A — LE SENTIMENT RELIGIEUX
Puisque nous avons dû écarter toutes les hypothèses qui stipulaient pour l'histoire religieuse des conditions d'origine différentes de celles qui déterminent les commencements de toute histoire, nous n'avons plus qu'à lui appliquer le principe que toutes les analogies, toutes les vraisemblances indiquaient déjà, le principe du développement, en vertu duquel tout commence à Tétat de germe, de rudiments pleins de promesse et d'une merveilleuse ductilité, mais encore très incomplets, très grossiers, à l'état d'ébauche.
Ce principe n'est au fond que l'application à l'histoire humaine du principe de continuité qui se dégage toujours plus victorieusement de toutes les conquêtes opérées par la science moderne dans toutes ses directions. II est de plus en plus évident que
« tout tient à tout », qu'il n'y a de solution de continuité que là où la lumière nous manque pour discerner les moyens termes, qu'on ne trouve dans l'univers ni l'immutabilité de l'identité éternelle, ni la superposition mécanique de phénomènes sans lien qu'une main mystérieuse se plairait à échafauder arbitrairement, mais une connexion permanente, logique, interne, des réalités au premier abord les plus disparates, — et nous en avons fait déjà tant de fois Texpérience qu'une induction irrésistible nous pousse désormais à affirmer que ce principe trouvera sa vérification là même où nous ne pouvons pas encore la montrer.
La continuité en histoire n'est pas l'identité des faits successifs, c'est leur développement.
Mais, d'autre part, tout développement suppose un germe primitif, qui se déploie, grandit, s'enrichit de formes, de modifications, d'applications sans nombre, trouvant la matière de sa manifestation toujours plus expansive, de son amplification continue, dans une foule d'éléments qui lui étaient d'abord extérieurs ou étrangers. Il en est de même de l'arbre qui pousse, grossit et grandit en s'assimilant le carbone et l'humidité que l'atmosphère lui fournit. Mais il ne faut pas considérer le germe promoteur de ce développement végétal comme anéanti par le fait môme de la germination et des commencements de la croissance. C'est lui, toujours lui, qui se perpétue dans l'organisme issu de son opération première. Sans lui cet organisme n'eût jamais existé ; sans les éléments qu'il a pu attirer dans l'orbite de son
attraction, il fût resté inerte, infécond. Mais c'est lui qui est le fait initial et la force directrice, c'est lui qui constitue Télément substantiel à qui tout le reste est subordonné.
Il faut donc, dans tout développement, distinguer deux choses : d'abord le principe substantiel luimême et sa continuité interne, se manifestant par des accroissements, des modifications et des amplifications successives ; puis les éléments extérieurs qui rendent ces modifications possibles et qui peuvent être dès lors considérés comme autant de causes motrices ou excitatrices du développement.
Quel est dans l'histoire religieuse l'élément substantiel, vital, qui en représente l'âme ou le principe permanent ?
Si l'on se reporte à la définition que nous avons proposée de la religion en soi, on remarquera la place prépondérante qu'elle assigne au sentiment. C'est par là surtout que la religion se distingue de la science et de la philosophie. Celles-ci sont choses de l'intelligence exclusivement et, bien que la religion puisse être l'objet d'une science ou d'une philosophie, elle diffère de l'une et de l'autre par ses racines. Elle repose essentiellement sur l'éveil, la mise en activité d'un sentiment sui generis, qui pousse Tintelligence à s'en représenter l'objet sous des formes correspondant à son degré de connaissance, mais qui naît spontanément dans l'âme placée dans de certaines conditions. Ce fait interne du sentiment religieux n'implique nullement que les formes qui lui sont fournies par l'intelligence répondent exactement à
la réaJité de son objet. Nous pouvons très bien sentir l'effet d'êtres ou de forces dont nous ne savons nous faire que des idées vagues ou fausses. L'homme sent, par exemple, la chaleur et la lumière du soleil, lors même qu'il n'a aucune idée exacte de la nature de cette lumière, de cette chaleur, ou de l'astre qui en est la source. Le sentiment est ici fonction spontanée de l'organisme vivant ; ime théorie sur la nature de la chaleur, de la lumière et du soleil ne peut être qu'un produit de la raison. C'est ainsi que le sentiment d'un objet, mystérieux par définition, peut être très vif, très positif, et s'associer pourtant à des notions très erronées sur cet objet lui-même. De plus nous rappelons, car cela est essentiel aussi, que le sentiment du lien qui unit l'esprit humain à l'esprit (ou aux esprits) supérieur dont il croit reconnaître la souveraineté sur le monde et sur lui-même, est pour l'homme une source de bien-être intime, indéfinissable aussi, mais dont ceux-là seulement peuvent nier la réalité qui ne l'ont jamais connu.
Nous avons déjà noté l'erreur dans laquelle on tombe aisément aujourd'hui, faute d'une analyse suffisamment exacte du sentiment religieux, quand on ne voit en lui qu'une variété du sentiment de la crainte. Ce dernier sentiment existe indépendamment de toute connexité avec le sentiment religieux, et il peut s'associer, en fait il s'est très souvent et très largement associé à celui-ci ; mais il s'en faut de beaucoup qu'il l'épuisé. II est très vrai que l'homme cherche dans la religion la synthèse harmonique de son être personnel avec ce monde qui s'oppose à son
moi, soit dans son ensemble, soit dans ses phénomènes destructeurs, effrayants et douloureux. Mais pourquoi vouloir que les phénomènes de cet ordre sinistre aient été les seuls qui aient provoqué chez l'homme encore inculte les sensations et les émotions dont la religion est sortie? Si nous appliquons aux âges de la complète ignorance l'analogie étroite, signalée déjà par Voltaire, qui doit exister entre l'enfance de l'humanité et l'enfance de chacun de nous, analogie qui s'appuie sur tant de conformités vérifiées, nous devons penser que les premières impressions de l'homme ont dû présenter ce caractère mixte, confus, où tout est dans tout, qui distingue l'état d'esprit du premier âge. Le petit enfant est à la fois peureux et confiant. Ses impressions sont très vives et il porte tout facilement à l'excès, se désespérant d'un rien, enchanté de la moindre chose. La joie est chez lui aussi prompte que le chagrin. Pourquoi donc en aurait-il été autrement de l'homme à peine détaché du sein de sa mère-nourrice, la nature ? Ne faisons pas de l'idylle hors de saison. Il est certain qu'en comparaison de la vie civilisée, la vie presque encore animale de l'homme primitif était affreuse — ou du moins le serait pour nous. L'étaitelle aussi pour lui ? Rien ne nous autorise à penser qu'il ait été enclin au suicide, bien au contraire. Ce qui est bien plus probable, c'est que l'éveil de la faculté religieuse fut déterminé par l'effet de la découverte qu'il crut faire d'esprits supérieurs vivant et agissant sous forme d'objets naturels, et que le sentiment qu'il en eut fut mélangé d'inquiétude et de
joie, de terreur et de confiance. Les phénomènes favorables et les phénomènes contraires à son bienêtre, à. sa vie, souvent les mêmes phénomènes qui pouvaient être tantôt favorables, tantôt contraires, lui inspirèrent simultanément les deux ordres d'émotions. Il les ressentit très vivement les unes et les autres, comme l'enfant ressent tout vivement, et c'est s'enfermer dans une impasse que de ramener à la seule terreur le mélange de sentiments divers qui donna au sentiment religieux son premier contenu (1) . Surtout défendons-nous de mettre à l'origine des religions trop de précision, trop de définitions rigoureuses, en un mot trop de dogme. Les notions religieuses originelles ont du être longtemps variables, fugitives, insaisissables. On se demande, par exemple, quel dut être l'objet des premières adorations de l'homme. Je répondrais volontiers : peut-être tout, non pas l'ensemble, dont il ne se doutait pas, mais tout phénomène qui lui faisait Tefi'et de révéler, un esprit en relation avec le sien. Gomme chez nos
(1) Nous verrons dans une autre et prochaine partie du cours ce qu'il faut penser de ces peuples sauvages qui reconnaissent deux* ordres de divinités, les unes bonnes, les autres méchantes, qui ou* blient ou négligent les premières et n^adorent assidûment que les secondes. Disons seulement d'avance que Ton peut signaler d'autres faits de signification opposée, et surtout qu'il faut prendre garde d'étendre à l'humanité entière des conclusions valables seulement pour certaines régions et certaines races. U se pourrait bien qu'on fût ici en présence d'une différence primordiale & ranger parmi ceUes qui expliqueraient pourquoi des races se sont développées si vaillamment dans le sens de la civilisation, tandis que d'autres sont restées stationnaires.
petits enfants, les phénomènes de nourriture et de lumière, — ainsi que leurs contraires — ont dû compter parmi les premiers qui lui suggérèrent ce cours d'idées. L'arbre qui portait en abondance le fruit nourricier, le retour de la lumière après chaque nuit, des fleurs après chaque hiver, ont dû de très bonne heure lui faire Timpression de puissances bienfaisantes; et puis, ce qui bougeait, ce qui remuait, ce qui semblait vivre, les nuages et les fleuves, venant on ne savait d'où et allant à Tinconnu, la montagne qui ne bougeait pas, mais qui regardait gravement de ses hauteurs inaccessibles à travers le blanc linceul de ses neiges, sur les flancs de laquelle on entendait des voix répercutées avec des vibrations ironiques ou mélodieuses; et puis, les ténèbres, la nuée d'orage, la foudre, rinondation, le froid glacial, la chaleur dévorante, tout ce qui semblait poursuivre Thomme avec l'intention de lui nuire ou de le faire périr, l'animal, dont l'homme se sentait encore si près, qu'il aimait ou qu'il redoutait, mais dont il admirait les proportions, ou les instincts, ou les facultés physiques, — tout cela put être l'objet de ce sentiment à part que fait naître la reconnaissance d'un esprit par un autre esprit. Le difficile n'est pas de dire ce que l'homme a pu adorer dans la nature, ce serait bien plutôt de marquer ce qu'il n'a pu adorer.
Mais n'oublions jamais que, quelle que fût la notion qu'il se faisait de la divinité, l'homme a toujours éprouvé et recherché un sentiment particulier de bien-être à l'idée d'être en relation normale avec elle, et cela quand bien même cette divinité se présentait
à lui sous des traits épouvantables, quand bien même à notre point de vue elle n'aurait dû provoquer en lui que des sentiments d'horreur. Nous nous arrêtons stupéfaits quand nous arrivons en face de ces divinités terribles qui se repaissaient de chair humaine, qui arrachaient aux parents leurs premiers-nés pour contenter leurs appétits d'ogres ou leur insatiable fureur. Notons que certaines notions de la Divinité consacrées par certaines traditions chrétiennes sont à peine supérieures. Mais soyons assurés que tout le temps que dura la foi dans ces divinités repoussantes, rhomme rechercha, souvent même au prix des plus durs sacrifices, Tétat de bien-être ou de jouissance intérieure résultant de Tadoration qu'il leur adressait.
Nous avons déjà parlé du rapport qui existe entre ce phénomène d'ordre religieux et le goût deThomme pour le tragique. Ceci mérite encore quelques explications.
Qu'est-ce que le tragique? C'est la révélation, par l'exposé d'un événement, ou d'une situation, ou d'une destinée humaine, d'un déroulement supérieur des choses, écrasant sous sa marche irrésistible nos petits calculs, nos prévisions restreintes, notre sagesse vulgaire, s'avançant imperturbablement vers son but sans se soucier de ces fils d'araignée, et arrivant à ses fins avec la fixité, la régularité^ la sûreté, d'un mouvement astral. Que l'on prenne dans l'histoire ou dans l'art n'importe quel exemple de tragédie émouvante, et l'on verra se vérifier cette définition.
La plupart de ceux qui sont les spectateurs d'un événement ou d'un dénouement tragiques ne sauraient formuler clairement Timpression profonde qu'ils en reçoivent. Leur imagination, leur conscience sont remuées, mais ils ne songent pas à en analyser la signification, ils ne voient que le côté terrible ou grandiose des choses tragiques. Pourtant il est des choses terribles et que nous ne disons pas tragiques, l'ouragan par exemple, quand il passe sans causer de grands malheurs; il en est de grandioses, comme la mer au repos, et qui ne sont pas non plus tragiques. Le terrible en soi et le grandiose en soi ne suffisent donc pas pour constituer le caractère tragique. Il faut de plus qu'il s'y joigne la révélation d'une loi ou d'une direction supérieure des choses. Le drame antique, pendant longtemps, se borna au côté extérieur du tragique, il n'y montra guère que de la fatalité. L'oracle d'un dieu, la malédiction d'un père, la punition d'un crime devaient tôt ou tard recevoir leur accomplissement, au moyen, s'il le fallait, d'une intervention surnaturelle. Aujourd'hui nous voulons que le tragique soit aussi logique, et nous avons raison, car il l'est. Mais aujourd'hui comme dans l'antiquité, c'est bien la manifestation de la loi supérieure des choses qui fait sa valeur et son caractère propre. Un puissant empire qui s'effondre miné par des vices intérieurs longtemps dissimulés sous de brillantes apparences, un bienfaiteur de l'humanité qui, d'abord acclamé, périt victime de la méchanceté humaine, une catastrophe où s'engloutissent les espérances les plus légitimes, les amours
les plus tendres, tout ce qui rappelle la souveraineté inaliénable de Tordre moral, ou la fragilité de nos projets les mieux combinés, ou la nécessité d'aspirer aux sphères éternelles comme à la seule région où se prononce le mot suprême de nos destinées, tout cela est tragique et mérite ce nom.
Hé bien ! s'il est assuré de n'en pas souffrir personnellement, l'homme est porté par un secret penchant de son être à aimer le tragique, à se plaire dans sa contemplation. La preuve en est dans ces chefsd'œuvre qui ont toujours compté parmi les productions les plus élevées et les plus goûtées de Tesprit humain. C'est qu'il y aune affinité mystérieuse entre cet esprit et cet ordre supérieur des choses que le tragique révèle, et plus Tesprit humain est développé, plus il est sensible à cette émotion qui l'agite jusque dans ses profondeurs. Il est bien des cérémonies religieuses qui ne se comprennent que comme autant de tragédies périodiquement représentées.
Par conséquent nous ne devons pas nous étonner du charme, au premier abord si étrange, qui peut retenir longtemps l'homme dans la fidélité à dés religions de terreur et de sang. Ce n'est pas la crainte seule qui les a fait naître, ce n'est pas la crainte seule qui les maintient. Il y a, dès l'origine et depuis, l'attrait particulier du tragique, la jouissance résultant de l'union de l'esprit du dedans avec l'esprit du dehors. Toutes ces religions terroristes prétendent réaliser les conditions et les moyens de la sécurité. Ce sont des cérémonies, ou des offrandes, ou des prières, ou des supplices volontaires, ou des immola-
lions sanglantes qui apaisent la fureur du dieu terri- , ble, et le croyant se trouve heureux de penser qu'il est désornaais uni à Tesprit qu'il redoutait, n'ayant plus rien à craindre de sa colère, pouvant au contraire se figurer qu'il est sous la protection de sa puissance et s*épanouir dans la jouissance mystique de cette union.
Schleiermacher a eu raison de signaler le sentiment de dépendance comme faisant partie intégrante du sentiment religieux. En effet l'esprit avec lequel rhomme veut se savoir uni doit lui être supérieur. Autrement il ne pourrait trouver dans l'union avec lui cette synthèse victorieuse du monde et de la destinée qui fait l'essence même de la religion sous toutes ses formes. C'est par égard pour la vérité historique que nous nous bornons à l'idée de supériorité. En se développant, le sentiment religieux élève cette supériorité à la souveraineté absolue. C'est à cette condition seulement que la synthèse est légitime. Mais ceci n'est vrai que pour les religions avancées, beaucoup se contentent de la simple supériorité. Toutefois nous découvrons ici Tune des grandes raisons qui ont fait que Tobjet des adorations humaines a toujours été conçu comme un être conscient et personnel. C'est même là une des causes qui font que la religion varie. A mesure que Tépaisse ignorance des premiers jours se dissipe, l'homme découvre que bien des objets qu'il prenait pour des personnes ne sont en réalité que des choses. A partir du moment où il en a la certitude, il ne les adore plus. Car l'homme qui sent, qui pense et qui veut se
sentira toujours supérieur à ce qui n'a ni sentiment, ni pensée, ni volonté. C'est le commentaire de la grande pensée de Pascal sur la noblesse supérieure de rhomme devant l'univers inconscient, quand même cet univers l'écraserait ; mais l'homme « sait » qu'il meurt, et l'avantagé que l'univers a sur lui, » l'univers n'en sait rien ^ . Nous voyons donc par là que le sentiment de dépendance n'est religieux que s'il se rapporte à un esprit. Nous dépendons toujours de forces et de phénomènes inanimés qui échappent à notre libre action, les intempéries, par exemple, ou les maladies. Nous ne songeons pas à en faire des dieux. Quand on les adora, c'est qu'on les avait personnifiés.
L'erreur de Schleiermacher est de n'avoir pas vu, ou du moins fait entrer en ligne de compte, que dans le sentiment religieux le sentiment de dépendance se mêle étroitement au sentiment de l'union, de la réciprocité, de la mutualité, lequel n'est pas moins essentiel à la religion que le premier. C'est le mystérieux Dein Mein inscrit sur le cor de Charlemagne à Aix-la-Chapelle. L'analyse du sentiment religieux n'est complète que si Ton met sur une même ligne ces deux facteurs premiers, le sentiment de la dépendance vis-à-vis de l'objet religieux et le sentiment de l'union réelle ou à réaliser entre cet objet et le sujet.
En fait, le sentiment religieux possède une saveur propre qu'on ne peut comparer qu'à elle-même, comme le sentiment du beau ou du vrai. La définition s'arrête ici comme devant un élément irréductible et sans analogie. Mais il se compose ensuite d'au-
très éléments hétérogènes qu'il ramène à l'unité, dont il se nourrit, et qu'il frappe à son empreinte. On peut y voir une double gamme ou une double série de sentiments que Ton peut énumérer dans Tordre de Tintensité toujours plus marquée.
Il y a la gammé qui se rattache au sentiment de dépendance et que nous pouvons dérouler de cette manière :
Respect, vénération, crainte, effroi, terreur.
Il y a ensuite la série se rattachant au sentiment de l'union réciproque :
Admiration, joie, confiance^ amour ^ extase.
Nous inscrivons Textase comme le moment suprême de la seconde série, parce que le sentiment religieux, surexcité dans une âme très impressionnable, va jusqu'à Textase, qui est un des phénomènes religieux les plus dignes d'attention.
Remarquons, à présent, que ces deux gammes, dont Tune a pour ton fondamental la crainte et l'autre la confiance, sont le plus souvent mélangées dans la réalité. C'est tantôt Tune qui l'emporte, et tantôt l'autre, mais avec une infinie variété de nuances, de demi-tons, et, si je puis ainsi dire, de quarts de ton. Il est telle religion dont la crainte occupe le centre ; telle autre qui a pour élément central la confiance.
Je prétends, toutefois, que, moyennant une analyse soigneuse, on trouve toujours un peu de l'une mêlé à l'autre.
Voyez, par exemple, un dévot de petit esprit, mais que je suppose sincère. Sa religion a pour mobile principal une peur atroce de Tenfer, c'est-à-dire du
diable, qui Ty attend peut-être, avec tous les démons sous ses ordres et lui préparant toutes les tortures imaginables et inimaginables. C'est une religion très peu élevée, ànosyeux lamentable, j'en conviens. Pour lui, la religion est une terreur. Cependant remarquez dans la ferveur empressée avec laquelle il accomplit les rites et les œuvres que sa croyance lui recommande comme en possession d'une efficacité indubitable, remarquez je ne sais quel contentement brillant dans son regard et compensant pour lui tous les tourments auxquels il s'astreint de propos délibéré. Ne le plaignez pas trop. C'est lui qui vous plaint. Étant donné son état d'esprit, il y a de la satisfaction, de la joie, dans les innombrables pratiques dont il s'inflige le pénible fardeau.
Observez, d'autre part, un chrétien spiritualiste que sa foi élève au-dessus de ces misères superstitieuses, qui croit de plein cœur aux promesses de rÉvangile, qui jouit pleinement de la conviction qu'il est en communion personnelle et directe avec le Père infini dont l'amour est l'attribut essentiel, et qui remplit sa vie entière de la sérénité, de la pureté morale et de la charité que de telles persuasions inspirent. Nous sommes ici à l'autre pôle du sentiment religieux, et pourtant ce serait une exagération de dire que la crainte, au moins sous la forme atténuée de la vénération, n'entre pour rien dans la religion de cet homme.
Nous avons fait remarquer aussi ce qu'il y a toujours de nécessairement mystérieux dans l'objet du sentiment religieux. L'homme devient religieux par le
sentimeût d'une puissance intelligente supérieure à lui, mais il reconnaît en même temps qu'une ombre impénétrable l'enveloppe de toutes parts. Le mystère, l'inconnu qui stimule et défle notre soif de connaître, caractérise l'objet religieux tout aussi bien que son existence révélée. Pour nous, avec notre éducation saturée de rationalisme, le mystère n'est pas toujours religieux, Il y a en histoire des mystères qui piquent notre curiosité, mais c'est là tout. Un vieux château longtemps inhabité, dont les chambres n'ont pas été ouvertes depuis un temps immémorial, et où les bonnes gens prétendent que les anciens possesseurs a reviennent », nous inspire simplement l'envie d'y aller voir. Mais nous ne sommes pas autrement constitués au fond que nos ancêtres, et quand, de ces mystères pour rire, nous nous élevons à ceux qui planent sur notre destinée, à ceux qui entourent les grands problèmes de la vie et de la mort, à ceux enfin qui, dans n'importe quel système de philosophie ou de croyances, finissent toujours par arrêter notre raison et nos recherches, nous comprenons l'affinité étroite qui relie le sentiment religieux à celui du mystère. Si seulement nous pénétrons dans une forêt de grands arbres, où les dômes de verdure se succèdent à perte de vue, où le bruit de nos pas sur les feuilles desséchées trouble seul le silence des profondeurs, ne sommes-nous pas saisis par ce sentiment du mystère qui fit de la forêt dans les temps reculés, et notamment dans notre vieille Gaule, la résidence habituelle des divinités les plus augustes? C'est par là que le sentiment religieux
s'associe à celui de Tinfîni, lui enlève sa morne vacuité en le remplissant d'une réalité positive, et puise de nouvelles forces dans cette association. Un mystère défini, circonscrit, n'est guère plus qu'un demi-mystère; mais la religion a pour objet le mystère indéfinissable. Ce sentiment colore d'une manière particulière le sentiment religieux et en est inséparable.
D'autre part, Thomme ne se résigne pas à adorer le purement inconnu. Lors môme que la seule affirmation qu'il ose lui appliquer est celle de l'existence réelle, c'est déjà autre chose et plus que l'ignorance abolue. L'objet delà religion humaine est nécessairement un esprit. Autrement elle manquerait de tout point d'attache, ce serait un lien n'unissant rien, ce serait un néant. L'homme reportera donc sur cet esprit, plus ou moins naïvement, avec plus ou moins de sévérité philosophique, des traits empruntés à son propre esprit. C'est l'antropomorphisme inévitable dont nous avons déjà parlé, résultant de l'affinité que l'homme stipule entre son esprit à lui-même et l'esprit qu'il adore. Nous trouvons là la raison commune des erreurs les plus grossières et des notions les plus élevées en matière religieuse. Le même postulat spontané qui porta l'homme ignorant à personnifier des arbres, des pierres, des fleuves, des montagnes, du feu, des étoiles, la même impulsion qui transforme une bûche ou un caillou en directeurs de la destinée humaine, a fait aussi qu'un Platon, un Sénèque, un Leibnitz, un Hegel, ont proclamé la coessentialilé de l'homme et de Dieu. L'Évangile doit sa vertu à son
principe fondamental de la parenté virtuelle de l'homme et du Père céleste.
Le développement religieux a donc pu commencer très bas sans perdre son élément substantiel à travers son évolution séculaire. En supposant que nous eussions pu être les témoins éclairés et réfléchis de ses premières manifestations, il nous eût été aussi difficile de prédire ce qui en sortirait qu'il le serait pour nous aujourd'hui, si Texpérience quotidienne ne nous éclairait pas, de prévoir comment les premiers bégaiements du nourrisson qui articule ses premières syllabes deviendront le langage clair, ample et opulent de l'adulte.
Nous n'en sommes pas moins en possession du levier qui soulèvera le monde. Le. sentiment reliligieux, d'indécis, de fugitif, de flottant qu'il a dû être en commençant, s'est affermi, s'est fixé; il a déployé son contenu si varié, cherchant ses satisfactions toujours plus haut. Il n'est pas toujours resté emprisonné dans la nature visible et rapprochée. Il ne s'est pas toujours éparpillé sur des objets ridicules ou mesquins, il a fait entrer dans sa sphère d'attraction les arts, la morale, la société entière. Il s'est élevé aux grandes forces et aux phénomènes toujours imposants du monde. Il les a même dépassés, en leur superposant un esprit souverain qui les domine tous. Il a revêtu mille formes, il a créé des chefs-d'œuvre, il a été la source d'inspirations magnifiques, il a produit des systèmes, et des peuples ont vécu pendant des siècles sous leur abri. Son histoire sera celle de ses révolutions, de ses variations, de ses modifica-
lions sans cesse renouvelées. Il nous faut voir maintenant les causes déterminantes de ces changements historiques.