DÉFINITION DE LA RELIGION
Nous rappelons qu'il s'agit avant tout, dans ces Prolégomènes d'histoire religieuse, non pas de définir la religion telle qu'elle devrait ou pourrait être, mais d'en dégager l'essence et l'idée centrale de manière à la retrouver sous toutes les formes qu'elle a pu revêtir dans Phistoire.
Sur ce terrain strictement historique et en tenant compte de ce qui nous a paru vrai ou défectueux dans les définitions antérieures, nous dirons que :
La religion est la détermination de la vie humaine par le sentiment d'un lien unissant l'esprit humain à Vesprit mystérieux dont il reconnaît la domination sur le monde et sur lui-même et auquel il aime à se sentir uni.
Je reprends chacun des termes de cette définition pour en montrer la légitimité.
Qu'est-ce qu'une détermination de la vie humaine?
La vie se compose d'une série de déterminations multiples de la simple existence consciente. Toutes
les déterminations qui la modifient dans un sens ou dans l'autre ont pour raison commune le besoin de vivre, le plus impérieux de tous, c'est-à-dire de conserver l'existence, d'écarter ce qui pourrait lui nuire ou la détruire, de déployer les facultés actives dont nous apportons le germe en naissant. En y pensant bien, on verra que la morale la plus élevée rentre dans la définition. A un certain degré de son développement, l'homme repousse le mal moral avec la même horreur qu'en règle ordinaire il fuit du mieux qu'il peut la souffrance physique et les agents capables de lui donner la mort.
C'est ainsi que nous pouvons rattacher h cette tendance primordiale les déterminations dérivant des nécessités physiques ; puis celles qui, moins immédiates, touchent pourtant de fort près au même genre de besoins, le logement, le vêtement, la perpétuation de l'espèce. Comme conséquence, l'homme se voit poussé à se procurer ce que la nature ne lui fournit pas immédiatement, des armes défensives et offensives, des moyens de protection contre les intempéries et les animaux dangereux, des outils, des instruments, des meubles. 11 invente l'art de faire du feu, il amasse des provisions, il observe la nature, il voit que les fruits mûrissent au bout d'un certain temps après que la plante qui les porte a fleuri, et que cette plante elle-même ne fleurit qu'au bout d'un certain temps après qu'elle a été semée. Dès lors il fait comme la nature, il sème, et il attend. Sociable, il arrive à déployer la faculté sociale par excellence, le langage; la famille, le clan, la tribu, plus tard la
cité, la nation sortiront de là. Et puis, dès que ses besoins élémentaires sont satisfaits, Thomme devient un animal extrêmement curieux. 11 y a en lui un étrange besoin de tout savoir, même ce dont la connaissance ne peut lui servir à rien. C'est le point de départ de la science. De plus il éprouve un plaisir tout particulier, dont il devient toujours plus friand, à voir les choses combinées selon certaines lois d'harmonie ou de contraste. C'est le commencement de Part. Enfin il éprouve certains mouvements de plaisir ou de déplaisir selon qu'il agit d'une manière ou d'une autre, indépendamment du profit qu'il en tire, et même ne percevant jamais mieux ces impressions d'un genre tout particulier que lorsqu'il éprouve du déplaisir après avoir satisfait un désir égoïste au détriment d'un autre, ou que lorsqu'il s'est privé d'une satisfaction désirable pour ne pas nuire à cet autre. C'est le commencement de la morale.
Voilà des déterminations comptant parmi les plus générales, les plus vastes de l'existence ou de la vie humaine. Innombrables sont les variétés d'application qui se rattachent à chacune d'elles.
Mais avons-nous fini ?
Supposons qu'un habitant de Sirius ou de Saturne, doué. d'intelligence, capable de juger tout ce qui se passe parmi nous, mais absolument borné, quant à sa faculté de connaître, aux notions de besoins physiques, de travail prévoyant, de vie sociale, d'art, de science et de morale, ait trouvé moyen de venir sur notre terre et d'assister invisible à tout ce qui s'y fait. Il verrait que notre espèce a beaucoup travaillé
depuis qu'elle est sur notre planète, il observerait nos sociétés, nos armées, nos gouvernements, nos arts, nos sciences, nos mœurs, et il comprendrait tout cela. Pourtant il y aurait tout un groupe de faits terrestres qui serait pour lui absolument incompréhensible. Il verrait des édifices très nombreux et de formes différentes se remplir à certains jours, à certaines heures : pourquoi faire ? Il verrait des multitudes s'astreindre à des mouvements bizarres, génuflexions, mains jointes, tètes baissées, modifier leur nourriture ou même s'en abstenir, parler, ou chanter, ou se taire, des hommes autrement vêtus que les autres, des images, les unes hideuses, les autres ravissantes, des sacrifices, des processions, des discussions, des livres, peut-être des supplices, peut-être des guerres sanglantes, — et le motif, la raison de tout cela lui échapperait absolument. C'est en vain qu'il s'ingénierait à la conjecturer. Son dépit redoublerait si quelqu'un pouvait lui dire qu'il ne découvre en tout cela que la surface très extérieure d'un monde à part qui plonge dans les profondeurs de la vie terrestre, soit collective, soit individuelle. Il se verrait forcé de retourner dans son étoile, ayant tout compris dans la vie terrestre, excepté cette détermination-là, qui est la religion.
Quelle est donc la nature spécifique de cette direction de la vie humaine?
Nous disons qu'elle se rattache au sentiment d'un lien, c'est-à-dire d'un rapport qui ne rapproche pas seulement en théorie, logiquement, philosophiquement, mais d'un lien positif, concret, aussi réel par
exemple que la force de la pesanteur qui nous maintient à la surface du sol ou que l'af&nité qui existe entre notre sang et les éléments de composition similaire que nous lui fournissons par la nutrition et la respiration. Je ne préjuge pas en ce moment la question de savoir si ce sentiment est fondé ou illusoire. J'atteste simplement qu'il a pour l'homme religieux tout autant d'évidence et d'intensité que la conscience de vivre au milieu des autres hommes ou de s'éclairer aux rayons du soleil.
Ce lien unit Tesprit humain, disons-nous, à un autre esprit. Ici dégageons autant que possible notre recherche des questions adjacentes, quelque graves qu'elles soient. Nous n'allons pas nous lancer dans la discussion du grand problème du spiritualisme et du matérialisme. Tâchons seulement de bien nous entendre. Il est dans l'ensemble des réalités deux grandes divisions qui s'imposent, celle des réalités que nos sens perçoivent ou qu'ils pourraient percevoir à la condition d'être suffisamment armés, et celle des réalités qui échappent absolument à nos moyens de perception sensible, même lorsque nous multiplions indéfiniment leur puissance par l'instrument. Je range dans cette seconde catégorie les faits de conscience, impressions, sentiments, pensées, volitions, raisonnements, dispositions intellectuelles, morales, esthétiques, etc. Voilà tout un genre de faits ou de réalités imperceptibles à nos sens que nous rangeons dans la catégorie de l'esprit. Ramenez-le à ce que vous voudrez, dites que ce n'est qu'une forme de la matière en prenant garde qu'on ne vous démontre
plus facilement encore que la matière n'est qu'une forme de Tesprit ; ou bien admettez, ce qui est notre conviction, que dans les profondeurs de l'être, pour celui qui saurait tout et comprendrait tout, il n'y a point de dualisme irréductible, et que cette division ne peut être que provisoire, en rapport avec les limi. tations de notre faculté de connaître. Vous avez le choix. Mais vous ne pouvez faire que, dans le clair obscur où nous sommes forcés de vivre et de raisonner, il n'y ait une distinction tranchée entre les réalités de l'ordre invisible et impalpable et les autres. Hé bien ! nous disons que les premières sont le domaine de l'esprit. Et nous ajoutons que ce domaine n'est pas restreint à l'intérieur de l'homme, qu'il s'étend aussi au monde autour de lui.
Là encore écartons systématiquement toute métaphysique. Constatons simplement ce qu'aucun savant ne peut contester, c'est-à-dire que les choses du monde extérieur ne sont pas un amas confus, un amalgame, un tas. Elles ont entre elles des rapports réguliers de toute espèce, des rapports de proportion, d'affinité,' ou de répulsion, de cause et d'effet, d'antécédent et de conséquent, de concomitance ou d'exclusion réciproque. La science depuis l'origine n'a jamais cherché autre chose que l'au dessous ou l'aw dedans de la surface visible et tangible des êtres pour arriver à la formule de ces rapports. L'homme, de son côté, depuis l'origine aussi, a toujours été porté à croire qu'il y avait dans le monde où il vivait, et lors même qu'il n'en pouvait observer qu'une minime partie, autre chose qu'une masse bariolée et confuse de
spns, de couleurs et de formes, que dans tout cela il y avait un certain ordre, un certain enchaînement, quelque chose qui ressemblait à son intelligence à lui-même. Et quelles que soient les erreurs grossières où il a pu tomber en se représentant cette intelligence ou cette raison qui se révélait dans les choses, qu'il Tait appelée loi, divinité, ordre cosmique, raison cachée, ou bien fatum, génie, numen^ mens agitans molem, il reste toujours que, pour Thomme n'écoutant encore que son instinct, il y a en face de son esprit un autre esprit manifesté dans les choses, un esprit en affinité avec le sien, — car autrement il ne soupçonnerait pas même son existence, — et la religion est essentiellement le lien qui unit son esprit à cet esprit.
En fait, la supposition d'où part toute science et qu'elle vérifie dans chacun de ses progrès est identique à celle que la religion fait instinctivement.
Ajoutons quePesprit, objet de la religion, peut être pris au sens collectif ou au sens unique, conçu comme un ou plusieurs, impersonnel ou personnel : celte distinction, si importante en histoire, ne modifie en rien notre définition.
Cela posé, la religion dérive du sentiment que rhomme est vis-à-vis de cet esprit dans un rapport tel que, pour son bonheur et pour satisfaire une impulsion spontanée de son être, il doit entretenir avec lui des relations qui lui fouruissent des garanties contre l'inconnu de la destinée. L'homme en face du monde se sent petit, borné, misérable, et pourtant désireux de dominer. C'est une opposition qui appelle
impérieusement sa synthèse. Or, l'esprit dont il reconnaît l'existence au travers et au-dessus de ce qui Tentoure, est un esprit supérieur (nous ne disons pas encore infini, ou absolu, ou parfait, pour ne pas devancer les données de la stricte expérience), et d'une supériorité telle que, s'il se sent en harmonie avec lui, il devient, sinon le maître, au moins le supérieur, lui aussi, de cette destinée, de cet inconnu qui le limite et l'inquiète. Assurément nous ne pourrions exagérer l'amplitude de l'angle qui devra comprendre les innombrables façons dont il se représente cette relation et les manières de la réaliser. Observons seulement , que, depuis le culte rendu par le sauvage au fétiche à qui il attribue le pouvoir de lui procurer bonne chasse ou bonne pêche, depuis le pénitent bouddhiste qui cherche dans le renoncement à tout désir terrestre la méthode infaillible menant à la félicité suprême de ne plus se sentir vivre, jusqu'au Romain faisant dépendre le salut de sa patrie, en dehors de laquelle il ne conçoit pas la vie, de la ponctualité des rites célébrés par ses flamines, jusqu'à la pieuse confiance dans le Dieu de miséricorde du chrétien spiritualiste, — tous les degrés de la religion rentrent dans le cadre que nous venons de tracer.
Ajoutons pourtant un côté de la question beaucoup trop négligé dans les théories contemporaines sur les origines religieuses. Il serait très inexact de ne voir dans la religion, même originelle, qu'un calcul basé sur le besoin de s'entendre avec une puissance supérieure dont on cherche à capter les bonnes grâces pour dominer la destinée. C'est, bien certainement,
un des facteurs de la religion, ce n'est pas le seul. N'oublions jamais que si l'homme est religieux, ce n'est pas seulement parce qu'il croit y trouver son avantage, c'est aussi parce qu'il aimeà l'être, indépendamment même de l'avantage qu'il croit y trouver. Celui qui ne comprend pas ce double élément de la conscience religieuse est condamné par cela même à ne rien comprendre à la genèse ni à la permanence de la religion dans l'humanité. Cette assertion peut sembler paradoxale, elle n'en est pas moins d'une vérité incontestable. L'homme aime à adorer même les dieux qui lui font peur, même ceux qu'il se représente sous des traits qui font horreur. Nous reviendrons sur ce point, mais dès à présent, à ceux que cet énoncé surprendrait, nous dirions : Expliqueznous donc pourquoi l'homme aime le tragique, ce qui rébranle, ce qui l'émeut, jusqu'à un certain point ce qui le remplit d'épouvante? Pourquoi, lui qui craint d'avoir à verser des larmes, se porte-t-il en foule à des spectacles où il ne va pas chercher autre chose ? Nous touchons ici à cet autre élément de la religion que nous appelons le mystère. L'esprit, objet de la religion, est mystérieux.
L'esprit ou les esprits dominateurs qu'il discerne au travers des choses, qu'il aimeà savoir ses alliés dans le combat avec la destinée, l'homme aspire ardemment à les connaître de près, à les comprendre, et il s'aperçoit toujours assez vite qu'il n'y parvient pas. S'il s'élève à l'idée d'un esprit unique, directeur souverain et ultima ratio de toutes choses, il lui semble un moment que tout s'explique. Mais bientôt il
doit s'avouer que cet esprit unique lui-même est incompréhensible, impénétrable, que sa supériorité n'est pas seulement très grande, qu'elle est immense, infinie, écrasante, et que c'est tout au plus s'il peut le contempler en partie. L'ange lui-même, dans le poétique symbolisme de la mythologie chrétienne, se couvre le front de ses ailes en passant devant le trône dont il ne peut regarder en face la splendeur et nous ne voyons pas mieux dans la clarté qui aveugle que dans les ténèbres. L'homme peut appliquer, doit appliquer à cet esprit supérieur l'idéal le plus élevé dont il ait conscience. Cet esprit divin possède dans leur réalité pleine et entière toutes les perfections dont l'esprit humain porte le germe ou conçoit l'idée. Mais ces perfections ellesmêmes ne font qu'augmenter le mystère. La raison peut en être désespérée, mais la religion n'y perd rien. C'est par là bien plutôt qu'elle fait vibrer dans l'âme les cordes mystérieuses, elles aussi, qui semblent frémir aux lointains accords d'une harmonie réservée aux sphères éternelles. Nous parlons ici d'une religion déjà bien purifiée, bien dégagée de^ scories originelles. Mais on trouve déjà de très bonne heure comme un sentiment confus de cette vérité que l'attrait qu'exerce sur nous l'idée de Dieu est en raison même du mystère dans lequel s'enveloppe son ineffable majesté. Ne la voyons-nous pas inspirer l'un des mythes à la fois les plus grossiers et les plus riches de sens de l'antiquité hébraïque, cette lutte nocturne du patriarche avec l'Être mystérieux qui refuse de lui dire son nom, de se laisser voir et
dont il se sépare en même temps blessé et béni? (Genèse, XXXII, 24-29.)
Voilà pourquoi c'est une erreur de croire que la religion est fille uniquement de la crainte, engendrée elle-même par l'ignorance. S'il en était ainsi, une fois que le sujet de crainte aurait disparu, la religion devrait disparaître elle-même. Aussurément la crainte fait partie, surtout à Torigine, des mobiles qui provoquent en l'homme l'éveil de la religion. Mais elle n'est pas seule, non plus que le calcul. Disons-nous bien qu'il faut aussi faire entrer largement en ligne de compte une sorte de volupté secrète, capable d'acquérir un degré d'intensité extraordinaire, et qui, même .ramenée à de faibles proportions, n'en est pas moins une des principales causes formatrices de la religion. Celui qui se laisserait entièrement subjuger par le mysticisme serait très mal préparé à l'étude rationnelle que nous entreprenons. Mais celui qui ne connaît pas, par expérience, au moins un peu de ce charme souverainement doux à l'âme ne le serait pas davantage. Il faut avoir l'oreille religieuse pour étudier avec compétence les phénomènes de l'ordre religieux. L'homme qui n'aurait aucun sentiment du beau dans l'art pourrait-il en faire l'histoire?
La religion, telle que nous la définissons, est inhérente à l'esprit humain et naturelle. On a en effet le droit d'appliquer ces termes à ce qui, tout le long de l'histoire et sur toute la face de la terre habitée, se montre inséparable de la nature humaine. Les anciens, quand ils commencèrent à regarder au-delà
du pays natal, furent très frappés de ce consensus gentium résultant de ce que, malgré toutes les diversités, on trouvait partout une religion. Plus la connaissance du monde s'est élargie, plus la même observation a reçu de confirmations. La vieille Asie, l'Amérique, l'Afrique, la Malaisie, la Polynésie, l'Australie, les régions polaires ont fourni l'une après l'autre leur témoignage. La religion est un fait humain dans toute la rigueur du mot, et nous nous rencontrons ici avec Benjamin Constant qui, dans un ouvrage aussi remarquable par les aperçus sagaces et pénétrants qui s'y trouvent disséminés qu'insuffisant et devenu hors d'usage par suite du progrès de l'histoire religieuse, a énoncé ce principe, toujours plus vérifié depuis lors, que la religion est un attribut indéfectible et perfectible de notre espèce.
Il est vrai que, de nos jours, cette universalité a été contestée. On parle assez souvent, depuis quelques années, de tribus sauvages qu'on dépeint comme privées de toute espèce d'idées religieuses. La discussion détaillée de ce genre d'assertions viendra à sa place, quand nous aborderons l'histoire religieuse des peuples dénués de toute culture. Qu'il nous suffise en ce moment d'énoncer les deux considérations que voici :
1^ Les rapports des voyageurs au sujet de peuples qu'ils auraient trouvés sans aucune espèce de religion ne doivent être accueillis qu'avec la plus grande circonspection. Trop souvent ils fondent leur jugement soit sur des informations inexactes, soit sur des observations très superficielles. Beaucoup d'en-
tre eux, étrangers à toute critique religieuse, de l'absence des formes auxquelles ils sont habitués à rattacher l'idée d'une religion, concluent à l'absence de la religion elle-même. Le nombre est déjà relativement élevé des peuplades dont on avait dit pareille chose et à propos desquelles un examen ultérieur, plus attentif et mieux dirigé, a mis le contraire en évidence . Parfois même on peut signaler la contradiction étrange où tombent des narrateurs éminents quand ils décrivent les croyances en matière de magie, de sorcellerie, de divination, d'indigènes auxquels ils refusaient, quelques pages auparavant, toute espèce de foi religieuse (1).
2° A priori pourtant, le fait en lui-même ne pourrait être nié. L'esprit humain peut monter très haut, mais il part de très bas. Rien ne démontre que rhomme n'a pas passé par une période initiale dans laquelle, tout en possédant déjà quelques traits de sa physionomie distincte, il ne possédait pas encore celui que nous appelons la religion. Mais cela ne prouverait rien contre le caractère naturellement humain de la religion. Y aurait-il, parmi les très nombreuses familles dont l'humanité se compose, quelques spécimens encore existants qui seraient restés dans rimmobilité au point de n'avoir pas encore at-
(l) Cette contradiction est surtout manifeste dans Touvrage de sir John Lubbock, les Origines de la Civilisation^ traduction française de M. Ed. Barbier. M. Roskoff, professeur à Vienne, a péremptoirement réfuté ce genre d'erreur ethnographique dans son livre encore récent, das Religionswesen der rohesten Naturviœlker y Leipzig^
teint le niveau où l'esprit humain devient religieux? Ou bien, ce qu'on ne peut nier non plus d'avance, quelques tribus déshéritées seraient-elles retombées par dégénérescence dansTétat voisin de Tabrutissement? Ou bien encore devrions-nous constater parmi les familles humaines ce qu'il est si facile de constater au milieu de nous, c'est-à-dire que les hommes sont très inégalement doués au point de vue religieux? Il est des hommes dont l'àme frémit au souffle de la religion comme une harpe éolienne à la brise, des hommes chez qui le sentiment religieux, les convictions religieuses, l'enthousiasme religieux atteignent une intensité absorbante. En revanche d'autres sont de glace, restent sourds à ce qui retentit si puissamment chez les premiers. C'est comme un sens qui leur manque. Toujours est-il que des faits exceptionnels et accidentels ne sauraient être érigés en caractères permanents et fondamentaux de l'espèce humaine. La capacité mathématique de l'esprit humain n'est pas détruite par le fait que les enfants sont encore incapables d'en user et que certains sauvages, dit-on, ne peuvent s'élever à des calculs pour nous élémentaires. On pourrait dire la même chose de l'art, de la science, de la politique, toutes catégories essentiellement humaines. Ne donnons jamais à Tanormal, à l'exception douteuse, à l'infirmité, une valeur telle qu'elle fasse méconnaître les traits caractéristiques de la collectivité. Quand nous voudrons décrire le type de l'Européen, ce n'est pas chez les goitreux du Valais que nous irons chercher nos modèles.
Nous partirons donc du fait que la religion est
chose essentiellement humaine pour en commencer l'histoire. Malheureusement, avant d'aller plus loin, nous nous trouvons en face d'une doctrine théologique qui se met en travers de notre route et qu'il nous faut discuter. Car, selon la solution à lui donner, l'histoire que nous avons à faire change complètement de physionomie. Il s'agit de Thypothèse d'une Révélation primitive.