LA RÉVÉLATION PRIMITIVE
Si nous avions à faire l^histoire de l*art, ou de la civilisation, ou celle de la philosophie, la question qu'il nous faut envisager ne se poserait même pas. Nous commencerions par les tout premiers et grossiers rudiments de chacun de ces produits supérieurs de l'esprit humain, et nous n'aurions qu'à suivre leur développement continu.
Notre histoire, au contraire, est arrêtée d'emblée par la prétention de ceux qui veulent qu'à l'origine même de Tespèce humaine la puissance créatrice ait révélé aux premiers hommes par voie surnaturelle les principes essentiels de la vérité religieuse. Si cette prétention est fondée, notre histoire ne pourra être, du moins fort longtemps, que l'exposé des dégradations et des corruptions de cette vérité révélée. C'est seulement si elle ne l'est pas que nous rentrons dans les conditions de toute histoire.
C'est bien malgré nous que nous nous engageons exceptionnellement dans une de ces discussions théo-
logiques que nous préférerions éviter. Il y aurait, il est vrai, un terrain neutre sur lequel l'accord serait peut-être possible. Si Dieu a constitué la nature humaine de telle sorte qu'à un moment de son développement elle devait s'ouvrir au sentiment d'une réalité supérieure aux phénomènes purement sensibles, et si cette première éclosion du sentiment religieux devait, en vertu de la même constitution de l'esprit humain, le mener par une série d'expériences, de réflexions, d'inspirations géniales, à la notion de la puissance suprême et souverainement adorable, — il est évident que ce moment, auguste entre tous, où une âme humaine se sentit comme eflBleurée par un esprit dont jusqu'alors elle ne soupçonnait pas l'existence, fut le point initial de tout un développement qui devait remplir l'histoire. Peu importe, à ce point
de vue, que cette aurore du sentiment religieux dans i'âme humaine ait été associée à des notions naïves et grossières du monde et de l'objet de la croyance. Le point de départ est donné, et le voyage se fera. Au fond, il revient absolument au même de dire : Dieu s'est révélé en principe à l'homme, lorsque celui-ci eut atteint un certain point de son développement psychique — ou de dire : l'homme était constitué de telle sorte qu'arrivé à un certain point de son développement psychique, il devait être sensible à la réalité de l'esprit divin. En ce sens, qui laisse une entière liberté à l'histoire, nous pourrions accepter aussi l'idée d'une révélation primitive.
Mais, vu le sens très déterminé que l'on donne habituellement à celte doctrine, nous aurions Taîr
de jouer avec les mots et d'endosser à nos idées un revêtement orthodoxe qui ne leur convient pas. En fait, les écoles religieuses, qui soutiennent la réalité d'une révélation primitive, sont guidées par un intérêt théologique très visible. Chez les catholiques on espère jeter ainsi la pierre de fondation sur laquelle s'élèvera plus tard le dogme de l'infaillibilité de l'Église ; chez les protestants, l'orthodoxie croit cette doctrine enseignée par la Bible, et son maintien nécessaire à Tautorité du Livre saint.
Cette distinction est en rapport avec les deux manières dont la question elle-même peut être envisagée. On peut la prendre d'abord par son côté purement théorique, abstrait, indépendamment de tout rapport immédiat avec l'Église ou la Bible ; on peut aussi s'appuyer immédiatement sur ce que l'on croit lire dans le premier livre de la Bible, dans la Genèse.
On sait que la première manière a trouvé un ingénieux et subtil défenseur dans M. de Bonald. L'originalité de son système provient de ce qu'il a fait d'une révélation surnaturelle primitive la condition absolue de là vie humaine telle qu'elle s'est déroulée dans l'histoire. Ce n'est pas seulement la religion qui aurait été donnée miraculeusement à l'homme, c'est aussi le langage et même l'écriture. Et comme, d'après les données essentielles du système, l'hommo ne pense qu'à la condition de parler, il en résulterait que, sans cette dotation surnaturelle, nous ne saurions rien, nous serions restés enfouis dans l'animalité, nous ne penserions même pas.
Nous pourrions répondre à cette théorie par la fin
de non-recevoir que la science est toujours en droit d'opposer aux explications se résumant dans un appel au surnaturel. Voici, d'une part, l'homme encore semblable de tous points à l'animal, ne parlant pas, ne pensant pas. Quelque temps après il se trouve que cet homme parle et pense. Supposons que nous soyons absolument incapables de marquer les points de transition qui ont pu mener de l'état primitif à l'état ultérieur et supérieur. Aurons-nous pour cela, en saine logique, le droit de conclure qu'une intervention surnaturelle a eu lieu et qu'elle a opéré ce changement inexplicable? Nullement. Quand on ignorait les causes physiques de la pluie, ce n'était pas une explication rationnelle que celle qui, pour rendre raison du phénomène, mettait en action une volonté divine particulière et voyait le doigt de Dieu là où nous partons aujourd'hui de refroidissement, de courants d'air et de condensation de vapeurs.
Mais, d'ailleurs, comment, dans l'hypothèse, la Puissance divine aurait-elle communiqué des idées à l'homme encore incapable de parler et de penser? Révéler quelque chose à quelqu'un, c'est lui parler. Peu importe ici que le langage soit extérieur, frappant les oreilles, ou intérieur. Toujours est-il qu'il ne faut pas moins penser pour comprendre ce qui vous est communiqué que pour communiquer ce qu'on veut faire comprendre. C'est pour cela, entre autres conséquences de cet axiome, qu'un être incapable de parler par lui-môme ne peut pas non plus apprendre à parler. L'oiseau, organisé de manière à imiter les sons de la voix humaine, n'arrive pas pour cela au
langage. Tout enfant sait ce qu'on veut lui dire quand on lui reproche de réciter sa leçon comme un perroquet. C'est que le langage, comme le vieux Philon l'avait déjà vu, n'est pas seulement la pensée parlée ; il est aussi et d'abord la pensée pensée. Si l'animal crie et ne parle pas, c'est qu'il a des sensations à exprimer et que du reste il n'a rien à dire. En résumé, si l'homme a appris à parler, c'est qu*il était capable de parler.
On en appelle au fait d'expérience que l'homme ne parle que parce qu'il entend parler ; donc, dit-on, l'homme primitif, qui n'entendait pas parler, ne serait jamais arrivé au langage, si le Créateur ne le lui avait appris, et on cite l'exemple des sourds-muets (1). C'est toujours le même paradoxe que celui que nous signalions plus haut à propos du caractère humain, naturel, de la religion. Nous supposons l'homme en possession de ses facultés normales, et on nous répond par des exemples tirés de l'infirmité exceptionnelle. Dans la question qui nous occupe, nous avons le droit d'exiger qu'on prenne l'homme tel qu'il est normalement, avec des oreilles qui entendent, avec
(1) N*a-t-on pas invoqué aussi la yieille histoire rapportée par Hérodote de ce roi Psammétique d'Egypte qui fit enfermer deux nourrissons dans une écurie avec une chèvre laitière pour toute compagnie, et qu'on trouva deux ans après, ne prononçant que le mot békos, hékosi Les savants d'alors auraient ouvert une consultation et prononcé gravement que, ce mot signifiant nourriture en Arménie, la langue de ce pays devait être la langue primordiale. En supposant l'histoire authentique, on peut s'étonner de ce qu'aucun des observateurs ne s'avisa de découvrir que les pauvres bébés articulaient le seul ion que leur nourrice eût pu leur f^iire entendre.
une organisation rendant le langage articulé possible, avec cet instinct d'imitation que nous voyons se reproduire chez tout enfant venu au monde, avec sa tendance à tirer de ses organes et de la nature tout ce qui peut lui rendre la vie plus facile et plus agréable, enfin avec ce besoin, si marqué chez lui, d'objectiver, de représenter à lui-même et aux autres les impressions, les désirs, les émotions, les prétentions qui l'agitent. Car le langage n'est qu'une détermination de la catégorie plus générale du signe. Il rentre dans la même famille que le geste, la posture, le rire, le pleur, la grimace, la parure et toutes les manifestations possibles de la pensée cachée. Il n'est le signe le plus usuel que parce qu'il est le plus commode et le plus clair. Eh bien ! Thomme qu'il faut considérer n'est pas un sourd-muet. Il entend les bruits de la nature, le mugissement du vent dans les branches, le fracas de la cascade, la chanson du ruisseau, le roulement du tonnerre, le crépitement de la pluie, les innombrables cris de la nature animée. Étant ce qu'il est, nous pouvons être certains qu'il imitera, soit pour son plaisir, soit pour son utilité, soit pour sa sécurité. Son premier langage se composera d'onomatopées, de môme que sa première écriture consistera dans le dessin grossier des objets qu'il voudra indiquer. Et de même que l'hiéroglyphie primitive se change en idéographie, c'est-à-dire que les dessins prennent une signification abstraite, syllabique, et représentent désormais des sons, non plus des objets, de même les onomatopées premières se changent en mots correspondant à des idées générales, et
c'est dans ce vase que rhomme verse sans s'en rendre compte la merveilleuse logique instinctive de son esprit. Toute langue formée est en effet une merveille de logique inconsciente. Tout cela est admirable, mais nous ne voyons pas un seul point de ce développement où il soit nécessaire de recourir à une action surnaturelle pour passer au point suivant.
Mais ne pourrait-on pas objecter que la doctrine d'une révélation primitive de la vérité religieuse a plus perdu que gagné à son association avec la théorie insoutenable de M. de Bonald sur Torigine du langage et qu'il serait équitable de l'envisager en elle-même ?
Il est des théories qui ont dû un certain temps de vogue à ce que les études historiques étaient encore peu avancées, surtout pour ce qui concernait la haute antiquité. On pouvait encore croire que l'homme est récent sur la terre. Les preuves de sa haute ancienneté sur le globe n'avaient pas encore été fournies. Sa première existence faisait l'effet d'une vie déjà raisonnée, industrieuse, bien réglée, quasi-idyllique. On ne voyait donc aucune difficulté à attribuer aux premiers hommes des idées déjà très élevées sur la Divinité et ses rapports avec eux, et comme on n'avait pas non plus de griefs invincibles contre les explications de Tordre surnaturel, on ne trouvait pas qu'une hypothèse comme celle d'une révélation primitive jurât trop avec ce que l'on croyait savoir du monde primitif (1) .
(1) On peut voir un spécimen curieux de cette manière de considérer les temps préhistoriques dans Touvrage de M. de Rougemont, le Peuple primitif.
Mais aujourd'hui, quand nous savons que Thumanité a laissé des traces de son existence aux époques où le mammouth, le renne et l'ours des cavernes habitaient encore les régions centrales et méridionales de notre pays ; quand des découvertes sérieuses sont venues dévoiler l'état de barbarie, de grossièreté extrême, dans lequel ont vécu nos ancêtres pendant des périodes interminables ; quand on peut s'assurer que plus on remonte la chaîne des temps, plus l'homme se rapproche de l'animalité, — il faut avouer qu'on éprouve une peine infinie à s'imaginer qu'à l'origine de ce lent et pénible développement, l'homme encore plongé dans une ignorance absolue a été en possession de doctrines religieuses sublimes et telles que l'inspiration la plus pure a pu les proposer à des sociétés cultivées, riches d'expériences accumulées. On se trouve devant une telle prétention surpris et comme dérouté. L'analogie fait défaut. Que dirions-nous à ceux qui prétendraient qu'en vertu d'une autre intervention surnaturelle, les premiers hommes furent en possession d'un art semblable à celui qui enfanta les merveilles de la statuaire et de l'architecture grecques ? Ou bien qu'ils eurent sur la constitution du monde, la place de la terre dans l'univers, la nature de la lumière, des notions identiques h celles que la science moderne a propagées ? Nous dirions certainement que de telles prétentions sont de la plus haute invraisemblance, que rien ne leur donne un appui ni un corps, qu'elles sont en contradiction avec tout ce que l'on peut savoir m conjecturer sur les temps préhistori-
ques, et nous aurions le droit de ne pas discuter de pareilles hypothèses avant qu'on nous montrât les faits qu'elles sont censées expliquer. Il en est absolument de même avec l'hypothèse d'une révélation primitive de la vérité religieuse. Elle jure avec l'ensemble de tout ce qu'on sait sur Fétat extrêmement inculte et misérable de l'humanité antérieure à l'histoire. C'est aux faits qu'il faut en venir, et quand on nous les aura signalés, nous les discuterons.
Mais voilà une mise en demeure que d'autres partisans de cette doctrine accepteraient en se fondant sur le témoignage delaBible: seconde manière de traiter la question que nous allons examiner à son tour.
Parmi les hommes de valeur qui ont maintenu la réalité d'une révélation primitive contre ceux qui croyaient cette doctrine implicitement démentie par les découvertes de la science historique, il faut citer au premier rang M. Gladstone, l'illustre homme d'Etat, en même temps scholar exercé. Nous ne pourrions choisir de représentant plus distingué de la thèse d'une première révélation religieuse accordée aux hommes par le Créateur (1).
Les mythologies seraient, selon M. Gladstone, le
(1) On peut trouver les vues de M. Gladstone sur les origines religieuses de rhumanitë dans trois de ses ouvrages, Homer and the homeric Age (1860), Adresse d V Université éC Edimbourg (1865), Juventus mundi (1868). Elles ont été Tobjet d*une critique approfondie dans le savant ouvrage de M. Cox, Aryan Mythology, —Voir toutefois, dans la préface de cette édition, les atténuations que, sur les réclamations de Téminent homme d'Etat^ il convient d*apporter & renoncé de ses vues sur la question. ^
résultat d'une corruption systématique de doctrines aatérieures d'une grande élévation et d'une grande pureté. Elles ne sauraient provenir, comme le veut Técole moderne, de la déification immédiate de faits naturels. Elles ae sont au fond que le revêtement sophistiqué de vieilles traditions théistes, messianiques et bibliques. Dieu s'était révélé à l'origine comme puissant, saint et bon. Le sens corrompu de rhomme ne retint que l'idée de puissance et rabaissa tristement le caractère moral de la divinité. De là les penchants grossiers qui l'induisirent à ne plus la voir que dans les phénomènes de la nature qui frappaient le plus son imagination. La religion révélée à l'origine contenait six grandes doctrines : 1^ L'unité de Dieu ; 2° une trinité divine dont les trois termes participent à la même dignité ; 3° la promesse d'un rédempteur qui délivrerait l'homme de la malédiction du péché ; 4<» une sagesse divine personnelle fondant et soutenant le monde ; 5° la connexion du rédempteur avec l'humanité par sa naissance miraculeuse d'une femme ; enfin 6° l'existence de l'Être mauvais, de VEvil one, exerçant parmi les hommes un pouvoir tentateur et chef des anges rebelles.
Là-dessus, la trinité s'est oblitérée en polythéisme, l'incarnation prédite en anthropomorphisme. Zeus, Hadès et Poséidon sont la caricature du Dieu triple et un. La notion du rédempteur se reflète dans les mythes de Phébus Apollon ; celle de la divine sagesse dans celui d'Athéné. Létô ou Latone correspond à la mère du rédempteur. Le diable et sa séquelle ont pour pendants les Titans et les monstres de la
fable, etc. Toute la mythologie grecque y peut passer.
Nous réclamons toujours la preuve ; car enfin cette mythologie grecque se relie par des liens d'étroite parenté à celle des Védas, elle s'est ouverte à plusieurs éléments originaires d'Egypte et de l'Orient sémitique, et quand nous remontons à ces diverses sources, nous nous trouvons en face d'un culte très naïf, très grossier, mais très immédiat de la nature, et nous n'y découvrons pas la moindre trace de déflguration systématique d'une vérité antérieure. C'est alors que M. Gladstone et ses partisans nous opposent l'autorité de la Bible et tout particulièrement de la Genèse.
Nous pourrions évidemment leur demander pourquoi nous sommes tenus d'accorder à ce livre sacré une autorité dictatoriale qui nous forcerait à lui subordonner les résultats d'une recherche purement scientifique. Mais descendons plutôt sur le terrain même oii l'on se réfugie, ouvrons tout simplement la Genèse et voyons si elle contient tout ce qu'on lui fait dira.
On est d'accord aujourd'hui pour reconnaître dans les premiers chapitres de ce livre deux récits d'origine distincte, dont l'un comprend tout le chapitre premier et s'interrompt au troisième verset du second chapitre, pour reprendre seulement au premier verset du chapitre V.
Ce premier récit raconte les commencements des cieux et de la terre sous cette forme simple, majestueuse, pour ainsi dire classique, trop souvent gâtée par les efforts qu'on a faits pour y loger la cosmologie et la géologie modernes. Il renferme des erreurs scientifiques sur lesquelles nous n'avons pas besoin
de nous arrêter (1). Puis, quand les animaux de toute espèce ont été créés à leur tour, Dieu dit : « Faisons » rhomme à notre image et à notre ressemblance, et » qu'il domine sur tous les animaux ». C'est à cette expression Faisons Vhomme que des interprètes complaisants ont voulu rattacher la première révélation du dogme de la trinité, sans se dire que cette expression est ou bien le pluriel de majesté usité lorsque les rois entendent parler en vertu de leur pouvoir souverain, ou bien, et plus probablement, un appel aux Bené Elohîm, aux « fils de Dieu », ceux que plus tard on appellera les anges et qui sont supposés assister à l'œuvre de la création. Au surplus, pas un mot ne nous dit que cette prétendue révélation de la trinité ait été faite au couple humain qui n'existe pas encore, qui est créé immédiatement après et qui reçoit uniquement pour instructions de peupler la terre, de dominer sur les animaux et de se nourrir de graines et de fruits. Puis le Créateur, ayant achevé son œuvre de six jours (2) , se repose. Rien absolument jusque-là n'indique la révélation d'une doctrine religieuse quelconque aux premiers êtres humains.
(1) n y est parlé du ciel, du firmament le aTep^a)(xa desLXX (comp. Gen. VII. ii; Esaïe XIII, 13; XLIV, 24; Ps. CXLVHI, 4; Apoc. IV, 6), comme d*une voûte solide au-dessus de laquelle les eaux yiennent s'emmaganiser, de la formation des astres postérieurement à la formation de la terre et uniquement pour son service, de Tapparition du règne végétal tout entier avant qu*il puisse subir l'action de la lumière solaire.
(2) Et non pas de périodes géologiques. La preuve en est que Fauteur hébreu rattache à ce repos divin du septième jour l'institution hebdomadaire du sabbat.
Comme nous l'avons dit, le récit s'interrompt (II, 3) pour faire place à un autre narrateur, et ne reprend au chapitre V que pour dresser la généalogie allant d'Adam, le premier homme, à Noé, à l'époque duquel, la terre étant couverte de crimes. Dieu se résolut à détruire la race humaine par le déluge, à l'exception d'une famille. C'est là qu'il se rencontre avec le second narrateur sans qu'il soit plus question qu'auparavant d'une orthodoxie primitive révélé^ aux premiers hommes.
C'est au second narrateur que nous devons les célèbres récits de l'Éden, de la première faute et de ses conséquences. Beaucoup moins préoccupé que le premier des origines physiques, il s'attache de préférence aux premières évolutions de la vie humaine. Il se représente les choses à l'origine comme si, antérieurement à l'apparition de l'homme, il n'y avait encore ni pluie ni végétation. Mais Jahveh, ayant formé l'homme du limon terrestre, insuflEle sa propre haleine dans les narines de la statue d'argile, et l'homme devient personne vivante. Puis il plante le jardin d'Éden oii il établit l'homme qui mangera de tous les fruits, entre autres de celui qui assure la perpétuité de la vie, mais il lui interdit le fruit qui donne la connaissance du bien et du mal. Car l'homme, dans l'état de complète ignorance et par là de complète innocence, ne distingue pas encore le bien du mal. I/homme doit garder et cultiver ce beau jardin. Ce sont les animaux que Jahveh, curieux de voir comment il les nommerait, fait passer devant lui, qui déterminent l'éclosion du langage humain. Puis,
comme seul de tous les êtres vivants, le premier homme n'avait pas de compagne, Jahveh tire de son flanc, pendant qu'il sommeille, la chair avec laquelle il sculpte la première femme : vieux et vénérable mythe, dont la grossièreté enfantine ne doit pas nous voiler le sens profond, Texquise délicatesse, et qui est certainement Tune des perles de la tradition hébraïque. Du reste notre auteur a bien soin de spécifier que le premier couple est encore étranger aux plus élémentaires notions de la moralité, et il nous apprend qu'ils étaient nus sans en éprouver la moindre honte.
Suit alors la scène fameuse de la transgression, grâce à laquelle ils arrivent à la distinction consciente du bien et du mal, mais nullement en conséquence d'une révélation divine, tout au contraire. Car le promoteur de la transgression, qui n'est pas du tout VEvil one de M. Gladstone, ni le diable de la théologie postérieure, mais bel et bien le serpent, le premier serpent, au sens littéral de ce mot, amène ^ insidieusement la première femme à manger le fruit défendu ; elle entraîne son mari dans sa faute et les conséquences se déroulent (1). Ils ont honte de leur
(1) La preuve qu*il s'agit bien du serpent-animal est fournie plus loin, quand Jahveh punit successivement les trois auteurs de la désobéissance. La race entière des serpents doit subir la punition que s'est attirée son premier ancêtre. ^ Disons en passant que le trait caractéristique de cet SLMteurjahviste (on le nomme ainsi pour le distinguer du précédent qui ne mentionne le nom divin de Jahveh qu'à partir de Moïse) consiste en ceci qu'il reconnaît la tendance au progrès et sa réalisation successive dans l'humanité, mais que chaque progrès est
nudité se ceignent de feuillage, et c'est précisément ce qui les dénonce à leur Maître irrité. Les punitions qui les frappent rentrent dans la catégorie des maux génériques, affligeant toujours l'humanité et dénotant, selon le vieux point de vue sémitique, une faute originelle dont tous les hommes doivent supporter solidairement la conséquence. C'est pour le serpent la nécessitéde ramper douloureusement dans la poussière brûlante et la haine à mort que lui vouera rhomme désormais. « La postérité de la femme », c'est-à-dire l'homme, et il n'est nullement question d'individualiser cette postérité dans un seul homme et la femme dans une femme unique, attaquera à la tête le serpent qui l'attaquera au talon. C'est la lutte
permanente, sans que rien indique de quel côté sera la victoire finale, et il a fallu une singulière bonne volonté chez les anciens * exégètes pour voir là une prédiction de la rédemption. La punition générique de la femme consiste dans les douleurs de la parturition et sa subordination à son mari. Celle de l'homme se résume dans la nécessité du travail pénible, prolongé, mal récompensé, avec la sombre perspective de cette mort qu'il n'eût pas connue (ou prévue), s'il était resté dans sa première ignorance.
Et afin d'empêcher l'homme de se soustraire à cet arrêt en continuant de manger le fruit de Varbre de
accompagné d'une chute morale et suivi de conséquences f&cheuses. En réalité, dans son récit, le serpent n'a pas mentUles yeux d'Adam et d'Eve «e^ontouver^j^ comme il rayait prédit, et ils ont acquis, comme des êtres divins, la connaissance du bien et du mal. Jahveh est jaJoux des progrès de rhomme et s'applique & les lui faire payer cher.
vie planté au centre de TÉden, Jahveh* le bannit, lui et sa compagne, de ce jardin de délices et poste à l'entrée les terribles Keroubîm (1), monstres à Tépée flamboyante.
Le récit continue par l'histoire de la première famille, de Gain et d'Abel, prototypes de deux races toujours ennemies, Tagriculteur sédentaire et le pasteur nomade. Il en résulte le premier homicide et son châtiment. Le caractère mythique du récit s'accuse toujours. Gain, condamné à errer sur la terre, a peur d'être tué par ceux qu'il rencontrera, comme s'il y avait d'autres habitants de la terre que la famille adamique. Lui, sa femme et son fils bâtissent une ville, ce qui montre que tous ces noms propres ont un sens plutôt collectif qu'individuel. Notons aussi la mention des premiers sacrifices, Gaïn et Abel offrant chacun de son côté à Jahveh des produits de leur travail, ce que chacun d'eux estime le plus, en se fondant évidemment sur l'idée que la Divinité a les mêmes besoins et les mêmes goûts que l'homme. Rien ne dit, en effet, qu'elle leur ait prescrit ce genre de culte. G'est, du reste, au sein des Gaïnites que la première civilisation se développe ; elle est caractérisée surtout par l'emploi des métaux et la naissance de l'art musical. Mais en même temps surgissent deux fléaux attestés par le vieux chant de Lémec, la polygamie et la guerre. Un troisième fils d'Adam, Seth, est le père d'une autre race et « l'on commence
(1) Ce sont eux que la mythologie chrétienne a transformés en c?ié' ruhins. Peu de mots ont subi un changement de sens plus complet.
à invoquer le nom de Jahveh », mais sans que cela soit le résultat d'une révélation. Le^récit se rapproche enfin du précédent en signalant l'état de corruption et de méchanceté de l'espèce humaine. Seulement, il y joint le trait tout à fait mythologique de Tamour que les Bené-Elohim ou Fils de Dieu conçurent pour les filles des hommes. C'est de ce genre d'union que seraient issus les héros illustres des temps antiques. On a voulu voir dans ce curieux passage une sorte d'explication de la formation des autres mythologies. Quoiqu'il en soit, nous arrivons au déluge qui forme le premier point de repère commun aux deux premiers narrateurs de la Genèse.
Le déluge est aussi raconté en partie double, bien qu'avec quelques variantes sans intérêt dans l'a question débattue. A la sortie de l'arche, Noé et les siens reçoivent bien une révélation. Mais en quoi consistet-elle? En ceci, que les hommes pourront désormais manger la chair des animaux, à la condition toutefois de n'en pas manger le sang, que le sang de l'homme versé par l'homme sera redemandé au meurtrier et que l'arc-en-ciel mis, semble-t-il, dans la nue pour la première fois, sera désormais le garant des intentions de Jahveh qui ne veut plus détruire l'humanité par un déluge. Tout cela est plein de poésie ; mais où trouvons-nous la révélation primitive ?
Ce qu'on pourrait alléguer de plus dans la Bible, comme par exemple les révélations faites aux patriarches, ne concerne plus que la famille d'Abraham et par conséquent demeure étranger à l'hypothèse d'une première instruction religieuse donnée par
Dîea à rhumanité. Rien donc absolument, dans la Genèse, n'est de nature à donner du corps à une prétention qui, si elle était fondée, ferait de Thistoire religieuse le contrepied de toutes les autres. En admettant môme le caractère historique de ces récits, selon nous tout à fait mythiques, en supposant que les premiers hommes vécurent réellement comme les font vivre les narrateurs de la Genèse, nous devrions simplement en conclure que les premiers hommes surent qu'ils avaient pour maître un Dieu puissant, redoutable, de volonté changeante, créant Thomme capable d'un progrés qu'il contrecarre le plus souvent, mais sans que rien ait été fait pour Tempêcher d'imaginer d'autres dieux, ou plutôt la connaissance des Bené- Elohim n'était pas précisément ce qui pouvait le détourner du polythéisme.
^ Nous avons dû, pour ne pas compliquer une discussion déjà bien prolongée et un peu subtile, nous abstenir de tout ce qui, dans les nombreuses études critiques dont la Genèse a été l'objet, n'était pas indispensable à notre raisonnement. Il nous reste à faire valoir une dernière considération qui rentre déjà dans cet ordre de recherches spéciales, mais que nous résumerons le plus clairement que nous pourrons.
Au point de vue religieux, les traditions enregistrées dans laGenèse portent certainement l'empreinte hébraïque. Des auteurs Israélites, racontant les origines humaines à une époque où le monothéisme était devenu pour eux une vérité incontestable, ne pouvaient les concevoir autrement qu'en monothéis-
tes. Mais le fond lui-même de ces traditions est-il strictement hébraïque? Il est permis d'en douter et de les regarder tout au moins comme provenant d'une source où la Ghaldée et la Perse puisèrent aussi plus d'une donnée traditionnelle. Plusieurs veulent môme que les traditions cosmogoniques, édénesques et diluviennes soient autant d'emprunts directs, modifiés seulement dans le sens monothéiste, faits à une époque relativement récente par les narrateurs dont les récits ont été combinés dans la Genèse. Mais sans nous embarquer dans une discussion que nous retrouverons plus tard sur notre route, nous pouvons affirmer qu'en tout cas les traditions de la Genèse ne peuvent s'appliquer qu'à un groupe de peuples assez restreint, ceux qui, d'après la Genèse elle-même (ch. X), peuvent rattacher leurs origines aux trois fils de Noé, Sem, Cham et Japhet. Ceci mérite attention.
' Ces trois noms ne représentent pas, bien entendu, une division ethnologique sanctionnée par la science. Mais en admettant que les peuples issus de Japhet correspondent à ce que nous appelons aujourd'hui les Indo-Européens — et cela dépasse certainement de beaucoup les limitesassignées à la descendance de Japhet — nous connaissons les autres peuples indiqués dans la même nomenclature comme sémites et chamites. Mais il s'en faut bien que toutes les races humaines soient représentées dans ce tableau. Où sont les nègres, qui n'ont en réalité rien de commun avec les Chamites? Où sont les Touraniens, les Chinois, les Malais, les Polynésiens, les races améri-
caînes, les Hyperboréens, etc. ? Ce chapitre X de la Genèse, très remarquable essai d'ethnologie antique et Tun des plus intéressants de la Bible, supposant un grand élargissement de l'horizon très restreint qui limita si longtemps le regard des Israélites, n'en dénote pas moins que les narrateurs de la Genèse n'ont pu- rédiger que des traditions roulant sur les origines d'une fraction seulement de Thuma» nité.
Cette observation, selon nous, tranche définitivement la question. L'hypothèse d'une révélation primitive de la vérité religieuse à l'humanité, déjà si invraisemblable quand on la met en regard de tout ce que nous savons du passé lointain de notre espèce humaine, ne trouve aucun appui dans le livre luimême que ses partisans invoquent, et ce. livre, à son tour, ne saurait passer pour un document racontant les origines de l'humanité tout entière.
Nous n'avons donc plus qu'à rayer une fois pour toutes cette prétention de Tordre de nos discussions.