TIERS ETAT
Ce n'est que depuis fort peu que les principaux magistrats ont imaginé, puis tâché de se tirer de cet ordre dans lequel ils ont toujours paru dans les états généraux; la tentative de cette nouveauté était difficile. Il n'y a que trois ordres dans l'État : ils ne pouvaient être reçus dans le premier, ni s'introduire dans le second; ils voulurent s'assembler seuls et à part; mais c'était faire deux ordres du troisième, et cela était impossible, hors de tout exemple, et contraire à la loi du royaume, qui ne connaît que trois ordres et qui est telle qu'un gentilhomme, même homme de qualité, qui est, en même temps magistrat, ne peut, à cause de sa magistrature, être député aux états généraux que pour le tiers état ^ Ces tentatives (<:/)..., si récentes et si peu possibles, avaient
(a) Un ou deux mots passés dans le manuscrit.
résolu le dauphin à leur couper pied solennellement pour toujours.
Il voulait aussi défendre à tous magistrats d'être jamais chez eux, ni en visite, ni en aucun temps, sans la robe avec laquelle ils siègent dans les tribunaux dont ils sont, non la rouge, ni encore moins, pour les présidents à mortier, leurs habits fourrés, mais leurs robes noires; à la campagne seulement, en habit brun et tout au plus les boutons d'or dessus, sans jamais d'épée.
Le mortier étant une sorte de bonnet distinctif des présidents, le dauphin trouvait leur dimension ridicule, en ce qu'ils ne peuvent plus servir de coiffure et sont portés à la main, et ressemblent à des tambours de basque; il voulait donc n'en changer qu'en excédant, pour les rendre propres à être portés surlatête, mais arrêtés comme un bonnet, en quoi même la distinction serait plus marquée et plus naturelle.
Ce prince avait aussi résolu de défendre aux magistrats l'usurpation assez moderne des casques et des couronnes sur leurs armes, de s'y contenter du mortier pour les présidents, et du bonnet pour tous les autres, excepté les conseillers d'État de robe qui y porteraient un chapeau noir, parce que c'est leur coiffure séants au conseil et de défendre aux présidents de porter, à leurs armes, leurs manteaux fourrés qui, ne l'étant que de petit gris, tachent de jouer ceux d'hermine, réservés uniquement, dans la robe, au chancelier et au garde des sceaux, dont le revers est rouge et sans armes.
Le dauphin ne voulait pas moins régler les prétentions des compagnies supérieures,1ant entre elles qu'intérieurement (a) pour toutes les autres prétentions , et cette règle était ainsi projetée. Le conseil avec lequel le grand conseil ferait corps, les parlements, les chambres des comptes, les cours des aides, les cours des monnaies et les cours semblables, se précédant, suivant l'ancienneté de leurs créations , pareillement leurs
(a) Dans le manuscrit : intérieures.
membres de charge égale s'entre-précéderaient , suivan tla même règle. Mais, à l'égard des conseillers d'État et de ceux qui en ont rang, comme les secrétaires d'Etat, et le contrôleur général et intendant des finances, le doyen du conseil marcherait d'égal avec le premier président du parlement de Paris, et les conseillers d'État avec les présidents à mortier du même parlement. Ceux-ci précéderaient' le premier président de la chambre des comptes, et il en serait de même dans les provinces; mais le premier président de la chambre des comptes de Paris seul précéderait les présidents à mortier des parlements de provinces, à qui tous les maîtres des requêtes céderaient toujours et précéderaient tous autres magistrats.
Pas un seul magistrat ne précéderait aucun baron. On entend bien que cela ne regarde pas le chancelier ni le garde des sceaux, dont on a vu ci-dessus l'état; parmi les officiers delà couronne, pas un n'aurait de suisse ni encore moins le mot d'hôtel écrit sur la porte de sa maison. Rien de si récent que ces usurpations que le dernier premier président d'Harlay, tout glorieux qu'il était, trouvait si mauvaises et qui ne parurent que de son temps par l'entreprise de la présidente deNesmond\ après la mort de son mari.
Ainsi il n'y aurait plus d'intervalle entre les harangues des compagnies supérieures aux vacations où ils en font au roi. Celle du clergé, s'il en faisait une, serait la première, ensuite viendrait le premier-président du grand conseil, conduit à droite par le chancelier, à gauche par le doyen du conseil, pour faire la harangue. Les conseillers d'État, deux à deux, suivraient pour faire leurs révérences; après eux, lesmaitres des requêtes et les présidents du grand conseil, h la gauche des plus anciens; puis le reste des maîtres des requêtes, deux à deux; enfin les conseillers du grand conseil, suivis des gens du roi. Le chancelier, resté auprès du roi, les lui présenterait, en les nommant à mesure, et en userait de même pour le parlement qui viendrait après tout de suite; puis tout de
suite aussi la chambre des comptes, la cour des aides, celle de la monuaie et les autres corps qui ont accoutumé de haranguer le roi.
Il y a une ancienne contestation au parlement qui subsiste et dont l'indécision a souvent été fatale aux affaires publiques et particulières, je dis souvent, dans la rareté du cas où elle a lieu. C'est lorsque, par récusation, maladie ou autre cas d'absence du premier président et des présidents à mortier, c'est à un autre à présider aux chambres assemblées. Le doyen du parlement, et, en son absence, le plus ancien conseiller laïc de la grande chambre y séant, prétend que c'est à lui à présider. Le plus ancien président des enquêtes le lui dispute, et à celui-ci le premier des présidents de la première chambre des enquêtes. Le dauphin n'a pas compris qu'il pût en cela y avoir de question raisonnable. Les présidents des chambres des enquêtes ne sont, par leurs propres provisions, que des conseillers au parlement, ayant commission pour présider en une telle chambre des enquêtes; car il n'y a de présidents réels en charge que les présidents à mortier qui, à cause de cela, sont appelés et s'intitulent simplement présidents du parlement. Ainsi le dauphin décidait en faveur du doyen du parlement, et, en son absence, du plus ancien conseiller laïc de la grand'chambre présent, mais présidant la compagnie de sa place, laissant vides toutes celles des présidents à mortier.