‹ Projet de loi sur l'organisation de l'enseignement supérieurChapitre 1 sur 17 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Je n’ai point à m’excuser de soumettre au jugement du public ma manière de voir sur les réformes qu’il est indispensable d’apporter dans l’organisation de notre enseignement supérieur. Je ne fais, il me semble, en ceci, qu’accomplir un devoir ; et si chacun de nous, je veux dire des hommes dont la vie est consacrée à cet enseignement, agissait de même, le législateur, éclairé par l’expression des opinions compétentes, mis à l’abri des improvisations irréfléchies, verrait sa tâche bien simplifiée.

Mais peut-être trouvera-t-on un peu ambitieuse la forme de projet de loi sous laquelle je présente le résultat de mes réflexions; je répondrai simplement que j’ai préféré cette forme parce qu’elle m’a paru être à la fois la plus précise, la plus

complète et la plus pratique. Aussi bien, les problèmes afférents à ce grave sujet ont été agités et scrutés en tous sens; le temps n’est plus des articles de journaux, des brochures; le temps est venu d’agir, de légiférer.

Oui, tout a été dit. D’importantes publications nous ont fait connaître la puissante organisation des universités allemandes, leur indépendance que n’exclut pas la généreuse protection des gouvernements; le nombre, le mouvement, la liberté d’action, les relations incessantes de leurs professeurs et de leurs élèves, la perfection et parfois la splendeur de leur installation matérielle, l’autorité dont elles disposent, le respect qui les entoure. Et, en regard, on a montré nos petites facultés françaises, disséminées par une, deux ou trois au plus, dans dix-sept villes de province, cachées au fond de quelque local incommode ou malsain, sans bibliothèques, sans collections, sans laboratoires, sans argent; leurs professeurs pauvres, sans importance officielle, inconnus ou dédaignés d’une bourgeoisie opulente, ignorante et vaniteuse; leur étroite et stérilisante dépendance d’une administration centrale qui nomme jusqu’aux garçons de salle, qui surveille jusqu’aux achats de livres. Puis, au-dessus, Paris, vers lequel s’orientent toutes les aspirations; Paris, qui attire et tend à absorber toutes les supériorités scienti-

fiques ; Paris, qui offre en effet aux travailleurs d’immenses ressources intellectuelles, mais où l’installation matérielle est, sur beaucoup de points au-dessous de celles de petites universités d’outre- Rhin; Paris, où, il y a trois ans, il n’existait pas encore de laboratoire de physiologie; où, depuis soixante ans on n’a pas, parmi tant de casernes, de théâtres, de palais, construit un seul édifice important destiné à l’enseignement.

Pour tout dire en un mot, on a pu montrer VAllemagne dépensant par an plus de douze millions, et la France parfois moins de cent mille francs, pour le service de l’enseignement supérieur.

Par cet affligeant parallèle, les moins clairvoyants ont dû comprendre comment notre éternelle ennemie pourra un jour l’emporter dans les combats de la pensée comme elle l’a fait sur les champs de bataille, non certes par l’intelligence pas plus que par la bravoure, mais par le nombre des combattants, la préparation réfléchie, la discipline méthodique, l’outillage perfectionné. Et,— qu’il soit permis à un nouveau venu de rendre à ses aînés ce juste témoignage — les plus indifférents ont dû se sentir pénétrés de respect pour ces savants français qui, dans des conditions si étrangement inégales, ont pu soutenir la lutte et jusqu’ici même assurer la victoire à la France.

On ne s’en est pas tenu à ces constatations générales, malheureusement trop évidentes; la question a été étudiée dans ses plus minutieux détails, et de nombreux reproches, tous motivés selon moi, ont été faits à notre système d’enseignement supérieur. Gomme l’organisation nouvelle que je propose a pour but d’y porter remède, je crois devoir ici les énumérer succinctement.

1° Dissémination, isolement des facultés ; petit nombre des professeurs.

Nous avions en France (en y comprenant les régions volées à main armée par l’Allemagne) 3 Facultés de Médecine, 11 Facultés de Droit, 16 Facultés des Sciences, 16 Facultés des Lettres, soient 46 Facultés, réparties dans 17 villes : Paris et Strasbourg étaient les seules villes qui réunissent les quatre Facultés ; Montpellier possède à la fois les Facultés de Médecine, de Sciences et de Lettres; Caen, Dijon, Grenoble, Nancy, Poitiers, Rennes, Toulouse, ont chacune trois Facultés : Droit, Sciences et Lettres. Si l’on fait exception pour Paris, les facultés de droit comprennent de 5 à 10 professeurs, les facultés des sciences de 4 à 8, celles des lettres, 5. Ainsi, dans une ville comme Lyon, 12 hommes représentent l’enseignement supérieur officiel ; il y en a

11 à Bordeaux, 6 à Marseille et à Lille, pas un seul à Nantes ni à Rouen.

Quelle autorité, quelle influence peuvent avoir, noyés dans la population de ces grandes villes, ces quelques hommes voués à l’étude et à l’enseignement? Quelles réflexions peu encourageantes pour le développement des sciences théoriques et désintéressées doit susciter dans l’esprit des jeunes gens la vue de l’isolement de ces savants, de leur impuissance à se procurer les éléments même du travail, du rôle effacé qu’ils jouent, du peu d’importance que leur attribue la classe dite intelligente de la nation! Ajoutez à ceci qu’aucun lien commun ne réunit les professeurs des diverses facultés et qu’ils vivent aussi isolés entre eux qu’ignorés du public.

Le nombre misérablement restreint des professeurs de nos facultés provinciales présente, au point de vue de l’enseignement et du progrès des sciences, un inconvénient dont l’importance est telle, que je dois en parler ici.

D’abord, chaque professeur est tenu de faire des leçons pendant l’année entière, sauf les mois de septembre et d’octobre. Cette incessante préoccupation tend à enlever à l’esprit la liberté d’abord, l’originalité ensuite, avec la puissance de produire, et aussi ce sentiment des difficultés qui entretient à la fois la juste défiance de soi-même et le besoin

de la recherche. En outre, pour les professeurs dont la science exige des déplacements, des voyages, c’est l’incapacité de travail officiellement organisée et imposée.

Ce n’est pas tout, ce n’est pas le plus grave : Je dis, après tant d’autres, que l’organisation même des Facultés de province (1) fait que l’enseignement n’y peut répondre à son titre de supérieur. Prenons pour exemple les Facultés des lettres : les professeurs y sont au nombre de cinq; un seul enseigne à la fois l’histoire et la géographie. Gomment pourrait-il conduire cet enseignement de manière à le rendre digne de l’épithète officielle ? Il ne peut lui consacrer au plus que deux années, soient 140 heures environ. Embrassera-t-il l’histoire tout entière? son cours sera des plus élémentaires; étudiera-t-il quelque point particulier? il ne répondra plus au titre de la chaire. Il ne peut se tirer d’affaire que par des cours à forme

(1) Voici à l’exception de Paris, dont la Faculté des sciences compte \ 8 professeurs, et la Faculté des lettres 11, et où l’enseignement est complété par les cours du Collège de France et du Muséum d’histoire naturelle, la composition ordinaire de nos Facultés:

Faculté des sciences : Sciences mathématiques, deux chaires; sciences physiques, deux chaires ; sciences naturelles, deux chaires. A Poitiers, Clermont et Nancy, il n’y a qu’une chaire de sciences mathématiques et une de sciences naturelles.

Faculté des lettres : Littérature française, littérature ancienne, littérature étrangère, philosophie, histoire.

plus ou moins oratoire sur des généralités dites philosophiques de l’histoire. Que dirons-nous, prenant un autre exemple, de ces Facultés des sciences où un seul professeur est chargé, comme à Poitiers, à Clermont ou à Nancy, d’enseigner toute l’histoire naturelle, c’est-à-dire l’anatomie, la physiologie, la zoologie, la botanique, la géologie, la paléontologie et la minéralogie !

2° Faiblesse de renseignement, peu d’importance de ses résultats.

Ceci est la conséquence forcée des constatations qui précèdent.

En effet, le professeur, obligé de traiter à lui seul une science prodigieusement vaste, doit nécessairement sacrifier la profondeur pour satisfaire à l’étendue : le niveau de son cours s’abaisse fatalement. Ce n’est pas tout : dans le but d’attirer à leurs leçons non pas seulement les hommes studieux et les jeunes gens qui se préparent aux grades universitaires, mais la masse des oisifs demi-lettrés, curieux d’une distraction délicate, chez lesquels ils espèrent en échange d’une popularité de salon, faire pénétrer le goût des études sérieuses ou du moins le respect de la science, on voit trop souvent les professeurs de nos Facultés provinciales consacrer à un enseignement demi-

théâtral, la moitié de leur cours : ce sont les grandes leçons, comme l’on dit volontiers, exercices de rhétorique, fatigants et stériles, débités devant un public d’amateurs qui, dans les grandes villes, change à chaque séance.

Mais du moins les petites leçons, les leçons sérieuses, destinées aux véritables travailleurs, et faites partout avec le zèle le plus attentif, fournissent-elles d’utiles résultats? Si on mesure ceuxci au nombre des grades conférés par les Facultés, la réponse est assez triste. En effet, si nous laissons de côté les F acuités de droit et de médecine, c’est-à-dire les Facultés professionnelles, nous voyons qu’en province, les 30 Facultés des sciences et des lettres réunies ont, de 1808 à 1863, reçu 2,324 licenciés et 265 docteurs; de la Faculté des sciences de Poitiers, il est sorti dans ces 55 années, 6 licenciés seulement, et pas un seul docteur. Pendant ce temps, Paris à lui seul, a décerné 2,917 diplômes de licenciés et 557 de docteurs. Il faut cependant avouer que cette manière de juger serait inexacte et qu’un certain nombre de jeunes gens et particulièrement de jeunes maîtres de l’enseignement secondaire reçoivent dans nos. Facultés une instruction assez sérieuse, sans obtenir cependant le grade de licencié.

Ajoutons que cette possibilité de faire des licenciés et des docteurs, donnée à des Facultés

composées de 5 professeurs, entraîne parfois les plus singuliers résultats. On a pu voir, dans une de nos plus importantes Facultés des sciences, un médecin soutenir, sous prétexte de doctorat ès-sciences naturelles, une thèse de chirurgie devant un jury composé du professeur de chimie, de celui de physique et de celui d’astronomie.

Il faut bien l’avouer, les justes reproches qu’on a adressés à l’enseignement des Facultés de province se sont étendus jusqu’à l’enseignement parisien. Des voix autorisées ont accusé nos professeurs de trop sacrifier à la forme oratoire et de chercher trop souvent, avant toutes choses, dans la littérature, l’histoire ou la philosophie, des occasions de discours destinés à attirer la foule des amoureux du bien-dire. On a reproché à cet abus de la rhétorique d’éloigner de l’enseignement les hommes les plus instruits, lorsqu’ils ne se sentent pas capables de ces tours de force oratoires. Je ne puis me permettre d’être autre chose que l’écho affaibli d’attaques répétées et vigoureuses. Et, sans insister davantage sur ce sujet délicat, je passe à un autre ordre de critiques adressées à notre mode d’enseignement, et de l’exactitude duquel chacun peut se porter garant.

Chez nous, en effet, les relations du professeur et des élèves n’existent pour ainsi dire pas, en dehors du cours oral bi-hebdomadaire. Point

d’interrogations, d’explications, d’exercices pratiques; à vrai dire, il n’y a que des auditeurs, point d’élèves, hormis ceux que des relations spéciales ont attachés au maître.

Certes, le cours oral a son utilité : il frappe l’esprit des auditeurs, il leur montre l’enchaînement des idées, la méthode des découvertes, l’histoire des erreurs, la synthèse de la science. Mais combien peu de notions précises il leur laisse lorsqu’il n’est pas soutenu par l’explication des textes, les exercices de critique , les travaux du laboratoire. Il y a là une dangereuse lacune, comblée officiellement pour les seuls élèves de l’Ecole normale de Paris. Comment parer à ce grave inconvénient ? Comment imposer aux professeurs un énorme surcroît de travail, comment lesy intéresser?Nous touchons ici au troisième ordre de griefs relevés contre notre organisation de l’enseignement supérieur.

3° Traitement des professeurs, trop faible et non

proportionné à leur travail et aux services qu’ils

rendent.

En Allemagne, les professeurs sont non-seulement les plus honorés parmi les fonctionnaires, mais souvent les plus payés. On a vu récemment un professeur refuser d’être ministre, basant son refus sur cette raison toute germanique qu’il ga-

gnerait, étant ministre, moins d’argent. En France, dans le pays démocratique, nos professeurs des Facultés provinciales reçoivent, par an, 5,000 fr. en moyenne; ceux de Paris 7,500 fr., un peu moins qu’un chef de rayon d’un grand magasin de nouveautés. Il est vrai qu’à Paris, le professeur peut souvent se tirer d’affaire en cumulant plusieurs fonctions, au grand détriment de ses travaux personnels et de l’intérêt public.

Ce n’est pas tout : le professeur, une fois nommé, a d’ores et déjà son maximum de traitement. Nulle différence pécuniaire (1) dans une Faculté, entre le professeur qui en est l’orgueil et celui dont les cours sont déserts et le nom inconnu. Fort heureusement nos cours sont simplement oraux, car s’ils nécessitaient entre le maître et les élèves des relations qui prennent un temps proportionnel au nombre de ceux-ci, le maître serait évidemment intéressé à voir ce nombre diminuer.

Pour moi, je tiens que le professeur doit être payé proportionnellement à l’importance des services qu’il rend. Ces services, dans les cours

(4) Dans les Facultés de droit, le traitement des professeurs peut varier de 3,000 à 5,000 fr. ; dans les Facultés des sciences et des lettres, de 4,000 à 6,000 fr. -, celui des professeurs des Facultés de médecine est de 5,000 fr. Les augmentations s’obtiennent presque exclusivement à l’ancienneté.

sérieux, et je ne parle pas des leçons d’amphithéâtre, peuvent avoir en général, pour mesure, le nombre de ses élèves. Il convient cependant de réserver un mode de rémunération particulier pour les professeurs dont la science abstraite (mathématiques supérieures, langues orientales, etc.) ne pourra jamais attirer beaucoup d’auditeurs.

Dans notre organisation actuelle, l’élève prend une inscription générale, qui sert pour tous les cours de la Faculté; à mon sens, les Allemands ont eu toute raison d’accepter le système des inscriptions prises pour chaque cours. La conséquence de ceci est que le professeur doit avoir une part dans le montant de ces inscriptions qui ne s’adressent qu’à lui. Il en est tout autrement en France ; le professeur n’a rien à voir dans la somme énorme déposée par les élèves inscrits; il n’est appelé à prendre part que dans la rétribution exigée pour les examens qu’il a faits.

Et encore ici', fait bien caractérisque, un maximum lui est imposé. Ces examens, labeur ingrat s’il en fut, il n’a même plus, au delà d’un certain nombre, d’intérêt à y prendre part: tout ce qui dépasse le maximum entre dans les caisses de l’Etat. Ainsi l’Etat, non-seulement paie misérablement ses professeurs, mais il spécule sur eux ; plus leur talent donne d’importance à la Faculté, plus lui, Etat, en bénéficiera par les examens dans

lesquels il prend la plus grosse part, ou qu’il accapare au même titre que les inscriptions. En 1865, par exemple, l’Etat a gagné, avec les Facultés parisiennes, 437,000 francs. En un mot, l’enseignement supérieur, en France, est une des formes de l’impôt. C’est grâce à cet ingénieux système que la France a vu, en 1869, son enseignement supérieur lui coûter moins de 70,000 francs.

Il faut en finir, et cela de suite, avec ces funestes errements. Il faut que les professeurs puissent arriver à une situation pécuniaire qui leur donne liberté et autorité, qui facilite leur recrutement et, grâce au nombre des candidats, élève encore leur niveau intellectuel. Il faut qu’un traitement fixe assure au plus modeste d’entre eux une existence débarrassée de ces soucis de chaque jour qui ont abattu tant de vives intelligences ; il faut qu’un traitement proportionnel au nombre de leurs élèves les intéresse directement à la prospérité des établissements d’enseignement, et à la diffusion de la science. Ces belles théories de désintéressement scientifique, mises sans cesse en avant par nos gouvernants, déguisent simplement la plus odieuse et la plus inepte des exploitations, celle de l’intelligence. On a vu ce qu’il en a coûté à notre malheureux pays pour avoir ainsi laissé mourir de faim sa poule aux œufs d’or.

4° Mode de recrutement des professeurs.

Le mode de recrutement des professeurs a été également ajuste titre, l’objet de vives critiques.

Dans l’état actuel des choses, lorsqu’une chaire est vacante, la Faculté d’un côté, le Conseil académique de l’autre, présentent chacun deux candidats au choix du ministre — qui peut nommer en dehors de deux listes !

Or, dans la plupart des Facultés de province, le seul professeur capable de donner un avis compétent sur la présentation, aurait été précisément celui que la mort force à remplacer. Quant au Conseil académique, quoi de plus étrange que la composition de ce corps hybride où se trouvent, à côté de personnages importants du clergé ou de la magistrature, personnages absolument incapables, dans la grande majorité des cas, d’une appréciation raisonnée sur les choses et les hommes de la science, ces inspecteurs d’académie, moitié administrateurs, moitié hommes politiques, ne sachant rien de l’enseignement supérieur et qui ne sont même pas toujours des représentants autorisés de l’enseignement secondaire ?

Aussi l’on voit, dans les présentations de la Faculté, le népotisme, les influences personnelles, les intrigues de petites villes jouer trop souvent un

rôle important; tandis que les présentations du Conseil académique sont inspirées par les passions religieuses, la politique ou l’ordre d’en haut. Et il n’en peut-être autrement : quelle compétence auraient de tels juges pour décider des questions de science ?

A Paris, le nombre des professeurs de chaque Faculté, leur indépendance, le milieu intellectuel dans lequel ils vivent, l’intelligence élevée des membres non universitaires du Conseil académique, la distinction d’esprit des inspecteurs, sont des garanties sérieuses d’un choix libre et intelligent. Et cependant, d’une part, des plaintes fréquentes se sont élevées contre les agissements des Facultés, tandis que de l’autre tout le monde est d’accord pour demander que les Conseils académiques ne se mêlent plus des élections professorales.

Je ne puis m’empêcher de dire un mot du concours qu’on a proposé de substituer au choix : j’y suis complètement opposé. De deux choses l’une, en effet: ou bien les épreuves du concours détermineront seules la nomination, et, alors celle-ci est abandonnée aux hasards d’une question tirée au sort, d’une mauvaise disposition du corps ou de l’esprit; ou bien les juges feront intervenir dans leur décision les aptitudes connues, les services rendus, les travaux antérieurs des candidats,

et alors le concours n’est qu’une comédie destinée à dissimuler les responsabilités : je ne parle ni des partis pris, ni de la supériorité factice d’un érudit beau parleur sur un travailleur modeste et sérieux. Autant j’aime à voir les concours, au début des carrières, éliminer les incapables qui encombreraient la route, autant je voudrais pouvoir les proscrire lorsqu’il s’agit de positions scientifiques élevées, car je pense avec tant de bons esprits, qu’ils sont les ennemis les plus redoutables de l’originalité et de la puissance investigatrice de la pensée.

Mais si le choix tel qu’il est organisé n’est rien moins que parfait, si le concours est une mauvaise chose, que penser de ce mode de nomination à l’ancienneté qu’on a osé préconiser et appliquer naguères ? Il s’est trouvé un ministre qui a considéré les chaires de l’enseignement supérieur comme devant être la récompense des longs services rendus dans l’enseignement secondaire, ou, pour parler plus exactement, comme une retraite honorable. Il est bon de citer de pareilles aberrations, ne fut-ce que pour montrer contre combien de sortes d’ennemis a dû lutter la science française.

Tels sont, à grands traits, les principaux reproches faits à l’organisation de notre enseignement supérieur. Ces reproches, je m’y rallie complète-

ment, et tous mes efforts dans la rédaction du présent projet de loi ont tendu à ne plus les mériter. C’est au lecteur de voir si j’y suis parvenu.

Pour faciliter sa tâche et son examen critique, j’ai rédigé, sous forme de notes spéciales, les motifs qui m’ont déterminé à proposer chaque mesure de détail. Mais peut-être me saura-t-on gré de donner dans cet avant-propos une indication générale des principes que j’ai tenté d’appliquer.

1° Tout d’abord, je rends hommage au principe de la liberté de l’enseignement. On parle souvent du droit d’enseigner : c’est le devoir d’enseigner qu’il faut dire ; nul ne peut détenir par devers lui, sans être un égoïste coupable, une part de la vérité. ^

Il m’importe peu qu’un parti politique déguisé \ sous des dehors religieux réclame, lui aussi, la liberté, dans, l’espoir de substituer son propre ; monopole au monopole de l’Université. Je pense que si l’Ëtat fait son devoir, c’est-à-dire organise / vigoureusement son propre enseignement, il n’a J qu’à gagner à la concürrénce et au contraste.

Je suis partisan de la liberté d’enseigner avec, toutes ses conséquences, et je veux indiquer par j là la liberté de collation des grades. C’est la seule chose, pour le dire en passant, que désire le parti / auquel je viens de faire allusion; il est même /

facile de voir qu’il se contenterait de la possibilité à lui reconnue de décerner un grade permettant l’exercice de la médecine, et chacun comprend les raisons de cette préférence. Je vais plus loin encore. A mes yeux, et malgré un antique préjugé, l’État n’a aucun droit sérieux d’interdire à ceux auxquels il n’a pas décerné de grades spéciaux les professions d’avocat, de pharmacien, de médecin, pas plus que celles d’architecte ou de fermier. Chacun doit avoir le droit de plaider et de soigner, de choisir qui le soigne ou qui plaide pour lui ; nous devrions être guéris de la providence tutélaire de l’État.

Mais en revanche, l’État a parfaitement le droit, — et je ne comprendrais pas qu’il y renonçât, — de n’accepter pour le servir que ceux auxquels ses commissions d’examen ont reconnu des connaissances suffisantes. Pour ses magistrats, ses professeurs, ses diplomates, ses médecins officiels, ses employés, ses officiers, il ne devra choisir que parmi les candidats qui lui apporteront la garantie de certains diplômes. Il y a là de quoi assurer le fonctionnement des établissements d’enseignement supérieur.

2° Je demande le groupement dans un nombre restreint de centres ou Universités, de tous ces établissements. A chacun de ceux-ci sera donnée, une extension comparable et même supérieure à

celles de nos facultés parisiennes. Au lieu de 12 professeurs, une ville comme Lyon en comptera plus de 150.

Je sépare nettement l’enseignement purement scientifique et théorique donné par les facultés, d’avec l’enseignement professionnel : ceci entraîne un remaniement sérieux des facultés actuelles de droit et de médecine, dans l’enseignement desquelles se remarque la plus déplorable hésitation. Les uns, en effet, veulent y former des hommes de science, d’autres, de simples praticiens : la querelle a pris de grandes proportions dans les facultés de médecine.

Je demande l’institution de Facultés des sciences économiques, établissements dont les éléments même n’existent pas en France, et auxquels, pour ma part, j’ai toujours songé depuis que j’ai quitté la Faculté de Droit ; aussi j’applaudis des deux mains à la tentative hardie et généreuse de M. Boutmy, qui se dispose à ouvrir à Paris une École libre des sciences politiques.

Autour des Facultés se groupent des Écoles professionnelles répondant à tous les besoins de la société et du gouvernement.

On remarquera que les Facultés de théologie ' disparaissent du programme. Je n’ai jamais pu comprendre que l’État eût la charge d’enseigner la théologie; c’est là, évidemment, un office pu-

rement ecclésiastique. 11 est vrai que l’État protège également la théologie catholique et la théologie protestante, les erreurs et les vérités; mais il faudrait, pour être logique, qu’il entretînt également des facultés de théologie juive. Au reste, la plupart des évêques sont, à juste titre, fort ennemis de ces institutions.

r 3° J’accepte le système de la rémunération directe |des professeurs par les élèves,l’indépendance budgétaire des universités; je préconise leur autonomie presque complète, leur restituant la nomination des hauts dignitaires et des fonctionnaires inférieurs. J’indique une composition sérieuse et indépendante du Conseil de l’Enseignement supérieur. Je supprime les inspecteurs généraux de 1’enseignement supérieur, coûteuse sinécure s’il en fut jamais. Je demande pour les professeurs, en même temps que l’interdiction du cumul, une situation pécuniaire fixe plus importante. Je précise le rôle de nos deux établissements hors rang, le Collège de France et le Muséum d’histoire naturelle.

4» Mon système n’est cependant pas uhe copie de celui des universités allemandes. 11 y a des choses qui ne sauraient convenir à -l’esprit français; telle, par exemple, cette enchère qui s’établit parfois entre un professeur célèbre et plusieurs universités qui désirent se l’attacher.

Ja me rapproche davantage de ce qui existait dans nos anciennes Universités françaises. On trouvera maintenues certaines dispositions que l’habitude de la centralisation a fait passer dans nos mœurs, et qui présentent du reste des avantages, comme l’existence de Recteurs nommés directement par le Ministre. Enfin tous les établissements sont reliés par un mode nouveau de nomination des professeurs, nomination à laquelle ils sont tous appelés à concourir, et par l’institution de commissions d’examen mixtes et mobiles.

Je ne veux répondre par avance qu’à une seule des objections qui me seront faites. On ne manquera pas de trouver le projet de loi qui suit, trop vigoureux, trop radical. Je voudrais que les bons esprits ne s’arrêtassent pas à cette critique superficielle, et qu’on n’attachât pas une importance exagérée aux intérêts nécessairement lésés de quelques professeurs ou même de quelques villes qui se plaindront fort d’être privées de ces facultés qu’elles traitent avec tant d’indifférence aujourd’hui. Le mal est énorme, il faut employer un remède énergique. Peut-être, il y a quelques années, au sein d’une tranquillité mensongère, aurais-je hésité à proposer un ensemble de mesures aussi logiquement révolutionnaires. Mais une effroyable série de calamités a trempé l’esprit public et l’a habitué à considérer sans crainte les plus hardis

projets. Que l’on sache profiter de ces dispositions générales, de cette virilité fille du malheur. L’enseignement supérieur en France, — hélas ! il faut en dire autant de l’enseignement secondaire, — est une vieille construction mal conçue, mal bâtie, mal distribuée, et qui va s’écroulant sur nos têtes; gardons-nous bien d’y faire, à grands frais, d’insuffisantes et peu durables réparations : il faut y porter hardiment le marteau, et bâtir à la place un vaste et solide édifice, œuvre de la science, où pénètrent l’air et le soleil. L’Université de France, cet antique automate officiel qui n’a jamais vécu que d’une vie factice, se meurt aujourd’hui; les jeunes Universités françaises vivront et grandiront par l’individualisme, la concurrence et la liberté.

Paris, novembre 1871.

Page 1