XIII
Ceux qui ne peuvent pas encore s'affranchir de l’idée que l’espace et le temps sont des propriétés réelles qui tiennent aux choses en soi , peuvent exercer leur sagacité au paradoxe suivant, et quand ils en auront vainement cherché la solution, libres au moins pouruninstant depréjugés, soupçonner cependant qu’il pourrait bien se faire en effet que l’espace et le temps ne fussent que de simples formes de notre intuition sensible.
Si deux choses sont parfaitement identiques dans toutes les parties qui peuvent toujours être connues en soi (dans toutes les déterminations appartenant à la quantité et à la qualité), il doit se faire cependant que l’une peut être placée dans tous les cas et sous tous les rapports à la place de l’autre, sans que cette substitution occasionne la plus légère différence appréciable. Il en est ainsi en réalité des figures planes en géométrie; mais des figures sphériques, malgré ce parfait accord interne, prouvent qu’au point de vue
externe, l’une ne peut absolument pas prendre la place de l’autre : ainsi deux triangles sphériques de deux hémisphères opposés, qui ont pour base commune un môme arc de l’équateur, peuvent être parfaitement égaux quant aux angles et aux côtés, en sorte que dans l’entière description d’un seul, il n’y ait rien qui ne convienne en même temps è la description de l’autre; et cependant l’un ne saurait être mis à la place de l’autre (c’est-à-dire sur l’hémisphère opposé), car ici se trouve une différence interne des deux triangles qu’aucun entendement ne peut cependant donner comme intrinsèque, et qui ne se manifeste que par le rapport externe dans l’espace. Mais je veux citer des cas plus ordinaires, qui peuvent être pris de la vie commune.
Que peut-il y avoir de plus semblable à ma main ou à mon oreille que leur image dans une glace? Et cependant je ne puis mettre cette main, telle qu’elle est vue dans le miroir, à la place de son image primitive; car si c’était une main droite, c’est une gauche qui se voit dans le miroir, et l’image de l’oreille droite est une oreille gauche, qui ne peut davantage occuper la place de la première. Pas ici de différences internes qui puissent seulement se concevoir par un entendement quelconque; et cependant les différences sont internes, si l’on s’en rapporte aux sens, car la main gauche ne peut être renfermée dans les mêmes limites avec la droite, malgré toute l’égalité et toute la ressemblance possible de part et d’autre (elles ne peuvent coïncider), le gant de l’une ne peut servir à
l’autre. Quelle est donc la solution? Ces objets ne sont peut-être pas des représentations des choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, et telles que l’entendement pur les connaîtrait, mais ce sont des intuitions sensibles, c’est-à-dire des phénomènes dont la possibilité repose sur le rapport de certaines choses inconnues en soi à quelque autre chose, c’est-à-dire à notre sensibilité. L’espace est donc la forme de l’intuition externe par rapport à cette sensibilité, et la détermination interne de chaque espace n’est possible que par la détermination du rapport externe à l’espace entier, dont celui-là est une partie (au rapport avec le sens externe); c’est-à-dire que la partie n’est possible que par le tout, ce qui n’a jamais lieu avec les choses en soi comme objets de l’entendement pur, mais seulement avec les simples phénomènes. Nous ne pouvons donc rendre intelligible par aucune notion particulière la différence des choses semblables et égales, mais cependant asymétrique ( incongruenier ); nous ne le pouvons que par le rapport à la main droite et à la gauche, qui regarde immédiatement une intuition.