OBJECTIONS ET RÉPONSES
» En traitant un objet ^ vaste dans tout ce qui le
y concerne, et dans toutes ses nombreuses applications,
si grave dans ses conséquences, si complètement nou-
' veau dans son mode d'exécution, tel qu*est la langue
universelle que nous venons proposer; il est bien naturel qu'il se présente à l'imagination un grand
r nombre de difficultés , capables de faire une impres-
sion profonde sur ceux qui pour la première fois considèrent un projet, qui se montre avec des dimensions si colossales. Aussi nous croyons-nous obligés d'examiner les principales objections sans en atténuer
[ la force, et d'y donner des réponses qui satisferont la
^ raison des homnoies impartiaux.
I LI V. — Observations préliminaires. z=^Première obser-
vation. Avant d'entrer dans le détail des objections qu'on a soulevées contre notre Projet, nous ferons observer que presque toutes ont pour objet d'indiquer des inconvénients partiels; mais ces inconvé-
122 lANOCS UNITERSELLE.
nients étant admis, même dans toute leur étendue, ne pourraient qu'atténuer quelques-uns des avantages propres à cette langue , mais sans détruire tous les autres qui sont incontestables. D'ailleurs ces inconvénients non-seulement existent dans les autres langues, mais encore ils y sont en plus grand nombre , et cependant personne ne croit devoir en abandonner l'étude. Les objections qu'on apporte, fussent-elles fondées, ne devraient pas nous faire renoncer au Projet; elles devraient au contraire nous engager à chercher les moyens d'éviter ou de diminuer lés inconvénients qui en découleraient. Cette tâche, qui serait bien difficile, s'il s'agissait de langues établies et consacrées par les siècles , devient facile pour une langue que l'on veut établir et qu'il s'agit de créer.
Deuxième obêervation. Cette langue est à l'état de simple projet. Mais un grand changement doit s'opérer en elle si, après sa publication, elle devient l'objet de l'étude et des observations des savants du monde civilisé; car ils sont intéressés, aussi bien que tous les gouvernements et toutes les classes de la société, à faire réussir cette entreprise avec toute la perfection et la promptitude possible. Voyez ce que nous avons dit là-dessus au n" 53. Cette idée a toujours fait notre consolation : elle nous a soutenu contre la défiance que faisait naître dans notre esprit la comparaison de notre faiblesse avec ce qu'il y a de gigantesque dans cette entreprise.
Troisième observation. Il n'y a rien de parfait dans
LANOUB iniIYEftSBLLE. 125
les œuvres humaines : ce serait donc une grande té^ mérité de notre part de prétendre que cette langue sera parfaite (1). Aussi quels que soient les mots dont nous nous servons pour exprimer sa perfection en général et ses avantages sur quelques points particuliers, on doit entendre ces mots dans la limite qu'impose le bon sens en toutes choses. Ainsi, lorsque
(4) Dans les langues , comme dans tous les moyens de communiquer la pensée , une raison spéciale vient s'opposer à la perfection. La voici :
Les idées sur toutes choses varient sans cesse , même dans le même homme. Il n*y a personne qui , presque chaque jour, ne modifie plus ou moins ses appréciations sur les objets qu'il connaît, et plus particulièrement sur ceux qui le touchent de plus près , conune les idées sur nos pères , sur nos supérieurs, siïr Dieu , sur le roi, etc. L'idée complexe qu'un théologien a de Dieu comprend un nombre Incalculable d'idées subalternes sur sa puissance , sur sa sagesse, sur sa justice , sa bontés sa providence pour l'Église, sur la prédestination , etc. Il n'avait pas ces idées lorsqu'il commença 41 connaître Dieu ; il les a acquises graduellement et pour ainsi dire jour par jour. Cependant le nom de Dieu , il ne l'a pas changé. La même chose arrive à un fils , à un mari , à un homme politique , à un naturaliste, à un astronome, etc., relativement aux idées de paternité, de mariage, de roi, d'une rose, du soleil , etc.
Ces idées varient encore plus d'un homme à un autre homme , et surtout si ces hommes appartiennent à des sectes, à des écoles, à des peuples différents, et si leur âge, leur éducation et leur travail ne sont pas les mêmes. Ainsi, à la rigueur, jamais le nom d'un objet n'a un sens tout à fait identique pour tous les hommes , ni même pour deux hommes seulement. Il est donc impossible que la communication réciproque de leurs idées soit absolument parfaite. Ce que nous venons de dire a lieu surtout d'une langue à une autre. Cela n'empêche pas cependant que les hommes ne s'entendent entre eux, quand ils désignent le même objet avec les mêmes mots.
Ainsi, quelle que soit la différence des Idées de deux personnes, par exemple sur Napoléon, sur le pape, sur le roi, etc., il n'y aurait aucune équivoque quand on parlera de leur naissance, de leur ftge, de leur mort, etc.
124 LAN6UB UNIYSBSELLB.
noas disons , par exemple , que Tordre alphabétique des lettres d'un mot fixe clairement sa signification dans cette langue, on ne doit pas prendre ces expressions dans un sens absolu. En effet, il y a des cas où il reste quelque chose à déterminer, et qui ne peut être fixé que par l'usage et par une convention; mais jamais le sens n'est complètement arbitraire ni indépendant des lettres qui composent le mot , comme il arrive presque toujours dans les autres langues.
Nous ne nous laisserons donc pas rebuter par les obstacles qui peuvent surgir sur la route que nous avons à parcourir avant d'arriver à notre but. Nous travaillerons avec ardeur et confiance; et si nos pr^ miers efforts ont déjà triomphé de si grandes difficultés, comment ne pas espérer que toutes les autres difficultés seront vaincues par les efforts réunis de toutes les hautes intelligences, et par le concours que corn* mandera l'intérêt général de tous les gouvernements et de toutes les classes de la société?
Quatrième observation. Enfin nous avertissons que notre intention bien positive est de présenter les difficultés et les objections dans toute leur force. Nous ne pouvons ni ne voulons faire illusion à personne , et moins encore aux lecteurs instruits ; c'est loyalement et sans prétention que nous soumettons cet Essai à leur impartial examen. Les hommes de haute capacité ne se laissent point illusionner par des moyens aussi mesquins que le serait celui de dissimuler la force des objections, et encore moins quand
LANGUE UNIVERSBLLB. 125
les esprits soDt natarellement prévenus contre la pensée de l'auteur, comme il arrive en cette circonstance.
LV. — Première objection. ^=: Impossibilité de f établissement (Tune langue universelle. La plus grande partie des observations que Ton nous a faites sur notre Projet a eu pour objet les diflScultés de son exécution : difficultés que quelques-uns ont exagérées au point de regarder son exécution comme impossible. Le plus grand nombre ont formé leur opinion sur la fausse idée qu'ils nous supposaient de vouloir former une langue, qui serait la langue vulgaire du monde entier. Cette idée est tout à fait contraire à la nôtre. En effets une langue universelle, dans ce sens qu'elle serait vulgaire et usuelle pour tout le monde, est impossible à établir et encore plus à conserver, au moins dans l'état de la civilisation actuelle (Voyez n* 62). De plus, elle se ressentirait certainement de beaucoup de défauts, qui l'empêcheraient d'être réellement philosophique. Nous ne nions pas pour cela qu'il n'y ait de graves difficultés pour établir une langue universelle pour les personnes instruites ; mais nous croyons que ces difficultés ne seront pas aussi grandes qu'on le pense. Nous croyons encore que ces difficultés, seraient-elles plus grandes, ne seraient pas insurmontables ; et l'on peut assurer que l'on en triompherait enfin, à cause de l'immense intérêt que doit inspirer à tous les individus et à toutes les nations un Projet
136 LANGUE umTIRSBIiUB.
d'une importaDce si grave pour les sciences, les arts, le commerce, le bien-être de Fhumanité, la morale et la religion. Enfin il est hors de doute que quelque limitée que soit son exécution , on sera toujours récompensé avec usure de tous les travaux consacrés à un objet d'une si haute importance. Mais quoi qu'il en soit , la réponse aux difficultés de l'exécution est simple, facile et concluante. Les avantages immenses d'une langue universelle et ceux d'une langue philosophique sont incontestables. Faisons tous nos efforts pour en créer une, qui soit la plus universelle et la plus philosophigue possible. Quand elle sera formée et connue, on s'occupera de vaincre les obstacles qui se présenteront pour son adoption, sans préjudice des modifications que l'expérience fera connaître comme convenables ou nécessaires. Mais il serait souverainement absurde de renoncer ou de s'opposer à des projets d'une utilité incalculable, sous le prétexte ou par la crainte de difficultés plus ou moins graves que la prévention nous fait imaginer, sans connaissance de cause et sans aucune raison positive.
Les découvertes les plus importantes ont été attaquées avec violence comme impossibles et absurdes; mais la vérité a triomphé, et ses plus ardents détracteurs se sont couverts de honte et de confusion. Les connaissances familières ne nous choquent point ; elles eussent cependant passé pour fabuleuses et absurdes dans des temps plus reculés. Qui aurait cru que la vitesse de la lumière était de plus de quatre millions
LANGUE UlOyBESSLLB. 127
de lieues par minute, et le volume du soleil un million de fois plus grand que celui de la terre? Qui aurait pensé que l'on pourrait mesurer et peser le soleil , la terre, la lune et les planètes; que par le moyen d'un chemin de fer on pourrait transporter des poids immenses avec une vitesse de plus de vingt lieues à l'heure? Enfin que par le moyen des fils électriques nous aurions pu communiquer avec les Chinois et avoir leurs réponses en moins de deux minutes? Ne nous hâtons donc point de décréditer et de regarder comme absurde et impossible un système, dont la réalisation s'opérera peut-être de nos jours.
LVh -^ Deuxième objection. Cette langue manque de métaphores, car aucun mot ne pourra exprimer que Tobjet qui correspondra à l'ordre alphabétique que nous avons établi. Elle manquera de variété, parce que ceux qui la parleront ou qui l'écriront, se verront forcés d'employer toujours le mot que réclame l'ordre inflexible de la logique et de la philosophie. Enfin, elle manquera d'harmonie, conséquence nécessaire de l'absence du langage figuré et de la variété. Par conséquent, manquant de ces trois secours si importants, elle ne pourra être employée ni pour la rhétorique, ni pour Téloquence , ni pour la poésie.
Réponse. Les avantages dont une langue serait privée , si elle manquait des qualités énoncées dans l'objection, seraient sans doute très-considérables. Serait-ce cependant une raison pour la condamner.
128 LANGUE UNIYBASBLLB.
si d*uD autre côté elle avait d'autres avantages qui rindemniseraient, et avec usure, de ceux qui lui manqueraient? Les richesses, les forces, le talent et la mémoire; le langage parlé, le langage écrit, le langage mimique et télégraphique; les voyages à cheval, en voiture, en diligence, en chemin de fer, ont chacun leurs avantages particuliers et manquent de beaucoup d'autres; mais pour cela il ne faut point rejeter ces moyens, ni aucun d'eux; il faut au contraire s'en servir dans les cas où ils sont les plus avantageux. Admettons donc que cette langue ne puisse servir ni pour les discours académiques, ni pour l'éloquence, ni pour les écrits de pure littérature, ni pour la poésie : elle sera, pour ces inconvénients, comparable aux chemins de fer qui ne servent point pour les montagnes, aux navires qui sont inutiles sur terre, à la parole qui ne peut servir pour les absents, et au télégraphe inutile pour ceux qui sont présents. Mais qui donc pourra nier que cette langue , mettant en communication facile et directe tous les honunes instruits de Tunivers, ne produira pas d'immenses progrès dans les sciences, dans les arts, dans le commerce et pour la civilisation? Qui pourra, parce qu'elle ne serait pas propre pour la poésie, lui refuser les avantages de facilité, de richesse, de clarté, d'exactitude , d'analyse philosophique et ceux que nous avons démontré lui appartenir? Il ne lui manquerait que les qualités de variété et d'harmonie, dont l'importance n'est pas comparable à celle des autres avantages.
LANGUB UNIVERSELLE. 129
Que l'oD ne croie pas cependant que nous reconnaissions comme certaine la base de l'objection; car non-seulement nous croyons que la langue universelle pourra posséder les qualités qu'on lui conteste, mais encore qu'elle les possédera à un degré supérieur à celui de toutes ou presque toutes les autres langues.
En effet , il est faux que cette langue doive manquer de métaphores, par la raison que le sens propre d'un mot ne peut jamais être double. Quand nous disons d'une personne qu'elle est un foudre de guerre, le fléau de Dieu^ le sens métaphorique que nous y découvrons ne vient pas de ce que les mots foudre, fléau puissent avoir un double sens, mais de ce que nous établissons un rapport de ressemblance entre la personne et ces objets , et nous reconnaissons bien l'impossibilité qu'il y a à ce qu'une personne soit réellement un foudre ou un fléau. Nous pouvons même ajouter que l'impossibilité qu'il y a dans cette langue de donner deux sens propres à ses mots, assure mieux l'intelligence des métaphores, et lui donne encore une plus grande clarté et plus de force et d'énergie , par cela même qu'elle détermine mieux l'application de la métaphore , en écartant le sens propre des mots.
Il y a plus : dans tous les cas où l'on emploie les figures, il y a un moyen facile d'avertir que le sens est figuré, car on peut employer le signe de la métaphore (n* 17) qui va jusqu'à déterminer quelle est la figure employée. Or, ce secours qui est une spécialité
150 LAimm tnttVfeAlSÈLLÈ.
de cette iangae, nous fournit les moyens : 1 "^ de fixer d'une manière positive le sens figUré, et son application ; 2* de dimiuuer la force dd la figure puisque ce sera une manière abrégée de l'indiquer; il sera équivalent aux expressions : comme si nous disions , presque comme j pour ainsi dlrcj et autres etnployéës à cette fiti j 3° de les exagérer un peu sans violence, et de les approprier ainsi au langage sérieux qui rejette les figures outrées. L'homme poussé pSt htie vive passion n'emploiera jamais ce moyen qui pourrait retarder sa marche ; mais il pourra l'employer lorsqu'il se trouvera dans Un état plus calme, et c'est l'état le plus ordinaire et le plus général Nous nous croyons, par conséquent, autorisé à dire que pour l'usage du sens figuré, cette langue n'est pas inférieure aux autres idiomes, et qu'elle possède même des moyens de les surpasser tous. Cet avantage aura lieu dès à présent et sans compter sur les améliorations que pourront introduire les hommes de génie qui la cultiveront, comme noilé en avons fait la remarque dans la deuxième observation préliminaire du n'' 54.
Quant à la variété et à l'harmonie de cette lahgUe, voyez les numéros 45, 46, 47, 48 et 49 , où l'on fait connaître les moyens nombreux qu'elle possède pour varier les phrases et les tourUiities.
L'objection fondée sur leé métaphores , la variété et l'harmonie se trouvant détruite , et de plus tournée en faveur de cette langue, on doit titier la même
conséquence relativement à la rhétorique , à l'art oratoire et à la poésie , puisque la réponse est la même.
LVlI; — Troisième objection. Nous admettons que la langue tmirerselle soit formée; que l'on ait fait leâ classi&isations cdhvenables , et appliqué les mots qui cohviennent à chaque objet selon les divisions et les sUbdiviôiotis alphabétiques; il restera cependant encore dfes obstacles insurmontables. En effet, à chaque pas arriveront infailliblement de nouvelles découvertes, non-seulement d'objets individuels jusque-là inconnus, mais encore de classes entières et très-nombreuses. Nous voyons que cela arrive dans presque toutes choses^ par exemple pour les corps simples ; pour les trois règnes de la nature j pour les ihstrdtoents , pour les vêtements , pour led meubles, etc., etc.. La langue, quoique formée^ ne suffisant pas pour satisfaire à toutes les exigence^ du langage , il sera nécessaire que chaque jour les hommes de tout l'univers s'entendent pour l'invention et pour l'adoption de nouveaux mots, ce qui est certainement impossible. Nous en dirons autant de tout ce qui a rapport à la morale. Que de mots nouveaux n'a pas introduits la révolution française dans l'année 1790 et dans les années suivantes? CombieU d'autres n'en introduit-on pas chaque jouÉ* dans H politique, les sciences, les arts et le commerce? et combien n'en inventera-t-on pas jusqu'à la fin deà siècles ? Où placerons-nous donc tous ces objets afin
132 LANGUE UNIVBISELLE.
de pouvoir leur donner le nom philosophique que réclame cette langue?
Réponse. — Nous ferons d'abord observer que cette difficulté, si c'en était une, serait commune à toutes les langues , car il est nécessaire d'adopter de nouveaux mots pour les objets encore inconnus qui n'en ont pas ; mais ici se trouve un avantage très-important en faveur de la langue du Projet. Quel que soit l'objet nouveau , on trouvera , dans la division à laquelle il appartient, des mots réservés pour l'exprimer, et que nous avons destinés pour les cas imprévus. Il en résulte que le choix du mot nouveau est prévu depuis longtemps avec son sens déterminé, de telle manière que celui qui trouvera ce mot pour la première fois , en connaîtra le sens presque entièrement ; tandis que dans les autres langues on procède en aveugle pour le choix d'un mot, et quand on l'a trouvé, rien ne vient en aide à celui qui l'entend ou le lit pour lui faire deviner sa signification.
LVIII. — Quatrième objection. Cette objection est la confirmation de la précédente , mais elle se montre plus forte et plus difficile à résoudre, La voici : pour exprimer les objets d'une classe , par exemple , les éléments primitifs des corps , ou bien les individus du règne animal ou végétal , ou une de leurs divisions subalternes, il est indispensable d'adopter dans la langue universelle une classification déterminée , qui naturellement sera la plus généralement reçue par
LANGUE UMYERSELLli. 135
les savants au moment de la formation de cette langae. Nous accordons gratuitement que Ton ait employé une grande prudence pour choisir la classification la plus conforme aux principes philosophiques admis dans Fétat actuel de nos connaissances sur les points indiqués. Mais personne ne niera qu'il ne puisse y avoir de nouvelles découvertes (et Ton peutbien assurer qu'il y en aura toujours plusieurs dans certaines matières), lesquelles changeront complètement la classification actuelle , et qui même la remplaceront par une autre plus parfaite. Alors la langue universelle devra, dans ces cas, modifier sa nomenclature, sous peine d'être un obstacle insurmontable à tout progrès scientifique. Par conséquent il sera nécessaire de changer les noms des objets à chaque découverte qui aura trait aux classifications déjà adoptées , et ce changement aura lieu successivement chez les divers peuples au fur et à mesure que l'on admettra ces nouvelles découvertes.
Ceci posé, il est évident que non-seulement la langue ne sera plus universelle, puisqu'on ne l'entendra pas dans tous les pays, mais qu'encore elle deviendra un galimatias inintelligible , car ses mots changeront complètement de signification. Exemple : pour exprimer les éléments primitifs des corps on a destiné les initiales ABA, et pour l'oxygène le mot ABABA parce qu'il est placé le premier dans la classification actuelle. Mais si dans un autre système il occupe le dixième, quinzième ou vingt-septième
134 LÀKGUB UNITBmSBLLB.
rang, il s'appellera par exemple abadi, abaga oa
abajuj etc et ababa signifiera or^ cuivre ou tout
autre corps inconnu jusqu'à ce jour, et qui dans le nouveau système occupera le premier rang. Cette variation s'étendra aux autres éléments , se répétera souvent et rendra le langage inintelligible. P'un autre côté , comme ces variations ne peuvent être simultanées chez tous les peuples, il s'en suivra que les objets conserveront leurs noms primitifs dans certaines contrées y pendant que dans d'autres on en aurait changé jusqu'à deux, trois et quatre fois. Il résultera de là une telle confusion que ce sçra une vraie tour de Babel.
Réponse. — Dans tous les cas proposés on peut conserver le nom déjà reçu pour un objet , et il n'y aura pas un inconvénient notable à ce que ce ^om ne corresponde pas exactement à l'ordre alphabétique, dans lequel il devrait se trouver d'après les nouvelles découvertes; chose facile à faire connaître, soit dans l'enseigqepaent , soit ds^ns le dictionnaire. Cet inconvénient existe dans les autres langues et sur une plus grande échelle, puisque le nom de l'objet n'a par sa nature constitutive aucune signification. Il résulte donc toujours up av£(ntage de notre noRienclature , puisque même dans les cas objectés on trouve une idée presque exacte de l'qbjet , tandis que dans tout autre système tout e^t entièrement arbitraire.
Il faut surtout remarquer que si parfois ces petites
anomalies se multipliaient d'iine manière notable et devenaient trop importantes , la langue présente divers moyens très-faciles pour rétablir l'ordre alphabétique des iqots, en les adaptant aux nouvelles classifications que la sci^pce aurait consacrées. Un de ces moyens serait d'ipterposer une voyelle dans le mot radical ^e la section , qui doit subir le changement réclanaé par le besoin de se prêter à l'ordre de la nouvelle classification (Voyez la note 1 ). Un aqtre moyen serait de prendre pour base de la nouvelle nomenclature qiielqu'ime des nombreuses raciqes, qu'on a réservées dans tqutes les septions du dictionnaire pour des imprévus (Si). Dans les deux cas, on aurait pour chacun des objets nouvellement classés deux noms différents, qui marqueraient la place qu'ils occupaient dans la classification ancienne et qu'ils doivent occuper dans la nouvelle. Ce moyen est bi^n plus courte plus sin^ple et nqqins équivoque
(1) Appliquant ce pioypn à Texemple proposé, Tpxygène s'appellerait A BABA selon le système actuel , où il occupe le premier rang. En supposant qu'on adoptât un nouveau système de classification et que l'oxygène se trouvât au dixième rang, en interposant la voyelle c, il se nommerait ABAEDA. 11 nous resterait encore d'autres moyens pour changer quatre fois la classification en interposant successivement les voyelles a, t , o^u. Après toutes ces variations on n'aurait pas épuisé le nombre des moyens , car on pourrait les multiplier à l'infini , en employant les triphthongues et même les quadriphtliongues.
(2) On pourrait par exemple destiner à cet usage les Initiales ABLA ou d'autres , et dans chacune nous trouverions les ressources Inépuisables indiquées dans la note qui précède.
que les moyens employés à présent, tels que celui de marquer dans une parenthèse les noms des auteurs des systèmes qu'on veut indiquer. Le mode que nous indiquons est évidemment un avantage remarquable de la langue du projet.
On insistera peut-être , en disant que ces réponses ne sont pas satisfaisantes, puisqu'il restera toujours quelque chose de vague et d'inexact dans les mots de cette langue, ce qui demandera des exceptions plus détaillées, comme il arrive dans les autres langues.
Pour ne pas entrer dans des détails trop minutieux, nous accordons tout ce qu'on vient de nous objecter. Qu'est-ce qui en résulte? ce que nous avons établi dans la troisième observation préliminaire du n"" 54, savoir, que cette langue, comme toutes les choses humaines, est imparfaite. Mais est-ce une raison pour la rejeter, lorsqu'on reconnaît qu'elle est infiniment supérieure à tous les autres idiomes? Profitons donc de ce que nous connaissons de mieux, et travaillons à l'améliorer encore, avec d'autant plus de confiance et d'ardeur que nous avons une longue expérience d'avoir obtenu des améliorations tout à fait inattendues (1).
(4) Un exemple éclaircira ce point : arranger une bibliothèque avec une perfection telle, que tous les ouvrages soient distribués par appartements, salles , armoires et rayons avec une parfaite division des matières principales et subalternes, est impossible; car il y a des œuvres et des volumes qui renferment des sujets très-différents. Ce serait plus impossible encore si Ton voulait en outre un ordre parfait par siècles, années, nations, écoles, etc.
Mais parce que là perfection est impossible , laisserons-nous tous les
UINGIJK UNIVERSELLE. 137
LIX. — Cinquième objection : les idiotismes des langues. C'est une qualité essentielle de la langue du Projet de suivre toujours les règles d'une grammaire philosophique et d'exclure toute espèce d'anomalie. Il faudra donc, pour la parler et pour l'écrire, renoncer à tous les idiotismes de nos langues , dans lesquelles nous avons l'habitude de penser depuis notre enfance. 11 faudra en outre adapter nos pensées aux principes philosophiques du langage pour les rendre dans la langue projetée. Or la moindre réflexion suffit pour reconnaître que ces opérations philosophiques sont difficiles pour les personnes instruites , et impossibles pour celles qui ne connaissent pas la philosophie des langues.
Réponse. Cette objection, qu'on propose avec tant d'apparat , tombe d'elle-même à la plus légère réflexion. En effet eUe se fonde sur les nombreuses anomalies des langues dans lesquelles nous avons l'habitude dépenser. Il est donc clair que les difficultés, loin de s'affaiblir, deviendront bien plus graves, si l'on trouve encore d'autres anomalies dans les langues dans lesquelles nous voulons exprimer nos pensées. Entrons dans quelques détails, et nous verrons clai-
livres entassés sans aucun ordre? Quand nous en aurons un nouveau, le mettrons-nous par hasard dans le premier rayon vacant? Personne n'approuverait ce désordre. Tous préféreront une classification quelconque, quelque imparfaite qu'elle soit , et même on la regardera comme le moyen le plus convenable pour en faire plus tard une meilleure.
158 LANGUE tNIVBESBIXE.
remeat que robjection contre notre langue en devient la meilleure apologie.
L'objection suppose de nombreuses irrégularités dans les langues les plus usitées, et cela malheureusement n'est que trop vrai; tandis qu'il n'y en a pas dans celle du Projet. Voilà donc un avantage trèsgrand qu'elle possède sur les autres, et qui en facilite l'étude. On nous objecte qu'il faut connaître la philosophie du langage pour parler cette langue philosophique; mais c'est un mauvais raisonnement. Pour parler une langue il faut savoir les règles de sa grammaire f mais non pas étudier les motifs qu'on a eu pour les établir. Nous ajoutons qu'il est plus facile et plus simple d'établir des règles générales et sans exceptions pour chaque matière, par exemple, pour la déclinaison, pour la conjugaison, pour le régime, etc., que de multiplier les règles et de faire en outre de nombreuses exceptions. C'est justement par cela qu'il nous a été facile d'établir toutes les règles de notre langue (sauf les améliorations que les savants apporteront); tandis qu'il est si difficile d'apprendre tous |0S détails du }atin, du français, de l'anglais et de presque toutes les autres langues,
A cette réponse, tout à fait satisfaisante, nous ajouterons quelques réflexions qui feront connaître que l'objection devient elle-même une apologie de la langue du Projet.
Tout le monde sait combien une bonne traduction offre de difficultés , qui sont d'autant plus grandes
LAKCfUB UNIVERSELLE. 139
que les langues ont plus d'anorpaliea et d'idiotismes. De là nous déduisons trois réflexions très- favorables à la langue du Projet : V Les difficultés sont doubles dans les traductions des autres langues, car ordinairement il y a des anomalies dans la langue du texte original et dans celle de la traduction ; tandis qu'en employant celle du Projet, il n'y a d'anomalies que dans une SQule. 2° La difficulté n'existe qqe pour parler et écrire la langue universelle , mais non pour la traduire ; et c'est ce qui importe le plus pour faciliter les communications générales entre les peuples. 3° La difficulté qui reste pour parler est facile à vaincre; car réduire à une tournure normale les anomalies de notre langue qui nous est familière, est beaucoup plus facile que de deviner ou de connaître les anomalies d'une langue qui n'est pas la nôtre (1).
(1) Nous devons remarquer qu'il est plus aisé d'apprendre à traduire une langue quelconque que de la parler. La traduction de la langue projetée doit être singulièrement facile; car on peut toujours comprendre sans peine une pensée exprimée avec ses termes propres, sans équivoque et sans anomalie; quoique dans d'autres langues on puisse l'exprimer avec des mots différents. Rendons-le sensible par un exemple. C'est une anomalie dans la langue française que deux négations aient la valeur d'une seule dans ces phrases : Je ne veux rien; rien ne lui plaît; nul soldat n'est venu, etc. Dans la langue universelle il n'y aura point cette anomalie, et l'on suivra la tournure du latin : Nihil volo; nullus miles venitj sans pouvoir ajouter une autre négation; car si on l'ajoutait , la phrase deviendrait affirmative. Ainsi , dans la traduction d'pne phrase de la langue universelle , il ^^ peut y avoir ni malentendu ni danger d'erreur, p^rce qu'il n'y a point 4'^|iomalie. Il y aurait danger d'erreur à vouloir traduire littéralement la phrase française, qui est anormale, par une phrase de la langue universelle qui n'admet aucune ano-