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LA TRADITION PRIMITIVE

Il nous faut envisager encore une hypothèse voisine qui, sans soulever au premier abord le même genre d'objections que la précédente, ne s'en mettrait pas moins en travers de nos recherches de manière à compromettre leur indépendance et finirait, tout compté, par nous jeter dans des difficultés toutes semblables. Il s'agit maintenant, non plus d'une révélation surnaturelle, mais d'une tradition, c'est-à-dire d'une transmission régulière et continue de souvenirs, remontant aux origines de l'espèce et devant nous servir de critère pour interpréter des traditions parallèles ou divergentes, mais beaucoup moins sûres. Au fond, et malgré l'innocuité apparente de cette prétention nouvelle,' c'est encore la tradition consignée dans la Genèse que l'on veut ériger en reine et maîtresse de toutes les autres, sans faire tout de suite appel au miracle. 11 suffit pourtant d'un peu de réflexion pour découvrir qu'en réalité ce privilège d'une tradition unique, échappant à toutes les causes qui ont rendu les autres infidèles ou con-

tradictoires, suppose une action miraculeuse de la Providence tout aussi bien que la doctrine d'une révélation primitive.

Il faudrait donc admettre qu'antérieurement à tout ce que nous appelons civilisation, lorsque les hommes étaient encore plongés dans la plus épaisse ignorance, encore étrangers aux arts les plus élémentaires; lorsque, privés d'instruments de métal, incapables de cultiver la terre, ils devaient encore, comme l'animal, demander leur nourriture quotidienne aux chances de la cueillette et de la chasse, et qu'ils étaient absorbés par le souci de la trouver en quantité suffisante, comme les sauvages les plus arriérés d'aujourd'hui, — ils ont pris soin de recueillir et de condenser dans quelques courts récits, adressés d'intention à leurs descendants des âges futurs, leurs expériences, leurs impressions, leurs souvenirs des événements dont ils avaient été les témoins ou les acteurs. Ils auraient confié ces espèces de conserves historiques à la mémoire de leurs enfants, qui en auraient fait autant aux leurs. Mais cette tradition primitive se serait oblitérée, obscurcie, corrompue chez toutes les fractions, moins une, de l'espèce humaine. Une filière seulement serait restée pure de ces adultérations conscientes ou inconscientes, une tradition unique se serait conservée à travers les âges dans des conditions incomparables d'authenticité et de pureté, et c'est chez elle exclusiment que nous devrions chercher ce que fit, crut et pensa la première humanité.

Ce simple énoncé ne nous fait-il pas un effet tout

semblable à celui que produisent sur nous ces théories du dernier siècle, où l'on représentait nos ancêtres des temps préhistoriques réunis à l'ombre des forêts vierges pour discuter avec la gravité de vieux jurisconsultes les principes du contrat social ?

Passons pourtant sur cette impression. La première question qui se pose est celle-ci : Où devons-nous chercher cette tradition continue qui nous permettrait de remonter sans interruption jusqu'aux origines de l'humanité? L'Inde, la Chine, la vieille Perse, l'Egypte, la Syrie, l'Amérique, la vieille Grèce, la plupart des nations qui ont marqué dans l'histoire, certaines peuplades sauvages elles-mêmes, ont chacune leur genèse. Laquelle choisir?

On nous dira qu'elles présentent des traits communs qui peuvent déjà servir de ligne directrice. Mais cela n'est pas du tout aussi simple qu'on serait tenté de le penser. Il est un facteur qui pourrait très bien expliquer la plupart de ces traits communs, sinon tous, sans recourir à l'hypothèse invraisemblable que nous examinons. Ce facteur, beaucoup trop négligé, c'est l'unité de l'esprit humain s'appliquant à résoudre les mômes questions avec les mê^ mes éléments de solution. Par exemple, beaucoup de traditions régionales ont en commun la notion d'un déluge. Il en est toutefois qui n'en portent pas la moindre connaissance. Mais, si l'on tient compte de ces deux faits, que, dans tous les pays arrosés par de grands fleuves, exposés par conséquent à de grands débordements, le même phénomène a pu très bien suggérer la même idée, et puiSj qu'un peu partout il y

a eu tendance à assimiler la création à ce qui se passe chaque année après les pluies torrentielles du printemps ou même chaque jour après que les vapeurs du matin se sont dissipées, peut-on encore s*étonner de rencontrer la tradition d'un déluge au commencement d'un si grand nombre de mythologies ? Il faut être très prudent en histoire religieuse quand on fait intervenir les catégories d'emprunt ou de déformation. Les plus étroites ressemblances, en vertu de l'unité de l'esprit humain travaillant sur des données semblables, peuvent se révéler entre des religions et des traditions qui n'ont Jamais eu de relations dans l'histoire. Ainsi, la religion des Mexicains et celle des Péruviens, antérieurement à l'arrivée des Européens en Amérique, présentait des analogies nombreuses avec les religions solaires du vieux monde. Là pourtant comme on peut le démontrer, il ne pouvait être question ni d'emprunt ni de déformation. Parfois même les ressemblances religieuses ou traditionnelles entre peuples qui ne se sont jamais connus s'étendent jusqu'à des coutumes qui nous paraissent fort bizarres. C'est ainsi que la couvdLde^ cette étrange coutume qui veut que le père, aussitôt que son enfant est né, se couche et se fasse soigner comme un malade ; ou bien la tradition qui commande à ceux qui viennent de perdre un parent rapproché de s'amputer une phalange de doigt, ont été constatées, autrefois et de nos jours, au sein de populations très distantes les unes des autres, de race et de mœurs très différentes et qui n'avaient jamais pu avoir de rapports.

Nous l'avons dit, c'est au fond Tautorité dictatoriale de la Genèse que Ton veut sauver par cette voie détournée. Si Ton se bornait à relever ce que les premiers chapitres du Pentateuque renferment d'intuitions justes, de psychologie profonde, de pureté de sentiment, surtout quand on les compare à tant d'autres cosmogonies ou légendes parrallèles, nous serions très disposé à souscrire à ce genre d'éloges. Mais l'esthétique et l'histoire sont choses différentes. L'esprit remarquablement élevé du mosaîsme a influé sur la rédaction des récits de la Genèse, cela n'est pas contestable. Mais cela ne prouve pas leur très haute antiquité. Les travaux de la critique actuelle sont loin d'être favorables à l'idée que sous leur forme canonique ils remontent très haut. Par exemple, on a de la peine à comprendre que le serpent ait été chez les Israélites jusqu'au temps d'Ezéchias un symbole de délivrance et de salut, tandis que leur tradition séculaire en aurait fait l'inspirateur et le promoteur du mal (1). En tout cas, ces récits sont bien postérieurs à Moïse, dont le livre qui les contient raconte la mort (2).

(l)Comp. Nom. XXI, 8-9; U Rois xvni, 4. On peut, du reste, appliquer ce même genre (Inobservations à Tensemble de TAncien Testament (livres historiques, prophétiques, édifiants). On ne peut qu'être frappé du silence qui règne tout le long de cette littérature, s'étendant sur plusieurs siècles, au sujet des principales traditions d'origine enregistrées dans la Genèse,

(2) Nous renvoyons les lecteurs curieux de connaître les résultats les plus avérés de la critique sur les livres vulgairement attribués à Moïse au grand ouvrage de M. le professeur Reuss sur la Biàle^ Fischbacher, rue de Seine, 33.

Au surplus, et tous les problèmes de ce genre étant négligés pour le moment, se dresserait encore dans toute sa force l'objection que nous avons déjà opposée à la thèse d'une révélation primitive dont la Genèse serait le document ; savoir, qu'en définitive, la Genèse ne connaît qu'un petit nombre de races et de peuples, et les regarde à tort comme constituant l'universalité du genre humain (1).

Le point de vue que nous combattons n'en a pas moins inspiré beaucoup de livres qui ont eu leur temps de vogue et qui prétendaient prouver que toutes les autres traditions confirmaient point pourpoint les données principales de la Genèse, l'homme fait du limon terrestre, la chute, le déluge, l'arche de Noé, etc. L'un des plus célèbres fut l'ouvrage publié par le cardinal Wiseman, il y a quelque quarante ans, sous le titre de : Rapports de la science et de la religion. La géologie, encore dans sa première floraison, ne semblait elle-même être née que pour commenter le récit mosaïque de la création, et la philologie comparée n'était plus que la démonstration du miracle de la confusion des langues au pied de la tour de Babel. Ce livre, dont toutes les afïïrmations seraient démenties aujourd'hui, suivait au fond la direction déjà indiquée par les érudits du dix-septième siècle, tels que Bochart et Jurieu, quand les premiers ils osèrent aborder l'histoire religieuse de

(1) Signalons, & cette occasion, Terreur vulgaire qui attribue & Cham la paternité des nègres. Les familles de peuples que le chap. X de la Genèse rattache à son nom ne comprennent pas les peuples nègres.

rhumanité. Il s'agissait toujours de la Bible comme fournissant une base historique infailliblement sûre, et dés lors on se croyait en droit de signaler comme autant d'échos plus ou moins infidèles les analogies réelles ou prétendues que l'on découvrait dans les autres mythologies.

Dans ces dernières années, les études préhistoriques, celles qui ont été consacrées aux antiquités chinoises, indoues, américaines, etc., ne permettent plus de s'aventurer sur un pareil terrain. Cependant, on voit encore paraître, de temps en temps, des essais pavés de bonnes intentions et dont le but est toujours de démontrer l'antiquité et Tauthenticité supérieures des récits de la Genèse par la comparaison avec les traditions dites païennes. Le plus remarquable à ma connaissance est encore celui qui parut en 1856 sous le titre de : Die Traditionen des Menschengeschlechts (Traditions du genre humain), par M. Heinrich LUken. Nous citerons un seul échantillon de la manière de procéder de l'auteur, et cette citation suffira pour en dévoiler l'arbitraire.

Page 148, M. Liiken envisage le récit du meurtre d'Abel tué par Gain. Là où nous verrions, par analogie avec d'autres mythes de même nature, le souvenir d'une lutte sanglante entre une race de pasteurs nomades et une race d'agriculteurs, dans laquelle les premiers succombent, M. Liiken voit un événement littéralement arrivé comme la Genèse le raconte, et alors tous les meurtres racontés dans les mythologies grecques, indoues, perses, germaniques et autres, ne sont plus pour lui que des variantes du premier

fratricide. Abel doit être le môme qu'Apollon, le pur et le puriticateur, d'autant plus qu'en Crète on nommait ce dieu Abelios, le môme que le Beli indou et le germain Balder, le beau jeune dieu tué à l'instigation du méchant Loki. Il doit ôtre aussi Osiris tué par Typhon en Egypte et Remus tué par Romulus en Italie. Si on lui objecte qu'Apollon n'est pas tué du tout dans la mythologie grecque, il répond que, dans ses écarts arbitraires, la tradition grecque a reporté sur Abel-ApoUon certains traits qui appartenaient en réalité à Caïn. Celui-ci doit plutôt avoir pour pendant Hercule, le terrible assommeur. On lui fait observer qu'Hercule passe au contraire dans la mythologie grecque pour un grand libérateur et un grand justicier. Cela n'importe. Hercule est un Caïn défiguré à qui les Grecs ont donné plus d'un trait enlevé à Abel. Avec une pareille méthode il n'est rien qu'on ne puisse prouver.

La seule méthode rationnelle consiste donc à étudier l'histoire religieuse sans assigner d'avance une place à part à l'une quelconque des traditions qui ont figuré ou figurent encore parmi les peuples divers comme l'expression de leurs croyances sur les origines humaines. La supériorité esthétique de la Genèse ne lui conférerait pas encore cette autorité souveraine qu'on réclame pour elle. D'autres traditions peuvent lui être inférieures moralement, religieusement, et contenir pourtant des données très intéressantes qui lui font défaut. Par exemple, il est une invention primitive qui, plus que toute autre, a changé la face de la vie humaine, l'invention du feu.

Lo souvenir plus ou moins vague d'un temps où l'homme ne connaissait pas cet art élémentaire s'est conservé dans plusieurs mythologies. La Genèse n'en dit rien. On peut voir, au contraire, dans le mythe de Prométhée, depuis surtout que les mythologues modernes en ont démêlé les origines, combien la Grèce eut le sentiment vif de ce progrès qu'elle considérait comme ayant rapproché l'homme des dieux.

Ajoutons qu'il résulte de l'étude comparée des documents religieux qu'en règle générale les mythes relatifs aux premiers âges du monde sont loin d'être les plus anciens. Les peuples-enfants ne se préoccupent guère de leur passé, encore moins de celui du genre humain. C'est à Tâge de réflexion que se posent les questions auxquelles les mythes d'origine servent de réponse. Il est naturel que l'on recueille alors quelques très vieux souvenirs qui font l'effet de remonter au berceau de l'humanité. Il ne Test pas moins que ces souvenirs et les idées qu'on y incorpore se présentent désormais sous une forme mythique, c'est-à-dire objectivés dans un fait, un événement, un personnage, tandis qu'en réalité ces idées se rapportent à des états permanents, à des faits périodiques, à des collectivités d'hommes (1) .

Ce travail se fait sans méthode et sans rigueur; car il est plutôt l'œuvre de la poésie et de l'imagination que le résultat d'une recherche rationnelle. C'est pourquoi les mythes d'origine se contredisent aisément. Nous en avons un exemple frappant dans la

(1) Voir plus loin ce qui concerne le mythe.

Genèse elle-mêcne. On se rappelle que les premiers chapitres de ce livre sont le résultat de la combinaison de deux narrations distinctes et dont il est facile de désigner ce que nous pouvons appeler les points de suture . Le premier ignore l'histoire de l'Eden et du péché originel, mais il affirme un fait de première importance pour l'histoire des antiquités d'Israël. C'est que le nom de Jahveh ou Jehovah, celui que nos versions rendent par TEternel et qui correspond à une notion de la Divinité plus haute et plus pure que celui d'Elohim, n'a été le nom du Dieu d'Israël qu'à partir de Moïse, qui en aurait reçu la révélation solennelle dans le désert d'Arabie. Mais, d'après l'autre narrateur, il n'en serait rien et ce nom aurait été déjà invoqué par les hommes avant le déluge (1). Il peut y avoir de fortes raisons pour préférer Tune des deux versions à l'autre, mais nous sommes loin de cette tradition primitive merveilleusement sûre et non moins merveilleusement conservée dans une race privilégiée.

Nous avons complètement négligé jusqu'à présent une question qui peut avoir une grande importance au point de vue des origines religieuses, celle de l'unité ou de la diversité des races humaines. Les partisans d'une tradition primitive unique la considèrent comme tranchée dans le sens de l'unité. On nous permettra d'être moins afflrmatif.

Ce n'est pas que j'aie la prétention de résoudre le problème. Je dois seulement tenir compte des deux

(1) Comp. Genèse IV, 26 et Exode VI, 2-3.

possibilités ouvertes devant nous. Il y eut un temps, et il n'est pas encore loin de nous, où les spécialistes émancipés de toute autorité extra-scientifique étaient généralement d'avis que la thèse de l'unité n'était pas soutenable. Les choses ont bien changé depuis que les théories de M. Darwin ont conquis un si grand ascendant et que l'on ne croit plus guère aux abîmes infranchissables qui sépareraient les espèces. Depuis lors on est redevenu, dans la libre pensée, beaucoup plus sympathique à l'idée de l'unité originelle de toutes les races humaines, et, chose à noter, lès partisans de la tradition canonique n'en ont pas su gré.

Il s'agit pour nous de prendre une position qui maintienne à la fois l'indépendance de la science spéciale que nous étudions et ses rapports de bon voisinage avec des sciences qui lui touchent de si près. En supposant, ce qui n'est pas encore démontré de manière à annuler d'avance toute opposition, qu'au nom de la théorie de l'évolution il soit possible de ramener toutes les variétés du genre humain à un seul type originel, il ne s'ensuit nullement que la même série de lentes modifications qui a amené la constitution d'un couple humain sur un point du globe ne s'est réalisée que sur ce point seul. Et il faut avouer que, tout au moins à première vue, on est bien tenté de penser que chacune des grandes divisions géographiques du globe a vu se faire « son homme ».

Cependant, et en présence de ce formidable point d'interrogation qui se dresse ici devant nous, il con-

vient de partir d*un point de vue qui laisse indécise la question de l'origine physique. Quelques diversités de couleur, de structure osseuse, de développement général que l'on puisse constater dans Thumanité, toujours est-il qu'elle comprend des êtres qui ont en commun certaines facultés d'ordre psychique n'appartenant qu'à eux, telles que l'art de se procurer des outils et des armes que la nature ne fournit pas immédiatement, le langage, la faculté religieuse, un sens moral plus ou moins délicat. Voilà ce qui fait rhomme. Si un gorille savait se faire un outil de pierre, parler, montrer quelque chose qui ressemble à de la religion, fût-ce une superstition grotesque, il aurait beau être encore plus laid, plus hideux qu'il ne Test, il faudrait le classer parmi les hommes. Voilà la vérirable unité, il ne faut pas la chercher ailleurs. Les ancêtres de ceux que nous classons sous la dénomination d'hommes ont-ils toujours possédé ces facultés ou ces aptitudes ? Nous n'en savons rien. S'ils ne les ont pas toujours eues, tant qu'ils ne les ont pas eues, ce n'étaient pas des hommes.

Maintenant nous savons que la vie humaine réduite à ses tout premiers rudiments est de très ancienne date sur la terre et que de longs siècles se sont écoulés avant qu'elle pût dépasser ce commencement très humble d'une vie déjà autre pourtant que la vie purement animale. Il nous semble impossible que devant de pareilles révélations de la science on puisse continuer de parler de traditions remontant jusqu'au berceau du genre humain et conservées intactes par les soins pieux* de quelquss familles.

— Bill aurait fallu un miracle pour qu'elles se formassent et. un autre miracle pour leur conservation.

Gomme pourtant les traditions originelles des nations proviennent de temps où Ton était moins éloigné que nous ne le sommes de la vie primitive, il est indispensable de les consulter, de les comparer et de les associer aux autres sources de renseignements qui sont à notre disposition. A ce point de vue les traditions consignées dans la Genèse conservent, avec leur charme propre, une valeur de premier ordre ; mais on ne peut finalement y voir qu'un fragment vénérable et fort digne d'attention de la grande genèse de l'humanité.

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