‹ Prolégomènes de l'histoire des religionsChapitre 13 sur 28 · AUTRES A PRIORI DE L'HISTOIRE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

AUTRES A PRIORI DE L'HISTOIRE RELIGIEUSE

Les deux hypothèses dont nous venons de démontrer le vide réel et le caractère insoutenable, nous permettentde juger de Tentorse originelle et fatale qu'infligeraient à notre histoire des points de départ adoptés à priori, avant un examen méthodique des faits. Ce ne sont pas les seuls préjugés que nous ayons à écarter. Il en est de moins sérieux, de presque puérils et qui semblent indignes de la discussion. Pourtant plusieurs hypothèses de cette catégorie de second et troisième ordre sont en possession d'une certaine popularité. Nous pourrions citer comme exemple le préjugé qui veut que les religions ne soient qu'une invention des prêtres, comme si la religion n'avait pas forcément et partout précédé le prêtre. Nous le verrons plus clairement quand nous parlerons du sacerdoce. Sans doute il est arrivé mainte fois que le plus grand ennemi de la religion a été le prêtre qui en faisait métier et marchandise, qui s'en servait comme d'un moyen de satisfaire sa cupidité ou son

ambition, si ce n'est des passions plus viles encore. Sans doute le progrès religieux s'est effectué presque toujours en dehors des prêtres, sans eux et malgré eux. Mais cela ne saurait fermer les yeux à Tévidence que s'il n'y avait pas eu d'abord de la religion, il n'y aurait jamais eu non plus de prêtres. Sur quelle base, au nom de quelles convictions ou de quelles notions préalables le premier prêtre aurait-il établi son autorité? Faut-il d'ailleurs beaucoup de science historique pour reconnaître qu'à certaines époques, étant donné un certain niveau des esprits, le prêtre a répondu à des besoins que seul il pouvait satisfaire ; que des exemples de dévouement, d'abnégation, de pureté morale, que d'éminents services rendus à la civilisation sont tout autre chose que des exceptions dans l'histoire des sacerdoces, et qu'en présence de celte institution sacerdotale, comme de tant d'autres, il faut se garder de tout jugement passionné ? L'histoire est une grande calmante ; mais pour qu'elle ait son effet, il faut se dégager de toute préoccupation tirée des controverses du jour et de l'heure. Il est telle institution, la royauté absolue par exemple, dont nous ne voudrions aujourd'hui à aucun prix, et dont pourtant nos ancêtres spirituels, ceux qui aujourd'hui penseraient et raisonneraient comme nous, furent très sincèrement les zélés partisans.

Il est un autre a priori de l'histoire religieuse, provenant soit des préjugés d'éducation, soit de cette tendance qui nous porte à croire aisément qu'antérieurement aux abus ou aux erreurs dont nous avons à souffrir actuellement, tout allait beaucoup

mieux, et que Tâge d'or a toujours précédé Tâge de fer. Cette illusion date de loin. Elle se répète un peu avec chaque . vieillard dont la vie se prolonge. Un vénérable père de TEglise, Cyprien, voyait un signe de la fin des choses qui approchait dans la moindre beauté et la moindre saveur des fruits qu'il mangeait dans sa vieillesse, quand il les comparait à ceux qu'il se rappelait avoir mangés étant jeune, et il ne songeait pas à se demander si ce n'était pas la faute de ses yeux affaiblis et de son palais émoussé. Ce sage hébreu que nous appelons VEcclésiaste, qui avait beauQpup vu et beaucoup réfléchi, a dit (1) : « Ne » recherche pas pourquoi les jours passés valaient » mieux que les jours présents ; car une telle re- » cherche n'est point conforme à la sagesse. »

Pour ce qui concerne l'histoire religieuse, cette illusion a pris la forme que voici : on répugne à croire que l'aube de la foi religieuse n'ait pas été d'une pureté radieuse et que l'humanité ait débuté par un polythéisme enfantin. Par exemple, on trouve un nombre assez considérable d'historiens qui veulent absolument que la religion primitive ait été monothéiste et que le polythéisme ne soit venu que par corruption d'une religion antérieure et supérieure.

Sur quoi se fonde cette prétention? Il est difficile d'y voir autre chose qu'une action réflexe des idées préconçues dont nous avons montré l'inexactitude. L'idée monothéiste ne s?impose pas d'elle-même à

(1) Ecciés. vn, 10.

l'esprit encore inculte. Elle suppose des réflexions, des expériences, une notion du monde qui ne sauraient être primitives. Elle n'est pas étrangère à Tesprit humain, et la preuve en est que dans toutes les mythologies on discerne une certaine tendance, parfois très marquée, à ramener les panthéons à l'unité. Mais de cette tendance plus ou moins vague à la notion consciente et réfléchie du monothéisme, il y a loin. Les anciens penseurs de la Grèce, dont on a souvent voulu faire des monothéistes au sens moderne, ne méritent pas cet honneur. Platon, par exemple, est resté dans le dualisme. Chez le peuple lui-même qui passe pour le représentant historique du monothéisme, on discerne clairement qu'une longue période polythéiste a précédé le triomphe de la croyance à l'unité rigoureuse de la divinité. Avant d'être monothéiste, ila été simplement monolâtre^ et même seulement dans son élite religieuse, et son histoire se compose principalement des résistances opiniâtres qu'il opposa à l'idée monothéiste.

Voici pourtant ce qui a pu donner l'apparence d'un corps à cette illusion. Dans les religions les plus nettement polythéistes, on n'adore le plus souvent dans un moment déterminé qu'une divinité à la fois. Les prières, les hymnes qu'on lui adresse sont toutes à sa louange. Lorsque l'homme adore, ce n'est jamais à demi. Il attribue toujours à l'objet de son adoration du moment toutes les puissances, toutes les qualités, toutes les perfections. C'est un peu comme ces bons curés de village quand ils prêchent le saint de la fête

du jour. C'est régulièrement le plus grand saint du paradis. De même l'adorateur d'Indra ou d'Agni, de Phébus Apollon ou d'Athéna, d'Artémis à Tare d'argent ou d'Aphrodite à la ceinture flottante, ne manquera jamais dans ses éjaculations pieuses de leur décerner les attributs de la souveraineté absolue. C'est ce qui a trompé ceux qui, d'hymnes ou de prières exprimant des sentiments que la logique aurait dû faire aboutir au monothéisme, ont prétendu conclure que ceux qui les chantaient ne reconnaissaient qu'un seul Dieu. C'était si peu leur intention que, le lendemain, s'adressant à une autre divinité, ils lui décernaient des hommages identiques sans s'apercevoir de la contradition.

Tel est le phénomène qui a conduit M. Max Miiller à penser que la question : l'humanité a-t-elle commencé par le monothéisme ou par le polythéisme ? était une question oiseuse. L'humanité primitive eût été incapable de faire la distinction. L'idée religieuse primitive fut flottante, indéfinie, impliquant aussi bien l'unité que la pluralité, mais régulièrement monothéiste inconsciente au moment précis de l'adoration (1). La souveraineté absolue étant ainsi successivement attribuée à chaque divinité, et l'ensemble des divinités présentant des caractères communs (devas, 0eoi), il en dut résulter ce que l'honorable professeur appelle le cathénothéisme ou plus brièvement Yhénothéismej notion qui portait en ellemême les deux tendances plus tard divergentes du

(1) Comp. Chips ofa Oerman Worhshopy I, pp. 27-28.

polythéisme et du monothéisme. Il y avait plusieurs dieux, mais chacun à son tour était Dieu.

Nous n'avons rien à objecter à cette manière ingénieuse de présenter des faits très réels, si ce n'est qu'en fin de compte tous les polythéismes, même les plus développés, pourraient rentrer dans la définition. Si la tendance de cet hénothéisme a pour conséquence logique le monothéisme futur, il est pourtant indéniable qu'en fait le polythéisme est l'antécédent Le transfert successif des attributs de la souveraineté absolue à plusieurs divinités distinctes est précisé ment ce qui a toujours caractérisé le polythéisme par conséquent, on ne peut nier le • polythéisme ori ginel. Nous verrons plus tard comment la monolâtriej exigée par un dieu jaloux, devait engendrer enfin le monothéisme conscient et réfléchi.

Ce serait d'ailleurs une illusion que de borner les a priori dont il faut nous défier à ceux qui relèvent uniquement de l'intelligence. Il y a d'autres sortes de partis pris qui aveuglent dès l'origine, et qui sont du ressort de la disposition morale.

Tel est l'a priori des hommes qui n'étudient l'histoire religieuse qu'avec l'idée préconçue de donner raison à l'une ou à l'autre des formes de religion qui se partagent l'humanité à l'heure actuelle.

Il en est un autre, de tendance absolument opposée, non moins aveuglant. C'est Ta priori des hommes animés d'une haine secrète contre tout ce qui s'appelle religion, et qui n'y voient qu'une aberration prolongée de l'esprit humain. Il leur semble que touj ours et partout la religion a été l'auxiliaire des eu-

pidités, des calculs inavouables et des despotismes. Ils oublient qu'en religion comme en tout il y a deux tendances coexistantes, celle des partisans du passé, quel qu'il soit, cherchant dans la religion un prétexte pour colorer leur amour des superstitions, de rignorance, de la servitude, et celle des hommes d'avenir qui puisent au contraire dans leur sentiment religieux, non pas seulement l'amour de la liberté et du progrès, mais aussi la foi dans cette liberté, dans ce progrès, la foi sans laquelle rien de grand ni de durable ne se fait sur la terre, parce que seule elle rend supérieur aux déceptions et aux revers. Ne nions pas le pouvoir de la foi, cette faculté merveilleuse qui nous permet d'anticiper sur la réalisation de l'idéal. Nous serions bien mal venus k le nier, nous qui sortons à peine d'une période de notre histoire nationale où le seul sentiment qui nous ait permis de nous relever d'une chute que tant d'apparences faisaient croire irrémédiable, a été la foi dans la patrie. Sans doute, l'histoire des religions est, en un sens, une histoire d'erreurs s'engendrant les unes les autres. Il n'est pas d'étape, dans ce long développement, qui ne nous montre l'homme victime de l'illusion et du rêve. Mais n'y a-t-il que cela ? N'y a-t-il pas une vérité qui grandit au milieu et je dirai même au moyen de ces erreurs ? De quel idéal humain n'est-ce pas l'inséparable condition ? Si nous avons aujourd'hui un idéal politique et social de justice, de liberté, de philanthropie, n'admettons-nous pas que l'histoire politique du genre humain est pleine d'erreurs et de mécomptes, qui ont été pourtant nécessaires au dé-

gagement de cet idéal? Faut-il supprimer la loi, parce que l'histoire des législations fourmille de lois absurdes, iniques ou corruptrices ? Faut-il condamner la science de la nature parce que, jusqu'à un temps relativement rapproché du nôtre, elle a été toute farcie d'idées fausses ? Interrogeons l'histoire de la chimie, ou celle de la physiologie, ou celle de la physique : par quel long défilé d'erreurs l'esprit humain n'a-t-il pas dû passer avant d'arriver à posséder la part de vérité que nous considérons comme acquise sur ces divers domaines ?

Il y a donc quelque puérilité à dire : l'histoire prouve qu'on s'est toujours trompé en religion, donc la religion n'est qu'une tromperie. La même histoire montre aussi la ligne ascendante du sentiment religieux, qui s'éclaire, se purifie et se rectifie continuellement. Il y met beaucoup de temps. Qu'est-ce que cela fait, pourvu qu'il arrive ? Et par quel paradoxe de la destinée pourrait-il se faire que, de toutes les tendances naturelles de l'esprit, la tendance religieuse fût la seule qui dût aboutir au néant ? Disons plutôt qu'il y a toute une révélation dans le fait même de la persistance avec laquelle l'esprit humain, en dépit de son ignorance démontrée et de la conscience de tant d'essais avortés, a maintenu sa direction vers l'objet inaccessible de ses croyances. Que d'idées bizarres les phénomènes élémentaires du magnétisme et de l'électricité n'ont-ils pas fait éclore dans les cerveaux? Cela n'empêche qu'autrefois comme aujourd'hui, toute aiguille aimantée, disposée de manière à pivoter sur son milieu, s'est toujours tournée

vers le pôle. C'était sa nature, à cette aiguille. De même, à travers toutes ses aberrations, Tesprit humain s'est toujours dirigé vers la Divinité. On a, de temps à autre, essayé de lui imprimer la direction contraire. Il a toujours regimbé et repris, dès qu'il a pu, sa direction constante. Lui aussi pourrait nous dire : c'est ma nature !

L'histoire religieuse n'a pas à enregistrer seulement des superstitions, des folies, des laideurs. Elle renferme aussi de nobles et splendides choses. On y rencontre des conceptions grandioses et des élans sublimes. On y entend des accents d'une pureté, d'une justesse, d'un charme si mystérieux et si puissant qu'on est involontairement porté à croire que cela vient de plus haut que la terre. L'inspiration religieuse, à ses grandes heures, ne le cède à aucune autre en hardiesse et en fécondité. La morale a pu souffrir de la religion, elle en a aussi énormément profité, et encore aujourd'hui c'est son seul appui sérieux dans la conscience de l'immense majorité. L'art lui a dû longtemps ses plus belles œuvres et 'ce n'est rien dire de trop que d'affirmer que sans elle la philosophie ne serait jamais née.

Faisons donc l'histoire des religions sans nous étonner de tout ce que nous y verrons de puérilités et d'horreurs, sans nous raidir d'avance contre ce qu'elle renferme de grand et d'auguste. Et peut-être, quand nous aurons fait cette étude avec impartialité, indépendance, hauteur de vues, peut-être discernerons-nous de quel côté se tourne constamment l'aiguille, peut-être aurons-nous trouvé la boussole.

C'est seulement depuis qu'on est en possession de ce merveilleux instrument qu'on s'aventure avec sécurité dans le grand Océan.

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