CONSEIL DE GUERRE
Sera composé d'un chef, toujours maréchal de France, qui aura commandé les armées avec distinction, et de six lieutenants généraux \ des plus distingués, avec un secrétaire d'Etat. Les projets de campagne s'y feront avec chacun des généraux choisis pour commander les armées^; et tout ce qui regarde les troupes et les différentes parties de la guerre, soit en guerre ou en paix, y sera réglé. Les généraux d'armée y rendront compte de leur campagne à leur retour. Leurs lettres, durant la campagne, celles des officiers généraux qui auront des corps séparés, celles des chefs particuliers de l'artillerie, génie, vivres, intendants d'armées et des frontières, gouverneurs ou commandants des frontières et des places, s'adresseront au secrétaire d'État, qui les rapportera au conseil, où elles seront examinées, lequel en ordonnera les réponses qui seront aussi examinées au conseil, et lorsqu'elles seront approuvées et mises au net, y seront relues et signées là même par le secrétaire d'État qui les enverra.
Les magasins, dépôts, artillerie, leurs attelages et ceux des vivres pour les armées et les corps séparés, hôpitaux d'armées et les quartiers d'hiver des troupes, leurs augmentations et leurs réformes y seront réglées; toutes les adjudications s'ébaucheront par le secrétaire d'Etat et seront décidées par le conseil. Les chefs de l'artillerie, des ingénieurs, des
vivres de chaque armée et corps séparés, et les intendants des armées et des frontières où la guerre se fera, travailleront avec le conseil et y auront entrée, sans voix que consultative, et pour leur travail uniquement, et au retour de la campagne y rendront compte de ce qui se sera passé sur leur fait.
La distribution des fonds pour les troupes et les autres parties de la guerre, places, états-majors, paye, appointements, subsistances, fourrages, etc., sera ordonnée, faite et départie par le conseil au rapport du secrétaire d'État, et chacune signée de lui en présence du conseil; et il tiendra un registre de tout ce qui y sera vu et réglé, et des dépêches reçues ou envoyées et qu'il rapportera tous les mois au conseil, ainsi qu'il a été dit sur celui des affaires étrangères. Il en gardera les minutes; et à la fin de chaque guerre il les enverra, ainsi que tout ce qui se sera passé au conseil de guerre, d'adjudications, distributions, etc., au dépôt de la guerre aux invalides^ d'où, à la fin d'un règne, ce qui le regarde et celui du roi prédécesseur sera porté à la bibliothèque du roi, où il en sera usé, comme il a été dit sur les affaires étrangères.
Le [s] menu [s] détail [s] des régiments, remontes, habillements, armements, discipline, regarderont, jusqu'au colonel ou mestre de camp exclusivement, le seul secrétaire d'État, pour en décharger le conseil, occupé à choses plus générales et plus importantes. Les officiers néanmoins pourront porter leurs plaintes au chef du conseil, môme à quelqu'un des membres, s'il en a une cause grave ; il en sera rendu compte au conseil, et le secrétaire d'État s'y défendra; sur quoi le conseil décidera. Il en sera de même des disputes intérieures du régiment, entre les officiers, où le colonel ou mestre de camp ne sera pas mêlé, des difficultés dans les places, [ainsi que] (a) les hôpitaux militaires ou les quartiers d'hiver, quand les troupes y seront; de leurs désordres légers; des
Dans le manuscrit : lorsque.
lettres des intendants des provinces, tant que ces magistrats subsisteront, sur ces matières; des démêlés des garnisons et des états-majors où les gouverneurs ne seront point mêlés. Les désordres graves et les démêlés où les gouverneurs et où les colonels ou mestres de camp seront compris, seront rapportés au conseil qui en décidera. Toutes ces décisions seront écrites par le secrétaire d'État à ceux qu'elles regarderont, qui fera voir ses lettres en conséquence, et qui les signera dans le conseil, après qu'il les aura examinées et approuvées; et le secrétaire d'ICtat en gardera les minutes, et les enregistrera aussi, comme il fera de tout ce qui sera passé au conseil.
Les avancements aux grades de brigadiers et d'officiers généraux seront projetés au conseil, et présentés par le chef au roi, ainsi que ceux qui demanderont des régiments, avec une note des raisons et du mérite de chacun. Il en sera de même des récompenses des officiers généraux de toute espèce.
Tout ce qui aura besoin delà signature du conseil sera signé toujours du chef et d'un membre du même conseil. Ceux qui le composeront auront chacun un mois l'un après l'autre, suivant l'ordre de leur séance, pour signer avec le chef. En même cas il en sera usé de même dans tous les conseils à l'égard de cet article de lettres, de signatures et de registres.
Ce conseil s'assemblera quatre ou cinq fois la semaine chez le chef, et plus souvent selon les affaires.
En temps de guerre lorsqu'il arrivera des courriers au secrétaire d'État, il fera sur-le-champ assembler le conseil, si la chose l'exige, en le mandant au chef et aux membres. Si la chose n'est pas si pressante, il l'assemblerale lendemain ou attendra le jour naturel de son assemblée, en se contentant d'en rendre compte au chef, lequel portera toujours au roi toutes les nouvelles qui arriveront.
Les fonds faits pour la guerre par les États seront payés par eux au trésorier général de la guerre nommé par le roi gratuitement sur plusieurs sujets proposés par le conseil de
guerre. Ce trésorier général non plus que tous les autres particuliers, nommés de même et gratuitement par le roi, n'auront aucuns droits de quelque nature que ce puisse être, et se contenteront des gages réglés par le roi sur l'avis du conseil de guerre. Le trésorier général videra ses mains entre celles des trésoriers particuliers de chaque nature des diverses parties de la guerre, comme vivres, artillerie, troupes, paye et appointements, génie et fortifications, hôpitaux militaires, au moindre nombre qu'il sera possible.
Tous les ans le conseil des finances s'assemblera chez le chef du conseil de guerre avec ce conseil, où tous ces trésoriers rendront leurs comptes, et, s'il y a des fautes, y seront punis de toute espèce de peine suivant les délits, même de mort, sans appel, et sans forme ni figure de procès. Les comptes, lorsqu'ils auront été approuvés de ces deux conseils, et qu'ils en auront un certificat signé, en ce double conseil, des deux chefs et des deux secrétaires d'État, seront portés par eux à la chambre des comptes où ils seront apurés sans frais, dans le cours des douze mois suivants, et le roi tiendra la main à l'expédition dans cet espace de temps par la chambre des comptes. Et ces comptes, ainsi apurés, seront portés en dernier lieu aux états généraux prochains, qui y mettront la dernière main à la décharge, s'ils n'y trouvent rien à châtier ni h redire, et qui en décideront en dernier ressort, sans forme ni figure de procès.
L'administration en détail des fonds pour l'artillerie, génie et forfifications, ainsi queles promotions, agréments et avancements dans l'artillerie et le génie, seront en la main du grand maître de l'artillerie et du surintendant des fortifications et ingénieurs; mais ce dernier prendra l'ordre du conseil sur les places où il sera le plus nécessaire de travailler; et à cet égard il en rendra compte au conseil, et y aura voix délibérative sur cette matière seulement.
Et à l'égard du train d'artillerie nécessaire en temps de guerre à chaque armée ou dans chaque place menacée, le
conseil de guerre en décidera et en signera l'état, qui sera porté par le secrétaire d'État au grand maître de l'artillerie, qui sera tenu de donner sur-le-champ ses ordres en conséquence, et qui répondra de toute espèce de négligence ou de délai en ce service. En parlant d'un train d'artillerie, on entend les poudres, etc., nécessaires à proportion.
Les trésoriers de l'artillerie et des fortifications rendront leurs comptes eux-mêmes et en la même forme que les autres trésoriers des différentes parties de la guerre, et y rapporteront les ordres de distribution du grand maître de l'artillerie et du surintendant des fortifications.
Le dauphin, vivement touché des infortunés succès de la guerre, en avait recherché les causes, et les avait pénétrées; on les exposera ici, et les remèdes qu'il avait résolu d'y apporter.
Causes foncières des malheurs des dernières guerres, qui s'approfondiront de plus en plus en les laissant subsister. — Louvois subjugue les troupes.
Les causes de ces malheurs étaient rapportées au ministère de M. de Louvois. Ce puissant ministre qui voulait être le maître dans toutes les parties de la guerre, et dont le génie était si puissant pour toutes les exécutions*, comprendre et combiner tous les détails, et qui connaissait bien son maître et les Français, portait fort impatiemment de se voir retenu et borné aux fonctions de sa charge de secrétaire d'État de la guerre par M. le Prince et par M. de Turenne^ avec lequel ses démêlés ne furent pas heureux. Il comptait qu'il ne sortirait point de son état tant qu'il aurait affaire à des généraux si capables et si autorisés par leur capacité. Il en voulut dont les fautes les missent en sa main pour les protéger ou les ôler, suivant qu'il lui plairait, et dont les besoins de sa protection les rendissent souples ^; et il tenait [que] (a) diminuer
(a) Dans le manuscrit : qu'à.
leur autorité, en augmenter la sienne, était le grand pas à faire qui lui faciliterait tous les autres pour arriver rapidement au but qu'il se proposait. L'impression qui ne s'était jamais effacée de l'esprit et du cœur du roi de la conduite de y[. le Prince, dans sa jeunesse, [l'écarta] (a) bientôt après les conquêtes de la Hollande et de la Franche-Comté, et s'il commanda depuis des armées, ce ne fut qu'en passant. La mort de M. de Turenne défit Louvois d'un fâcheux de ce mérite; mais il eut affaire après à leurs élèves, qui, quoique grands généraux, n'eurent pas le même poids, et ne purent lui causer les mêmes embarras pour ses projets. Il les avait déjà peu à peu fort avancés à l'égard des troupes, dont il s'était rendu maître par les avancements et les récompenses aux dépens de l'autorité des colonels et des mestres de camp, et par l'agrément ou le refus de ces derniers emplois dont il s'était rendu le maîtreauprèsduroi. Par politique [autant] que par nature (6), ce ministre était l'ami le plus sûr et le plus utile, et le plus implacable [et persévérant] ennemi(0. Par cette conduite, toujours également soutenue, et qu'il étendit aux enfants et à la postérité de ceux à qui il voulait du bien ou du mal, il s'acquit l'espérance et la terreur qu'augmenta sans cesse son crédit et sa hardiesse, lesquels aussi augmentèrent toujours. Dans cet état, et délivré de M. le Prince et de M. de Turenne, il ne balança plus d'attaquer l'autorité des généraux d'armée. Il persuada au roi que c'était à Sa Majesté à faire les projets de campagne, et à commander ses difl'érentes armées de son cabinet*; qu'il ne devait point laisser aux généraux d'armée la liberté d'agir d'eux-mêmes pendant le cours de la campagne, mais les obliger de lui demander ses ordres par des courriers, et de s'y conformer pour les mouvements
(a) Dans le manuscrit: Vécartèrent.
(/') Dans le manuscrit ce passage est ainsi écrit et ponctué : « .... dont il s'était rendu le maître auprès du roi par politique que par nature. Ce ministre était.... elci
(c) Dans le manuscrit : en poursuivant l'ennemi.
importants, ou les entreprises que l'occasion leur présenterait. Ainsi les occasions s'échappèrent souvent en attendant le retour des courriers, et s'échappèrent de plus en plus à mesure que d'autres généraux succédèrent à ceux que M. le Prince et M. de Turenne avaient formés, que l'autorité de Louvois resserra de plus en plus. Tant que ceux de ces deux grandes écoles commandèrent les armées, leur capacité soutint la fortune des armes malgré ces entraves, quoique beaucoup moins bien qu'ils auraient fait sans cette contrainte, laquelle même ne fut appesantie que par degrés, et dont ces généraux n'éprouvèrent pas tout le poids; mais après eux, il n*y eut plus de mesure, et leurs successeurs entravés sous le joug de la nécessité des courriers, dont la perte du temps et souvent encore les réponses rompirent toutes leurs mesures. C'est ce dont le dauphin avait été lui-même fortement témoin, lorsqu'il s'était trouvé à la tête des armées. Ainsi Louvois se mit en possession de faire les projets de campagne, de ne consulter point ou fort peu les généraux qui les devaient exécuter, de ne les faire travailler avec lui qu'en sa présence, et au moment pour ainsi dire du départ, et de les mettre ainsi hors d'état de le contredire sur un projet adopté par le roi, qui ne pouvait être informé des inconvénients, ni de ce qu'il y avait de meilleur à faire, en présence d'un ministre qui ne pardonnait jamais, et qui avait sans cesse en main toutes sortes d'occasions grandes et petites de faire sentir à ces généraux d'armée le poids de sa colère et de son 1 crédit, de leur donner tous les dégoûts et toutes les diflicul- I lés imaginables pendant la campagne, de [les] {a) charger des fautes et des manquements que lui-même leur aurait creusés, et de leur faire ùter pour toujours, et à leur retour, tout commandement d'armée, avec l'air de disgrâce, pour ne rien dire de plus, qui accompagne ces cliangements. Du même coup il se fit lui-même le général de toutes les armées, parce
(a) Dans le manuscrit: la.
qu'en rendant compte seul au roi des courriers des généraux, et leur faisant les réponses, il tournait les ordres du roi du côté qui lui convenait; et le roi croyant ainsi commander ses armées de son cabinet, les abandonnait en effet aux volontés et aux intérêts de son minisire, dont les exemples ont été continuels et ont eu de funestes suites, dont le récit ferait un volume [que] {a) fournirait la Flandre, le Rhin et l'Italie, tant sous Louvois que sous ses successeurs, qui ayant trouvé le chemin frayé n'ont pas manqué tous de le suivre avec la dernière jalousie.
Gêne funeste.
Louvois attaqua encore l'autorité des généraux d'armée par un endroit non moins funeste; on ne connaissait point avant lui de droits à la guerre contre la subordination qui est l'ûme de tout ordre et de toute discipline, par conséquent de tout succès. Le général détachait qui bon lui semblait^ sans égard au tour de marcher, et il avait ainsi le choix de mettre les uns ou les autres à la tête du détachement qu'il faisait, suivant le plus ou moins d'importance de l'objet du détachement, et la connaissance qu'il avait ou croyait avoir de la capacité de ceux qu'il employait. Le grade aussi ne l'arrêtait pas. L'intérêt qu'il avait au succès, et celui qu'il avait encore aux méprises des choix qui roulaient tous sur lui, parce que lui seul les faisait, le rendait attentif à connaître les officiers et à se garder de se méprendre par affection ou par fantaisie. Ce pouvoir lui donnait lieu d'essayer les officiers par de légers détachements en nombre et en objet, de les instruire par l'expérience, de cesser d'y employer ceux qui lui paraissaient incapables ou i)eu capables, de pousser ceux en qui il voyait de l'ouverture, en les détachant plus fréquemment, el pour des objets plus difliciles et plus importants. Cela allumait l'émulation; chacun cherchait
(a) Dans le manuscrit : qui.
38 PnOJKTS DE GOUVERNEMENT.
à plaire au général et à s'instruire, parce qu'on savait le poids qu'aurait le témoignage du général, à son retour, auprès du roi, et que c'était le moyen de s'avancer promptement. On sollicitait la permission d'aller [comme] volontaire en ces détachements, pour s'y instruire et pour en obtenir ensuite ; on s'attachait, après en avoir obtenu, à s'y conduire de façon qu'on pût en espérer de nouveaux, et avec le temps de plus forts et pour des objets plus considérables. Ainsi toute une armée était sans cesse à l'école des armes, et plusieurs devenaient capables à force d'être apprentifs. C'étaient ceux-là, connus par expérience, qu'on avançait : l'ordre du tableau était alors inconnu , et les promotions peu ou point en usage. Un combat, une belle retraite, une savante manœuvre avançait qui l'avait faite et qui s'y était distingué, et sur-le-champ. On était accoutumé à cette voie de s'avancer; la jalousie cédait au mérite et à l'action. Cette impertinente raison qu'on en eût fait autant si on s'y était trouvé, si connue depuis, ne tombait alors dans l'esprit de personne. De degré en degré, et toujours acquerrant expérience et capacité, les officiers se formaient promptement et devenaient bientôt de bons et même d'excellents officiers généraux, et quelquesuns de très-bons généraux d'armée. C'est de la sorte que, sous M. le Prince et iM. de Turenne, se sont formés les maréchaux de Créqui, Schomberg, Luxembourg, Lorges, Catinat et d'autres, et qu'ils sont parvenus à commander des armées dans un âge à les commander utilement et longtemps, avec beaucoup de succès et de réputation. Cet usage était de tous les temps.
Ordre du tableau et promotions".
Voir [s'] élever de grands sujets et devoir [leur élévation à leur] capacité, à leur application et à leur travail et à la bienveillance, à l'estime, au témoignagedes généraux d'armée, n'était pas lecomptedeM. deLouvois; c'était bien la force successive et la ressource de l'État d'âge en âge; mais c'était l'obstacle à .
la toute-puissance que le ministre de la guerre se proposait, pour l'établir sur la ruine de celle des généraux d'armée et sur l'avancement et la fortune des officiers; il inspira au roi jalousie de cette autorité des généraux d'armée, et lui persuada la fausse et ruineuse justice de ce qui s'est appelé depuis l'ordre du tableau. La haine de la qualité distinguée de celui qui n'avait que du pouvoir (a), y entra aussi pour beaucoup, et il persuada d'autant plus aisément ce qui va être courtement expliqué, que le roi fut toujours sensible à abaisser les hauteurs et à élever les vallées \ Louvois lui proposa de n'avoir plus égard qu'à l'ancienneté et de régler tout par elle, excepté des cas extraordinaires et rares; en conséquence défaire des promotions par cette règle, en même temps de ne laisser plus aux généraux d'armée le choix pour commander les détachements, encore moins des corps séparés de leurs armées; que ces derniers ne dépendissent que du roi et les ^ autres du tour à marcher par ancienneté; et quant aux grades, par le nombre des troupes dont les détachements seraient composés. Cette résolution prise et exécutée mit toutes les fortunes entre les mains de Louvois, qui ne manqua jamais de prétextes pour les avancements extraordinaires et rapides de ceux qu'il protégeait particulièrement, et qui confondit mérite, application, émulation, volonté, distinction de naissance et d'état dans un même chaos d'égalitéconfuse-, sans espérancenimoyen de s'avancer que par la particulière protection du ministre de la guerre, ou en son rang d'ancienneté; de là plus d'émulation ni d'application devenue inutile, et peu à peu ridicule; de là plus d'expérience; de là ignorance
(a) Cette singulière construction peut être rapprochée de celle que l'on a sans doute déjà remarquée plus haut (page U) : « Se déchar^rer de la haine des sujets de ce qu'on n'.i pas fait.... jj Dans l'une et l'autre phrase les deux compléments de la haine, l'un indiquant l'objet de celte haine, l'autre la personne qui la ressent, sont également unis à ce mot par la \ réposilion de. Seulement, dans les deux phrases, l'ordre des compléments n'est pas le même. On lit aussi dans les sommaires du chapitre xxi des Mémoires de Saint-Simon, t. XI, p. 402 : « Opinion du roi du duc du Maiue.»
entière ; de là peu de cas de plaire aux généraux d'armée dont le pouvoir était cessé à tout égard, et leur témoignage hors d'occasion et de poids, et les généraux d'armée réduits à donner leurs détachements à commander à des hommes incapables, quand ils sont par ancienneté en tour de marcher. On pourrait ajouter encore beaucoup de choses et de réflexions ; mais celles-ci suffiront pour voir la source du mal que les successeurs de Louvois ont entretenu et soutenu avec toute la jalousie que leur a donnée le maintien de la toute-puissance que ce ministre leur a transmise. On ajoutera seulement que le prodigieux nombre des grandes armées que Louvois a le premier mises sur pied, et par conséquent d'officiers généraux et particuliers qui y servent rend leur tour à marcher si rare qu'ils n'y peuvent rien apprendre. Ces grandes armées longtemps supérieures en nombre (a) à celles des ennemis de la France, et les généraux de ces armées de l'école de M. le Prince et de M. de Turenne, ont encore, tant qu'ils ont duré, soutenu la gloire des armes du roi, malgré de si fortes entraves. Mais après eux on a senti cruellementla difficulté de leur donner des successeurs, et peu à peu tout s'est éteint, parce que peu à peu personne ne s'est pu former ; et c'est ce bel ordre du tableau qui a conduit la France aux derniers bords du précipice par l'incapacité des généraux d'armée accablés d'ailleurs sous le joug des courriers du cabinet, et par celle de tous les officiers généraux, desquels tout le mérite et la cause de leur tardif avancement est uniquement leur ancienneté à tour de rôle, et l'observation exacte de cet ordre du tableau qui a tari les sujets do manière qu'il ne s'en trouve plus.
(a) Dans le manuscrit : en grand nombre.
Inspecteurs,
Non content d'une domination si peu limitée, Louvois, pour s'étendre jusqu'aux dernières extrémités où elle pût être portée, prit le roi par le goût des revues et par celui des détails; il lui proposa de faire des inspecteurs et des directeurs^ qui fussent chargés de tout le détail des troupes, chacun dans un certain district, et qui lui en rendissent un compte qui le mettrait au fait du mérite des officiers. Par ce moyen les colonels et mestres de camp perdirent toute autorité dans leurs régiments, qui fut dévolue aux inspecteurs, et avec la crainte et l'espérance, toute subordination. Les congés, les reliefs (a), les disputes, les querelles des officiers entre eux, les entreprises du colonel ou bien plus continuellement contre le colonel ou mestre de camp; les plaintes, les mouvements, les remplacements, les habillements et armements, réformes d'hommes et de chevaux, tout fut ôté aux colonels et mestres de camp et attribué aux inspecteurs. Mais comme les troupes changeaient tous les*ans, comnie elles ont toujours fait, de garnisons et de quartiers d'hiver, et souvent d'armées, il fut rare que le même inspecteur vît souvent les mêmes troupes, par où M. de Louvois ne craignit pas leur autorité. Il lit en sorte aussi qu'outre que les inspecteurs et les directeurs lui rendaient compte de tout, et reçussent et exécutassent ses ordres sur tout, il lit, dis-je, en sorte qu'ils cessèrent de travailler avec le roi, quoique toujours en sa présence, presqu'aussitôt qu'ils eurent commencé à y travailler. Ce travail fut incontinent tourné en audiences d'un demi-quart d'heure, lesquelles môme furent bientôt après supprimées, en sorte que M. de Louvois fut le seul avec qui ils travaillèrent, et lui, le seul à travailler avec le roi. Ainsi M. de Louvois ou plutôt ses commis, parce qu'il n'y [put] {b)
(a) Appointements payés aux militaires absents.
(b) Dans le manuscrit : peut.
42 PROJETS DE GOIVEUNEMENT.
suffire, devinrent les maîtres absolus de toutes les troupes en gros et jusqu'au dernier détail. C'est ce que les successeurs de ce ministre et ceux de ses commis ont entretenu*, suivi et soutenu avec la dernière jalousie, et ce qui fait le chaos de toutes les troupes, et qui a éteint toute l'émulation et la subordination, parce que les colonels et mestres de camp, n'y ayant plus nulle autorité, aucun officier des régiments n'a intérêt de leur plaire par son application au service, très-inutile à son mieux être, ni à son avancement. L'argent ou la forte recommandation fait tout pour les troupes dans les bureaux de la guerre, qui en sont les maîtres jusqu'aux derniers détails et à la disposition des places d'officier [s], leur avancement, leur récompense, et pour les régiments, des garnisons et des quartiers d'hiver (a). Avec cette sorte de manutention ^ il faut s'étonner encore qu'il se trouve de l'honneur dans les troupes, et même quelques officiers bons et appliqués.
Remèdes.
Les causes du mal bien comprises, et si pleinement vérifiées par la plus fréquente expérience, les remèdes ne parurent pas au dauphin bien difficiles à trouver; il jugea qu'il n'y avait qu'à retrancher les causes pour en faire cesser les effets.
Il résolut donc de ne se plus arrêter à l'ordre si fatal du tableau, et de ne point faire de promotions sans cause, ni d'un nombre à la fois; il sentait qu'à la guerre, comme ailleurs, il était des gens nés pour commander et pour être préférés aux autres, sur lesquels rarement le seul mérite transcendant devait l'emporter, ou des occasions fort distin-
(a) Voici le sens de cette phrase, dont In construction est un peu difficile : « Les bureaux de la guerre sont les maîtres des troupes jusqu'aux derniers détiilset juvgî/'ri la disposition (jusqu'à pouvoir disposer) des places d'officiers, de leur avancement, de leurs récompenses, et des garnisons et quartiers d'hiver pour les régiments. »
guées ^; que le général connaît mieux l'application et les talents des officiers que les gens de plume et d'affaires; que les colonels et mestres de camp connaissent mieux leurs régiments que le bureau; que les inspecteurs ne sont propres qu'à ôter toute subordination et à ne voir que la superficie des choses, même en courant; et qu'ils sont incapables par le changement continuel des troupes de rien suivre, ni rien voir de l'exécution de ce qu'ils auront ordonné, réglé ou défendu; que, devenus colonels et mestres de camp de tous les régiments de France pour des instants, ils n'en sont comptés que pour des instants aussi, et que l'inspecteur d'un autre district où ces régiments passent, change et renverse souvent tout ce que le précédent inspecteur avait fait.
Le dauphin sentit la confusion et le dégoût que cette invention portait avec elle, la dangereuse énormité du pouvoir du seul secrétaire d'État de la guerre sur tout le gros et tout le détail des troupes et de toutes les parties de la guerre, conséquemment de ses commis, et toutes les sortes d'abus qu'ils en faisaient ou pouvaient faire; l'extrême et pressante nécessité du rétablissement de toute subordination, sans laquelle nul ordre, ni discipline possibles, et de faire renaître l'émulation , par conséquent l'application et l'instruction. Il vit avec étonnement des projets de campagne faits , composés sans examen et avec une autorité sans réplique aux généraux d'armée qui les devaient exécuter, par un homme de robe, qui n'avait jamais vu ni ouï parler de troupes ni de guerre, et ce même homme de robe diriger tous les mouvements et les entreprises du fond de son cabinet, sans la permission duquel les généraux d'armée n'osaient ,\ profiter d'aucunes occasions qui s'échappaient sans cesse pendant les courses des courriers. Il fut saisi de voir la déclaration, la continuation et même l'augmentation du poids de la guerre [ci) entre les mains du seul secrétaire d'Ktat,
(a) De la yucrrc est le compléiiKiit des mois : de la déclaration ei de
44 PROJETS DE GOUVEUNEMENT.
dont (^^rcxemple de la guerre d'Hollande, de celle de 1688, du choix des chefs ; les incendies du Palatinat, l'aventure' là dessus de Trèves(^), la préférence des entreprises p^our la Flandre sur l'Allemagne*, parce que les prenaières étaient infinies par le nombre des places, les secondes très-aisées et auraient promptement donné la paix que Louvois ne voulait point; et ses criminels manèges à l'égard du duc de Savoie ^ pour le forcer à grossir le nombre des alliés contre la France, dont il devint le plus dangereux et le plus ruineux; enfin l'incapacité totale des successeurs de ce ministre^ dans la plénitude de son même pouvoir, et les suites de toutes ces choses qui ont mis l'État dans la plus dangereuse situation où il ait été depuis Charles VI, et dont il n'a pu sortir que par le miracle de Londres"'.
Par ces réflexions le dauphin résolut d'ôter au secrétaire d'État de la guerre tout le pouvoir que Louvois avait usurpé; de rendre aux généraux d'armée toute la part qu'ils doivent avoir [aux] projets de ce qu'ils doivent exécuter; la liberté entière de profiter des occasions qui se présentent pendant les campagnes, celle d'éprouver et de choisir qui bon leur semble pour leurs détachements et même pour les corps séparés que les occasions rendront nécessaires, sans dépendance; de donner lieu à rendre le poids nécessaire à leurs témoignages sur la conduite et les talents des officiers ; en même temps d'ôter toute inspection et direction des troupes, délaisser les colonels et les mestres de camp maîtres, dans leurs régiments, de toute espèce d'avancement, remplacement, discipline et détails, en laissant toutefois la porte ouverte aux plaintes légitimes, mais sans en laisser les commis ni le secrétaire d'Ltat arbitres absolus ; en même temps
la continuation, comme de l'expression indivisible de Vangmentation du poids , qu'on aurait pu remplacer par l' aggravât ion ^ ce qui ferait disparaître l'amphibologie et l'embarras de la phrase.
(n) Ne l'aut-il pas plutôt lire : dans?
(b) Le manuscrit porte par erreur ; de Clèves.
de rendre les colonels et les mestres de camp responsables de la bonté et beauté de leurs régiments, de leur discipline, de l'exactitude de leur service, de la netteté de leurs mains et de ceux qui sont chargés sous eux du pécuniaire et du bon emploi de ce pécuniaire pour tous les détails d'armement, habillement, remontes, recrues, etc.; avec certitude, par une conduite suivie, de punition proportionnée aux fautes jusqu'à être cassés , ainsi que des diverses marques d'estime et de satisfaction en récompense de leur application.
Enfin, la proscription parfaite de cet ordre du tableau radicalement destructif de toute émulation et extinctif de toute instruction, conséquemment de tout talent, uniquement imaginé pourlatoute-puissance du secrétaire d'État, et nourrir (a) parfaitement la plus profonde paresse des corps et des esprits, qui en genre militaire (/>) les a tous conduits où on les voit, et l'État où on ne l'a pu voir sans les dernières horreurs; n'admettre cet ordre du tableau qu'en occasions rares où rien autre ne peut faire pencher la balance entre choses et gens d'égalité parfaite et se tenir fort en garde contre ces mêmes occasions, que la paresse d'une part, l'intérêt de l'autre pourraient présenter trop souvent : conséquemment d'avancer en grade par des actions, par l'application et les témoignages des généraux d'armée, par la naissance et l'état distingué des gens qui ne sont pas nés pour attendre, quand ils s'appliquent d'ailleurs, et de mesurer les récompenses et les grâces par cette même règle; enfin, de regarder les promotions surtout nombreuses, comme le poison des troupes et des armées.