Wilfred Monod: AtiT croyanU et aux athées
proques qu'ont ces deux antinomies à se combattre. Le rayonnement de in foi pâtirait singulièrement si cetle-ci ne pouvait pas s'opposer à l'incrédulité. Cette dernière puise à son tour sa force dans le choc qu'elle reçoit des ardeurs de; la foi. L'équilibre bienfaisant de l'humanité exige la co-existence de ces deux facteurs. Leur camaraderie séculaire et inévitable rend possible et nécessaire une tolérance réciproque.
Les persécutions et les martyres n'ont jamais pu détruire l'épanouissement de l'esprit libre, mais aucune raillerie des dogmes n'aura jamais raison du besoin de foi de nos cœurs.
Tous les deux peuvent se rencontrer et communier dans le même domaine de bonheur qui s'empare au même degré d'un croyant et d'un sceptique, d'un homme religieux et areligieux. Tous les deux tendent, en somme, vers la justice et le bonheur. I-es uns se contentent de vouloir transformer la terre en paradis, tandis que les autres se réjouissent de posséder surtout, celui de l'au-delà.
Ils ont donc un idéal et une toi eiî commun et c'est celte do rendre notre vie meilleure. Il suffira de purifier la foi et d'ennoblir le scepticisme et les deux méthodes se ren- ' Montreront de plus en pius dans les aspirations communes vers te bontiour de plus en plus noble et .intense. Les meilleurs parmi ceux qui nient ou affirment, travaillent en somme pour le même Dieu de justice et de bonheur qu'ils appellent différemment.
Cette similitude de vie et de travail s'afRrme dès l'origine des religions et de la pensée libre. Tainc prétend que le christianisme opère aujourd'hui, après dix-huit siècles d'existence, de la même façon dans les moujiks russes et chez les seltlers américains qu'autrefois chez les artisans de la Galilée, en tendant à substituer à l'amour de soi l'amour des autres.
Son essence considérée dans cette vaste région n'a point changé.
(( Sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, il est encore pour quatre cents millions de créatures humaines l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever tliomme au-dessus de lui-même, »
La pensée libre résumée dans les grandes lignes de son évolution exprime au bout de quelques milliers d'années la même pensée directrice.
Elle [end à rendre l'homme supérieur k ses instincts. La science qui évolue en dehors de la religion n'a en vue que de fournir à son tour et à ses frais, une autre paire d'ailes bienfaisantes pour soulever l'homme au-dessus de sa condition pitoyable et misérable.
La doctrine, la pédagogie et la morale du bonheur arrivent à fournir une base commune à toutes les religions et à toutes les aspirations sincères et désintéressées.
Dans leur sein se trouvent nivelées toutes les contradictions flagrantes ou cachées qui semblent les séparer. L'aspiration au bonheur élevé, seule durable et profonde, étant d'essence altruiste, réalise par cela même l'amour ou prochain qui constitue l'idéal indispensable et inévitable de toutes les religions et de toutes )es doctrines sociales et laïques dignes de ce nom.
L^nerédulité moderne de même que l'athéisme moderne se distinguent de ceux du passé. Les rationahstes les plus 00 n l'a in eus admettent aujourd'luii l'existence de besoiDs spirituels et d'aspirations étemelles vers l'infini. Les plus convaincus d'entre eux ont subi le sort de Faust, de tous les Faust que l'humanitc avait abrités durant les âges. Ils ont constaté sur le vif le besoin de leur Sme de s'orienter i un moment donné vers les mystères, vers le noumène qui se cache derrière chaque phénomène.
.\u-dessous de leur raison, ils aperçoivent toute cette nappe vivifiante de la sous-conscience qui alimente et entretient la vie intérieure aux pro tondeurs insondables d'oii nous arrivent les plus spontanées de nos intuitions et de nos créations.
Absorbés par les préoccupations ou par nos misères quotidiennes, nous en oublions l'existence. Mais, rentrés en nousmêmes, nous regardons, inquiets ou émerveillés, ce doiMaine aux frontières illimitées d'où se lève en beauté une force mystérieuse.
-C'est là aussi que gît pour nous la source des émotions religieuses.
^ur fond est le même, mais ce sont ses noms qui varient.
PHOURES ET DONUEVft
On fïifaic pourtimt d'ériger une barrière infraacliis«able entre les crojants et tes athées en leur opposant leurs doctrines relatives à la survie.
Il n'y 3 sans doute rien de plus doux pour la conscience liuinaine que l'idée de la survie. Sous ses formes rudimentaires, elle apparaît avec les premières lueurs du réveil Je noire pensée. MaU un gouflre infranchissable sépare êgalemsnt, dans ce domaine, la vieille notion de l'irnniortalité de celle de nos jours.
Les hommes simplistes de l'ancien temps étaient empiriques. Ils croyaient ainsi à la réalité des symboles, à la vie réelle des images et des noms.
La poupée qui représente grossièrement les traits humains a SB vie à elle. En celte qualité, elle peut être sacrifiée aux dieux. Les noms que portaient les gens avaient également une existencu réelle, Ix)rsqu'ils disparaissaient de la mémoire des hommes, ceux qu'ils étaient censés incarner disparaissaient à leur tour.
Le grand réformateur de l'Egypte, Amen-Hotep iV, voulant détruire les divinités de son pays, avait détruit avant tout leurs statues et les noms qui y étaient inscrits. Les iconoclastes qui nous étonnent tant, n'étaient que des gens logiques. Ils agissaient conformément aux idées de leur temps. La vie future se trouvait par cela même limitée à la durée des images ou du souvenir laissé chez les vivants. Les nègres croyaient ainsi fl la survie de leur père, dont ils se rappelaient les faits et gestes, mais ne croyaient point ii celle de leurs aïeux qu'ils ignoraient totalement, h Celui dont le nom est prononcé, il vit, et si un autre voit que vous agissez ainsi pour moi, il le fera aUssi pour vous n, clame une inscription trouvée sur le temple d'Horus à Erfou '.
La vie future consiste en une prolongation brutale et matérielle de la vie d'ici-bas.
1. Voir «ntre autres: Ranke; Zeifschrift fUr jUgyptische SpToehe und Alteriums-Kunde 1907; Maspero: La religion égyptienne (Jîepue de l'hisfoire des Tejigions (6* annJe;, etc..
Imbus (le ces conceptions matérialistes, les anciens ne voyaient dans l'immortalité que la continuation de la vie terrestre. Seulement, épuisée par la fatigue, celle de l'autre monde devenait une image pâle, manquant de chaleur et d'ardeur, une vie d'ombre. C'est pourquoi les Grecs, malgré les représentations variées qu'ils avaient réussi à greffer sur l'idée primitive de la mort, n'avaient point de goût pour te survie.
, Le mot typique d'.\chîlle qu'il aimerait mieux être l'esclave d'un pauvre sur la terre que de régner sur tout un empire dans l'autre monde, incarne toutes les appréhensions et toutes les espérances des Grecs.
Nos idées sur l'Immortalité ont, avec le temps, beaucoup changé. Que d'additions élevées qui la rendent plus spirituelle et surtout plus souhaitable.
L'iime n'étant plus identique au corps et la pensée étant indépendante de l'étendutf, l'immortalité s'émancipe des infirmités et de la caducité de notre enveloppe matérielle. Rattachée au système de notre pensée, elle flotte au-dessus de nos conceptions religieuses. Elle accuse même une variété infinie de formes sous lesquelles elle s'abrite. Mais toutes ont le même but, qui consiste à atténuer nos souffrances d'ici-bas et à ouvrir des horizons infinis pour nos espérances.
La spiritualisation de son essence rend la conciliation des doctrines de plus en plus facile.
On aurait pourtant tort de vouloir l'imposer comme un simple dogme. La foi en l'immortalité, de même que sa forme préférée, ne sont que les produits de notre conscience personnelle. L'humanité s'en est passée pendant des siècles. Les consciences les plus élevées avaient pu subsister sans son secours, de mâme que les hommes les plus dignes et les plus moraux pourront évoluer sans son appui.
Rappelons un penseur comme John Stuart Mill, qui fut en même temps le plus loyal des hommes, à qui l'idée de l'éternité fut même .odieuse.
M Dans une vie supérieure et surtout plus heureuse, ce ne serait pas l'anéantissement, nous dira-t-il, mais l'îmmorf alité qui deviendrait l'idée insupportable. L'homme
■if^ PROGRES ET BOMltUR
Lien conlenl du présent et nullement pressé de le qulltcr ë^i'iiit désolé à la pensée qu'il est enchaîné pour réternîté à une existence ([u'it ne saurait être sûr de vouloir toujours conserver '. »
La variété de plus en plus accentuée des doctrines ; leur émancipation des articles de foi grossiers si en désaccord avec les données élémentaires du t>on sens et de la science, ont fini par adoucir les Anglais qui séparaient les'athée» des croyanls d'autrefois.
Ln rapprochement, basé sur une compréhension réciproque, se manifeste également dans ce domaine entre les esprits de bonne foi.
Les vrai'* croyants se laissent loucher de plus en plus par la Raison, comme les sceptiques et les athées par les côtés spirituels de nos aspirations et de notre vie.
Les nouvelles conceptions des infiniment grands et des infiniment petits qui encombrent toutes les sciences précises ont singulièrement reculé l'horizon de nos idées.
L'iuRni est entré dans nos calculs. 11 remplit nos visions et anime par cela même nos espérances.
Nos aïeux les plus intelligents avaient sous maints rapports les idées des 'simples d'esprit de nos jours. Les notions géographiques ou astronomiques des anciens Grecs feraient sourire aujourd'hui un collégien de dix ans.
Nous voyons bien plus grand et bien plus loin. A mesure que notre imagination élargit sa vision, des contrées incommensurables s'ouvrent devant elle. A l'aide de plusieurs unités jadis inronnues, nous mesurons et pesons les phénomtTies du monde solaire. Grâce au micron, c'est-àdire au millième de millimètre, ou à Vannée-lumière, c'estfi-diro à la distance que parcourt la lumière en une année (sa vitesse par seconde est cependant de trois cent mille kilomètres); nous essayons d'atteindre par'notre imagination [es frontières extrCmes dn réel et nous arrivons ainsi à des données singulièrement troublantes. Notre plume les