‹ Prolégomènes de l'histoire des religionsChapitre 15 sur 28 · B — CAUSAS MOTRICES DU DÉVELOPPEMENT RELIGIEUX · texte numérisé non relu

B — CAUSAS MOTRICES DU DÉVELOPPEMENT RELIGIEUX

Un développement historique s'opère ordinairement sous l'action de causes étrangères à son principe, mais entrant en rapport avec lui et déterminant dans son cours des phases nouvelles ou des modifications plus ou moins graves. On peut déjà s'en assurer en considérant la marche de l'histoire politique ou de' l'histoire de Fart. Des causes qui n'ont par ellesmêmes rien de politique ni d'artistique, influent de la manière la plus puissante sur la direction que prennent la politique et l'art et sur les transformations que tous deux subissent. La même règle s'applique à l'histoire religieuse.

La première en date et peut-être la première en importance de ces causes motrices du développement religieux, c'est la connaissance croissante de la nature environnante et plus tard du monde luimême dans sa grandeur et sa constitution réelles.

Il est clair qu'au temps de cette prodigieuse ignorance dont nous avons de la peine à nous faire une idée, l'homme ne fut, ne put pas être sensible à ce que nous appelons Tordre ou l'harmonie universelle des choses. A* l'origine, l'homme dut faire comme l'enfant qui s'attache dans tout ensemble à un détail. Il est vrai que ce détail pour lui, ce détail

qui le frappe et Tattire, est quelque chose de très important qui lui masque le reste. Dans les objets de mince importance à nos yeux qui provoquèrent réveil du sentiment religieux, l'homme primitif put découvrir tout un olympe. Un arbre, un cours d'eau, un rocher de forme bizarre, un antre mystérieux, un animal redoutable ou très habile chasseur purent déterminer en lui l'idée d'un ou de plusieurs êtres animés beaucoup plus forts, plus intelligents, plus puissants que lui. Pour comprendre cet état d'esprit nous ne saurions trop nous dépouiller de tout ce que l'expérience accumulée des siècles nous a donné dé « leçons de choses ». A peine au sortir du berceau, nous héritons de nos parents, de nos bonnes ellesmêmes, quelqu'ignorantes qu'elles soient, une masse de connaissances qui nous font l'effet d'être immédiates, de s'acquérir toutes seules et de réclamer seulement, pour être possédées, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Quelquefois, en observant bien, nous parvenons à retrouver chez nos enfants quelque chose de cette première innocence de Tesprit, particulière à l'âge où l'on admire que l'eau mouille et où l'on court pour voir si l'on n'ira pas plus vite que son ombre. Un soir de l'hiver dernier, montant un chemin creux bordé d'arbres, dont les rameaux encore dépouillés laissaient apercevoir de temps à autre la lune en lutte avec des nuages, j'assistai à une conversation entre une mère, femme du peuple, et son marmot qui voulait absolument savoir ce qu'était devenue l'autre lune qu'il se rappelait avoir vue sous une autre forme et qui était

partie. La mère dut lui répéter plusieurs fois qu'il n'y avait qu'une lune et que c'était toujours la même qui tantôt paraissait, tantôt disparaissait. Le bambin était encore dans l'âge mythologique. Supposons un groupe d'hommes aussi ignorants que cet enfant, n'ayant personne pour rectifier leurs idées, et rien ne les empêchera de s'imaginer que chaque nouvelle lune est une lune nouvelle.

Autre analogie qu'il importe de noter. L'enfant peut vouer un attachement profond à quelque joujou difforme, à une poupée à moitié éventrée, à un cheval de bois qui a encore trois jambes, mais une seule oreille et plus un seul naseau. Il le préfère souvent à ces jouets superbes que l'habileté de nos fabricants rapproche tous les jours un peu plus de l'œuvre d'art proprement dite. Il est évident que les enfants voient les choses, les formes, les couleurs, avec des yeux différents des nôtres. Ils idéalisent leurs jouets, ils leur prêtent toute sorte de beautés et d'agréments que nous n'apercevons pas. Voilà le secret de ce goût passionné qu'ils peuvent éprouver pour un bâton enveloppé de loques dont ils font une superbe petite fille, ou pour une bûche mal équarrie, montée sur quatre piquets, qui leur fait l'effet d'un brillant coursier.

De même, aux époques primitives, l'imagination humaine fut ébranlée, surexcitée même, par des phénomènes où il nous est impossible de découvrir ce qui pouvait leur valoir un pareil prestige. Quand on pense au pieu qui put, pendant des siècles, représenter, pour des populations déjà cultivées, très haute

et très puissante dame Héra, souveraine du ciel brillant, on se dit sans doute qu'il était protégé par la vénération des siècles, par les traditions les plus augustes. Mais à Torigine, le jour où quelqu'un s'avisa d'enfoncer ce pieu dans le sol et de le présenter aux hommages de ses contemporains, il est évident que ce morceau de bois parlait à leur imagination un tout autre langage qu'à la nôtre. Pourtant, ce symbole grossier est loin de remonter jusqu'aux époques primitives ; il fait déjà partie d'une mythologie organisée.

Voilà ce qui rend si difficile de déterminer avec précision quels furent les objets de la première religion. Aucune famille humaine, même parmi les plus arriérées, ne se trouve aujourd'hui dans les conditions originelles de la vie humaine. Nous parlerons plus loin de la direction qu'une première observation de sa propre nature et de la nature des choses qui l'entourent imprima aux notions religieuses de l'homme dans le sens de l'animisme (culte des esprits) et du fétichisme. Continuons d'indiquer les premières modifications de ce culte de la nature visible qui dut en tout cas les précéder et que l'analyse retrouve au-dessous des croyances qui l'ont supplanté dans la pratique.

Un peu plus d'expérience, un peu plus de connaissance du monde visible procura une certaine nation de l'ensemble qui prit la place de la préoccupation exclusive des détails.

L'homme ne cessa pas encore d'attribuer de la conscience et de la volonté à des êtres matériels

— Harnais du moins ceux qu'il dota de ces facultés étaient plus dignes de passer pour les maîtres de la destinée. Le ciel, le soleil, l'aurore, les astres, lèvent, la terre, la mer, voilà ce qu'il personnifia désormais de préférence. C'est le commencement des grandes mythologies. Mais, comme le principe reste le même, on ne nie pas ce qu'on croyait auparavant. Seulement on subordonne les objets primitifs de l'adoration aux grands phénomènes dont on reconnaît désormais l'importance supérieure. A ce moment du développement général, les croyances diffèrent déjà beaucoup, selon les climats et les régions que l'homme habite. Aux Indes, en Grèce, dans les pays de clarté radieuse, le ciel bleu, l'azur éblouissant de lumière qui domine tout, règle tout, devient le dieu suprême. Dans les pays tels que la Syrie, l'Arabie, l'Egypte, où le soleil est le maître visible de toute la nature, c'est lui qui centralisera les adorations. Dans l'Europe moyenne et septentrionale, le vent sera un très grand dieu. Les populations riveraines de la mer auront naturellement d'autres divinités que celles qui ne savent pas même que la mer existe.

C'est aussi le moment où chez les peuples doués d'une imagination vive se forment par voie d'analogie des types, des conceptions imagées, qui seront recueillies plus tard parles mythologies développées. Par exemple, le ciel avec son soleil unique et rond fait l'impression d'un grand front percé d'un seul œil allant et venant : c'est ce qui plus tard nous vaudra les Cyclopes. Ou bien la lune, sous forme de croissant, suggère l'idée d'une paire de cornes : il n'en

faut pas davantage pour qu'on en fasse une grande vache céleste, et cette conception pour nous si bizarre sera le germe initial du mythe d'Io, la jeune fille aimée de Jupiter et changée en génisse. De la même manière le nuage orageux devient le bouclier de Jupiter ou d'Athéna, mais un bouclier de peau de chèvre, frangé, laissant flotter au vent ses fils extérieurs, l'égide (1). Les vagues de la mer aux croupes arrondies font aux riverains l'effet de chevaux ou de moutons se précipitant tumultueusement les uns sur les autres. Encore aujourd'hui ce que les marins de notre littoral appellent des moutons, c'est-à-dire le brisement écumeux des lames au large, les marins italiens l'appellent des cavalloni et ceux de l'Archipel des chèvres (mer Egée). Voilà ce qui explique pourquoi à Gorinthe, à Athènes, ailleurs encore, le dieu de l'élément liquide, Poséidon ou Neptune, sera éleveur, protecteur et dresseur de chevaux.

Arrivé là, l'esprit humain né tarde pas à dramatiser la nature, à y voir, par analogie avec la vie humaine, toute sorte de scènes, ou gracieuses, ou terribles, ou piquantes, ou mélancoliques. Et c'est ici qu'il convient d'indiquer un facteur dont ce qui précède révélait déjà l'action, c'est-à-dire le génie spécial des races. Il est des races qui ont peu d'imagination et dont, par conséquent, la mythologie restera toujours très pauvre, par exemple les peuples cafres. Il en est d'autres, comme les Sémites, qui n'ont pas le génie dramatique et chez qui, par conséquent, la

(1) AtÇ, odyoi, chèvre.

dramatisation de la nature sera toujours très restreinte. On pourrait, quoiqu'avec une différence bien moins marquée, établir un rapport de même genre entre la vieille mythologie italienne et celle de la Grèce qui séduisit si bien l'Italie par son charme séducteur que celle-ci l'adopta, pour ainsi dire, sans s'en apercevoir. La légende celtique et gauloise a quelque chose de rêveur, de passionné, de tendre, joint à des accès de rudesse joviale ou cruelle, comme on peut s'en assurer dans la curieuse histoire de Mélusine, dans des contes de dames blanches et dans la légende populaire de Gargantua. La religion chinoise est toute saturée de ritualisme, de régularité monotone, de bon sens pratique et de niaiseries vieillottes, tandis que la mythologie germanique présente ce mélange d'idéalisme, de vigueur et de brutalité dont son dernier grand produit, les Nibelungen, est si fortement pénétré. En un mot, c'est à partir du moment où commence la dramatisation de la nature que le génie particulier de la race commence aussi à influer le plus fortement sur la formation des croyances et des mythes.

Mais la connaissance de la nature grandit toujours. L'idée de ce que les Grecs appellent le Cosmos, l'idée du monde organisé régulièrement, soumis à un ordre constant et toujours victorieux des attaques dont il peut être l'objet de la part de puissances ennemies, telles que l'hiver, l'orage, le tremblement de terre,etc. , cette idée se répand, surtout chez les nations les plus intelligentes. Les immigrations, le commerce, les voyages rapprochent les familles humaines et

leurs traditions. C'est alors que commencent aussi à s'organiser les grandes mythologies. Une histoire des dieux s'élabore. On leur assigne des nombres, des relations, une hiérarchie. On distingue les grands et les petits dieux. Toujours en vertu du même principe conservateur dont nous avons parlé, on ne nie rien des croyances antérieures, mais on les harmonise tant bien que mal avec les notions nouvelles. Le culte de Zeus ou Jupiter étant parvenu dans tous les pays grecs à une sorte de cathdlicité, mais beaucoup de cités lui assignant une autre compagne que Junon ou Héra reconnue comme sa légitime épouse, on se tire d'embarras en tranformant Danaé, Léda, Sémélé, Alcmène, Latone, Europe et bien d'autres en maîtresses du roi des dieux. La théologie mythique est de facile composition.

N'oublions pas cet autre élément des croyances qui grandit à côté de la reconnaissance de dieux supérieurs ou présidant aux grandes forces et aux grands phénomènes de la nature visible. Non seulement on les a si bien personnifiés que l'on distingue leur personne de l'enveloppe matérielle qui est pour ainsi dire leur corps ; mais de plus, comme on admet que la personne humaine peut quitter son corps et vivre en dehors de lui, on se représente les dieux de la nature comme se transportant et agissant partout où leur volonté les mène. Ajoutons que la masse des petits dieux primitifs n'est pas négligée pour cela, mais on a oublié ou l'on ne se rappelle plus que vaguement leur rapport avec des objets naturels déterminés, et on croit à Texistence active d'une quantité

d'êtres vivants peuplant l'espace, influant sur la destinée humaine. C'est ce qui, joint au souvenir des ancêtres, constitue Vanimisme ou culte des esprits, plus tard le démonisme^ et selon les lieux et les temps, cet animisme tient une telle place dans la pratique religieuse qu'il rejette presque dans l'ombre l'adoration des grands dieux du naturisme.

Enfin la connaissance de la nature grandit encore, son étude scientifique commence, et les plus développés en viennent à se demander si toute cette dramatisation de la nature est autre chose qu'une illusion. Là commence la grande bifurcation entre l'orient et l'occident. L'extrême orient arrive à croire que non seulement la dramatisation est purement imaginaire, que la nature elle-même est, sinon une illusion, du moins un tort, un mal, il en nie la légitimité et ne cherche plus qu'à en poursuivre la négation jusque dans l'homme lui-même. De là le bouddhisme et son ascétisme étouffant. C'est une religion de mort. En occident un germe de vie nouvelle s'est formé au sein d'un petit peuple profondément original, qui a commencé par ne vouloir adorer qu'un dieu national dont on pourra peut-être un jour déterminer la nature physique originelle, qui ensuite a voulu qu'il fût absolument invisible à tout œil vivant, et qui, à force de n'adorer que lui, a été plus promptement ouvert que tous les autres peuples à l'idée que seul son dieu était Dieu. L'idée de la nature, de sa réalité, de sa bonté foncière est maintenue, mais on n'adore plus rien en elle, l'objet de l'adoration est désormais surnaturel. Et en voilà

pour longtemps. Nous avons indiqué déjà, et nous n'avons pas à y revenir, comment, à partir du quinzième siècle, une connaissance de plus en plus complète du monde a modifié de nouveau l'ensemble des croyances traditionnelles.

La connaissance progressive de la nature est donc l'un des moteurs les plus actifs du développement religieux.

Nous en trouvons un autre dans les progrès de la raison. Déjà tout à Theure nous anticipions un peu sur cet ordre nouveau de considérations quand nous parlions de l'organisation des divinités et des traditions mythologiques. La raison est essentiellement amie de Tunité, de la généralisation, du système, de la symétrie. Son rôle est, il est vrai, subordonné dans rhistoire religieuse, ou pour mieux dire il est d'une action très lente. Les croyances religieuses les plus irrationnelles peuvent résister très longtemps aux plus formidables assauts de la raison. C'est que le sentiment religieux y trouve encore satisfaction, et il est difficile d'exagérer le degré de subtilité qu'il peut communiquer à ceux qui sentent le poids des arguments contraires à la doctrine traditionnelle, mais que stimule le désir de s'y soustraire. Cependant à la longue cette satisfaction va en diminuant. Les religions qui ont épuisé leur principe ou qui ne savent pas en tirer des moyens de transformation sont condamnées à périr au bout d'un certain temps, à moins que l'esprit de ceux qui les professent ne reste lui-même stationnaire. Mais le jour où il les dépasse, elles sont virtuellement condamnées. Ainsi

l'éducation philosophique ruina rationnellement le polythéisme gréco-romain, sans pouvoir lui substituer une religion ; mais il prépara les esprits à accueillir volontiers celle qui partait duprincipe antipolythéiste. Le romantisme réactionnaire de Julien et de ses amis était lui-même saturé de monothéisme. De nos jours, on tâche de restaurer, au moins dans les formes, un état religieux irrévocablement dépassé. Mais on pourrait défier les directeurs de cette restauration de rétablir telle institution ou d'organiser certaines cérémonies publiques dont, au temps de la ferveur naïve dont ils regrettent la disparition, les âmes pieuses faisaient leurs délices.

Le progrès de la conscience morale est encore un moteur puissant de transformation religieuse.

Le développement religieux et le développement moral sont distincts et sont loin de marcher toujours de pair. Tantôt c'est la morale qui vaut mieux que la religion^ tantôt c'est Tinverse. Les mythologies dans leur ensemble démontrent que l'on se préoccupait très peu d'avoir des dieux d'une moralité irréprochable. Dans l'Ancien Testament et malgré l'enseignement d'une morale relativement très pure, on prête à Jahveh, à l'Éternel, des sentiments et des volontés qui n'ont absolument rien d'édifiant. Mais ce dualisme ne règne pas toujours. La morale cherche un appui dans la religion et la religion sa principale application dans la morale. Malgré les défauts de caractère imputés aux dieux, les lois principales de l'ordre social, l'hospitalité, la sainteté du serment, la chasteté du foyer sont placées sous le patronage

divin. Platon se plaint des fables qui déconsidèrent la divinité. L'homme ne supporte plus aisément ridée que l'esprit qu'il adore ne possède pas la perfection morale. L'argument favori des apologistes du christianisme consiste dans rénumération des vices et des fautes des dieux du paganisme. Le christianisme lui-même puise sa principale force dans la beauté de sa morale. En principe, d'ailleurs, il n'admet pas que la communion avec Dieu soit possible en dehors d'elle. C'est même là un des agents de dissolution les plus énergiques qui précipitent la chute des religions. Le commun des hommes, si souvent inaccessible au raisonnement pur, est très vite ébranlé par des raisons de l'ordre inoral. A partir du moment où le lien caché de la religion et de la morale est reconnu et senti, toute notion de Dieu blessant la conscience est frappée au cœur. Je ne pense pas, si du moins on s'entend bien sur les mots, que la morale puisse, sans en beaucoup souffrir, se passer de tout principe religieux ; mais, en tout cas, si la morale peut se passer de la religion, on peut bien affirmer que la religion ne peut plus se passer de la morale.

Les événements de l'ordre politique doivent être aussi rangés parmi les causes motrices du dévelop* pement religieux. Nous ne parlons pas seulement des circonstances où un pouvoir conquérant ou despotique veut changer violemment la religion de ses subordonnés. Il y a des conséquences des grands changements politiques dont l'effet sur les croyances religieuses est encore plus certain.

Quand nous étudions les religions de Tantiquité, nous sommes frappés de leur étroite connexion avec la vie nationale. Toute cité a ses dieux-patrons. Si elle est envahi-e ou assujettie, elle en conclut que ses dieux Font abandonnée ou qu'ils sont moins puissants que ceux dé la nation victorieuse, et elle adopte ces derniers. L'inverse peut aussi arriver, si du moins la nation victorieuse est inférieure en civilisation à la nation vaincue et trouve la religion de celle-ci plus belle et plus attirante. Ce n'est pas une contradiction ; victorieuse en apparence, elle est en ce cas moralement conquise. Quelquefois le changement de religion provient simplement d'une transplantation ; par exemple, chez les colons dirigés par les rois de Syrie sur les terres dépeuplées du royaume d'Israël et qui crurent prudent d'adopter la religion et le dieu « de ce pays-là» (Samaritains) (l). Les événements politiques peuvent aussi décider la victoire définitive d'une tendance religieuse sur une autre avec laquelle la première avait dû longtemps lutter au sein d'un même peuple. Ainsi, les Juifs ne devinrent à tout jamais monothéistes qu'à la suite de la catastrophe où leur nation faillitpérir sous les coups du conquérant babylonien. Si quelque défaillance se montra un moment sous la domination des rois de Syrie, ce fut pour le monothéisme national l'occasion d'un redoublement d'énergie et de solidité. D'autre part, Rome conquérante, au sein de laquelle la religion hellénique et la religion italienne avaient déjà fusionné, apporta ce

(1) Comp. n Rois XVn, 2i'28,

mélange aux peuples assujettis par elle, et il en résulta de nouveaux mélanges, notamment dans notre Gaule, où les vieilles divinités celtiques s'étonnèrent de se trouver identifiées avec celles du Latium et de la Grèce, mais s'y habituèrent très bien. On sait comment les invasions barbares augmentèrent considérablement le chiffre des populations chrétiennes. L'empire Romain lui-même, par le fait même de sa création, avait singulièrement frayé les voies au christianisme. Il avait brisé les nationalités, c'est-à-dire les formes essentielles des vieilles religions. Une sorte d'amalgame des croyances les plus hétérogènes s'était opéré. L'occident s'éprit tout un temps des cultes d'origine orientale. L'idée d'humanité profitait de tout ce qu'avait perdu le patriotisme étroit des temps antérieurs. Il n'y avait plus, à vraiment dire, de Gaulois, d'Espagnols, d'Égyptiens, d'Africains, etc., mais il restait partout des hommes. Autant de circonstances favorables au progrès d'une religion se proclamant supérieure aux distinctions nationales et s'appuyant de préférence sur les besoins généraux, les tendances universelles de l'être humain. Quand on étudie de près les causes multiples qui ont valu au christianisme sa victoire sur les vieilles religions antérieures, on n'y trouve plus rien de miraculeux, l'histoire rentre dans tous ses droits, et on arrive à se sentir surpris, non pas de ce que le paganisme ait été vaincu, mais de l'opiniâtre résistance que, tout moribond qu'il était, il opposa à la puissance envahissante. On peut mesurer aussi l'étendue des revanches que, malgré la proclamation

de samort officielle, il sut prendre anx dépens de la religion victorieuse. D'ailleurs il ne faut pas regarder l'établissement de religions internationales comme ayant supprimé Tinfluence des caractères nationaux. Quand on compare le bouddhisme de Geylan à celui du Thibet, Tislamisme persan à Fislamisme arabe, le christianisme du nord à celui du midi, et même sans sortir du catholicisme, la plus une, la plus centralisée des Églises internationales, celui de la France à celui de la Sicile ou du Brésil, on peut s'apercevoir que la nation et tout ce qui la précède ou la constitue, région, climat, antécédents historiques, esprit collectif, etc., sont toujours de grandes causes de modification religieuse.

Il nous reste à signaler un dernier ordre de faits comptant aussi parmi les plus influents sur la marche et les variations de l'idée religieuse : je veux parler de l'action personnelle, très puissante, très intense, d'hommes qui n'auraient pu rien sans le concours des autres causes motrices que nous avons énumérées, mais dont il serait contraire à toute évidence de nier le rôle immense dans l'histoire. Ce sont les hommes que les siècles et des millions d'hommes révèrent comme prophètes, révélateurs et fondateurs de religions.

Les religions les plus anciennes sont anonymes. L'œuvre de leur élaboration est collective. Cependant il est à présumer que, de tout temps, au sein des populations les plus incultes, il y eut des individus doués de plus d'imagination, d'un sens religieux plus subtil, d'une faculté poétique plus féconde que la

masse de leurs contemporains, et qui contribuèrent, par leur supériorité relative, à déterminer les croyances et la vie religieuse de leurs semblables. Déjà les mythologies font mention de noms plus ou moins mythiques eux-mêmes, Orphée, Numa, Tirésias, Calchas, etc., qui supposent une action personnelle de ce genre. Mais, en règle ordinaire, elles ne sont pas liées indissolublement à ces noms propres.

Il en est autrement pour un certain nombre d'autres religions, les plus remarquables précisément par le nombre de leurs adhérents ou leur rang dans Fhistoire. Le judaïsme se rattache à la personne de Moïse, l'ancien mazdéisme à celle de Zaratustra ou . Zoroastre, le bouddhisme à celle de Bouddha, le christianisme à celle de Jésus-Christ, l'islamisme à celle de Mahomet. L'importance du lien qui joint ces diverses religions à leurs fondateurs est attestée par le fait que les fidèles de chacune de ces grandes formes religieuses font remonter à une révélation toute spéciale, individuellement reçue et donnée par eux, ce que chacun de ces fondateurs leur a légué de croyances nouvelles, et. font reposer sur cette prétention leur légitimité et leur vérité exclusive.

Autrefois il eût paru scandaleux de mettre ainsi sur une même ligne d'observation ces noms de fondateurs individuels des plus importantes religions qui se partagent l'humanité. C'était le temps, par exemple, où l'on n'appelait Mahomet que « le faux prophète». Au point de vue stricten^ent historique où nous nous plaçons, nous ne pouvons préjuger ainsi

les choses. Nous ne pouvons que distinguer ces révélateurs tous ensemble comme formant une classe à part et digne d'un intérêt tout particulier. Gela ne signifie pas qu'après examen nous n'aurons pas à constater des différences qui nous permettront de décerner la palme à qui la mérite. Mais, en ce moment, nous devons rester dans les termes de l'objectivité la plus sévère. Il y a des religions anonymes, il y a des religions fondées par des révélateurs dont les noms nous sont connus et elles sont inséparables de leurs personnes : cela suffit pour que nous devions les séparer en deux groupes distincts.

A présent, dans ce second groupe, le révélateur a dû posséder à un très haut degré le génie religieux, indépendant du savoir proprement dit et de la philosophie. Chacun d'eux a été le porteur d'un principe incarné en lui. Ce principe et ses conséquences immédiates s'incorporent à certaines formes qui se confondent avec lui aux yeux des populations que le sentiment dirige plus que la réflexion, il s'étend, il se déploie, il se mêle à tout, pénètre tout, et il y a une grande religion historique de plus dans le monde.

C'est que, comme tout ce qui relève du sentiment, comme l'art, comme la morale, comme la poésie, comme le patriotisme, je dirais volontiers comme la science elle-même lorsqu'elle procède par intuitions divinatrices, la religion a ses inspirés, des hommes doués de telle sorte que le sentiment religieux, commun à tous, acquiert chez eux une intensité extraordinaire, se joint à une clarté très grande et

merveilleuse d'expression et qu'ils révèlent, dans le sens naturel de ce mot, ce que la multitude soupçonnait peut-être, murmurait quelquefois, mais ce que nul avant eux n'aurait su dire à haute et intelligible voix. A côté d'eux, au-dessous d'eux, il y a des hommes qui agissent aussi très fortement sur leurs semblables, réformateurs, prophètes, orateurs religieux. Ils rentrent, eux aussi, dans la catégorie de l'inspiration. Mais leur rôle comme leur génie n'est pas à comparer avec ceux des puissants souleveurs de consciences que nous venons d'énumérer.

Page 1