A. Cohtb: Système de politique positive
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« Notre perteclionneraenl moraf participe à notre vrai bonheur d'une manière plus directe, plus complexe et pïus certaine, qu'aucun autre quelconque. »
Bien avant Comte, l'immortel auteur du Traité des Passions de l'Ame avait constaté celte dépendance de cause à effet qui lie notre vie morale à la félicité.
Il Quiconque, affirme Descartes, a vécu en telle sorte que la conscience ne peut lui reprocher qu'il ait jamais manqué à faire toutes les choses qu'il a jugées être les meilleures (les vertus), il en reçoit une satisfaction puissante qui le rend heureux. »
Kc soyons pourtant pas d'un optimisme excessif. Les nobles principes qu'élabore la saine compréhension du bonheur, soufTrenl des altérations graves dans la vie. Cola prouve tout simplement que nous n'avons pas assez fait pour faire triompher le bonheur noble et l'asseoir sur des bases solides dans l'enceinte de notre conscience. Nous savons que la vie est bien dure pour toutes les conceptions idéales. Elles ne peuvent se maintenir dans leur beauté sereine que dans le domaine de l'absolu.
Il ne faudrait donc pas confondre la morale du bonheur pur, envisagé au point de vue absolu, avec le bonheur appliqué. La tâche des éducateurs sera de nous faire approcher de plus en plus des sommets du Bonheur pur, bonheur absolu. Lorsque l'idéal du bonheur pratique sera rapproché le plus possible de l'idéal érigé par la morale du bonheur, il répondra à toutes les exigences du devoir et de la justice.
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Celte morale sera sans doute lente à s'imposer. Il lui faudra donner d'abord une définition précise de ses principes, et les faire adopter ensuite. Elle devra surtout déraciner les fausses conceptions du bonheur, sur lesquelles nous vivons depuis des temps immémoriaux, afin de les remplacer par des notions nouvelles. Mais, d'ores et déjà, on peut prévoir les changements profonds et bienfaisants qui en résulteront.
La loi du bonheur est bonne et belle en elle-même. Ce ne sont que ses mauvaises applications qui sont laides et nuisibles. L'humanité a su de tout temps tirer des principes les plus justes, les conséquences funestes. Le bonheur, entité abstraite, n'y est pour rien de même que le Sauveur n'est point responsable des crimes commis en son nom. La fausse compréhension d'une vérité n'enlève rien à la vérité elle-même. Elle ne peut que dégrader ceux qui en subissent la mauvaise application ou la mauvaise compréhension. L'humanité avait besoin de quelques milliers de siècles pour utiliser la force bienfaisante de l'électricité ou des ondes hertziennes. Son incompréhension et son ignorance de certains phénomènes lui ont fait gaspiller des trésors incalculables se trouvant à sa portée. Il en est de même du Bonheur. Cette force qui remplit le monde moral a été de tout temps méconnue et négligée. Combien rares sont ceux qui devaient l'utiliser intelligemment à leur propre profit et à celui de leurs prochains !
Les fondateurs des religions qui y ont eu recours, en ont tiré de véritables leviers moraux. El ceux-ci ont transformé et amélioré la conscience humaine. Le salut futur, base fondamentale des religions révé-
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iées, n'est en somme que le bonheur ajourné. C'est donc toujours du bonheur, quoique à distance dans une vie que tous souhaitent, bien que tous ne l'admettent point.
Ce qui importe pour nous, c'est de dégager la force réelle que comporte le Bonheur. La plus sublime des religions, — celle du Christ — en a fait le fondement de la vertu, de toutes les vertus. Et si l'humanité était composée de véritables croyants, la toi aurait suffi pour rendre les hommes dignes de Dieu. Mais l'exemple de toutes les religions ne cesse de prouver que le Bonheur de l'au-delà est insuffisant pour la conduite morale des humains. Les délices du ciel ont besoin d'un appui terrestre même auprès de ceux auxquels elles sourient le plus.
Un philosophe du bonheur aurait tort pourtant, et nous ne nous lasserons pas de le dire, de s'attaquer à la foi religieuse. On ne brûle pas les maisons et l'on ne dévaste pas les champs d'un village, sous prétexte de vouloir enrichir ses habitants- Mais on peut, par contre, y introduire un bien-être, qui devrait s'ajouter aux biens disponibles et acquis.
Seulement, il ne faut pas confondre la toi, qui élève les âmes avec le fanatisme ou la superstition qui les abaissent en les rendant sauvages, cruelles et inhumaines.
La science moderne s'accommode admirablement de ce que nous appelons ailleurs, la religiosité. Sans se mêler à ta vie proprement religieuse, elle admet l'existence d'une sphère qui resie pour elle inaccessible. Bien plus : elle admet même volontiers que notre sous-conscient qui échappe à son
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contrôle, facilite bien souvent la conception et la compréhension du monde.
Le Bonheur est ainsi le potier divin. Il façonne l'argile docile, qu'est notre âme. C'est pourquoi loin lie le bannir de la cité, il faut l'accueillir à bras ouverts et lui confier notre domination morale. Mais il importe que ce maître soit d'essence pure, car de sa qualité dépend la valeur de nos âmes.
11 s'agit là d'un maître spécial, maître de notre choix, consenti par la libre disposition de notre esprit. Nous pouvons l'élever jusqu'au sublime. Il ne dépend que de nous d'avoir un souverain planant dans les hauteurs célestes, au lieu d'en avoir un qui se perdrait dans les bouges des passions et des intérêts vulgaires. L'idée est la véritable maîtresse du monde.
Elevons et purifions le sens du Bonheur et nous nous élèverons et purifierons par cela même. Plus notre Bonheur sera placé haut et plus facilement nous monterons vers le ciel. \«us aurons le Bonheur des demi-dieux, si nous savons élever notre conception du Bonheur jusqu'à leur hauteur. Mais il faut avant tout avoir le désir d'être un surhomme pour pouvoir le devenir, le désir d'être heureux d'une certaine façon, pour pouvoir jouir d'un Bonheur idéal.
Une idée peut devenir un sentiment, el en cette qualité pénétrer et diriger instinctivement notre vie.
Lue des conditions essentielles du Bonheur, est de le faire rentrer en nous-même d'abord et le relier ensuite par la sympathie avec les agglomérations humaines, qui nous entourent : la famille, la patrie et rhumanité. Livré exclusivement à notre moi intérieur, le Bonheur reste incomplet. Un élément pri-
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mordial lui manque : la vie, I! devient comme une plante rabougrie qui, exposée à l'atmosphère fermée de la chambre, meurt vite, desséchée ou fanée. Car la sociabilité est nécessaire à notre bonheur comme te soleil à toute vie organique. Mais comment transformer nos penchants égoïstes en instincts sociaux el faii'e compléter les exigences de notre « individualité », par celles de ia « sociabiblé » ?
Une loi biologique bien connue du développement de nos fonctions et de nos organes par l'exercice périodique et incessant, et de leur atrophie par ia désuétude nous vient précisément en aide.
Exerçons et tâchons de mettre en mouvement le plus fréquemment possible nos vertus sociales et celles-ci s "épanouiront ; laissons endormis et inactifs cerlains penchants égoïstes de nos âmes et ceux-ci finiront par s'affaiblir. Anémiés et privés de toute vitalité, ifs se taisent el se laissent facilement subjuguer par les directions sociales.
Une éducation rationnelle et prévoyante du Bonheur pourrait encore rapprocher plus vite qu'on ne te croit, la floraison des principes sociaux, basés sur les principes personnels nécessaires et ayant subi une sélection soignée.
C'est au nom du Bonheur qu'on pourrait opérer ce triage des sentiments complexes de nos âmes et qui à leur tour contribueraient à son intensité et à sa valeur.
Le pédagogue du Bonheur n'aura ainsi qu'à faire exercer les penchants sociaux de ses élèves. Il pourra les faire appliquer tantôt à leur vie immédiate, tantôt en les faisant assister au spectacle grandiose de
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leur épanouissement dans leur patrie et dans l'humanité. Et leur faisant percevoir, apprécier et goûter les charmes des actes sociaux, il les préparera à leur exercice futur.
On aurait tort de croire que cet enseignement resterait stérile sans la pratique souvent impossible, La foi qui constitue un élément essentiel de notre vie iotellectuelle, traverse également, dans toutes ses directions, la vie morale. Sur mille hommes qui admettent comme infaillible la loi de la gravitation, de la conservation de la matière, celle des trois perpendiculaires ou de continuité entre les trois corps de matière, on en trouverait à peine un ou deux capables de nous dire les raisons de leur assentiment à un ordre de faits, dont la réalité et la vérité leur échappent totalement. Et pourtant, ils en sont intimement convaincus et considéreront le moindre doute à leur égard comme un blasphème contre le bon sens.
Cette docilité et cette soumission ne sont autre chose que de simples produits de la foi, qui s'incrustent dans nos consciences et en deviennent partie intégrale.
Ce phénomène s'opérera encore plus facilement dans le monde moral. Les avantages de la sociabilité et de l'altruisme éloquemment et utilement présentés s'empareront également de notre conscience. Ils ennobliront et fortifieront nos bons instincts. La tâche du maître sera d'autant plus facilitée qu'il aura recours non seulement à la raison, mais aussi au sentiment.
Il pourra ainsi élever le Bonheur et le faire résider dans les actes de l'amour pour ses prochains, dans
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la bonté raisonnée, dans l'absence de l'envie et dans l'esprit de sacrifice pour la patrie et l'humanité.
Ce Bonheur supérieur est sans doute des plus rares. Nous répugnons même à le croire possible dans notre pensée d'abord et dans la réalité ensuite. Et s'il n'existe pas, c'est qu'on n'a presque rien accompli pour le faire naître. Plus un sentiment est contraire aux croyances établies, plus il demande à être soigiieusement enseigné et longuement exercé.
Nous comprenons aisément qu'un simple petit bégonia demande des soins pei'sévéranls pour donner des fleurs. Et comment pourrait-il en être autrement de l'éclosion d'un sentiment complexe, qui va à rencontre de tant de mauvaises herbes qui lui barrent le chemin ?
Faisons rentrer dans notre conscience les profits et la douceur des sentiments bienveillants et ceux-ci engendreront à leur tour des appétits d'un bonheur digne d'un Socrate ou d'un Spinoza.
Quand l'humanité aura compris que le bonheur est en nous-mêmes, et que nous ne sommes heureux que parce que nous voulons l'être, autour de nous crouleront des milliers de préjugés qui empêchent no- Ire perfectionnement moral el encombrent notre route vers le bonheur. Nous avons démontré ailleurs que notre malheur n'est souvent que le produit de notre mauvaise compréhension de la vie. Nous faisons des choses nuisibles aux autres, sans penser que le malheur des autres est funeste à nous-mêmes.
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L'envie, la mère de tant de méfaits sociaux, est avant tout préjudiciable à nous-mêmes. La bonté et l'amour, source de bonheur pour les autres, le procurent en premier Heu à ceux qui les pratiquent. Seule, la richesse qui est le résultat de l'effort profitable aux autres, offre des jouissances réelles. Le travail engendre une satisfaction durable. La vie de famille, basée sur l'amour et le respect mutuel, fait le plus grand bien à ses membres. De partout nous arrive la même assurance : il est impossible de jouir d'un bonheur noble et durable, en dehors de celui de nos prochains. A mesure que notre vie s'élargit et s'ennoblit, cette solidarité du bonheur s'accentue de plus en plus. La théorie divine de Platon sur la vertu revient à l'esprit lorsqu'on étudie le bonheur. La vertu est une science, enseignait le philosophe. Celui qui fait le mal est quelqu'un qui ne connaît pas le bien... Il en est de même du bonheur. L'homme malheureux est celui qui ignore comment il pourrait être heureux...
Les gens qui se vantent d'avoir étudié la vie haussent les épaules en entendant ainsi parler du bonheur. La bonté et l'amour ayant leur récompense en euxmêmes î .Mions doue ! Et ils citent des exemples multiples du contraire. Des criminels de haut vol ne jouissent-ils pas des fruits de leurs crimes ? Ils sont riches et fiers. Les distinctions sociales vont vers eux, de même que la considération de leurs concitoyens. Ils distribuent les faveurs de la vie. Ils sont enviés.
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Chaque grande ville a des bouges infâmes. Une population y grouille, louche et criminelle. Lorsque les victimes sont abondantes et les crimes faciles, ses membres paraissent jouir d'un bonheur sans tache. Ils s'adonnent à l'ivrognerie et à la débauche, el ne changeraient pour rien leur existence pittoresque el pleine d'imprévu. Sont-ils réellement heureux? Quel est l'homme qui se résignerait, question de responsabilité à part, à ce genre de bonheur ?
Nous arrêtons ici les apologistes du vice triomphateur. Ne s'agit-ii pas d'un genre particulier de bonheur ? Il suffit de le voir de plus près pour le dédaigner, sinon le mépriser. Certains animaux vivent parfaitement satisfaits dans des bourbiers. Il y en a d'autres qui ne prospèrent que dans la fange. Peut-on envier ou désirer cette sorte de bonheur ?
Nous avons choisi des cas extrêmes. Des criminels de haut vol bénéficiant de la considération du monde el des criminels de bas étage, objets de l'horreur et du mépris universels, jouissant des sourires du sort. Ouelle est la différence qui les sépare ? Lorsque nous arrachons les masques qui couvrent le véritable aspect des choses, nous nous apercevons de la fragilité de leiïr bonheur. Nous en voyons surtout la qualité -inférieure. Comme l'homme qui aurait goûté aux délices de l'air pur, n'en changera point pour un air vicié, de même celui qui aurait saisi la beauté et la noblesse du bonheur vrai, n'abandonnera point son domaine pour s'aventurer dans les terrains marécageux du vice.
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Le bonheur étant la fin de l'homme et la fin de la société, il est Tacile d'en déduire la conduite de la vie individuelle et sociale. L'homme est un être social et son bonheur étant impossible en dehors de la société, il faut que son bonheur s'accorde avec les exigences du bonheur collectif. Cet accord se fait sur les bases de la Justice, qui, à son tour, crée le Devoir. Leurs principes visent au bonheur de la collectivité, et celuici n'est que la masse des bonheurs individuels. Le bonheur individuel devra se subordonner à la Justice qui, gardienne vigilante du bonheur collectif, reste la condition absolue du bonheur individuel. Les deux bonheurs doivent être raisonnables, car la morale ne peut envisager que les êtres raisonnables.
Une méfiance involontaire s'empare de nous à l'égard d'une morale basée sur le bonheur. N'est-ce pas le déchaînement de toutes les passions et de tous les appélils? Remarquons pourtant que, tout en la croyant juste, nous n'avons en vue, pour la pratiquer, qu'une humanité qui, san5 être supérieure, aura saisi ses vérilables intérêts. Il lui faudra, pour y arriver, une culture préalable, de même qu'une compréhension raisonnable du bonheur. Cette éducation triomphera tôt ou tard. Il faudra avant tout faire abandonner à l'humanité ses idées fausses, pour qu'elle puisse nous oiïdr des hommes justes.
Cette éducation a ceci de singulier qu'elle nous impose le devoir d'être nos propres éducateurs. Elle nous demande de contrôler notre propre vie et de la mettre
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d'accord avec les principes de notre propre bonheur, afin d'en faire résulter le bonheur des autres.
La morale, basée sur le bonheur comme fin, est en tout cas plus élevée que celle basée sur la crainte. Elle est plus digne, plus généreuse et surtout plus humaine. Elle agit en pleine lumière et est d'une simplicité divine. Les sacrifices qu'elle imposera seront d'aulant plus doux que leur but restera plus compréhensible. L'obligation de faire son devoir uniquement par devoir, en vu du devoir seul, paraît aujourd'hui, malgré toute l'autorité de Kant, un vœu enfantin et irréalisable. Un de ses détracteurs a eu raison de dire qu'une société humaine vivant sur le principe de Kant, serait inhabitable. Le devoir absolu, placé en dehors des intérêts individuels et sociaux, nous tait sourire, à l'instar de ce Dalaï-Lama qui, invisible et enfermé, tient à commander en être suprême. Car le devoir luimême est défini par les buts qui l'ont fait naître et qui maintiennent son essence, comme la sève vivifie l'arbre.
Le salut que nous promet la morale du bonheur, bonne el utile pour tous les croyants, paraît, en outre, indispensable pour tous ceux que laissent indifférents la récompense céleste ou la crainte de l'enfer.
Fixoi. — ProgrÔB et Bonheur.
Qa'est-ee que le Bonheur?
Après avoir rencontré sur noire route l'idée du Bonheur sous toutes ses formes, en commençant par celles abstraites des métaphysiciens et en finissant par ses notions concrètes, nous pouvons aborder avec plus de sùrelé sa définition- Constatons-le de suile: la dépendance du Bonheur, des phénomènes innombrables de notre conscience provoque et lacilile toutes sortes de généralisations. Et c'est la raison essenlidlc de leur abondance. Elles sont non seulemmit nombreuses, elles sont surtout contradictoires. Il y a lo bonheur spécial des contempteurs de la vie ; il y en a un autre pour ceux qui l'exaltent. La façon de vivre d'un sage engendre dans sa conscience le désir d'un bonheur sage ; une vie dissipée fait aspirer à un bonheur d'essence basse.
Mais qu'est-ce que le vrai bonheur? On le sent bien, lorsqu'on voit les gens heureux. Nous sommes pourtant bien embarrassés lorsqu'il s'agit de définir leur bonheur. Tous nous nous trouvons un peu dans la situation de saint Augustin. « Si vous me demandiez, disait-il, ce que c'est que le Temps, je ne saurais vous le dire. Mais je le sais parfaitement tant qu'on ne me le demande pas, »
Un écrivain d'infiniment de talent, Mme Daniel
Lesueur a fait quelque part cette jolie remarque: " Le Bonheur, de même que l'Amour, sont victimes de la pauvreté de nos paroles, qui s'eflorcent de les tra- ■ duire. Parmi les millions de créatures qui ont échangé les mots : « je t'aime », pas une ne voulait exprimer exactement la même nuance de passion ou de lendresse, la même impérieuse prise de possession, ou le même humble don de soi. •>
Réduit à une expression personnelle, à un subjeclivisme de complexité iniinie, le Bonheur échappe de la sorte à toute classification, à toute investigation. U faut le rehausser au niveau du bonheur social, du bonheur largement humain pour saisir ses côtés généraux et généreux à la fois. Mais comme le bonheur collectif ne se fait qu'avec les bonheurs individuels essayons de reconstituer l'ensemble avec des matériaux qui le composent.
Le Bonheur demande, avant tout, la réconciliation avec notre vie sur terre et l'adaptation à ses nécessités, il faut vivre de la vie de ses semblables, il faut s'intéresser à leurs joies et à leurs larmes et transposer dans la mesure du possible le monde du dehors en celui du dedans ; vibrer avec ses prochains, la société, la patrie, et l'humanité.
La terre ne peut plus et ne doit plus être considérée comme une simple antichambre de l'au-delà. En violant les enseignements de tous les fondateurs des religions qui considèrent l'existence terrestre comme une création également divine et demandant par cela
sa PROCHES ET BONHEUR
même à être raisonnablement vécue, on compromet tout simplement le salut individuel et collectif icibas, sans point fortifier celui de l'éternité.
» AiTachez tout, rompez tout, ne tenez à rien... Il y a obligation pour tous les chrétiens... d'user de ce monde comme n'en usant pas, mais comme n'en étant pas, mais comme n'y étant pas'... )>, s'écrie Bossuet. Et ailleurs, il nous dira « qu'on ne peut pas aimer Dieu et le monde... car Dieu veut tout' >'■ Et notons que ce « n'est pas seulement aux refigieux el aux solitaires que Jésus-Cbrist parle ainsi, mais son discours s'adresse à tous les chrétiens, sans distinction * n .
L'Aigle de .Vleaux, qui avait ainsi résumé les préceptes des meilleurs hommes de son siècle, n'a point été seul de son avis. Nous disons été, car cette conception ascétique du monde a fait son temps.
Une doctrine laïque de la vie a pénétré toutes les églises. Le catholicisme lui-même reste aux écoutes de nos besoins quotidiens et épouse avec ardeur les revendications et les aspirations des humbles et des déshérités.
Une thèse comme celle de Pascal « que s'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui el non point les créatures », nous paraîtrait aujourd'hui aussi monstrueuse que contraire aux enseignements élémentaires du Sauveur.
Les raisonnements, de même que les actes des saints modernes ne peuvent plus rester inhumains. La conception du Bonheur telle qu'elle se reflète dans