SUITE DES AVAHTAGES. FACILITÉ ET EXACTITUDE POUR LES TRADUCTIONS
XXXrX. — Pour apprécier consciencieusement les avantages de la langue projetée quant à la traduction^ c'est-à-dire, quant à la propriété de rendre par des mots le sens des mots des autres langues, il serait convenable de parler de nombreuses et très-graves difficultés que ces langues présentent, même quand il s'agit de traduire les expressions des langues qui leur sont très-analogues. Mais il sera facile d'observer que dans celle du Projet les difficultés disparaissent généralement, ou deviennent si légères que, comparativement, au moins, elles n'en méritent pas le nom. Mais pour ne pas donner trop d'étendue à cette question, nous parlerons seulement de la traduction d'un nombre très-considérable de substantifs , qui n'ont pas de mots qui leur correspondent dans d'autres langues. Sans parler des noms propres de personnes, de familles, de populations et de territoires des pays respectifs , on trouve dans ce cas beaucoup de noms d'emplois, de monnaies, de poids, de mesures , de jeux et mille autres relatifs aux lois, usages et coutumes particulières à certains pays, et qui n'existent pas dans d'autres.
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Le moyen ordinaire et presque unique de traduire ces substantifs (s'il est permis de l'appeler traduction), c'est de les transporter intacts ou avec de légères variations dans les autres langues ; mais celle Iranspoftition, outre qu'elle défigure et dépare les langues par l'introduction de mots étrangers, entraîne de très-graves inconvénients, et particulièrement celui de ne donner aucune idée de la chose signifiée. Pour les atténuer un peu^ on a l'habitude d'ajouter une note ou parenthèse à ces noms, lorsqu'il est très-important de savoir leur signification ; mais ce moyen, nécessaire pour se faire comprendre, est long, incommode, désagréable, embarrassant et même insoutenable dans un discours suivi , surtout lorsqu'on est obligé de l'employer souvent. Que signifient dans un livre français et presque pour tous les Français les mots muphti, édile ^ dollars 9 reis, et mille autres (1 )? La même chose a lieu dans les autres langues; seulement lorsque ces substantifs, par leur long usage, sont devenus familiers dans un langage et ont acquis pour ainsi dire le droit de cité, ils peuvent être compris par ceux qui parlât } et alors même ils ne sont ordinairement en-
Ci] Quelquefois il y a des mots <iui correspondent à ces noms par la manière dont ils sont écrits ou prononcés , mais non par leur signification. — Dans ce cas , inconvénient est plus grand que dans les cas exprimés dans le texte, puisque ces noms nous donnent une idée positiTcment fausse des objets. Tels sont les mots consul et diocèse et mille autres, auxquels nous donnons un sens bien différent de celui que les Romains leur appliquaient.
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tendus que par ceux qui sont versés dans cette matière. Tels sont en français les mots divan^ dey^ etc.
Ces inconvénients sont notoires pour tout le monde ; nous les tolérons néanmoins, parce que les langues connues n*ofiFrent pas de moyens de les éviter. Mais, au contraire, la langue du projet les fournit, parce que Tordre alphabétique des lettre» du nom employé dans la traduction (véritable traduction qui ne dénature pas la langue), détermine et éclaircit le sens, aussi bien et même mieux que les explications qu'on pourrait donner au moyen de notes et de parenthèses. Cela est si vrai, que ce sens sera compris même par les personnes qui n'auraient jamais entendu prononcer ce nom.
Ainsi, par exemple, les substantifs orbe^ ciscej dalde^ feront connaître , à celui qui aura nne légère teinture de la langue projetée, que le premier signifie un pied de vers latin de deux syllabes brèves (le pirrique), que le second signifie un instrument sonore à rinstar d*one crécelle , et le troisième une espèce de préfet ou de sous-préfeU
On objecte, et avec quelque raison, que qndqoefois le sens reste vague ; mais dans cette objection, comme dans presque toutes les autres, on trouve une nouvelle prrave des avantages de cette langue. Dans d'autres idiomes, les noms, par exemple, de dignités, d'emplois, etc.» d'une nation, ne donnait aucune idée de ce qu'ils expriment, à ceux qui ne les connaissent pas d'avance « et n'indiquent pas même qu'on parle d'é-
très vivants, et moins encore d'hommes, ni de fonctionnaires (1). Au contraire, cette langue les traduit par un nom qui explique le sens avec assez d'exactitude, même pour ceux qui n'ont aucune idée de l'emploi ; il suffit pour cela de faire attention à Tordre de ses lettres, comme nous l'avons vu dans les exemples que nous avons cités (2).
Outre cette ressource si avantageuse, il reste toujours celle qu'on emploie dans les autres langues, laquelle consiste à copier le nom de la langue originale, mais avec des différences extraordinairement favorables* En effet, au moyen de la diphthongue monosyllabique qu'on peut placer devant le mot, on évite de le confondre avec un autre, comme il arrive quelquefois même dans sa langue originale, et on détermine de plus sa signification. Qu'on jette un coup d'œil sur l'exemple cité dans le iVoto, et qui s'applique à toute espèce d'objets , et l'on reconnaîtra jusqu'à quel point on peut produire l'exactitude et la clarté à
(I) Il est très-Important de remarquer qne ceci a lieu dans beaucoup de matières , même pour ceux qui parlent une même langue , et principalement s'ils appartiennent à des pays dans lesquels existent ou dans lesquels ont existé longtemps différents gouvernements, connue en Allemagne, en Italie et dans diverses provinces d'Espagne. Dans ce cas qui n'est pas rare, un Espagnol , par exemple , comprendra mieux le nom de la langue universelle , qui porte en lui-même sa signification , que le nom castillan pris du catalan, qui ne lui donnera aucune idée de l'objet.
(2} Nous pouvons encore nous rapprocher davantage d'une traduction complète, à l'aide de l'additionnelle fa avec ses diphthongues fm , fae, {ai , {aot {au, (Voir lo n« ^^^
se LARfiin ummsiLLB.
Taide de ce moyen qae ne possède aucune autre langue.
XL. — Nota. Dans le projet, nous avons destiné les diphthoDgues monosyllabiques à faire connattre la signification des noms propres d'hommes, d'emplois, de cours d'eau, d'étoiles, etc., distinguant par ce moyen vingt classes; lorsque dans les autres langues il n'existe pas de règles même pour reconnaître si le nom est propre , et à coup sûr on confond très-souvent un nom propre avec ceux qui ne le sont pas. Mais malgré la distinction de vingt classes , il peut être convenable de fixer la signification du nom propre plus précisément, et la langue projetée s'y prête d'une manière presque illimitée, sans altérer la simplicité de ses règles ni la fixité ni la clarté du sens. Nous allonsle rendre palpable par la diphthongue aoj en laissant aux lecteurs le soin d'en faire l'application aux autres dipblhongues initiales.
Cette diphthongue indique que le mot suivant est le nom d'un emploi civil, en le distinguant des dignités religieuses marquées par la diphthongue au (Voir le n* 4 4), mais sans déterminer plus particulièrement cet emploi. Cette diphthongue admet six classes de changements; savoir : la même diphthongue ao, aoa^ aoe^ aoi, aoo et aou. On pourrait donc distinguer avec leur aide six classes d'emplois; par exemple, ao^ pour les degrés hiérarchiques des familles royales et nobles; — aoa, pour les emplois administratifs; —
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aœ^ pour les judiciaires; — aoU pour les autorités du peuple; — aoOf pour les autorités militaires; — aoii, pour les maritimes. Dans chaque division on marquerait leurs différents degrés en ajoutant respectivement à la diphthongue ou à la triphthongue une consonne et même deux {aob, aoefj aoUs, etc.). Cela fournirait vingt-cinq ou trente dégrés pour chacune des six classes ou subdivisions ; on aurait par conséquent un moyen simple et tout prêt poar distinguer deux cents classifications environ avec la seule diphthongue ao initiale et monosyllabique, en la destinant à signifier d'une manière fixe près de deux cents degrés dans les emplois civils.
Nous ne voulons pas parler des diphthongues composées de quatre voyelles, etc.; quoique à Taide de Vh, plus ou moins aspirée, elles puissent être admises dans celte langue (et seulement dans celle-ci) sans violenter la prononciation. Nous les mentionnerons cependant pour faire sentir jusqu'à quel point s'étendrait la souplesse de la langue, si on avait besoin de s'en servir.
Le développement si étendu que nous venons de donner aux diphthongues monosyllabiques paraîtra tout d'abord embarrassant, et nous ne déciderons pas s'il convient de porter jusqu'à ce point une semblable minutie dans cette matière et dans beaucoup d'autres, sur lesquelles nous avons donné des explications analogues. Il nous semble que pour le moment il n'y a aucune nécessité de le faire; mais cela pourrait
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arriver plus tard (1), et les hommes de génie sauront choisir Tépoque, le mode et l'extension qu'on doit donner à ces indications. Nous supposons qu'ils ne seront jamais en contradiction avec les bases de la langue, d'où naissent tous ses avantages. En attendant, nous pouvons établir trois choses : V que les principes de cette langue la rendent susceptible de ce développement si étendu ; 2® qu'une si grande minutie ne détruit pas la simplicité et la clarté de cette langue, ni la facilité de reconnaître la valeur et le sens de chacun de ces mots ; S"* ces applications se présentent maintenant à notre imagination comme compliquées et embarrassantes à cause de leur nouveauté et du manque d'usage; mais leur emploi fréquent nous les rendrait familières et très-faciles, puisqu'elles seraient faites dans un ordre constamment logique.
Nous oserons même nous élever à de plus hautes pensées. Comme tout ce que nous proposons aseule-
(1) On peut voir les n«< 16 , 41 et suiv., et les sections ABA, AS et autres du Dictionnaire.
Pour le moment nous laissons tout cela sans applications positives, puisqu'elles ne sont pas nécessaires quant à présent. Pour le même motif nous n'avons pas employé ordinairement dans le Dictionnaire les diphthongues , ni les consonnes qui viennent après h^ c, d, f, g^ p et t [comme hla, cre, fli, gro), ni les combinaisons àbd^ acm, ign^ ofd et mille autres semblables, ni les initiales sh, sc^ sp^ sty mn et un très-grand nombre d'autres analogues ; bien qu'on les emploie en plusieurs langues qui ne sont pas regardées comme ayant une prononciation trop dure. Si dans un avenir plus ou moins éloigné, on juge opportun de les employer, il n'y aura aucun inconvénient à le faire.
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ment le caractère d'un projet qui doit être examiné, corrigé et rectifié par des hommes versés dans la linguistique, il n'y a aucun inconvénient à ce que nos indications ne soient pas entièrement exactes, ni même à ce que quelques-unes soient entièrement rejetées, pourvu qu'on recueille quelque fruit des autres. Ainsi, avec ce préliminaire, nous nous hasardons à entrer dans le domaine de l'avenir. En effet, qui sait s'il n'arrivera pas un temps, où l'étendue des connaissances humaines exigera la latitude du langage dont nous venons de parler, d'autant plus qu'il est trèsfacile d'en faire l'application à presque toutes les sections du dictionnaire.
Peut-être le monde n'a pas parcouru encore la dixième ni la centième partie de sa durée, et moins encore celle de ses progrès scientifiques, parce que ceux-ci suivent une progression beaucoup plus élevée que la progression arithmétique. Les langues actuelles ne se prêtent pas certainement à un langage tel que l'exigent tant de connaissances si multipliées et si dé' licates. Elles se prêteraient encore moins à ce langage, s'il devait être universel , et renfermer des mots qui répondissent aux idées de tous les temps et de tous les pays. Peut-être la Providence se propose-t-elle de nous initier à une langue qui puisse plus tard satisfaire tous les besoins du langage. Peut-être aussi cette langue servira-t-elle seulement comme intermédiaire pour une autre plus parfaite, que Dieu fera connaître dans le temps convenable, en employant un
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instrument quelconque, puisqu'ils sont tons bons entre ses mains.
Nous savons bien qu'il y a des prophètes de mauvais augure , qui nous annonœnt comme prochaine la fin du monde; malgré les démentis que beaucoup d'autres ont reçus, bien qu'ils Tannonçassent comme imminente , en se fondant presque sur les mêmes raisons qu'on allègue aujourd'hui. Mais il ne manque pas d'interprètes respectables et très-instruits sur les saintes Écritures, qui donnent au monde une série de siècles très-longue et indéterminée. En effet, les passages que l'on cite d'Isaïe et d'autres prophètes, sont plus forts (sans vouloir pour cela dire qu'ils parlent d'une manière claire et décisive) que les conjectures des visionnaires de nos jours. Ces prophètes nous peignent avec les expressions les plus vives la propagation de l'Église par toute la terre, la fermeté et la durée de son règne, la paix générale, la conduite pure, les brillantes vertus des fidèles et l'application de tous les instruments de guerre aux travaux pacifiques des champs et des arts. Ces promesses et mille autres pareilles font croire à ces interprètes que la providence du Rédempteur réserve à son épouse des jours, des siècles et peut-être même des milliers de siècles, où il y aura plus de pureté, de charité et de justice que dans les siècles qui se sont déjà écoulés. Cependant ces interprètes reconnaissent toujours qu'à la fin du monde se renouvellera la triste époque d'une corruption générale, qui parait clairement annoncée
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dans l'Écritqre-Sainte. Les heureuses espérances dont nous avons parlé j pourront être vaines, et notre esprit n'ose pas donner son entière adhésion à des opinions que rÉglise n'accepte ni ne réprouve ; mais le cœur se complaît à considérer comme possible la réalisation de ces espérances. Cette pensée le distrait et le console du triste spectacle que lui offre l'humanité ensevelie dans les ténèbres de l'idolâtrie, ou déchirée par le schisme et l'hérésie, ou déshonorant par ses vices et ses crimes la religion qu'elle a règne du ciel. Ainsi les âmes pures et jalouses de la gloire du Seigneur ne rencontrent, comme la colombe de Noé, aucun endroit pour se reposer, sinon â côté du petit nombre de personnes qui se sont sauvées de l'inondation générale. Qu'il soit donc permis au fidèle de se consoler au moins avec celte flatteuse espérance : peut-être les six mille ans que compte le monde, si souillé par l'im* moralité de la race humaine, seront une petite partie de sa durée ; peut-être serviront-ils comme les taches du soleil à faire ressortir davantage l'éclat des siècles infinis qui les suivront; peut-être tous les hommes, réunis par l'unité de croyance et soqs la direction d'un seul pasteur, vivront -ils dans la paix avec leur cœur, avec leurs proches et avec leur Dieu, ne formant qu'un seul peuple, quorum sit cor unum et anima una. L'esprit s'élève et se dilate avec cette consolante pensée, et les œuvres de la création et de la rédemption, prenant à nos yeux des proportions immenses, > mais non supérieures, ni même égales à leur Auteur,
dissipent les nuages qai obscurcissent notre faible raison en l'assujettissant à des considérations étroites et mesquines.
En parlant de milliers de siècles, l'imagination de l'homme se confond et s'égare ; mais pour Dieu, ils sont comme un jour, et un jour déjà passé, ianqmm dies hestema quœ prœteriit. La raison ne les repousse pas, et il ne manque pas de philosophes très-catholiques, qui les admettent comme réellement passés depuis la création de la matière jusqu'à la création d'Adam. D'après leur opinion, cette matière occupait comme une vapeur les espaces immenses où brillent maintenant tous les astres. La foi chrétienne en dit encore davantage. Elle nous enseigne en effet que (ce monde terrestre existant ou n'existant pas), ces milliers et millions de siècles s'écouleront, et l'éternité sera aussi entière qu'au jour de la création.
Eh bien ! si le monde doit encore durer des siècles, si le cercle de ses connaissances doit s'agrandir indéfiniment, ayons donc une langue dont les ressources soient pour ainsi dire infinies et s'harmonisent avec ses impérieuses exigences.
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