LES BATIMENTS OCCUPÉS PAR LES PRISONNIERS
Les constructions dont j’ai fait la description suffiraient, sans doute, pour former un Pénitencier complet. — Le projet que j’ai rédigé présente cependant, au-delà de la chaussée plantée qui entoure le grand bâtiment, une étendue de terpeins considérables, dans lesquels on trouve des cours et magasins de dépôt, un cimetière et une salle d’autopsie! , enfin, quatre jardins spacieux où l’on cultiverait des légumes pour l’entretien de la maison. — Si toutes ces dépendances 11e peuvent être con-
sidérées que comme très utiles, je dirai cependant que mon principal but, en les projetant, a été d’avoir de grands espaces entre l’extérieur et l’intérieur du Pénitencier, afin d’empêcher les étrangers d’approcher des batiments des prisonniers 5 et si l’établissement qu’il s’agirait de construire devait l’être dans une plaine , on ne pourrait regretter l’argent que coûteraient les terreins puisque les produits qu’on en tirerait deviendraient beaucoup plus forts que ceux qu’ils auraient donnés auparavant et d’après lesquels on les aurait achetés.
Tel est ce projet de Pénitencier. — Il diffère essentiellement des prisons pensilvaniennes. — (Test qu’en effet, ainsi que je l ai exposé dès le début, je l’ai conçu à une époque déjà loin de nous, où la première de ces prisons , celle de Cherry-Hill , n’existait pas encore 5 et , s’il est vrai de dire qu’en toute chose , lorsqu’on a sous les yeux des modèles et des formes déjà connus et qui sont considérées comme à peu près satisfaisantes^ il devient difficile de s’en écarter , parce qu^on se trouve alors comme entraîné à rentrer dans la voie frayée , ce doit avoir été pour moi une circonstance favorable de m’être ainsi trouvé placé sur un terrein tout neuf, pour me livrer à l’étude d’un établissement tout nouveau.
Il est néanmoins nécessaire d’examiner si les dispositions matérielles des prisons américaines , dont je me suis ainsi tant écarté , ne présentent pas réellement de graves inconvénients , auxquels il serait permis d’attribuer les répulsions qui sont venues arrêter le mouvement d’adhésion que le système d’emprisonnement solitaire a retrouvé sur le vieux continent ; et si , faisant opposition à tous les principes annoncés au commencement de ce mémoire , ces mêmes prisons
11e s’éloignent pas, sur presque tous les points, du but que l’on doit se proposer, et qu’il faut qu’on atteigne.
Et en effet , ne reconnaît-on pas tout d’abord , que les condamnés n’y peuvent pas assister convenablement aux offices et aux prédications religieuses?
Ne reconnaît-on pas que le Directeur , de son observatoire , ne peut voir dans les cellules , mais que son regard pénètre seulement dans les corridors ?
Ne remarque-t-on pas ensuite, comme un contresens difficile à expliquer , que les gardiens qui parcourent ces corridors ne sont surveillés que pendant le temps qu’ils sont en dehors des logemens , c’est-à-dire quand il est parfaitement indifférent que le directeur les voie j tandis qu’ils ne sont plus aperçus dès l’instant qu’ils sont entrés avec les prisonniers c’est-à-dire au seul moment où il serait utile et même indispensable qu’ils fussent bien surveillés ?
Ne peut-on pas dire en outre, que les cellules sont aussi impropres qu’on puisse le supposer à l’inspection et encore plus à l’enseignement des industries ; — ne s’opposent-elles pas , parleur uniformité , à ce que les condamnés soient livrés à des travaux variés ?
Enfin , la disposition de ces mêmes cellules ( dans les bâtiments rayonnants surtout), n’est-elle pas tout à-fait nuisible à la santé des détenus, qui ne peuvent y trouver ni la faculté de prendre le moindre exercice , ni le moyen de jamais respirer l’air du ciel, ni l’espérance, pour beaucoup d’entre eux, de recevoir l’impression d’un seul rayon du soleil , durant toute leur captivité !
Il m’a semblé, je l’avoue, que les formules des Pénitenciers de Philadelphie et de Trenton , par cela seul qu'elles ne satisfont pas à des
conditions aussi essentielles, ne réaliseraient pas, chez nous, les espérances de la réforme.
Et après l’exposé que je viens de faire d’une partie des inconvénients qu’elles présentent, je devrais encore faire ressortir un fait important, sur lequel je crois utile d’insister ; c’est qu’en Amérique, comme en Europe , les partisans de l’école de Philadelphie , qui dans les commencements avaient parlé d’un système ül isolement absolu , se sont trouvés bientôt amenés par l’expérience , à professer seulement le principe de la séparation des prisonniers entre eux. — Mais hâtons-nous de le reconnaître, la formule des pénitenciers Pensilvaniens est bien celle de V isolement absolu } celle enfin de l'isolement du secret, tel que pourraient l’entendre nos juges d’instruction dans les affaires criminelles. — ■ Une administration devenue plus douce a pu, tout-au-plus, modifier cette dure condition du prisonnier, pour la ramènera n’être que la séparation à laquelle on a voulu se réduire; mais une loi déentier isolement reste écrite parles murailles mêmes ^ qui, élevées à une époque depuis laquelle les idées se sont modifiées, enferment de tous côtés le prisonnier dans un triste cachot ; contredisant ainsi hautement le langage qu’une sage philanthropie a conduit à adopter : tandis que tout au contraire (s’il m’est permis de le faire remarquer), mon projet , avec ses cellules tout ouvertes sur l’intérieur , n’a été, dès l’origine et n’est toujours resté que l’expression de la simple séparation des prisonniers ; conciliant ainsi, tout à la fois, les exigences de la réforme et les .dioits sacrés de l’humanité
Toutefois ce projet que je viens de montrer tel que je l’ai conçu primitivement^ serait bien certainement (comme toutes les choses importantes avant leur exécution ) , destiné à subir des modifications plus ou moins grandes : — déjà même j’en ai étudié complètement plusieurs , qui ont pour but soit d’arriver à le simplifier , et par là , de réduire les dépenses , toutes choses égales d’ailleurs , au-dessous des autres formules , soit enfin de faire diparaître jusqu’au
doute, s’il en pouvait exister, relativement à l’action de la ventilation et à la difficulté du chauffage ; mais’ ce ne serait pas aujourd’hui qu’il conviendrait de se préoccuper encore de ces modifications qui n’ont donné d’abord ou ne donneraient jamais lieu qu’à un travail facile , si, avant tout, la base était reconnue vraie , meilleure enfin, que celle sur laquelle reposent les exemples fournis par l’Amérique.
Et , si l’on trouvait que ce serait à moi trop ambitieux d’espérer que ce projet, comparé à ceux qui sont déjà connus, pourrait offrir des avantages réels, et qui lui seraient propres, je ne m'excuserais pas seulement sur les témoignages d’assentiment qui m’ont été donnés 5 mais en m’empressant de reconnaître la supériorité de talent de tant de personnes habiles qui ont recherché la solution de ce grand problème , je dirais que , si la société n’a dû bien souvent qu’au hasard les découvertes les plus importantes, je Saurais eu peut-être moi-même d’autre mérite que d’avoir su profiter d’une de ces idées heureuses qu’une inspiration fortuite peut offrir une fois à tous les hommes.
v-je oeofoNvj’UoBîfi(i//rrgi<É jv/rç