SpHèiKe de loçigue
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que les effets suivront les causes tant qu'il n'y aura point d'autres causes pouvant neutraliser leur influence. Alais dans le langage actuel, nécessité est le terme équivalent de celui d'inévitable, d'irrésistible. Or, la différence qui sépare ces deux conceptions est très profonde.
Un liQmme qui tombe du quatrième étage, est condamné à la mort. Mais il peut rencontrer un obstacle qui arrêtera sa chute, ou tomber sur des objets, qui adouciront le choc et sauveront sa vie. Un poison violent que nous avalons, devrait .occasionner notre mort, mais un antidote absorbé à temps, peut quand même nous sauver.
La causalité et la nécessité ne sont point, dans les deux cas, identiques.
La loi dans la nécessité de nos actions et de leurs explosions inévitables a provoqué logiquement l'idée de la fatalité.
La nécessité et la fatalité semblent se compléter, comme les deux (aces de la même médaille. En suivant celte pente, on est tombé dans une croyance aveugle, dans les dispositions de nos caractères et ' de nos tempéraments, la nécessité ayant remplacé 'a causalité, et la fatalité s'étant même substituée à la nécessité. En suivant cette même voie, vers laquelle nous entraîne l'emploi et ensuite la suggestion des mots, nous avons fini par croire au fonctionnement inaltérable et implacable de nos volitions, formées presque en dehors de nous, et souvent contre nous.
Pour saisir mieux le problème du libre arbitre, il ne faut point oublier que la volonté, tout en étant ia résultante de causes antérieures, dépend également
de celles qui peuvent se greffer avec la marche dès temps. Nos désirs, nos aversions, ou nos sympathies entrent en jeu et peuvent faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Or, l'éducation qui forme, affaiblit, fortifie ou détruit nos sentiments, agit, par cela même, sur la Volonté et ses manifestations.
Et la fatalité inexorable de nos volitions se trouve par suite singulièrement compromise...
Le même dogme de l'immutabilité régnait dans le domaine physiologique. On enseignait depuis des siècles, que la forme de nos crânes reste invariable. En se basant sur leur conformation, considérée comme étant fixe, par excellence, on a réussi même à établir la valeur des humains, d'après leurs crânes allongés ou élargis. Et pourtant les faits mieux contrôlés et vérifiés, selon les données élémentaires de la science exacte, ont infirmé ce credo anthropologique, et réduit au néant les superstitions de la craniologie '.
Les conditions physiologiques de l'évolution de nos crânes reproduisent, peut-être exactement, celle de nos consciences. Les dispositions essentielles de nos âmes répondent à une sorte d'échelle. Nous pouvons évoluer entre ses évaluations placées au plus haut ou au plus bas degré, mais nous ne pouvons pas aller au delà. L'indice céphalique peut varier entre ses extrêmes, mais il nous est impossible d'évoluer en dehors de leurs limites.
Nous apportons avec nous certains dispositifs innés. Ceux-ci sont représentés par tant de parcelles
1. Voir Jean Pikot: L'agonie et la mort des racet (IX' édition, collection Vérité).
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infinitésimales, que leur combinaison, dans un sens ou dans l'autre, constitue souvent la valeur de nos caracières et de nos actes. Le but de l'éducation, c'est de les grouper au mieux des intérêts humains. Il nous est permis de discuter, en Uiéorîe, la possibilité de l'éducation, mais, en réalité, nous sommes tous persuadés de sa bienfaisante nécessité. L'exemple de Kant, le plus implacable des logiciens, qui se trouve obligé de vanter les effets de la pédagogie, après avMT nié son existence Ibéorique, est le plus significatif, dans cet ordre d'idées.
La formation de la personnalité morale sera même admise par Kant, comme la fm de la pédagogie. Il plaidera la nécessité de l'éducation morale, car la verUi n'est point innée, et cette éducation comprendra non seulement l'enseignement moral proprement dit, mais aussi la pratique correspondante. Kant n'at-il pas écrit lui-même, un fragment du catéchisme moral, où il s'efforce de mettre dans l'âme de l'élève, des concepts moraux? La moralité doit, sans doute, venir de nous, mais l'ascétique morale (la pratique) fabrique dans l'homme les dispositions qui provoquent son éciosion. Et celte éducation morale tendra à développer en nous l'aversion inférieure pour le mal, i'^stime de soi et la dignité, et en dernier lieu, l'empire de la raison sur les vices ! En faisant miroiter sans cesse devant l'enfant, le mobile moral, la loi même du devoir, on réussira à faire de ce mobile qneique chose de plus fort que toutes les excitations matérielles...
Kant entonne ainsi, en l'honneur de la possibilité et de la nécessité de l'éducation, im hymne presque
PUILOSOPUIE UU KO.NIieUll :.u
aussi «uUiousiasle que le ferait un Descartes ou un Stuart MiU.
Il ne faut, du resle, pas, prendre au tragique certaines formes du déterminisme pc<lagogique.Les théories de l'innéité, devenues celles de l'iiérédité, subissent le sort qui incombe à la doctrine finaliste. Les deux doctrines ne seront jamais réfutées d'une façon définitive. Le déterminisme, comme le nnalisme,sont il'essence très souple. Ils sont tellement extensibles, qu'on en accepte toujours quelque chose, même lorsqu'on l(*id à les rejeter en bloc.
Il est cependant du plus haut intérêt de pouvoir préciser ce qu'il faut en accepter ou repousser.
Le raisonnement philosophique devrait, bien souvent, s'inspirer de la vie. Dans l'impossibilité où nous nous trouvons de serrer sur notre sein tous les humains, nous ne refusons point d'y accueillir quelquesans. Comme nous ne pouvons aller dans nos aéro- ■ planes jusqu'aux étoiles les plus proches, nous nous contentons quand même de voler à un ou phisleurs milliers de mèfi-es au-dessus de la terre. Oui, l'en- - faut arrive au monde avec certaines dispositions préexistantes. Nous ne réussissons pas à les créer nous-mêmes, mais on admet que nous pouvons les transformer. Les uns disent que ces transformations oe changeront point radicalement « l'innéité " : les ■autres admettent que celle-ci varie sous leur influence. Mais personne, même parmi les plus déterministes, ne nie que notre pouvoir va jusqu'à arrêter e( paralyser la direction en bien ou en mal, que doivent nous donner ces « hérédités ». Le déterminisme le plus implacable ne nous refuse point la silualion dont jouit
une chèvre attachée par une corde plus ou moins longue à un point fixe. Dans celte périphérie abandonnée à sa volonté, l'aninial peut brouter à son aise, s'agiter ou sauter et remplir toutes ses fonctions vitales. De même les hommes. Ils ne peuvent pas tous monter au niveau des anges et des génies, si les dispositions nécessaires pour y arriver leur manquent, mais ils peuvent tous évoluer librement dans la périphérie qui leur est assignée. Et M, Th. Ribot ', qui revendique justement les droits dûs à l'hérédité et réduit avec sa logique irrésistible les prétentions excessives de l'éducation, admet néanmoins que celle-ci exerce une influence indiscutable sur les natures moyennes.
Impuissante devant les idiots ou les génies, elle plie sous son joug le vaste troupeau humain, compose des gens qui ne sont ni trop bons, ni trop mauvais, el deviennent d'ordinaire ce que l'éducation réussit à en faire.
Les extrêmes ne forment qu'une part infinitésimale de l'humanité. Comme les génies font, d'après cette théorie, leur chemin et celui de leur prochain, en dehors de l'éducation, il ne nous resterait au pôle négatif, qu'un certain nombre de cas désespérés. Et encore ! Les progrès réalisés par l'éducation des anormaux sont aujourd'hui indéniables, et les perspectives qu'ouvre devant nous cette section de la pédagogie sont des plus rayonnantes. Donc, même à l'égard des éléments rejelés hors de l'éducation, cette dernière se montre des plus utiles. Et peut-on affirmer qu'un
PHILOSOPHIE DU BO.\HEliR Gt-
seul génie aurait pu donner la plénitude de sa valeur sans l'éducation. Celle-ci joue au moins le rôle dé la vapeur sans laquelle une chaudière, si ingénieuse qu'en soit la construction, ne pourrait aucunement ■ fonctionner.
Tout ce que nous venons de dire s'applique surtout à la formation de notre moralité. A moins d'admettre la légende du fruit défendu, qui aurait procuré aux descendants d'Eve la connaissance du bien et du mal, celle-ci ne peut point subsister en dehors de l'éducation. On vient peut-être au monde bon ou méchant, mais on ne devient moral que par l'éducation. Elle nous procure avant tout une méthode de vie raisonnée et consciente, sans laquelle, il n'y a point de moralité. On peut être bon ou méchant en étouffant la voix de l'instinct ; mais on n'est moral que lorsqu'on suit celle de la raison, fille de l'Intelligence réfléchie.
Le vieux fond de l'hérédité nous offre, sans doute, en guise de cadeaux de naissance, certaines données directrices. L'éducation a" pour but de développer les bonnes et de faire sommeiller les mauvaises. Elle cultive nos âmes, si elle ne les crée point. Semblable au jardinier savant et vigilant, elle empêche les mauvaises herbes de pousser et aide à l'épanouissement des plantes belles et saines. Ses mérites visibles dans le domaine intellectuel, s'éclairent davantage, d'une façon presque aveuglante, dans le domaine de nos mœurs. Ici, point de discussion possible. L'essence même de la morale exige l'intervention de l'éducation. Sous son influence se forment et transforment nos tendances et nos concepts du bien et du mal, nos tempéraments et partant nos caractères. Les dispositions
«2. fROGRËS ET BONBEiiR
acquises, disent les détracteurs les plus outranciers lie l'éducatioa, ne seront que plaquées sur le caractère inné. Mais c'est déjà quelque chose que de pouvoir recouvrir ou enEermer une mauvaise hérédité. Certains objets bien dorés gardent leur dorure pendant des siècles. Et l'humanité n'aurait qu'à se consoler de ces caractères acquis, qui chassent ou étranglent le mauvais naturel.
Ces opérations morales vont pourtant bien plus loin que le placage le mieux réussi.
Nos âmes ne sont point des cloisons bien élanches. Un monde infini de sensations et de sentiments s'y infiltrent, et cette action des principes salutaires ne se borne point à créer quelque chose de mécaniquement superposé. Elle pénètre les milliards de molécules idéales qui forment notre « moi », et l'ébranlement qui s'opère dans tous les sens ne laisse point noire âme indemne. Les révolutions invisibles sont les plus fortes. Et parce qu'elles échappent au coo- Irôie direct de nos perceptiatis, elles n'en restent pas moins pour cela des plus réelles.
Pour s'en convaincre, il suffit de s'observer. Lors- ' que nous sommes conscients d'une faute commise, nous ne la répéterons plus dans les mêmes conditions. Notre conscience nous tait hésiter et soumet à la volonté maints arguments pour vaincre la tentation; Nous avons en vue une conscience et une volonté réfléchies. Que chacun examine des incidents mémorables de son existence, et il y retrouvera des preu - \es évidentes du libre fonctionnement de sa volonté.
Entraînés par Un courant très fort, nous nous y noyons d'autant plus, si nous sommes de mauvais na-
geurs. Pourtant, renforcée el solidifiée, la volonté s'oppose comme une citadelle aux efforts ennemis. En tout cas, instruite par la réflexion et î'édHcafion, elle nous indique au moins le danger et nous empêche de le braver. Notre expérience personnelle plus forte que tous tes raisonnements abstraits, nous prouve ainsi ta réalité eondiiionnelle du libre arbitre. Pour le faire naître, de même que pour en prendre CQi^cience, il faut s'adresser à notre « moi, ef le puiser dans notre moi ».
Il faut rentrer en nous-mêmes et penser sur nousniêmes, par nous-mêmes ; il faut, en un mot, dégager notre personnalité endormie ou étouffée derrière les pensées mécaniquement superposées sur nos âmes. Il faut aussi se libérer du monde factice dans lequel nous vivons, s'émanciper des petitesses de nos existences totalement absorbées par les soucis du pain quotidi»! ou de la vanité dissolvante.
L* libre arbitre naît avec notre « moi ». Il se développe et fleurit sur le tronc de notre personnalité dégagée des ambiances néfastes. Plongeons-nous dans les profondeurs de notre être el nous le retrouverons attentif à nos efforts, repbé sur lui-même et ne demandant qu'à accomplir vaillamment ses devoirs coEtscienls.
Cessons d'être de simples machines réglées par les esigences de la vie extérieure ; pensons par nousmême au lieu d'être des montres à répétition ; revendiquons et développons la parcelle de divinité, qui est en nous el le libre arbitre embellira notre destinée de maîtres, au lieu de se laisser mourir, accolée à celle d'automates.
Ci ■ PROGRES ET BONHEtR
Un des plus nobles buts de la pédagogie sera précisément de nous faciliter ces excursions et ces stages répétés dans les profondeurs de notre « moi ».
Envisagée à ce point de vue, l'humanité s'achemine de plus en plus vers le « libre arbitre ». Si chaque acte qui émane du moi est un acte libre, de même que chaque pensée sortie des efforts de notre propre cerveau est une pensée originale, il faut s'attendre à la multiplication des actes réfléchis et partant à l'épanouissement du libre arbitre.
Le libre arbitre est et sera l'apanage des vies supérieures. Il ne replie désespérément ses ailes que devant les existences inférieures qui, par leur mode d'agir et de parler, se rapprochent plutôt des automates que des hommes réfléchis. Rien, dans cette vie, sans l'eflort. Nous comprenons l'impossibilité de gagner quelque douceur matérielle sans travailler, et nous émettons la prétention de jouir de la plus riche récompense que puisse nous ofïrir la vie intérieure sans l'avoir méritée.
La liberté ne se donne pas, elle se conquiert. On a beau s'extasier devant ses beautés, le culte des mots ne fléchit point la déesse. Elle demande des actes; elle s'offre aux forts, aux vaillants qui, non contents de la conquérir, s'efforcent encore de la conserver. Elle fuit devant les (aibles et refuse ses grâces même à ceux qui ne persévèrent point dans le désir de la garder. Il faut, en un mot, vouloir la conquérir et la conserver.
Il en est de même de sa forme suprême, du libre arbitre, qui nous donne la maîtrise, la plus chère et la plus désirable, celle de nous-mêmes. Il faut " la-
bourer » les profondeurs de notre moi, afin d'y faire pousser la fleur. belle entre toutes, qui rehausse la dignité de noire vie et lui donne la fonction divine.
Le raisonnement du sens commun, indépendamment de la logique des faits précités, nous impose impérieusement la croyance à la perfectibilité de nos caractères par l'éducation.
La science et la morale du bonheur y puisent à leur tour des espérances réconfortantes. On peut ainsi non seulement embellir et purifier nos conceptions du bonheur, mais on peut aussi les faire asseoir d'une façon stable dans nos consciences.
On peut faire quelque chose de plus. En réagissant 5ur nos dispositions d'esprit, on peut en modifier le contenu et faire apprendre ou réapprendre la mélodie du bonheur aux âmes qui lui paraissaient les plus rebelle".
FiNOt, — Procris el Danhcu
CHAPJTRE III
leUgion et Bonbeur
Une méconnaissance profonde de la nature humaine crée et entretient des idées erronées sur ,Ie sort de nos spéculations religieuses et métaphysiques.
On s'imagine que, las de rechercher les causes et les origines des choses, l'esprit humain pourra tôt ou tard se replier sur lui-même et se borner exclusivement à étudier et à penser le connaissable. On nous ■offre sans cesse des systèmes qui sonnent le glas ■des recherches de l'au-delà. On nous engage à nous ■entermer dans le domaine des causes saisissables et concrètes. Avec la métaphysique on croit pouvoir ■détruire, en même temps, toute théodicée ; avec les spéculations ontologiques, les aspirations religieuses de nos âmes.
Mais les dieux ont la vie dure. Ils résistent à toutes les tentatives des philosophes. Solennellement enterrés, ils sortent de leurs tombeaux plus vivants que jamais. Chaque effort de voiler devant nos âmes le spectacle du ciel, se trouve accompagné d'éclairs éblouissants, qui nous rappellent ses mystères et ses
PBILOSOrSlE pu BONB^R «
splendeurs. Plus on détourne notre attention du monde des causes et des fins, plus celles-ci frappent à notre porte et nous entraînent à des généralisations douces, consolantes ou désespérées. Tous les nihilismes philosophiques ont été suivis d'une floraison miraculeuse de doctrines métaphysiques, comme les époques antireligieuses ont été entrecoupées de réveils brusques de la foi.
De même que la grande vague du scepticisme grec a été suivie de près par le mysticisme néo-platonicien ou celle des encyclopédistes el de Kanl par l'idéalisme allemand du xix* siècle, de même la doctrine positiviste de Comte ou celle d'Herbert Spencer ont trouvé leur réaction dans des systèmes idéalistes et religieux sans nombre, qui aujourd'hui régnent en tous les pays et envahissent toutes les écoles. Il suffit, du reste, de sonder la pensée des prétendus sceptiques ou réalistes, pour constater chez ceux-ci mêmes, un filon riche et profond qui les ramène inconsciemment dans le domaine des mystères qu'ils ont renié et raillé.
Les grands réalistes en littérature, comme Zola, Flaubert ou les Concourt, ne furent, en somme, que des romantiques attardés, de même qu'un Comte ou un Herbert Spencer se trouvent transplantés malgré eux dans le monde le plus trpublant des causes et des fins suprêmes, qu'ils avaient si héroïquement bannies de leur conscience.
pnoGRBS ET BONHEUR
A. — La Théodicée humaine (1).
Un Crilias, ce prototype grec des Homais d'aujourd'hui, a pu enseigner de son temps que les religions ne sont nées que par la volonté des législateurs. Un jour, disait-il, un homme habile et ingénieux voulant prévenir les délits cachés, se mit à parler des dieux immortels et à leur assigner le ciel pour demeure. Les milliers de Critias qui ont succédé au fameux tyran, éprouvent une difficulté de plus en plus grande à propager cette légende. L'histoire comparée des peuples et surtout celle de notre évolution intellectuelle démontrent la persistance, sinon l'innéité de la spéculation religieuse. Elle gît à l'état latent dans toutes les âmes et s'élève et s'ennoblit avec le progrès de notre pensée. Le spectacle des phénomènes provoque en nous une curiosité angoissante sur leurs causes et leurs fins. Nous les expliquons et ressentons différemment, mais tous, nous les ressentonà et les expliquons fatalement. Les uns se bornent, — et ceux-là forment presque la masse totale de l'humanité, — à faire rentrer leurs sensations et leurs juge-
1. Nous employons c« terme dans le sens que lui a. donné Leibniz. Il renferme, par ooneéquent, toutes les quefition« qui concernent Dieu. — Il n'est point dans nos intentions de ré- Bumer ici l'histoire des idées sur les attributs divins. En examinant les étapes les plus saillantes des spéculations métaphj^iques, qui, par conbre-coup ont influencé et fo^mé les croyanoe« religieuses, nous nous bornerons seulement à démontrer leur parenté initiale et leur aboutissement identique.
menls dans les cadres tout faits el soigneusement préparés par les convictions apprises ; les autres, placés devant le mystère, essaient d'en découvrir le mécanisme secret, grâce à leurs efforts personnels. Mais un être pensant ne réussit jamais à rester indifférent devant ces deux problèmes que ne cesse de lui poser son intelligence en action. D'où venons-nous? Où allons-nous ? Voilà les deux questions essentielles qui se présentent à nous comme l'attribut inné du mécanisme de notre pensée. On ne s'imagine pas une conscience réfléchie restée indemne devant ces deux appels inséparables. La vie, avec ses préoccupations, peut assourdir leur voix impérieuse, mais aussitôt rentrés en nous-mêmes, nous les entendons résonner plus énergiqueraent que jamais, plaintifs, menaçants ou catégoriques.
Noire sensibilité, qui s'aiguise et s'approfondit avec le progrès de la civilisation, se laisse toucher davantage par leur refrain éternel. Les idées de l'audelà; loin de s'évanouir, impressionneront sans doute de plus en plus nos âmes.
D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Ces deux problèmes que pose éternellement et essaie de résoudre notre conscience, se trouvent ainsi rivés à notre mode d'être et de penser. Ils pénètrent, impressionnent profondément et dirigent souverainement notre destinée. Ils influencent, par cela même, notre bonheur, en lui ouvrant les voies radieuses de l'espérance, ou
10 PSMKfiS ET BONBEUK
en refermanl sur lui, tristement, toute échappée vers le ciel. Quelle est la discipline d'esprit qui peut préserver l'homme pensant de leur atteinte? La vie intérieure, à laquelle nous aspirons de plus en plus comme te seul refuge digne de la majesté de l'homme, en est remplie. Nous ne pouvons nous abriter au fond de notre « moi » sans nous y trouver face à face avec ces deux points d'interrogation, mélancoliquement ou désespérément suspendus sur notre sort. Chaque système de bonheur doit forcément compter avec leur toute-puissance et essayer de les utiliser à son profil.
Il ne s'agit pas seulement d'aider à éclaircir nos aspirations troubles, mais aussi de démontrer que sous leurs diverses formes, qui se différencient à l'infini, elles contiennent des éléments d'apaisement et de félicité. Et comme les façons si variées d'envisager ces deux problèmes ont semé et continuent à semer des méfiances et des haines, sources inépuisables de souffrances et de larmes, il importe également de faire ressortir l'harmonie divine de ces aspirations complexes vers l'Infini. Les pensées qui se dirigent vers la vérité suprême des choses, sont plus rapprochées qu'on ne le croit. Tous les humains y tendent avec le même amour et souvent, avec la même ardeur. Il n'y a que les routes qui diffèrent. Nous portons en nous la même soif de l'Inconnu, que nous redoutons ou vénérons sous des noms multiples. En dehors de ceux qui croient vainement pouvoir fermer leurs âmes devant l'au-delà et de ceux qui ont rais entre ux e( lui ïes barrières infranchissables des superstitions, (fîtes religieuses, le reste des humains se trouve en
PHILOStWHlE bU VO\Ri;UR Tf
proie aux angoisses, aux doutes et aux espérance* analogues. En examiBant la Théodicée et le problèmede la vie future,' au point de vue de leur évolution, nous nous apercevrons autant de- l'universalité quede l'analogie- de leurs racines. La, science du bonheury puiser» une raison de plus pour le rapprochement des humains dans un domaine qui, de tout temps, fut le théâtre des cruautés et des souffrances. Ironie aveugle : ce royaume commun de notre conscience, qui devrait faire grandir l'homme et le mettre au-dessusde tous les êtres organisés, est devenu le champ où' il s'est le plus déshonoré, en y élevant au lieu de temples de beauté et de grandeur, des montagnes dehaine, des crimes sans nombre et des souffrances sans limites.
Il importe que ceux qui visent à leur propre bonheur et à celui de la cité, comprennent la vraie signification de ces deux problèmes, destinés à unir air lieu de diviser. II faut envisager les grandes idées, comme les grands hommes, par leurs côtés sublimes. On saisit alors mieux leur valeur. On élève son âmevers des hauteurs imprévues, à force de contem-^ pler les cimes de la pensée. On peut aussi étudier lescôtés mesquins des efforts et se perdre dans l'étude des infiniment petits, qui se greffent sur des infiniment grands. Notre pensée diminuée, perd alorsbien plus de sa propre autorité qu'elle n'en ôte aux. entités nobles et grandes. L'humanité se serait épar gnée dés flots de sang et des souillures éternelles si, au lieu de chercher les dissemblances mesquines dans les formes de sa foi, elle avait, de tout temps, glorifié l'unité et la beauté de ses inspirations et de-
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ses aspirations. Au tond de toutes les divergences de nos âmes se trouve le même mot magique, qui leur permet de regarder avec sérénité l'éternel écoulement des choses : « îiesurgam ! Je me relèverai, nous crient-elles. Peu importe la forme et les formes, car rien ne peu! advenir de moi, qui ne me ramène vei's la source si vive qui alimente nos âmes. »
La pensée religieuse de l'humanité primitive nous est rarement accessible. Il faudrait se replacer dans le milieu ambiant de nos ancêtres et regarder avec leurs yeux pour apercevoir ce qu'ils y avaient vu. Nous avons marché depuis. Nous sommes en proie à d'autres tentations, qui engendrent d'autres idées et d'autres formes de la foi- Les matériaux bruts nous manquent, du reste, pour ce travail de reconstruction. Les idées éparses ou les souvenirs multiples ne peuvent nous redonner l'intégralité de leurs âmes avec les conceptions du monde qui devaient forcément s'y superposer.
La parenté de notre civilisation avec celle de l'ancienne Grèce nous permet pourtant de rentrer un peu plus intimement dans la pens'ée de ses philosophes et de ses théologiens. Il suffit d'examiner les systèmes nombreux que la Grèce nous a légués pour constater qu'ils reflètent comme dans un microcosme tous les courants dominants dans la pensée religieuse de tous les pays et de tous les siècles. Lorsqu'on réexamine les doctrines de ses grands maîtres, on y
Teirouve les mêmes doutes, les mêmes certitudes, les mêmes espérances qui nous animent de nos jours. Les progrès réalisés par la science nous font sourire devant certaines de leurs généralisations. Mais brisez l'écorce, et le noyau qu'elle recouvre redevient de tous points analogue à quelque doctrine moderne. C'est que notre esprit se trouve singulièrement limité dans ce domaine.
Libre à lui de voler à travers les espaces illimités, mais il se voit toujours obligé de retourner à son point de départ. Il lui est permis de rêver des rêves insaisissables, mais il lui faut quand même rentrer dans le domaine des réalités de la vie et du lendemain de la mort. Le nombre des solutions qui peuvent s'offrir à leurs causes et à leurs fins est singulièrement limité. Lorsqu'on compare les montagnes de systèmes s'efforçant de formuler notre foi et nos rêves, on s'étonne de leur monotonie solennelle. L'ensemble de notre expérience religieuse se réduit, en somme, à quelques variantes créées surtout par la divergence de nos tempéraments et les tendances fondamentales de nos mentalités. El ces divergences, examinées de près, perdent leur acuité originelle et tendent à s'évanouir sous une forme vague, qui les abrite toutes avec une sollicitude tendre et maternelle. C'est que toutes portent le même cachet humain. En étudiant les manifestations en apparence si opposées de la foi, on ne peut qu'y puiser plus de respect et plus d'amour pour nos âmes si fraternelles et si éprouvées par la nostalgie et la recherche de la vérité.
Ceux qui nient ou ceux qui affirment l'existence
divine et la persistance de nos âméS; se laissent, en réalité, enivrer par le même mystère' qui les attire et les fascine. Les doutes et les aFfirmations. se pénètrent souvent et se confondent presque toujours. Dans ce va-et-vient de systèmes métaphysiques, qui font un cortège" imposant à l'humanité en marche, on constate une soi-te de panmixie générale. Les extrême^ se louchent à travers un enchevêtrement de croyances et d'hypothèseS qui s'unissent pour se désunir et se désunissent pour s'unir dans une harmonie inattendue d'espérances et de dog"mes, en apparence radicalement opposés. Socrate, un païen, enseigne Te premier un Dieu qu'avouent et honorent, de nos jours, tous les pays civilisés ; la cosmogonie panthéiste d'un Homère prend la forme d'un antropomorphisme, qui deviendra plus tard la religion des millions de chrétiens ou de musulmans ; le côsmolhéisme des stoïciens, qui ne fait que diviniser l'univers, se résout en Un monothéisme grandiose qui arrache à un Marc-Aurèle des plaintes dignes des passages les plus sublimes de l'Evangile ; les trois hypostases d'un Plotin trouveront leur développement logique dans la trinité chrétienne, de même que les principes fondamentaux du christianisme rencontrent leur base philosophique dans Platon ; toute la Théodicée du rrtoyen-âge, celle d'un Saint-Augustin ou d'un Thomas-d'Aquin cherchera ses appuis chez un Aristote, imbu du polythéisme grec, et l'on verra celle des temps modernes se tourner vers Descartes, qui a érigé le doute en principe supérieur de la foi et du raisonnement ; un sceptique inébranlable dans sa logique de fer, comme
PHÏLIÏSOPHIE DU BONSEUH 75.
Kairt, tout en mettant Dieu en dehors de la raison spéculative, le fait sortir, dans la toute-puissance de la raison pratique, d'un acte de foi purement rationnel, en fai^nt de cette Croyance un postulat, créé par l'intérêt qui y soumet catégoriquement notre jugement... Allons plus loin : que l'idée de Hegel s'extériorise ou que l'absolu de Schelling s'incarne ; que la volonté de Schopeiihauer s'objective ou que i'inconS' cient de Hartmailn s'implante dans l'univers ; que le positivisme de Comte supprime tous les vestiges théologiques ou métaphysiques, ou que le double de Spencer explique la cause étemelle de notre foi religieuse, toujours et partout, à travers les doutes et les blasphèmes, le principe spirituel éclate et s'impose aux sceptiques les plus endurcis.
Par des voies détournées, et pourtant combien logiques, l'ancienne Ihéodicée, partie d'un panthéisme, aboutit à un monothéisme, de même que descendus d'un monothéisme, les esprits les plus élevés revinrent à un panthéisme. Mais à travers des siècles d'erreurs et de tâtonnements, nos croyances se sont spiritualisées et purifiées. Notre panthéisme n'est plus celui des polythéistes grecs et notre monothéisme, celui de l'anthropomorphisme de la fin du paganisme. L'athéisme lui-même a essentiellement varié. Lorsqu'il se met à l'unisson de la science moderne, il affirme autant qu'il nie. Devant l'impossibi' lité de contester l'unité des forces spirituelles, qui animent et dirigent l'univers, ses négations prennent tout simpl«nent une forme de foi nouvelle ou rénovée.
Les sciences les plus positives, à travers l'étude des phénomènes, ne font que chercher Dieti, car elle*
cherchent le premier principe des choses. Et les divers concepts auxquels on essaie de ramener tout ce qui est donné dans l'expérience, nous dira avec raison E. Boutroux, ne sont autre chose, en un sens, que des définitions de Dieu '.
L'agnosticisme lui-même qui ne veut rien aifirmer el ne croit à rien, admet quand même l'Inconnu, qui pèse sur nos destinées. L'identité des forces physiques et cosmiques domine de plus en plus notre raisonnement. La chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme sont issus de la même source. L'esprit ayant présidé à l'origine des phénomènes, la matière ne peut que s'y dissoudre en retournant au principe général et étemel des choses.
Arrivés aux cimes de la pensée, les théologiens et les philosophes de toutes nuances y communient avec le même respect devant la majesté et les mystères de l'Absolu ou de l'Inconnu, Les esprits simplistes ou vulgaires peuvent se jeter à la face leurs articles de foi mal appris ou mal interprétés, légèrement contradictoires ou violemment opposés, et se déchirer mutuellement, parce qu'ils n'ont pas compris de la même façon les enseignements de leurs maîtres.
Une vision défectueuse ne ternit point la pureté et la beauté de la lumière. Celle-ci, rayonnante et somptueuse, continue à guider et à éclairer nos destinées. Il suffit de l'admirer dans ce qu'elle a d'éternellement mystérieux et jeune, pour reculer d'horreur devant les parodies de sa glorification, faites de querelles, d'insultes, de souffrances ou de persécutions, greffées