‹ Progrès et bonheur; philosophie, morale et science du progrès et du bonheurChapitre 20 sur 30 · Correspondance · texte numérisé non relu

Correspondance

■230 PBOGRfiS ET BONHEKR

facultés physiques, morales et intellectuelles. Noire conscience modèle cette activité d'après son contenu. Le travail d'un sage, ayant un autre point de départ et tendant vers un autre but, ne sera point identique au même travail qu'effectuera à son côté un homme aux aspirations vulgaires. C'est pourquoi une noble activité de notre âme est nécessaire à un bonheur noble, le seul qui soit intense et durable.

En se plaçant au point de vue formel, en basant le bonheur sur des accès de joie animale ou sur l'expression brutale de notre visage, on avait confondu, par exemple, le « bonheur » spécial, produit par la paralysie générale, avec le bonheur proprement dit. Le malade trouve dans cet état manifeste le maximum de contentement, de la vie. Il croit à sa santé florissante, à son endurance hors ligne, à sa beauté physique. II croit sa demeure, si modeste qu'elle soit, des plus somptueuses. II croit surtout à son bonheur qui ne laisse rien à désirer. Peu à peu, son cerveau déménage. Il s'imagine être le plus riche, le plus puissant des hommes de la terre. Il est souverain, il est pape, il est autocrate de l'univers. Mais cette douce illusion ne dure pas longtemps. Le malade subit des réveils terribles, puis vient l'écroulement tragique, délmilif et fatal.

En suivant le même errement. César Lombroso, qui a pourtant consacré des pages profondes à la psychologie des fous, considère que chez ces derniers, la félicité se manifeste d'une façon intense et durable. Lombroso cite, entre autres, ce curieux exemple d'une pauvre paralytique qui, incapable de mettre d'accord deux idées, ne cessait de répéter les deux

MOnALE DU BOMIËUJi ÎM

derniers jours avant sa morl : <■ Combien je suis contente ! Oh ! combien je suis contente ! »

Par contre, enseignent les disciples de César Lombroso, si le bonheur se manifeste chez les génies, ce n'est qu'autant qu'ils frisent la foHe (mégalomanes, épileptiques, etc.), et, en tout cas, leur bonheur serait d'une très courte durée. Et celte conclusion démontre J'j mieux le mal fondé de cette doctrine.

Nous avons vu que le bonheur vrai, autrement dit, la félicité véritable, dépend en premier lieu de notre vie morale. Sans la vie consciente, le bonheur n'est qu'un leurre. C'est donc en vain qu'on essaie de lui opposer les mirages du bonheur, accompagnant certains états inconscients de notre âme. On parle ainsi à tort du bonheur qu'apporte la paralysie générale ou la folie. Celui-ci ne diffère point de l'ivTesse que donne l'opium ou le haschisch. Sensations pa.ssagéres : si agréables qu'elles soient, elles ne remplacent point le bonheur. La siipériorité qu'on constate, sous ce rapport, chez les fous ou les paralytiques, n'e:-l que dans la persistance plus longue do leurs illusions. Mais à ce prix, on n'aura qu'à multiplier les narcotiques en leur confiant la mission de nous mener jusqu'à la mort.

D'autre part, quoi de comparable au bonhrur d'un génie réalisant la tâche de sa vie, d'un inventeur devant son intervention triomphante, ou d'un écrivain, amoureux de son œuvre, la voyant naître et grandir sous ses yeux ! Les moments les plus courts de leur bonheur suffisent souvent pour effacer toute une vie de peines et de souffrances,

I/effort de notre conscience et de notre intelligence

voil.'t la base et la source principales du bonheur. La roule vers le but nous procure par anticipation la joi^ du succès lui-même. Plus on étudie le bonheur, plus on s'aperçoit qu'il réside surtout dans le travail tendant à sa conquête. Le point originairement limité, une fois atteint, celui-ci s'éloigne comme mu par un ressort mécanique. Et nous voilà devant un but nouveau et éloigné, qui met à contribution notre volonté et notre effort. Ce dernier ne serait viable et générateur sans la foi qui lui procure toutes ses raisons d'être. L'homme avance ainsi dans la vie, sous la poussée de la double croyance, d'abord dans la possibilité d'atteindre son rêve et ensuite dans la conviction que celui-ci, réalisé, lui procurera le bonheur qu'il en attend.

■ C'est pourquoi la promesse du bonheur sans effort est décevable et trompeuse en premier lieu.

Sans l'effort et l'espérance, donc sans l'-union de la réalité et du rêve, point de bonheur possible.

Une autre conclusion en découle : le Bonheur est en état de perpétuel devenir. Son image grandit et s'embellit sans cesse et ne se réalise jamais complètemept. Et comme pour récompenser l'homme de sa marche à l'étoile, il lui offre par avance des joies et des satisfactions indicibles.

C'est ce qui encourage et rend possible l'effort, animé en outre, par le spectacle du porfectionnemeni continu, le progrès-

Et le bonheur collectif, résume des bonheurs individuels, se signale par les mêmes données fondamentales ; l'effort vers le mieux et la foi dans un mieux possible.

MORALE DU BOMIKUB ioZ

La solidarité du but et des moyens les unit. Du triomphe des efforts individuels découle le bonheur social, comme des eflorts collectifs, le bonheur de l'individu.

Spinoza, qui a basé son éthique, entre auti'es, sur la volonté de vivre, y voit également la raison, toutes les raisons du bonheur. Il faut agir, conformément aux exigences de notre moi, nous dira-t-il. Cette libération des forces intérieures constitue la joie, le bonheur. Il n'y a pas de liberté, et par conséquent de joie plus grande que celle de suivre les nécessités de notre nature.

Cette conception de Spinoza se retrouve chez tous ceux qui aiment la vie et qui se sont efforcés de réconcilier l'humanité avec elle. D'après Gcethe, la valeur de l'homme, de même que son bonheur, dépendent de son pouvoir de donner de la valeur à la vie- De même que Spinoza, l'immortel auteur de- Fausl a considéré la personnalité humaine comme portant son but en elle-même '. Notre propre perfectionnement est le but de notre être ; c'est pourquoi nous ne pouvons pas le négliger et, en agissant ainsi, nous assurons notre bonheur.

La même conception du bonheur éclate, avec ses nuances multiples, chez presque tous les moralistes laïques qui, loin de rompre avec la vie, tâchent de réconcilier les humains avec ses joies et ses exigences.

I. Der Zweek des Lehens ht dis Leien selbst... Et ailleurs: Jjutt, Freude, Teilnahme an den Dingen ht dai einzig Beàle... Ailes andere ist eitel imd vereiteli nv...

^:,i FROtiRËS ET BONHEUR

Pour établir une défmHion plus concrète, on pourrait avoir recours aux sensations de peine et de plai- Ar. Entremêlés dans la vie, les plaisirs et les peines, il'après le résultat dominant des uns ou des autres, se présentent à nos yeux sous îorme de bonheur ou de malheur. Mais cette impression n'est pas toujours juste, car les sensations, les peines ou les plaisirs, sont d'une valeur tantôt inégale, tantôt impossible à comparer.

Les véritables plaisirs sont cependant iniina- ginables sans les peines. Leur valeur dépend du contraste que ces dernières leur opposent. Sans celles-ci, la vie deviendrait incolore, partant sans charme. Il faut tâcher de diminuer l'étendue de nos douleurs, de nos peines, de nos souiïrances, car la vie les prodigue d'une façon immodérée. Mais il ne faut espérer ni souhaiter leur disparition complète. Comme le mal fait valoir le bien, ou le froid la chaleur, de même la peine rentre dans le prix de notre bonheur. Mais le sage saura la tenir à distance, tandis qu'un esprit mal pondéré succombera sous son poids.

Le bonheur entraîne derrière lui le malheur,comme ' le plaisir se trouve suivi de la peine. Mais il suffît de purifier et d'ennoblir le malheur, et son essence se résoudra dans le bonheur, inspiration instinctive de notre vie.

Les plaisirs nobles peuvent être multipliés à Vin- Oni. Bien plus, grâce à l'imagination, ils peuvent devenir d'une richesse inépuisable. Nous pouvons repenser un livre, nous enivrer de ses idées, goûter une jouissance sincère à en évoquer la beauté. Nous nous rappelons un joli paysage et revivons dans notre

UORALB Dtl BONHEUR 255.

esprit ses charmes. Lorsque nous aimons sincèrement un ami, la seule pensée de pouvoir lui rendre service, de le savoir heureux, nous remplit de satisfaction et de bonheur. Enthousiasmés par un bel acte de bonté ou de courage, nous l'évoquons dans nos souvenirs el nous en goûtons les attraits bienfaisants.

Plus la source est pure, plus les plaisirs qui en découlent sont profonds, tout en ayant une étendue vaste cl une facihlé de répétition sans Umites.

Les plaisirs vulgaires et d'essence basse sont, par contre, de courte durée. Ils restent, en outre, rebelles à l'appel de nos souvenirs. Il y a une expression triviale : '( l'eau vient à la bouche », quand on pense à certains mets ou à des boissons rares. Qu'on essaie de se remémorer ce genre de sensations et l'on s'apercevra de leur néant.

lin préjugé qui a la date de la pensée humaine a fait toujours identifier le bonheur avec le plaisir. Or, les plaisirs comme nous l'avons vu, peuvent contribuer au bonheur, mais ne constituent point le bonheur.

On a tort de les proscrire en bloc comme le font certains moralistes ou des pessimistes professionnels, mais on a aussi tort de les diviniser, exagération dans un sens inverse, pratiquée par certaines écoles anti- ([ues.

I^e plaisir est d'ordinaire l'expression de la santé, comme la douleur signifie un état morbide.

Certains physiologistes vont jusqu'à constater dans la douleur le phénomène de l'intoxication.

Les pessimistes qui prétendent que le plaisir est un état négatif contrairement à la douleur qui serait l'é-

lémenl positif de la vie, méconnaissent singulièrement !a psychologie élémentaire de nos états d'âme.

Les apologistes de la douleur insistent beaucoup trop sur les faits de son antériorité. Un plaisir, diton, n'est qu'une aspiration ou un besoin satisfait. Or, le manque de quelque chose l'ayant précédé, manque toujours pénible, c'est la douleur qui l'avait devancé.

Cette discussion purement byzantine, même solutionnée en faveur de la douleur ne plaiderait aucunement sa cause. Notre progrès consiste d'abord à transformer et à améliorer les nécessités de la nature. Notons en outre que certains plaisirs spontanés naissent et se développent presque en dehors des besoins.

Le charme d'une conversation inattendue, le commerce agréable avec des inconnus, un gain réalisé en dehors de toute attente, en un mol la vaste gamme des plaisirs issus de causes étrangères à notre conscience rentre dans cette catégorie.

ilais le plaisir, expression de santé de l'organisme à ses débuts, porte en lui-même le germe de la mort, aussitôt qu'on en abuse. Il y a un seuil d'apparitions et un seuil de disparitions qui le limite. Les épicurieus enseignaient déjà que dans la phase extrême de son ascension, le plaisir, devenu activité exubérante, réclame et épuise à la fois toutes les ressources de notre vie.

L'excès du plaisir ne fait que détruire la condition du plaisir. Le bonheur demande avant tout la stabilité que le plaisir ne lui fournit point. Le bonheur adopte le plaisir mais le bonheur n'est pas le plaisir.

D'autre part, comme nous l'avons constaté, la

UOMLE DU BOXH!;UR , 35Ï

cause, ou si l'on préfère la base du plaisir, se trouve dans noire énergie vitale. La santé du corps et de l'âme qui sont les bases du bonheur en sont également les éléments essentiels. Il îaut être plutôt heureux pour ressentir le plaisir et non point jouir des plaisirs pour être heureux.

Les plaisirs deviennent ainsi de simples branches d'un arbre vivant et vivace qu'est le bonheur. Il faut tâcher d'être heureux et les plaisirs viendront tout seuls, comme l'herbe qui pousse sous l'influence bienfaisante de la rosée matinale.

En suivant la gradation des plaisirs, comme éléments constitutifs du bonheur, on constate que sa durée et son étendue dépendent en premier lieu de la qualité élevée des sources d'où ces plaisirs découlent. L'effort et la foi dans son efficacité y jouent le rôle dominant sinon exclusif.

Une autre conclusion s'impose : plus le bonheur est noble et d'essence rare, plus il nous est accessible On dirait que, contrairement aux pierres précieuses, Ie= raisons belles et durables de bonheur abondent.

Comment se fait-il pourtant qu'il y ait si peu de gens vraiment heureux? C'est que nous manquons d'école et de véritable compréhension de bonheur. Ce sentiment, de nature si complexe, demande à être conquis. Qnoi de plus simple que la culture du blé? Pourtant un citadin endurci ne saurait faire rendre la moindre quantité de froment au sol le plus fertile. Nous concevons que pour savoir apprécier un beau FivoT. — Progrès el Bonlieur. IT

livre, un joli morceau de musique, il faut une accoutumance préalable. Offrez un tableau du Titien à un sauvage, il le découpera en morceaux ou s'en servira pour allumer un feu de bois. Une âme simpliste à laquelle on parle des avantages de la bonté, du bonheur par la contemplation du beau, du culte de l'amitié ou de l'altruisme, se trouve sans doute dans la situation du sauvage vis-à-vis du chef-d'œuvre d'un Titien.

II faut enseigner le bonheur, comme on enseigne la grammaire ou une langue étrangère. Il faut en faire voir les avantages et les côtés faibles, surtout les beautés et les trésors insoupçonnés.

Lorsque l'éducation et la compréhension du bonheur auront fait leur chemin, nous verrons se lever des générations nouvelles. Elles sauront faire valoir, à son prix, noire existence. Elles recueilleront la joie de vivre, là où nous ne trouvons que des motifs de pleurer. On reconstituera les raisons de bonheur que nous gaspillons si imprudemment, et des miettes que nous laissons tomber, on saura nourrir des millions d'affamés.

Lo bonheur ainsi compris doit forcément s'améliorer à travers les siècles. En dépendance directe de l'évolution humaine, il doit augmenter si l'humanité elle-même progresse.

Or, cl nous nous efforcerons de le prouver : le progrès, de même que le bonheur, sont des faits réels et non point de simples mirages de notre raisonnement.

APPENDICES

Appendice A. (Page 18).

Page 1