I. POINT
Qu'est-ce que le jugement téméraire?
Juger témérairement, c'est juger mal de Quelqu'un , et le condamner sur de légères apparences.
On expliquera cette définition, et on fera voir la différence du simple soupçon et du jugement. On expliquera en quels cas le jugement, est téméraire; on fera sur -tout remarcper qu'on ne prétend pas parler des différentes pensées ni même des soupçons involontaires contre le prochain , dont les âmes justes ne sont pas exemptes ; mais des pensées volontaires, des soupçons pleinement délibérés, des jugemens que l'on forme avec connoissance, sur des indices légers et sans cause suffisante contre la probité du prochain.
Pour counoUrç combien le jugement té-
2^6- Pour le XVIII. Dimanche Hiéraire est condamnable dans un cbrétien, considérons-le d'abord dans sa nature, x.^ Il fait injure à Dieu qui le défend expressément, et qui s'est réservé le droit de juger les hommes, a.^ Il renferme une véritable injustice envers le prochain , en le condamnant sans aucun droit et même contre toute équité. Deux vérités qui étant développées, démontrent clairement que le jugement téméraire, en matière notable, est de sa nature un grand péché.
Je dis donc, i.® que juger témérairement de son prochain , c*est' faire injure au Seigneur; et pourquoi? Cest qu'il a défendu expressément de nous juger les uns les autres 7 à moins qu^il ne nous en ait donné le pouvoir.
On citera quelques passages : Non faciès fuod iniquum esti née injuste judicabis. Ego Dêminus. ^ I^^v. 19. ) Précepte qui a été renouvelé si expressément par J. C. Noîile judicare^ noUte condemnare^ Précepte dont saint Paul ( I. Cor. 4- ) a tant recommandé l'observation : NoUte ante Umpus jvdicare. Et TApôtre saint Jacques a déclaré formellement, ehap. 4« qne juger soo frère, c'est violer la loi,, c^est la mépriser: Qm fudicat fralrm suum , deirahit iegiy et Judivaf legem. Eh ! qui ctes-vous, continue' le même- Apôtre; vou^ qui jaugiez. le prochain? Tu auleot qui es y (p^
fudicas proximum? Ne savez -vous pas qu'il n'y a qu*un législateur et qu^un juge, qui peut perdre et qui peut sauver ? Unus est legislaioT et judex^ qui potest perdere et Uberare.
Nouvelle raison qui rend le jugement téméraire très - injurieux à Dieu, c'est une Bsnrpation de sa souveraineté ; lui seul en qualité de créateur et de souverain maître des hommes , a Vautorité de les juger. J. C.
même, en qualité d'homme, n'auroit pas le pouvoir de juger le monde. Aussi que nous apprend Tévangile ? Que ce pouvoir lui avoit été donné de son Père; et comme il n'a pas pris de lui-même la qualité glorieuse de pontife, aussi ne s'est-il pas attribué celle de juge : Ego non judico quemquam. (, Joan^ 8. t. i5.)
Conclues de là , M. F. , ce cpi'on doit penser des chrétiens qui se donnent la libertéde juger leur prochain, sans en avoir reçu de Dieu aucun pouvoir. N'est-ce pas attenter sur son autorité et entreprendre su^ ses droits? Vous est-il donc permis de juger, de condamner le serviteur d'autrui? Tu qui es ^ qui judkas atienum serpum? ( Rom. i4- ) vous dit S.- Paul; s'il tombe, ou s'il demeure ferme, ce n'est point h vous d'en connoitre : Domina sua siat^, aut eadiL Pourquoi, demande làii^QS. & Chrysostome y |uger ce qui ne
378 Pour le XVIIL Dimanche vous regarde pas? Cette personne, dont vous condamnez les actions et peut-être les intentions, est- elle votre snjet? Devez-vous en répondre à Dieu ? Si cela est, veillez sur elle , sans blesser les règles de la charité ; procurez son salut; prenez toutes les mesures que la prudence dicte, pour Téloigner du péché et pour lui faire remplir les devoirs du christianisme. ( On pourra ajouter quelque chose pour les parens, maîtres et autres supérieurs. ) Mais combien Ae fois ne vous arrive- t-il pas de juger et de condamner ceux même qui ne vous sont point soumis, et peut-être vos propres supérieurs?
Ignorez-vous donc que la première condition, pour exercer les fonctions de juge , c*est l'autorité légitime , et que Dieu se Tétant réservée, vous usurpez un droit qui ne vous appartient pas ? Vous lui désobé issez, vous Toffensez, sur- tout lorsque vous jugez des intentions du prochain sur de légères apparences , et que vous n'épargnez pas même ceux qui sont au-dessus de vous , et que Dieu a établis pour vous conduire.
Le jugement téméraire n'est pas seulement condamnable par Tinjure qu'il fait à Dieu; l'injustice dont il nous rend coupables envers le prochain, en augmente encore plus la malice ; il est directement contraire à la charité qui défend de penser mal du pro-
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charin sans de justes causes : Chantas non cogilat maïum ; elle aime mieux être trompée par une trop grande facilité à bien juger, qi^e de Têtre par une trop grande rigueur à condamner. La charité nous oblige à traiter notre frère comme nous voudrions être traités nous-mêmes: or, voudrions-nous qu'on nous condamnât sans sujet ? Non , sans doute ; nous avons droit à l'estime de notre prochain, tant que nous ne faisons point d'actions mauvaises par elles-mêmes. Pourquoi donc n'observons- nous pas cette règle à l'égard de nos frères? Nous nous croirions coupables , si par nos médisances , nou& avions terni la réputation de quelqu*^un; nous croirians-nous donc innocens, quand, par nos jugemens téméraires, nous lui faisons perdre le droit à notre estime?
On citera le reproche que S. Paul faisoit «ux premiers chrétiens, dans ses lettres aux Cor, 4- ^t ^^^ Rom. i4. Les fidèles circoncis méprisoient les gentils qui ne l'éloient pas ; et les gentils convertis blâmoient les fidèles qui voulaient se distinguer par la circoncision. Ceux qui s'abstenoient des viandes immolées aux idoles, condamnoient ceux qui en usoient; et ceux qui en usoient censu* roient ceux qui voulaient s'en abstenir. Quel langage leur tient l'Apatre? II leur défend de se juger ainsi: Non ergi ampliàs inmcia
z8o Pour le XVIIL Dimanche judicemus : îu autem quid judicas fratrem fuuml aut tu çuarè spernis fratrem tuum? Omnes enim stabimus antè tribunal ChristL Injustice d'autant plus criante, que souvent on juge sur des rapports d'autrui, souvent infîdèles, ou sur desimpies conjectures; on juge des intentions par les actions; on impute une in-^ tention mauvaise à une action qui a pu être faite par un bon motif; enfin , orï juge par prévention, par aversion, par chagrin, par intérêt, ou par quelque autre semblable motif que la passion suggère. Quoi de plus injuste que de tels jugemens, puisqu'ils sont portés sans autorité, sans connoissance et sans intégrité? ( On rendra tout ceci sen* sible par quelque détail et par quelque corn.paraison« )
Est-on mal disposé à l'égard de quelqu^un?
on intei-prète en mal tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait. Est- on envieux, intéressé? on croit aisément tout ce que l'on entend dire contre son prochain; on le soupçonne; on l'accuse.
Que diriez - vous ,. M. F. , d'un juge établi pour prononcer sur la vie et sur la mort des homme»? qu'en diriez-vous, s'il portait contre quelqu'un un arrêt de mort, sans preuve suffisante du crime de l'accusé?
Ne le croiriez-vous pas digne de la peine qu'il fait subir injustement? Voilà néaimioins ce
après ta Pentecôte* 281
que vous faites ^ toutes les fois que vous condamnez au-dedans de vous-mêmes votre prq-^ chain; que vous lui imputez quelque faute considérable, sans en avoir une certitude capable de déterminer un homme prudent à porter un témoignage ou à l'endre un jugement contre quelqu'un: In quo judîcas alterum , ie ipsum condamnas : eadem enîm agis quœ judicas. ( Rom. 2. ) Et ({uoi de plus facile que d'être trompé dans ses jugetnens?
Qui sait ce qui est dans Thomme ? Qui peut pénétrer ses intentions? Qais homînum scit quœ sunt homims? (5.* Cor. 2. ) N'arrive-til pas tous les jours que Von blâme ce qui est estimable ? Le cœur de l'homme est tellement perverti, qu'il penche toujours pli»
vers le mal que vers le bien.
Concluons donc, avec S. Bonnaventure , que nous devons fuir le jugement téméraire, comme une peste cachée, mais très-dangéreuse, qui chasse Dieu d*un cœur, et qui blesse la charité fraternelle: Occulta pestîs^ sed gramsima^ guœ Deum fugat^ et fraternam lacérât charifatem. Ce rrest pas néanmoius en cela seul que consiste sa malignité^ les effets funestes qu*il produit , sur-tout dan» ceux qui s*y laissent aller , la mettront dans un plus gi^and jour*.
a82 Tour le XVIIL Dimanche
IL POINT
SAiltT François de Sales , dans son excellent ouvrage qui a pour titre, Introduclion à la vie dét^ote^ traitant cette matière, dit que les jugemens téméraires produisent l'inquiétude , le mépris du prochain , l'orgueÛ , la complaisance de soi-même , et cent autres effets très-pernicieux, entre lesquels la médisance tient le premier rang; rien de plus vrai que la doctrine de ce grand saint* De cette source empoîsQnnée , je veux dire, des jugemens qiie Ton form^ à la lé~ gère au préjudice du prochain , naissent une infinité d'autres désordres rdésordresr dans les ^niilles , dans la conversation, daBS la société* civile , et spr-tout dans ceux; ^q»* sout sujets à ces juge&iéns téniéraires» '/!
Ofi détaillera les maux qu'ils causent dans le sein des familles, les jalousies entre les époux et les épouses, les faux rapports, les calomnies, les haines^ les divisions, les disputes, etc. Les fautes qui sont si fréquentes dans les conversations que l'on a les uns avec les autres , viennent , pour l'ordinaire , de la mauvaise opinion que l'on a conçue du prochain ; de - là les troubles qni divisent les communautés et les états ^ de-là
après la Pentecôte» 285
enfin ta ruine de la charité et la perte de quantité d'ames.
Mais de tous les efiéts que produit ce péché , un des plus funeste , c'est qu'il expose le pécheur à être condamné sans miséricorde au j^ugement de Dieu; la sentence est déjà prononcée par le Sauveui' : In quo judicio fudicaçerïlis , jitdieabimhih et in quâ mensitrà mensi fuerkis ^ remetieiur vobis. (^ Matth. 7. ) Sur quoi S. Chrysostômè parle ainsi :
Vous avez fourni au Seigneur de quoi vous condamner, en condamnant témérairement votre frère. Quel tort ne nous faisons-nous pas à nous-niêmes, M. F., en jugeant les autres sans miséricorde, et combien n'avonsnous pas à craindre d^être jugé^ à lô rigueur? Ah ! quel bonheur , si à l'heure de notre mort , -nous pouvions dire : Nous n'avons , jamais jugé, ni cot^amné personne ' lé^èrem^nt. Aveo quelle^ tranquillité n'irions-nous ' pas parcrttr^ au tribunal de Jésus- Christ!
Oh pourra rapporter ici l'exemple d'un bon soHtaire, qui étoit tellemnt assuré, au lit de la mort, que son supérieur en fut surpris, et lui en fit des reproches. A quoi le malade répondit, que sa tranquillité ne devoit ppint le surprendre, qu'elle étoit ap^ puyée sur la parole du Sauveur, qui avoit déclaré qu'il ne condamneroit point celui qui n'avait condamné personne»
384 Po^r le XFIII. Dimanche
De tout ce que nous venoos de e quelles conséquences devons-nous ta tt Les voici ; écoutezles attentivement , A les oubliez jamais. La première , c'est H racher de nos cœura la racine du juges téméraire, qui est, selon S. Augustin,!"* gueil ou l'envie. La seconde, de i nous-mêmes , de nous occuper de i propre amendement , et de détourner i yeux et nos pensées de la conduite de nol^ prochain , à moins que la cliarité ou ' devoir de notre état ne nous oblige de™*;!
1er sur les autres ; en ce cas , gardon*- J nous bien d'être prompts à les condaa- f ner ; mais suspendons notre jugemeat joi- I qu'à ce que nous soyons mieux inslroil»' I La troisième , c'est d'interpréter toujours «i 1 bonne part les actions du prochain , autant!
qu'il est possible. La règle que nous donne 1 le saint Evéque de Genève est bien i de sa chanté; si une action pouvoit avoir ' cent visages , il faudroit toujouis la regardée du côté qui est le plus beau.
Il y auroit ici de beaux exemples k ciblT, de Judith lorsqu'elle alloit vers Holopheroe j du Patriarche Joseph, lorsqu'il fuyoit de la maison de Putiphar; et de plusieurs autre*.
Enfin, si nous ne pouvons nous dispenser de blâmer l'action , excusons l'intention ; attribuons ce mal à la violence de la ten-
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tation, \ la surprise , à la foiblesse humaine , ou à Tignorance , ainsi que fit le Sauveur à regard de ses ennemis. Excusa inientionem si non potes opus^ dit saint Bernard, putà ignorantiam^ subreptîonem^ casum.
On finira par l'exemple de J. C. qni ne
voulut pas même condamner la femme adultère, et qui néanmoins a souffert si patiemment d'être condamné par les pharisiens.
Demandons-lui , durant le saint sacrifice, la grâce de Timiter ; prions-le de nous pardonner toutes les fautes que nous avons commises par nos jugemens téméraires ; dès ce jour renonçons à toute pensée désavantageuse à notre prochain ; ayons pour lui une vraie charité , un cœur d'une véritable mère, ou du moins d'un juge équitable, lorsque nous ne pourrons nous dispenser de former quelque jugement à son égard. Ce sera le vrai moyen de trouver grâce et miséricorde auprès du souverain juge des vi-> vans et des morts: Beati miséricordes^ quoniant iûsi misericordiam consegueniur, ( Matth. 6. )
a86 Tour le XVIIL Dimanche
Troisième sujet. Sur la f^haHté ewers les malades ^ ei le bon usage des maladies^
E^CB offerébant eî paralytîcum jacenlem in lecto; Des gens présentèrent à Jésus, etc.
Quoi, de phis admirable, M. F., que la èharité de ceâ hommes qui présentèrent an Sauveur le paralytique , dont la guérison est rapportée dans TéiFangile de ce jour !
'Ce fut à Caphamaiim, ville très- considérable da la Galilée, que J. C. opéra ce miracle.
Comme la multitude de malades qu'on lui jprésentoit, rendoit son abord difficile, la charité fit inventer à quatre hommes un moyen singulier de .mettre sous ses yeux le malade à qui ils vouloient procurer la santé : ils s'avisèrent de le monter au-dessus de la maison par un escalier extérieur qui con* duisoit sur le toit: ils firent une ouverture, et descendirent, avec des cordes, le lit du malade presque dans la chambre où étoit le Sauveur. Qu'un tel exemple est édifiant!
J. C. lui-même en fut tellement touché, que, pour récompenser leur foi, il accorda au mabde , non-seulement la santé du corps , mais encore celle de l'ame.
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Souffrez , M. F. , que je profite de ce trait d'histoire , pour vous exhorter à une œuvre des plus excellentes, des plus méritoires, et néanmoins des plus négligées; c'est le soin des malades, ou la charité que nous devons exercer envers le prochain dans ses maladies: [sujet d*autant plus intéressant, que le salut de quantité de malades, et même votre propre salut en dépend.
Je veux donc aujourd'hui vous exhorter à exercer votre charité envers les malades. Je vous en proposerai les motifs dans un premier point ; et dans le second , je vous en expliquerai les pratiques. Y a-t-il une obligation particulière d'exercer la charité envers les malades ? Pourquoi et comment devonsnous y satisfaire ? C'est toute la miatière de cette instruction.