CHAPITRE VIL
Système et vrai but Se la Russie dans ses enyahissemens successifs en Orient. -— L^Ângleterte doit s'y opposer dans l'intérêt de son commerce, aussi bien que dans celui de la sécurité de ses possessions de l'Inde. — Exa~ men des dangers qui menacent la domination anglaise dans ce pays. — Importance de la Perse sous ce rapport. — Moyens de relever les forces et d'assurer l'indépendance de la Perse.
La Russie s'est tellement montrée avide d'agrandissement et a montré tant de ténacité à conserver ses nouvelles conquêtes , fôt-ce même au prix d'énormes sacrifices pécuniaires , qu'il est difficile d'attribuer cette tendance à la seule valeur intrinsèque de ces acquisitions; il est évident qu'elle les considère comme moyen et non comme but ; et la position qu'elle s'est assurée par ses traités a vec la Perse et la Turquie offre des indices non équivoques qu'elle se prépare à de nouveaux empiétemens. Toute son histoire^ et sa position actuelle^ réfutent les professions de
( 179 ) foi qudccmque» par lesquelles elle Tondniit établir âoti indîfl^rence en feit de conquêtes et d'agrandiâseinêiid. Ce n'e^i pa» seulement paides etivabissemetis direeti que la Russie peut détruire riudëpendance de la Perse et de la Tur^ quie et s'appropria les ressources de ces deux pays ; car pour renverser les goUYememens êxidtâns > et s'établit* psit* là force des armes à leur plaoe^ elle se verrait entraînée dans une lutte prolongée ) et obligée à l'emploi fréquent et continuel de ses forces physiques j ce système finirait pfeir épui^r ses propres ressom^oes et celles du pays eonquis avant que sa domination pût y être consolidée ; une semblable conduite , d'ailleurs^ ne manquerait pas d'exciter les alarmes des autres puissances ^ et peut-être de les détet^tèdiler à lui opposer Une résistance active ; elle a donc préféré suivre une marche beaucoup plus
prudente.
Elle s'est bornée k se renfermer dans un système d'empiétemens successifs, dont aucun n'était assez important pour interrompre ses re*ktions amicales avec les grandes puissances de
l'Europe^ ou de paraître considéré en lui-même un sacrifice fatal pour l'état sur lequel on le faisait 9 et elle a ainsi fondé sur la supériorité reconnue de ses moyens matériels y aussi bien que sur le succès de ses armes et de ses intrigues, une influence toujours croissante dans les conseils des nations qu'elle a vaincues.
U est dans la nature de sa politique de maintenir les gouverneihens existans, mais en les empêchant de se fortifier, et d'imposer son influence à leur faiblesse, jusqu'à ce qu'elle acquière une force d'autorité souveraine. La Russie gouverne ainsi les nations par l'intermédiaire de leurs souverains naturels, avant que d'incorporer leur territoire à ses propres possessions. En agissant ainsi , elle n'a pas , besoin d'user de violence ; nulle collision n'a lieu, et là où il nj a point de collision , il ri y a pas non plus (ï occasion pour que les autres nations puissent intervenir. Aucun changement apparent ne se fait de cette manière dans les institutions qui régissent les habitans, et les ressources de ces pays, n'étant ni entamées ni af&iblies , restent à
la disposition de la Russie bien plus complètement que si elle s'en était emparée par force ouverte. Ce n'est point là une vaine théorie; car telle fut précisément la marche qu'elle a suivie dans toutes ses conquêtes; elle s'en est sei*vie de nos jours pour arriver jusqu'à l'asservissement presque total de la Turquie , et elle l'a adoptée de même vis-à-vis de la Perse. Là , comme en Tprquie , le système russe consiste à résouA'e toute question politique ou commerciale non d'après la nature ou la justice inhérente à la question , mais selon la clémence ou le déplaisir de l'empereur. Un ton hautain perce dans toutes les discussions grandes ou petites auxquelles la Russie prend part^ et on tâche soigneusement de faire sentir aux Persans l'humiliation- de leur souverain .
Que cela provienne du caractère de son gouvernement y de la force des circonstances, ou de la poursuite intelligente d'un but déterminé d'a«vance , toujours est-il incontestable que la Rus^ sie s'est successivement avancée, et s'avance dé plus en plus vers la conquête de la Perse et de
la Turquie, et que si Ton abandonne ces paiys à euxHoiémes, il n'auront plus bientôt ni pouvoir physique pour repousser les agressions, ni coursige moral pour insister à l'influence de la Russie.
Il est donc de toute nécessité que la Russie rencontre une résistance plus forte que celle que ces deux pays peuvent opposer à ses empié* temens ; résistance qui lui fasse comprendre que, sur ce point ^ elle aura afiàire à des puissances d'une autre nature, et que ses progrès vont devenir plus difficiles et plus dangereux que jusqu'ici : autrement la Turquie et la Perse subiront définitivement son joug.
L'intérêt par lequel la Grande-Bretagne tient à la conservation de la Perse se rapporte plus immédiatement à ses possessions aux Indes y tandis que celui de la conservation de la Turquie se lie davantage à l'état actuel de l'Europe ; mais ces deux objets ont entre eux un rapport si intime , que le sacrifice de l'un ou de l'autre entraîne nécessairement la perte de tous les deux. Les resr sources de la Perse , abandonnées à la Russie, suffiraient pour neutraliser tout ce qui reste encore
( 185 ) au 3ultan de pouvoir m Asiç j et de paême le« re$M)urcçs de h Turquie^ une fqi« entra le9 mains de la Russie , renverseraient l'empire persan sans coup férir« l^'intérét dopc que nous portons à ces deux p93^s se résume dans chacun d'eux , et ce double intérêt^ envisagé sous toutes ses faces, po* litique et commerci^ç, en Europe et en Asie, est peut-être aussi important qu'aucun autre que nous puissions avoir k défendre en dehors de nos îles, » Il est superflu d'entrer ici dans l'examen des conséquences qui résulteraient pour l'Angleterre de l'enyahissement de la Turquie par la Hussie : les déclarations tant de fois répétées du souyeraiu de la Qrande-^ Bretagne y qu'il veillerait à la con<^ servation de l'indépendance de l'empire otto-^ map^ prouvent suffisamment l'importance qui s'y attache | mais il convient de dire ici quelques mots, au sujet de la Perse.
Nous avons des intérêts cononerciaux fort importans et qui le deviennent tous les jours davantage en Pei^e, on la Russie est notre rivale sur les marchés du pays. Dans les deux dernières années, nos manufactures ont fourni à la Perse des mar-
chandises pour la valeur annuelle d'un million et demi de livres sterling; Tannée-passée, cette valeur s'est élevée jusqu'à près de deux millions. Ce commerce à grandi^ sans être même protégé par un traité , parce qu'il était libre de toutes restrictions onéreuses^ mais il n'augmentait qu'à mesure que celui de la Russie baissait; si la Russie parvient donc à exercer sa domination à ce sujet , notre commerce persan ne pourra longtemps se soutenir.
On pourrait soutenir que l'invasion des Indes par une armée russe partant du point de ses frontières actuelles pour se frayer un passage jusqu'à rindus et renverser notre empire par un « coup de main » est impraticable^ ou du moins réclamerait de si fortes dépenses et de si vastes préparatifs qu'une semblable entreprise perd toute probabilité. Mais les difficultés de l'expédition provenant surtout de la distance qui sépare nos frontières de celles de la Russie^ de la facilité avec laquelle nous serions à même de multiplier les obstacles sur une ligne <l'opérations aussi longue et aussi
pénible^ et de ce que nous pourrions ^ dans un plus court espace de temps , lancer par mer nos troupes dans les Indes ^ que la Russie ne serait en état d'y faire arriver par terre lès siennes , plus la Russie s'approche du Sud^ plus elle écarte ces difficultés , et une fois que les ressources d,e la Perse seraient à sa disposition , et que par-là Hérat se trouverait devenu sa frontière méridionale > l'invasion des Indes ne rencontrerait plus d'obstacles insurmontables. ^
Pour mettre en mouvement, dans toutes les directions, cinquante mille hommes d'infanterie Persane composée peut-être des meilleures troupes possibles , sous la direction d'officiers russes ; pour les faire accompagner par cinquante pièces d'artillerie persane en bon état effectif, et par un nombre presque illimité de cavalerie irrégulière , il ne faudrait à la Russie que douze mois de temps , à compter de l'époque où elle serait devenue maîtresse des ressources de la Perse, et où ses propres forces lui auraient donné une telle influence que dans l'év.entualité d'une guerre avec l'Angleterre , la Perse serait forcée
( i86) de Eure cause commune avec elle , et d'offrir à SSL di^)Osition les, ressources militaires du pay$«
Du moment que la Russie occuper9it cette position^ nous serions obliges d'augmenter le nombre de nos troupes européennes, aux Indés^ de manière à être prêts à tenir tète aux ëventua-^ lités résultant de ce rapprochement des forces russes. Ce serait une augmentation considérable de nos dépenses^ augmentation qui deviendrait permanente si la Russie se trouvait à {lérat y puis* que dans ce c^s nous serions dans l'impossibilité d'envoyer uos troupes aux Indes aussi vite par mer, qu'elle pourrait faire marcher les siennes parterre*
En dehors de ces considérations militaires ^ il y en a d'autres non moins importantes. De ses frontières actuelles , la Russie non seulement ne peut pas faire une invasion dans les Indes y mais elle ne saurait même y exercer une influence inquiétante y puisque celle ci se borne à la Perse et à l'Afghanistan; mais si elle s'établit à Hérat, l'in-r fluence qu'elle exercerait aux Indes y même eu temps de «paix 9 serait telle , qu'elle rendrait Tad*
( 18? ) ministration de ce pays bien plus épineuse et plus difficile qu'elle ne Test; à présent. Ceux qui connaissent le mieux les Indes sentiront le chan-: gement qui y surviendrait dans notre position par la seule probabilité d'une collision avec une puissance égale en forces à la nôtre ' •
Les insurrections deviendraient plus fréq^ien-r tes et plus formidables ; le revenu public, dans plusieurs endroits, serait perçu avec difficulté; dans d'autres, on ne le paierait même pas du tout* Une sorte d'incertiti^de s'emparerait des esprits, et cliaque perturbation dans les provinces du nord-ouest, chaque mouvement sur l'Indue ou audelà assumeraient un caractère nouveau par suite de la proximité d'un puissant et nouveau voisiiiy auquel tous les mécontens ne manq^eraient pas d'avoir recours. Si nos embarras financiers dans l'Inde sont déjà aujourd'hui un sujet fréquent
' L'esprit qui s'est manifesté dans les Indes pendant la guerre avec les Birmans, lorsque le résultat de la lutte fut considéré comme douteux, suffira pour appuyer ce que nous venons d^affîrmer ; encore faut-il se rappeler que ee n'était alors qu'une question de succès d'une seule expédition.
d'inquiétude y quelle ne serait pas notre situation lorsque d'un côté nos revenus diminueraient , et de l'autre nos dépenses s'augmenteraient de plusieurs millions?
Indépendamment donodu danger d'une invasion imminente, dès que la Russie se serait avancée jusqu'à Hérat, c'est-à-dire disposerait de toutes les ressources de la Perse , le système entier de notre gouvernementdansl'Inde serait ébranlé, quand même la Russie agirait ^fis^à-^is de nous avec plus de mjodération et de bonne foi, et nous enverrait moins d^agens secrets que jusque ici.
La faculté que possède la Grande-Bretagne de ruiner le coqimerce de la Russie , et avec celui-ci les richesses de sa noblesse et la tranquillité de son gouvernement, l'a mise à même de contraindre la Russie à entrer dans la coalition contre la France, ce que l'empereur Alexandre eût désiré d'éviter. Les clameurs de la noblesse russe dont les revenus se trouvaient anéantis par la cessation de son commerce avec l'Angleterre, et le souvenir de la fin tragique de son père lorsqu'il voulut persévérer dans son
( »89 ) système, forcèrent Alexandre à céder, bien c(ue cette concession l'exposât à la vengeance du despote qui gouvernait alors la France.
Cette même faculté continue d'être, entre les mains de l'Angleterre, un des freins les plus efficaces qu'elle puisse opposer à l'ambition de la Russie, et l'un des moyens les plus salutaires dont elle soit en possession pour l'avantage commun des nations comparativement plus faibles. La forée de la Russie, exclusivement militaire, ne saurait êti^e directement mise en oeuvre contre nous : le contrôle que nous pouvons exercer sur son commerce reste donc ainsi sans contre^ poids. Mais aussitôt que ses armio^ pourraient être portées vers les Indes , elle aurait réussi à se procurer ce contre-poids , et à mettre ses relations avec nous sur un pied plus avantageux que jusqu'ici.
On a dit que la^ perte des ' Indes ne causerait pas un tort sérieux à la Grande-Bretagne , et que nous pouvons nous passer d'employer des efforts extraordinaires poujg les conserver; mais en admettant, pour un moment.
( ^9^ ) que ces assertions fassent fondées y les conclu^ sions qu'on en tire se trouveraient encore erronées.
Noua ÈTTOnà conquis l'Inde , et y comme conséquence né<iessaire de cette conquête, nous nous sommes chargés de l'administration de ce pays en hous y mettant à la place des goiitememens
que noils y aTons trouTés : nous avons dotic , de cette manière > assumé sur nous la responsabilité dé protéger cetiic qui se sont soumis à notre régime > contre la violence extérieure aussi bien que contre l'anarchie. Voilà un devoir sacré, et l'intérêt de nos peiiples exige que nous ne négligions aucun moyen honorable pour nous eh acquitter. Si donc nous abandonnions aujourd'hui l'Imle, nous ne la laisserions plus dans l'état dans lequel nous l'avons trouvée. Si nous l'évacuïons, demain y non seulement elle se trouverait placée dans des circonstances beaucoup plus fâcheuses que celles sous l'empire desquelles nous l'a*^ vions occupée y mais elle se trouverait dans la condition la «glus déplorable du monde. Et fùit'^-il prouvé, par impossibles que la posses«-
( ï9' ) don de l'Inde n'a plus aucune Taleur pour l'Angleterre^ notre obligation morale éê la défendre, jusqu'à de qu*elle soit capable de se gouverner elle-même , resterait toujours entière.
Si y pai* conséquent , lés progrès de la Russie vers les provinces méridionales de là Perse (ou , ce qui revient au même, l'acquisition d'un empire absolu ^ur les i*essources de cet état) menacent la tranquillité intérieure de ilnde et la sécurité de ses habitans (quand même il ne s'agirait pas encore de leur conquéte)V ne serait-ce pas un abandon de nos devoirs envers eux que de laisser faire la Russie, lorsque nous avons les myoyens de l'empêcher?
L'indépendande de la Perse e^t visiblement le
seul obstacle qui ne permet pas encore à la Russie d'occuper une position qui détrairait en Asie le pouvoir, du sultan , qu'elle a déjà ébi*anlé en Ett-^' ropè^ c(tii minerait notre commerce dans l'Asie centrale, diminuerait nos revenus et augmenterait les embarras de nos finances aux Indes; bouleversevâit tout notre système de gouvernement eniempyde paix, et nous menacerait d'invasion
( '9^ ) eti temps de guerre; qui donnerait enfin à la Russie le pouvoir d'opposer à notre supériorité maritijne et commerciale la faculté d'ébranler notre empire en Orient.
La Grande-Bretagne a donc un intérêt évident à protéger l'indépendance de la Perse ^ et elle ne peut souffrir que cet intérêt soit mis en péril^ sans exposer les Indes aux malheurs que tout goutyemement.doit épargner à ses sujets , et sans voir diminuer son influence en Europe' aussi bien que sa puissance en Asie '.
* On a soutenu que aous devrions plutôt désirer que redouter l'agrandissement territorial de la Russie , puisque l'extension d'un empire implique son aBaiblissement, et puisque ainsi la conquête de la Perse et de la Turquie ne ferait que hâter la chute de la Russie.
Mais l'histoire offre-t-elle un seul exemple de la disso* lution subite d'un empire^ par suite d'une telle cause? La chute des grands états formés à la hâte par des chefs militaires, tels qu'Alexandre ou Nadir^ ne fut que le partage du butin en l'absence de ceux qui seuls avaient maintenu la discipline dans le camf>, n'a donc aucune analogie avec la question qui nous occupe. On dit que l'agrandissement fut la cause de la chute de l'empire romain ; il serait bien facile de p^rouver
Quiconque connaît la position de la Perse contiendra qu'elle n'a prolongé son existence indépendante, jusqu'à nos jours , que grâce à la protection et aux sebours de l'Angleterre ; l'extension néanmoins des fix>ntières et de l'influence de la Russie, en dépit de l'assistance que nous ac* cordions à la Perse y prouve que cette assistance était loin de sufiire à la réalisation de notre but, et que la conservation de ce qui reste de ce pays exige un système bien plus efl^cCé
On a tout lieu de croire que cet objet si désirable pourrait encore être atteint. L'une des causes de l'affaiblissement de la Perse, sous le règne du dernier shah, fut son système de îie confier le gouvemement des provinces qu'à ses fils. Au commencement de son règne , redoutant plutôt les révolutions que les inva*
qoe c'est une erreur ; mais en admettant oette assertion comme ▼raie , nous demanderons à notre toar combien il a fallu de siècles pour que cette cause produisît un pareil résultat. Sommes- nous résignés à attendre tout aussi long-temps la destruction de la Russie , et à subir en attendant toutes les conséquences de son agrandissement?
( «94 } sions y son but principal avait été de conceutrer tou^ les pouvoirs entre les raaius de sa propre famille y afin de détruire l'iaQuence des nobles qui lui paraissaient dangereux y et de remplacer de (ait l'ancienne aristocratie du pays par ses proprès fils. Il y réussit^ et le résultat repondit à son attente , mais il perdit de vue les consé(p\en< ces plus éloignées. Les princ^^ à mesure qu'ils s'élevèrent , profitèrent de leur parenté avec le souverain pour méconnaître l'au'torité des ministres ; et sentant que le shah ne saurait rabaisser leur dignité sans faire du tort en (foelque sorte à la sienne, ils comptèrent sur l'impunité que lem^ assurait leur position et éludèrent la responsa-^ bilité qui doit toujofurs. peser sur les serviteurs de l'état y en appelant de la justice du monarque à la tendresse démiesurée du père. Les^ peuples soumis à leur gouvernement n'avaient pas le courage de se plaindre des exeès commis par des princes du sang, et même les ministres osaient rarement dénoncer au shah la conduite; déréglée de ses enjf^ns*. Co^t ain/^i, qije chaq;^ priççe dçifint le chef irresponsable de sa prQvinee, et comme
( '9^ ) ils ambitionnaient tous l'éclat et la magnificence royale, comme chacun d'eux avait hérité de l'ava-* rice et de la débauche, vices reconnus de leur père, le pays se trouva bientôt sous le poids d'un régime insfipportable. Les princes ne songeaient qu'à aanasser des richesses et à se livrer aux jouissances d'une vie somptueuse, se laissant do-miiier, soit par Itors penchans naturels et la passion d'imiter les habitudes de leur père, soit par le besoin de se prépai*er au combat que sa mort rendrait inévitable^ et par le sentiment de l'incertitude même du pouvoir dont ils étaient investis. Les paysans fiu*ent écrasés d'impôts exorbitans , les dépenses militaires réduites aux proportions les plua exiguës, et les troupes qu'on rasseinblait de temps en temps se virent dépouillées de la moitié de leur paie, malgré que le shah l'acquittât en entier. Les recettes qui devaient être versées dans le trésor royal se trouvaient arriérées sous diflërens prétextes , et finissaient par manquer entièrement ou en partie. Le revenu du shah se trouva réduit à un tel point que, pendant les sept dernières années de sa vie, il
( »96) n'a jamais pu suffire à l'entretien du petit nombre de troupes payées par le trésor, ni pourvoir aux énormes dépenses de sa maison dont il s'était grevé lui-même;
C'est ainsi qu'on sema le mécontentement dans toutes les classes; l'armée saisissait souvent l'oc* casion de faire ressentir le traitement qu'elle endurait;^ en abandonnant sur lés champs de bataille ceux qui, à ses yeux, avaient perdu tous leurs droits à sa reconnaissance ou a ses services. Mais ce n'était pas tout. Chaque prince avait des prétentions au trône (qui, depuis long-temps, en Perse, avait été le prix du plus fort), et méditait sa propre élévation aussi bien que l'abaissement de ses rivaux, c'est-à-dire de ses frères. Les succès. obtenus par l'un d'eux, même contre des ennemis étrangers, déplaisaient toujours aux autres , puisqu'ils augmentaient sa réputation ; dominés par k jalousie, ils se trahissaient mutuellement pendant la guerre avec aussi peu de scrupule que si les intérêts nationaux n'y étaient pas <lu tout en jeu.
Il en résulta que la Perse , au lieu d'être un
( '97 ) royaume compacte, dégénéra en une confédéral tion ineobérente de petites principautés y incapables d'agir de concert^ ou même de coopérer loyalement et fructueusement à leur défense réciproque.
Dans la dernière guerre airec les Russes , le feu prince royal se vit réduit y au bout de quelques mois , aux ressources de la seule province d'Âzerbqan y pour faire face à toute la puissance de la Russie , et avait autant à craindre des in* triées de ses frères, sur ses derrières , que des forces de l'ennemi qu'il avait devant lui. Dans de pareilles circonstances, le succès des Russes n'a guère rien de surprenant et ne préjuge nullement de la force de la résistance que la Perse pourrait déployer dans tout autre état de choses. Ce qu'il y a d'étonnant , c'est que la Russie ait été si près de manquer son but. Lorsque les hostilités éclatèrent y la Russie ne se trouvait en guerre nulle autre part. Elle rassembla en Géorgie, avec la plus grande célérité , la fleur de ses troupes , les meilleurs généraux, un état-major des plus distingués; elle employa contre la Perse tous les
( '98 ) moyens agressifs dont elle pouvait disposer.
Néanmoins la lutte avait duré près de deux années et continuait à être douteuse y jusqu'à ce que la trahison eat amené la reddition de Talmz. Cela parait une énigme , et cependant ceb s'explique de la manière la plus simple du monde. La puissance de la Russie est trè$ grande y mais ses forces pour attaquer la Perse sont comparativement fort petites, puisqu'elles sont bornées par les ressources qu'offire la Géorgie, province dont on est obligé de tirer toutes les provisions et tous les moyens de transport pour l'armée qui qpère au sud du Caucase. Les. d&arts de la Russie ont donc été si puissammadt paralysés fèr cette nécessité y que pendant tout le cours de sa dernière gpierre avec la Perse , die n'a pu jamais rassembler dix mille hommes dans un seul corps , ni en gftrder pendaut un mots plus de la moitié. Voilà l'exacte masure des forces que la Russie , dans l'état actuel de ses provinces géorgiennes, peut employer pour subjuguer la Perse; mais il nous est impossible de calculer la résistance que cette dernière pourrait offrir si elle était unie.
( ^99 ) C^ix qui Semblaient avoir le plus grand intérêt à la défendre deyinrent ses plus redoutables ennemis^ et «lie sucooniba soUs le poids d'une maladie intérieure^ qui la pï-ivft dé toutes les forces nécessaires potit repousser les attaques de la Russie, Quoiqu'elle ait échappé à cette crise sans être définitivement subjuguée , les élémens de discoïde et las causes de désorganisation n'ont pas cdtoé^de ^'accumtilet dans son sein. Le gmtvei^eiiient avait ^té àilaibli et avili ^ son autorité devint donc d'âutiànt plus in^arfaité et précaire. L'Angleterre effîgctua un changement dans son traité avec la Perse ^ qfui parut trahir le désir de se débarrasser d'un allié trop faible. L'héritier du trône fat côtitraint de se concilier les bonnefi^gràces et dd reehé^^iiher l'af^ui d'une puissance' qu'il s'était efibrcé en vain de combattre ; et au moment où tout le monde n'entrevoyait le saint de l'empire que dsfns un changement de gOuvêmemait propre à y i^meiier l'union , les meilleurs amis de la Perse ne pouvaient , d'autre part> se dissimuler que ce changement même pouvait devenir dangereux pour rîndépendancc
(lu pajs^ si la mort du shah y donnaut le sigoal d'une guerre civile les Russes y étaient appelés à décider la question et à disposer du trône ; cette seule idée détruisait l'espoir de toutes Iqs améliorations y et l'opinion commença à prévaloir que la dernière heure de la Perse avait sonné.
Peu de monde conserva l'espoir de k sauver ; ceux qui étaient de cet avis croyaient cependant qu' Abbas Mirza pouvait seul encore compter sur ses propres ressource» et les secours que l'Angle** terre se déciderait à lui accorder. La confiance qu'inspirèrent ses succès à Yezd^ Kirman et Kho* rassan , pe s'éteignit même pas après sa mort. La prompte reconnaissance des droits de son jeune fils par l'Angleterre , l'arrivée opportune d'officiers anglais venant des Indes > le ton ferme que la. Grande-Bretagne déploya vis-ià**vis de la Russie relativement à la Perse y les secours péca^ uiaires qu'elle lui promit et aqporda éventwl-^ lement y convainquirent M ahommed Mirza que l'Angleterre était réellement intéressée à ses suc-^^ ces ^ et le portèrent k compter sur se$ propres.
( ^oi ) ressources et sur l'assistance britannique dont i] n'aTSttt rien à craindre; tandis qu'en recherchant la protection de la Russi^e y plus efBcace peutêtre mais auœi bien plus dangereuse j il ne ferait que risquer son indépendance et se placer en opposition a^ec son peuple.
Nous voyons donc* très positivement que la Perse re&te fidèle à elle-même , qu'elle n'est pas indiflab^nte à son indépendance , et qae sa confiance dans les secours de l'Angleterre suffit pour l'encourager à la défendre. Mais si le langage de l'Angleterre vis-à-vis de la Russie n'avait pas garanti à la Perse qu'elle ne serait plus seule à lutter contre un ennemi dont l'influence l'écrasait de son poids; si la Perse n'avait pas la conviction que l'Angleterre ne permettra plus à la Russie d'occuper son territoire y en garantie du paiement de l'indemnité arriérée ^ et ne consentira pas à ce que cette occupation amène un démembrement; bref^ si elle n'avait pas senti que le gouvernement britannique prenait un véritable intérêt à soutenir son indépendance-, la Perse , sans aucun doute, Faurait déjà perdue.
Aussi lo()g-taixiips qu'il était probable que ia mort du Bhah fournirait à la Ruiste une ocDasion d'intervenir en Perse pour y régler la sncôession à la couronne^ l'Angleterre avait un motif évident de tarder à s'engager dans des dépenses considérables ou dans une responsabilité quelconque, relativement au:x améliorations dans l'état d'un pays qu'on pouvait voir nous échapper sans retour, dès que le décès du sthah et les disputes de succession , que tout le monde entrevoyait, eussent fourni à la Russie l'oocasioi» d'y fiiire entrer ses troupes. Mais aujourd'hui , lorsque cette crise est déjà passée, lorsque la succession se trouve réglée d'après un droit héréditaire reconnu, le moment semble propice à lïntroductftoii, dans les afiàires intérieures et extérieures de la Perse , d'un système propre à assurer à ses institutions et à son indépendance plus de stabilité et de sécurité qu'elles n'ea xmt possédé jusqu'ici.
Le shah actc^l trouvera indispensable , pour sa propre sécurité , d*ôter '. à presque tous ses oncles leurs gouvernemens , et de les rem-
placer par des fonctionnaires responsables. Les ressources disponibles de l'empire se concentreront ainsi entre ses propres mains; tandis que le pouvoir de protéger les paysans contre les exactions et ràrbitraire lui servira de puissant moyen à cet effet. Le changement opéré dans l'administration des provinces permettra d'accorder aux paysans le plus grand bienfait en établissant une assiette fixe pour leurs redevances , sans quoi il est impossible d'attacher le peuple à sou souverain , et d'assurer au gouvernement la sécurité pendant la paix et des forces pendant la guerre.
La Perse ^ placée dans un contact immédiat avec une puissance dont elle a déjà été forcée de rcfconnaltre la supériorité, et ne possédant qu^un seul allié réel , l'Angleterre , a désormais à choisir ou de faire àes concessions à la Russie , quelle que soit leur nature et lem* valeur , pour se ménager son amitié , ou de s'opposer à ses exigences quand dlesse trouveront injustes et injurieuses, dans l'espoir que l'influence et les recours de son allié suffiront pour préservais
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son indépendance. Elle ne peut néanmoins ris-' cfuer de prendre cette dernière détermination sans savoir à quoi s'en tenir sur les secours présumés de l'allié dont nous parlons. Si elle n'a rien à attendre de l'Angleterre^ elle sera obligée nécessairement de conclure que toute résistance de sa part vis-à-vis de la Russie serait inutile , et elle se mettra dès ce moment en mesure de satisfaire à toutes ses exigences. Tous ceux qui composent son gouvernement se prêteront désormais aux volontés de l'influence devenue toute-puissante.
Si les chefs actuels de la Perse n'avaient en vue que lem^ intérêt personnel , sans égard pour les sentimens actuels et les considérations d'avenir de leur peuple ^ il est fort peu douteux qu'ils ne dussent abandonner toute idée de résister à la Russie. Ce n'est que le sentiment du devoir envers leur nation et leur religion , ce n'est que l'esprit de patriotisme qui les a portés jusqu'ici à suivre une route opposée^ et^ s'ils n'ont pas de chances de résister avec succès y ce même senti-^ ment du devoir ne devra-t-il pas les porter plutôt
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à faire des arrangemens aussi avantageux que possible avec la puissance qui finira (selon leur con- Tiction en ce cas) par les gouverner, qu'à ptolonger leur lutte inutile pour l'indépendance?
La prudence ne permet donc pas de compter trop long-temps sur le patriotisme des hommes qui gouvernent la Perse , quelque honorable que soit l'amour de l'indépendance qu'ils ont témoigné jusqu'ici. Dès qu'ils perdront tout espoir d'être appuyés par l'Angleterre, dès qu'ils verront qu'au lieu d'une assistance active contre la Russie, nous ne leur offi^ons que les communications et les conseils de l'amitié, ils se rapprocheront nécessairement d)s ce dernier état. La Perse n'estime l'alliance de l'Angleterre qu'autant qu'elle peut la servir contre la Russie; dans le cas contraire, elle n'est pour elle d'aucune valeur politique.
La Perse partage assez naturellement l'opinion que la Russie est la plus formidable puissance de l'Europe , et elle a été renforcée dans cette conviction , en apprenant que les succès des Russes en Turquie , et leur protectorat établi sur cette
puissance par le traité du 8 juillet i*853 y dèflnrent à l'Angleterre et à la France, provoquèrent des remontrances de leur part, mais n'en furent point ébranlés.
La cour de Perse ne manqua pas d'en tirer la conséquence , que l'Angleterre et la France réunies ne se sentaient pas de force à lutter contre la Russie , et elle déplora cette impuissance comme un indice de ce que sa propre position présentait de désespéré.
Nous ne devrions pas négliger aussi les états situés entre la Perse et l'Inde. Toute la population mahométane de l'Asie centrale redoute la puissance russe, et cherche à s'appuyer sur FAn^ gleterre. C'est lorsque la première ligne de défense est encore intacte y et non pas sous le feu du canon ennemi y qu'il nous hut préparer notre seconde. Nos relations commerciales en Asie s'étendent de jour en jour % et les sentimens de bienveillance pour l'Angleterre s'y animent et
' L*Asie centrale consomme aujourd'hui annuellement pour trois millions et demi de nos marchandises.
s j répandent à mesure qne nos communications se multiplient. On sait que notre but est de défendre et non pas d'attaquer , — de conserver et non pas de détruire ; — mais si la Perse était perdue pour nous, tout esprit de résistance contre la Russie s'éteindrait, et les ressources de la Perse, maniées par l'adresse et l'intelligence de ceux qui s'en seraient emparés , suffiraient pour la conquête définitive de l'Asie centrale, depuis la mer Caspienne jusqu'à l'Oxus et l'Indus. Il s'agit de décider si ces ressources doivent être employées à notre profit ou à notre préjudice; si nous devons les abandonner a nos ennemis, avec la certitude d'avoirà dépenser annuellement des millions pour nous créer des contre-pgids d'une efficacité douteuse , ou bien s'il nous convient de nous jprocurer, au prix de milliers, ce qui nous épargnera, du moins pour nombre d'années, le sacrifice de millions. Certes, ce n'est pas là une question qu'il s'agirait sérieusement d'avoir à décider !