplir le mieux sa destinée ? On a inventé des milliers de systèmes de morale pour répondre à cette préoccupation. Aujourd'hui encore, comme du temps des premiers philosophes, nous nous trouvons divisés là-dessus. L'idéal qu'on nous avait proposé, était tantôt trop haut, tantôt trop bas. Il était surtout trop à côté de nos intérêts réels ou de nos aspirations invincibles. On paraissait oublier que le désir de vivre heureux suit le principe de la vie, comme la nuit suit le jour.

Le bonheur alimente et dirige notre vie. Il prend sans doute toutes les formes. Méfions-nous de celles qui trompent notre entendement, car même la renonciation au bonheur n'est qu'une forme spéciale du bonheur. En voyant le sacrifice vers lequel tendent les âmes nobles, il nous semble que leur désir est de vivre dans le malheur. En pénétrant dans leur intimité, on s'aperçoit qu'il ne s'agit point d'une négation

du bonhem-, mais d'un bonheur raffiné, phis élevé. La morale des ascètes se nourrit du plaisir de la souffrance, forme inverse du bonheur, Mjne de Sévigné parle d'un curé qui mangeait de la merluche dans ce monde pour se régaler, dans l'autre, avec du saumon. Au fond de maints calculs religieux qu'on prône comme la morale idéale, on retrouve presque toujours l'éternelle merluche dont on se contente, en prévision des poissons délicieux d'outre-tomhe.

C'est le sens que nous attachons au bonheur qui rend basse ou noble notre vie.

La mascarade morale dans laquelle nous vivons, nous fait déguiser la pensée directrice de nos actes. On la baptise de tant de faux noms, on iui fait subir (anl d'accoutrements di\*rs que sa vraie nature reste cachée et insaisissable. Avec une hypocrisie rare, nous fondons des mfwales sur les principes du devoir, de la justice, de l'amour, de la crainte du ciel et de l'enfer. Déshabillons-les et nous découvrirons sous tous ces artifices, le vrai mobile de la vie, la recherche du bonheur. Accordons-lui donc ouvertement la place dominante puisque, victorieux, il a résisté et résiste à toutes les tentatives d'étouffement.

Le but de la science, en général, et celui de la morale, en particillier, consiste à dégager la vérité des faits et des sehtiments, mais non point à voiler les

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failâ ou à les faire rentrer de force dans des idées préconçues.

L'homme doit tout ce qu'il est aux géiiératioos éteintes. Cette dette, il faut qu'il la paye, à son tour, à ceux qui viendront après lui. Il ne se conçoit pas en dehors des moi'ls qui ont disparu, des vivants qui sont autour de lui ou viendront après lui. Il a des dettes sacrées envers les morts et des devoirs envers les vivants. Celte solidarité entre les morts et les vivants et entre les vivants eux-mêmes, s'inapose'à lui dans tous ses actes et dans loutes ses pensées.

L'expérience lui enseigne, en outre, que son bonheur n'est que la résultante du bonheur collectif. De mdme qu'il a été façonné par les générations éteintes, il dépend de l'humanité qui l'entoure.. Admettons que la société revienne à l'état de brigandage, cl sa sécurité, (le même que son bonheur personnel, s'évanouiront avec le bonheur social. Les précautions hygiéniques que prend l'individu sont profitables à la collectivité, comme sa santé dépend à son tour des mesures de prophylaxie adoptées par la communauté. La loi, cette expression de la volonté collective, le garantit contre les dangers des égoisnies déchaînés. On pourrait multiplier à l'infini ces exemples de la dépendance et de la solidarité réciproques de nos intérêts personnels et de ceux de la collectivité. Et plus on réfléchit sur les lois de notre bonheur, plus on s'aperçoit de sa dépendance directe du bonheur collectif, du bonheur de notre patrie et de la patrie des autres.

Cette constatation nous apporte et explique le devoir suprême de notre vie : personne n'a le droit de

jouir des bienfaits qu'ii doit à l'activité des autres, sans contribuer, pour sa part et dans la mesure de ses moyens, à leur bonheur et à leur sécurité.

Nous avons ainsi des devoirs envers la famille, la commune, la patrie et l'humanité.

De longs siècles d'une vie mal comprise nous ont fait dénigrer le bonheur. Une pédagogie basée sur des données souvent contraires à la nature de l'homme l'ont rendu méprisable. Le bonheur n'est que l'intérêt, prétendaient les moralistes, et l'intérêt est vil et indigne. Au lieu de le taire pousser sur les hauteurs et d'y conduire les humains, on ne cessait de lui assigner une place suspecte dans une vie dégradée. On cachait le bonheur derrière des vertus fausses, comme les seigneurs de l'ancien régime couvraient de perruques douteuses leurs chevelures vivaces. Et .tandis qu'on proscrivait le bonheur de la cité, celui-ci, plus ardent que jamais, se riant de tous ceux qui voulaient l'étouffer, n'a jamais cessé de clamer ses droits. Semblable à cette cloche, chantée par Victor Hugo :

.. ,Mèm« ea sommeillant, sans souffle et eann cïaitét, Toa jours le volcan fume et la cloche soupire; Toujours de cet airain la prière transpire, , Et l'on n'endort pas plus la cloche aux sons pieiis Que l'eau sur l'O&éan on le vent des cieui...

Hypnotisés par les idées erronées de nos aïeux, nous tremblons devant la réhabilitation du bonheur. Sa délivrance nous paraît odieuse et dangereuse à la (ois. .A.U fond de nos craintes éclate, stupéfiante dans sa

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survie, la conception de l'origine diabolique de l'homme. Fils de Satan, il incarne le mal. Pour neutraliser sa nature perverse, il faut l'endormir par des tisanes d'abnégation sublimes. En le voyant violenter les faibles, on en a conclu que sa " nature » demande à lyraniser ses pareils ; en le voyant perfide et menteur, on en a conclu qu'il est né pour la ruse ou le mensonge. Les faits constatés ont été sans doute vrais, mais leur interprétation a été de tous points fausse...

En réalité, l'homme n'aime, ne recherche et ne vit que par et pour le bonheur.

Transformez sa sensibililé, améliorez ses sentiments et, au lieu de faire du mal, il vivra pour le bien, devenu alors une des conditions essentielles de son bonheur.

Maine de Biran a émis cette observation profonde : ^ » Donnez à l'être fort un sentiment de sympathie et d'amour, et sa force relative ne s'étendra plus sur le faible que pour le soutenir au lieu de l'opprimer. »

On prêche à l'homme le sacrifice de sa personne en faveur de l'espèce, et il ne cesse de réclamer ses droits individuels à la vie. Les déclamations des fondateurs de religions et les tirades des moralistes se brisent contre les exigences invincibles de notre vie, de nos droits, de notre bonheur. Pourtant, les esprits les plus purs, les plus désintéressés, "rompent souvent avec leurs abstractions, lorsqu'ils touchent à la réalité. Les religions parlent alors de la » récompense » moyen invincible pour attirer et retenir les mortels dans la voie de la vertu.

1. Fondements de la morale et de la religion. FiNOT. — Progrès et Bonheur, 15

nu l'ItOGRES £T B0.M1EIT.

« Réjouissez-vous alors et tressaillez de joie, a dit Jésus, parce que votre récompense sera grande dans les cieux... Aussi, que (on aumône se fasse en secret, ton père qui te voit te la rendra publiquement. (Saint Matthieu.)

Il faut se rendre à l'évidence. La nature elle-même semble être favorable aux droits de l'individu. Nous assistons sans conteste aux sacrifices que ce dernier fait à l'espèce. Mais on peut ériger en principe que ceux-ci sont dans une proporlion inverse à la valeur de l'individu. A mesure que ce dernier monte dans l'échelle organique, ses formes d'immolation à l'espèce diminuent en quanlilé et en qualité.

Les Myxomycètes de même que des cryptogames divers disparaissent comme . individus, aussitôt nés, car en s'associant ils cessent d'exister sans traces.Sous forme de plasmodes, ils deviennent un amas de matière vivante.

Les polypes nageants forment des colonies d'organes nécessaires pour Icxistenco de la communauté.

Montons de quelques échelons, et nous verrons comment l'individu s'émancipe jusqu'au moment où il arrive svec l'homme à avoir sa personnalité indépendante de celle de la communauté. Il pourrait vivre presque isolé du monde de ses semblables, n'était son bonheur, qui exige imi>érieusement l'état de sociabilité, avec tous les droits et les devoirs que celle-ci comporte.

Mais si le principe du bonheur, dira-ton, découle de l'intérêt individuel, il nous exposera fatalement

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à des mécomptes, car notre intérêt u'est pas toujours juste ? Soit. Mais rien n'est parfait sous le ciel. Le juste lui-même est souvent dangereux ou nuisible. Le sort des sociétés humaines dépend, dans maintes occasions, des ruses et des mensonges. Dans la lutte des faibles contre les (orfs, les premiers périraient s'ils étaient condamnés à n'user que de moyens non répréhensibles. L'essentiel, c'est de diminuer le plus possible les atteintes portées au principe du vrai et du bien. On serait pourtant mal venu à vouloir condamner la justice et la vérité parce que leur application, souvent difficile, peut être aussi nuisible.

Le principe du bonheur occasionne parfois des déboires moraux ; mais quel est le principe de morale qui en est indemne î Celui du bonheur aura au moins pour lui la franchise et la force d'une loi générale et inéluctable. Loin d'élre une invention des philosophes, il est une réalité de la vie. Et si la morale ne peut pas toujours s'abaisser jusqu'au niveau du bonheur, élevons ceiui-ci au niveau de la haute morale. La montagne ne voulant pas aller à Mahomet, dit un vieux dicton, Mahomet est allé à la montagne. Il faut éduqucr notre idéal du bonheur. Il faut y mettre des choses sublimes cl l'humanité aura des aspirations de bonheur sublimes.

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