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CLASSEMENT DES RELIGIONS

Les causes motrices du développement religieux sont donc : 1° La connaissance croissante de la nature ; 2* le génie des races; 3** le progrès de la raison; 4° celui de la conscience morale ; 5* les événements de Tordre politique et social ; enfin 6*» l'action personnelle des génies religieux (révélateurs, réformateurs, etc.). Nous procéderons maintenant au classement des religions historiques ; mais pour justifier l'ordre dans lequel nous les rangeons, il nous faut marquer d'abord les phases principales que la religion parcourt dans son développement.

Nous n'avons pas à revenir sur ce que nous avons dit du caractère flottant, fugitif, des premières intuitions religieuses. Peut-être des siècles nombreux se sont-ils écoulés avant qu'elles se soient fixées de manière à pouvoir faire l'objet d'une description. Il faut laisser aux sciences préhistoriques le soin de décider si, dans les débris que les races paléontologiques ont laissés en témoignage de leur existence

sur la terre, on trouve quelques indices d'une croyance ou d'un culte quelconque. La plus significative des trouvailles qu'on puisse ranger dans cet ordre est peut-ôtre encore une espèce d'amulette déterrée dans la grotte du Gourdan et remontant à l'âge du renne et du mammouth. C'est une plaque osseuse, percée aii centre, probablement pour être portée. Autour du trou central divergent des rayons qui font de cet objet comme une image du soleil. Le même symbole est gravé trois fois sur un bâton de commandement ou espèce de sceptre auquel il semble conférer comme une sorte de consécration. Il y a lieu de croire aussi que la coutume de trépaner les crânes, soit des vivants, soit des morts, remonte à la même prodigieuse antiquité et, par analogie^vec une coutume semblable encore en vigueur dans les temps historiques, on doit penser qu'elle était en rapport avec des croyances animistes. On voulait faire sortir le mauvais esprit logé à l'intérieur du malade ou bien donner à l'âme du mort une issue pour s'échapper, de même que chez les Iroquois on a soin de ménager dans le même but un petit conduit dans chaque tombeau (1).

(1) Comp. N. Joly, JJ Homme avant les métaux, Paris, Germer- Baillière, 1879, p. 306 et suiv. — Nous rappelons seulement que nous n'avons rien à changer à cet exposé si Thumanité n*a qu*une tige ou si elle en a plusieurs. Si elle remonte à une seule souche primitive, Téveil du sentiment religieux a dû s'opérer en plus d'un endroit dans les régions où avaient essaimé les descendants du premier couple humain ; s'il faut en admettre plusieurs, si, comme on Ta dit, chaque continent a produit son homme, la faculté religieuse

Ceci nous amène à revenir sur un sujet longtemps relégué à l'arrière plan dans Thistoire dès religions, mais auquel il convient désormais d'attribuer une très grande placé. Nous voulons parler de Vanimisme ou culte des esprits, dont le fétichisme lui-môme n'est qu'une modification.

L'homme, nous l'avons vu, n*adore que ce qu'il personnifie, c'est-à-dire que les êtres auxquels il attribue une conscience etun^ volonté analogues aux siennes. De très bonne heure il est arrivé à distinguer, non dans le sens d'un spiritualisme abstrait dont il ne pouvait avoir aucune idée, mais de la manière la plus concrète, l'esprit et le corps dans tous les êtres personnels qu'il connaissait ou croyait connaître. La vue du cadavre lui suggérait le sentiment que ce qui faisait vouloir, parler, agir quelques heures auparavant n'était plus là, mais ne pouvait être anéanti. Sa propre expérience, fondée surtout sur le phénomène du rêve, le dirigeait dans le sens d'une conclusion analogue. Les peuples sauvages attachent au rêve une très grande importance. Le sauvage, qui se transporte en rêve dans un pays distant ^ qui y rencontre des individus morts ou absents, croit fermement que son àme a été réellement voyager loin de son corps, qu'elle a vu des êtres réels ; en un mot, le caractère subjectif du rêve lui échappe entièrement. De là cette double conséquence :

est née» sinon simultanément, du moins parallèlement, dans chacune des races primordiales, et ce parallélisme rentre, comme le fait luimême de la religion, parmi les traits caractéristiques de l'humanité en tant qu'unité distincte.

Tâme peut se détacher du corps et vivre sans lui de sa vie propre, et, bien que d'une nature beaucoup plus subtile et vaporeuse, puisqu'à Tétat de veille on ne la voit pas aller et venir, elle en a la forme et Tapparence. A peu près partout le souffle fournit l'analogie la moins matérielle possible pour désigner la nature de cette âme invisible. Aussi la plupart des mots qui servent actuellement à la désigner, âme, anima, «l» x. ^ > spiniits, T:v6ujxa,hébr. rouach, nep/iesch, etc.,se sontils formés à l'origine sur la base de cette analogie, et notre mot esprit, qui désigne le genre dont Tâme fait partie, n'a pas d'autre sens. Il en résulte pour l'homme livré aux illusion? de l'ignorance que, non seulement son âme et son corps, mais aussi l'âme et le corps de tous les êtres naturels personnifiés par lui peuvent se détacher l'un de l'autre, et que par exemple l'esprit invisible ou du fleuve, ou de l'arbre, ou de l'animal ou du soleil, qu'il adore, peut quitter son enveloppe visible et parcourir l'espace en tout sens. Et comme les objets de l'adoration augmentent toujours en nombre, il n'est pas étonnant que bientôt la pratique religieuse prépondérante consiste dans le culte des esprits qui peuplent les airs. Les morts qui sont devenus des esprits viennent se joindre, surtout s'ils sont des ancêtres, à cette armée mystérieuse. En effet, presque partout aussi, le culte des morts est étroitement lié à celui des esprits élémentaires. Bientôt le souvenir du lien qui rattachait ces derniers à des objets naturels s'efface, et ij arrive assez souvent que chez les peuples arriérés, tels que les nègres, les Hottentots, les Peaux-Rouges du nord, etc., le culte

de la nature soit presque supplanté par celui des esprits. Les religions où ce dernier culte prédomine étaient rangées sous la catégorie du shamanismej parce que les shamans sont les prêtres-sorciers des Finnois et des Tàrtares dont la religion est presque entièrement concentrée en pratique dans le culte des esprits. Mais il est démontré qu'il tient à peine moins de place dans la religion de beaucoup d'autres populations non-civilisées, qui ne sont ni Finnoises ni Tarlares, et il faut préférer la dénomination plus générale d'animisme.

Le fétichisme, que nous aurons ailleurs pour tâche d'étudier de plus près, est un cas particulier de l'animisme ; il en est, à vrai dire, la forme la plus grossière. C'est bien à tort qu'on a appliqué ce nom à l'adoration d^objets naturels très simples, tels qu'un arbre ou un animal. Le fétiche, nom d'origine portugaise et qui vient du latin factitixis, a pour caractère essentiel d'être transportable à volonté, d'appartenir matériellement à l'homme, qui le plus souvent Va choisi et qui lui attribue le pouvoir d'influer sur sa destinée. Il se distingue de l'animisme pur en ceci qu'il n'est pas question d'une séparation possible entre l'âme ou l'esprit du fétiche et sa forme visible. 11 s'en rapproche en ceci qu'il n'a de pouvoir que parce qu'il est considéré comme la demeure d'un esprit. C'est en réalité une amulette animée. L'esprit du fétiche n'a pas de connexion nécessaire avec les objets de la nature d'où sont sortis les esprits adorés de préférence par l'animisme ; il rentre plutôt dans la classe des esprits anonymes ou plutôt devenus tels.

Mais c'est une erreur de considérer le fétichisme et même Tanimisme comme la religion primordiale. Ils supposent pour cela trop de réflexion. Ce sont évidemment des phénomènes secondaires, de même que dans la chrétienté le culte des saints, de la vierge Marie et du Sacré-Cœur. A voir le christianisme de certaines populations et si Ton ne connaissait pas son histoire, on pourrait croire aussi que le christianisme consiste dans ces adorations qui ne sont en réalité que des applications ou des déviations (selon le point de vue où Ton se place) des principes de l'Evangile. Pour que la croyance aux esprits indépendants de la nature ait pu se former, il a fallu une certaine quantité d'observations et de réflexions sur la nature humaine elle-même qui dénotent autre chose que la toute première naïveté. Pour croire que les esprits ou les fétiches influent sur le cours des choses et modifient leur enchaînement, il faut s'être ouvert au sentiment qu'il y a un cours des choses, qu'il existe un enchaînement naturel et qu'on peut l'interrompre en faisant intervenir une puissance placée au-dessus et d'une force plus grande. Tout cela ne saurait être primitif. Il doit y avoir eu d'abord un culte de la nature ou plutôt d'objets naturels personnifiés ; de là est venu l'animisme qui, dans certaines races et surtout chez les nègres, s'est condensé en fétichisme. ^ Ce point de vue théorique est confirmé par le fait qu'on discerne de plus en plus clairement la base naturiste des croyances en vigueur chez les peuples les plus adonnés à l'animisme et au fétichisme. On n'en peut plus douter pour les Finnois depuis les

beaux travaux de M. de Gastren (1). On peut en dire autant des Indiens du Nord de l'Amérique et des Polynésiens, et nous le montrerons ailleurs pour ce qui concerne les nègres, les Cafres et les Hotten* tots.

Ce qui est vrai, c'est que l'extension et la nature absorbante de ce genre de religion ont dû nuire chez les races les moins douées d'imagination généralisatrice au développement de la mythologie de la nature. Bien qu'on retrouve des traces de fétichisme et surtout d'animisme dans toutes les religions, on ne peut nier qu'ils sont dépassés et relégués à Tarrière-plan dans celles qui ont préparé et suivi le mouvement ascensionnel de l'esprit humain au sein des races les plus aptes à la civilisation.

Sans doute, là aussi, dans l'Inde, en Perse, en Grèce, l'objet naturel personnifié, en prenant figure et vie personnelles dans cette dramatisation de la nature qui a fait les grandes mythologies, acquiert une indépendance de mouvement qui fait qu'on ne peut plus l'identifier simplement avec son apparition visible. Quand, par exemple, les Grecs racontaient les prouesses de héros solaires, tels qu'Héraclès ou Persée, il est bien certain qu'ils ne les confondaient pas absolument avec le soleil reluisant sur leurs têtes. Mais quand on examine de près leurs légendes, on voit que ces héros tiennent toujours au soleil par un lien très étroit. La séparation n'est jamais abso-

(1) Vorlesungen ûber die Finnische Mythologie; 2 vol. Saint- Pétersbourg, 1853-1862.

lu6. Les exploits qu'on leur assigne, le roman dont ils occupent le centre, leur façon de naître, de grandir, de combattre, d'aimer, de mourir, tout rappelle leur origine solaire. L'animisme ici ne s'est pas constitué, c'est la personnification et la dramatisation du phénomène naturel qui se sont toujours plus accusées. C'est là ce qui a fait des mythes si variés et si riches de sens. L'animisme, au point de vue esthétique et poétique, est très infécond.

Chez les Chinois, l'animisme et la déification des grands phénomènes de la nature, surtout de la terre et du ciel, se sont développés pour ainsi dire parallèlement. C*est surtout sous la forme du culte des ancêtres que l'animisme s'est enraciné chez ce peuple si obstinément attaché à son passé. Mais il n'a pas étouffé la mythologie, pour ainsi dire officielle, dont la constitution elle-même du vaste empire est un chapitre.

La Polynésie nous présente le spectacle très rare d'une race demeurée au dernier rang comme civilisation et production sociale, et qui pourtant possède déjà une mythologie d'une certaine richesse et souvent d'une grande poésie.

Ce qui est intéressant dans cet étage nouveau de l'histoire religieuse, c'est la physionomie très distincte que le génie de chaque peuple imprime à la religion de la nature. Celle des Védas, où le culte des grands phénomènes naturels respire encore dans toute la ferveur, toute la naïveté primitives ; celle de l'Egypte où, sur un même thème fondamental, mais varié à l'infini, une race supérieure, remarquablement

douée, fait rentrer dans des cadres d'une grande élévation les suspersti lions les plus dégradantes dont l'Afrique n'a jamais cessé d'être la terre nourricière; celles de Ninive et de Baby lone, my thologies militaires et impériales et qui, comme leurs sœurs de Tyr, de Syrie et d'Arabie, immolent à la puissance souveraine jusqu'à l'amour paternel, jusqu'à la pudeur des femmes ; celles de ces contrées alors ignorées où l'Europe devait retrouver en pleine vigueur une religion solaire non moins sanglante, non moins absolutiste ; celle de l'Italie où il faut distinguer la religion de ce mystérieux peuple étrusque, dont il est si difficile de déterminer les origines, et la religion toute rustique encore du centre latin ; celles enfin de la Gaule, de la Germanie, des pays Scandinaves, sans parler de tant d'autres moins connues, — voilà les champs en quelque sorte infinis qui se déroulent à perte de vue sur la hauteur où nous sommes arrivés ; et pourtant, immédiatement au-dessus, s'en présente un autre, plus restreint dans ses contours, mais aussi riche, si ce n'est plus, que tous les autres ensemble, le champ de la mythologie grecque.

Toutes les mythologies que nous venons d'énumérer sont autochthones, sorties du sol. La mythologie grecque a bien aussi ce caractère, mais elle s'incorpore plus qu'aucune autre de nombreux éléments venus d'ailleurs. Elle leur imprime si bien son cachet qu'au premier abord on a beaucoup de peine à s'en apercevoir. Quelle différence, par exemple, entre le Melkart tyrien et carthaginois, ce dieu d'airain, mangeur d'enfants, terreur des hommes, et l'Héraclès,

THercule grec,grand justicier, dompteur de monstres, pacificateur et libérateur ! Pourtant c'est une môme notion religieuse du soleil qui a enfanté l'un et l'autre. Mais ce qui a le plus contribué à donner à la mythologie grecque son caractère de mythologie par excellence, c'est précisément, et après l'incomparable supériorité de Tesprit grec lui-même, cette puissance d'assimilation qui lui a permis de fondre en un tout homogène des traditions d'origine différente. Quand plus tard la mythologie italienne s'absorbera dans ses cadres élastiques, la mythologie grecque fera preuve de la même ductilité et recevra sa sœur plus pauvre sans se faire la moindre violence.

A mesure que nous nous élevons sur l'échelle religieuse, le rapprochement de la religion et de la morale s'opère. Les mythologies égyptienne, latine, grecque, présentent des côtés fort remarquables au point de vue moral. Les lecteurs du savant ouvrage de M. Alfred Maury sur les Religions de la Grèce antique n'auront certainement pas oublié le chapitre où se trouvent réunies les belles maximes de la sagesse religieuse des Hellènes. On se croirait aux propylées de TÉvangile. Pourtant il faut bien reconnaître que, chez les Grecs, la morale ne fut jamais rédigée en un corps de doctrines systématisées et reconnues en qualité de partie intégrante de l'enseignement religieux. Nous verrons ailleurs à quoi Ton peut attribuer cette lacune ; mais nous discernons déjà le point de départ d'une nouvelle classe de religions qui se distinguent des autres en ceci que l'accent de la vie religieuse retombe sur la conduite

du croyant et qu'elles lui imposent, comme condition essentielle de l'union avec l'Esprit souverain, Tobservation d'une loi morale autant que religieuse. C'est ce caractère qui sert à définir cette classe de religions qu'on appelle retigrîons de {ci ou légalistes.

Elles sont au nombre de six, que Ton pourrait réduire à quatre.

Nous devons y ranger deux religions chinoises, celle qui se rattache au nom de Kon-fou-tzeu et celle qui provient de Lao-tzeu. On pourrait les réunir, malgré leurs différences, sous la dénomination commune de Légalisme chinois. — Puis vient le Bra/imanisme, c'est-à-dire la mythologie très riche et très compliquée qui s'éleva sur la base des Védas, mais qui, systématisée et enseignée dans l'Inde par la caste sacerdotale des Brahmanes, devint une loi religieuse, rituelle, morale, avec des livres sacrés pour l'exposer et la commenter (Brahmanas, lois de Manou, etc.).— LeMazdéisme ou religion deZoroastre et de l'Iran est une mythologie dominée par le principe du dualisme, c'est-à-dire que son principe organique est la séparation du monde et des êtres divins en deux camps hostiles, hiérarchisés, commandés chacun par un dieu supérieur, Ahoura Mazdào ou Ormuzd pour les bons, Anromaïnyous ou Ahriman, pour les mauvais. L'obligation morale est comprise en ce sens que l'homme doit être l'allié d'Ormuzd, dans sa lutte permanente avec Ahriman. De là une législation religieuse, morale, rituelle, déposée dans le Zend Avesta et surtout dans sa première partie, le Vendidâd. — Le mosalsme du hui-

tième siècle avant notre ère a produit finalement le judaïsme, qui en est la codification enrichie et systématisée, ou, si Ton veut, l'évolution définitive, déterminée par les conquêtes babylonienne, perse et grecque. Nous n'avons pas besoin d'en rappeler le caractère éminemment légaliste. Mais ce caractère n'est pas le seul qui le distingue. Le mazdéisme, dans sa répulsion contre Ahriman, le mal physique et moral, dans son adoration pour ainsi dire exclusive d'Ormuzd, se rapprochait en pratique du monothéisme, sans l'ériger en principe absolu. Avec le judaïsme le principe monothéiste fait son entrée dans l'histoire en tant que base d'une religion populaire, et la loi juive est rigoureusement dominée par les exigences de ce principe nouveau.

Nous devons considérer l'islamisme comme le frère puîné du judaïsme avec lequel il ofl're des analogies plus étroites que le christianisme lui-même, bien que le judaïsme soit le berceau historique de cette dernière religion. Gomme le judaïsme, l'islamisme maintient avec rigueur le principe de l'unité divine et en fait sa pierre de fondation, mais en lui enlevant le cachet étroitement national que le judaïsme lui imprimait, pour en faire le principe d'une religion universelle ou internationale fondée par le prophète arabe Mahomet. Du reste, comme le judaïsme, il est essentiellement légaliste, et il fait de l'adhésion à son principe, de l'observation de ses préceptes rituels et moraux, la condition de la suprématie des croyants sur la terre comme de leur félicité dans l'autre vie.

Sans doute, on peut regarder comme favorable au

progrès général qu'une loi religieuse soit en même tempo une loi morale et sanctionne par ses promesses et par ses menaces Tobservation des devoirs. Mais alors surgit un nouveau point de vue qui détermine une direction nouvelle de la pensée religieuse. Non seulement ces religions légalistes, en faisant de rites souvent puérils autant de devoirs et en ritualisant la morale, imposent à l'homme un joug pénible que sa raison ne peut toujours approuver, mais encore elles éveillent en lui le sentiment douloureux, désespérant, de son insuffisance à lui-même et de la leur aussi. La pratique légaliste ne lui procure pas les assurances qu'il se promettait, et l'expérience lui démontre que, jugé selon la rigueur de la loi religieuse, il sera infailliblement condamné. Le besoin de synthèse ou d'harmonie, qui est au fond de la tendance religieuse de Thomme, requiert donc une satisfaction nouvelle, et de là l'apparition de deux grandes religions internationales, à prétentions universalistes, qui ont toutes les deux pour caractère commun d'être des religions de rédemption ou de délivrance. La première en date est le bouddhisme^ la seconde est le christianisme.

Le bouddhisme nous offre ce phénomène, au premier abord bien étrange, que, différant absolument du christianisme par le point de départ et la tendance, il n'en présente pas moins avec lui les ressemblances les plus curieuses. Nous donnerons ailleurs la clef de ces différences profondes et de ces analogies étroites. En ce moment, nous devons surtout signaler ce caractère commun qui fait qu'historique-

ment on doit les ranger à certains égards dans une môme classe de religions. Toutes deux partent du fait que la condition de l'homme est malheureuse par sa faute et lui enseignent le moyen d'arriver à son salut, c'ést-à-dire à son parfait bonheur. Toutes deux, par conséquent, sont éminemment propagandistes, non seulement par amour de la vérité, mais aussi par amour de l'humanité qu'il s'agit d'arracher à sa misère (1). On sait assez que le bouddhisme, dont les origines remontent à cinq siècles avant notre ère, est la véritable religion internationale de l'Asie orientale, comme l'islamisme est celle de l'Asie occidentale et de l'Afrique, comme le christianisme est celle de l'Europe et de l'Amérique, où il a été transporté par les Européens. Deux choses pourtant distingueront fortement le christianisme et le bouddhisme, l'une tenant à leur point de départ respectif, l'autre à leur principe religieux différent. Le bouddhisme est né sur le terrain du polythéisme et l'a combattu, non pas en s'élevant au-dessus de la nature pour la subordonner à un esprit unique et souverain, mais en réprouvant en principe la nature et en condamnant la vie ellemême comme un mal et un malheur. On peut se demander si le bouddhisme originel est autre chose qu'une morale ascétique sans religion. Il en est résulté que, pour devenir une religion, il a dû s'amal-

(1) L'islamisme Test à. un moindre degré, en ce sens qu'il est encore plus Yolontiers conquérant que missionnaire. Il s'arrange très bien d'un état de choses qui laisse Yivre les autres religions monothéistes a la seule condition que la terre et le pouvoir soient aux vrais croyants.

gamer avec les polythéismes au sein desquels il s'est propagé, sans posséder en lui-même un ressort de réaction contre ces mélanges qui lui ont fait perdre son vrai caractère. La destinée du christianisme a été, devait être différente, en ce sens que, évolution suprême d'un monothéisme antérieur, au lieu de supprimer la nature et la vie, il tend, du moins par ses principes premiers, à transfigurer l'une et à rendre l'autre plus intense.

C'est, du reste, une loi de l'histoire religieuse à laquelle nous avons déjà fait allusion, que tout principe nouveau et supérieur ne s'établit qu'à la condition d'accepter plus ou moins complètement l'héritage du passé qui se continue sous d'autres formes. Il y a dans les polythéismes les plus élevés des restes évidents d'animisme et de fétichisme. On en retrouve jusque dans les monothéismes les plus accusés, et les religions internationales, précisément parce qu'elles s'étendent sur des couches humaines plus nombreuses et plus diverses, sont plus exposées que les autres à encadrer des croyances, des traditions et des superstitions (1) étrangères à leurs principes.

Mais on voit par tout cet exposé combien il est difficile d'opérer un classement logiquement correct et méthodique des religions. Il y a des entre-croisements de principes et de prétentions qui rendent

(1) La superstition désigne ce qui survit, persiste, est de trop, comme se rattachant À un état d^esprit dépassé par Télite intellectuelle et morale d'un temps donné. Elle se résume le plus souvent dans une application erronée, revéche & Texpérience, du principe de causalité.

cette opération impossible, et il faut se contenter d'un à-peu-près. Telle religion, supérieure par son principe, le judaïsme, par exemple, reste confinée dans la classe des religions étroitement nationales. Le mazdéisme, qui est en réalité polythéiste, est en pratique plus près du judaïsme que de la religion grecque. Le bouddhisme, en fait, est un polythéisme, et pourtant i\ présente nombre de caractères communs avec le christianisme, étant comme lui religion de rédemption. Quel que soit le principe de classement adopté, on se voit réduit à rapprocher théoriquement ce qui en réalité est très distant ou représente d'autres principes très importants et réciproquement hostiles. Gomment pourrait-on ranger dans une même catégorie historique le brahmanisme avec sa mythologie touffue, et Tislamisme avec son monothéisme si rigoureux? Pourtant, ces deux religions sont légalistes.

Au point de vue historique, celui qui domine toute notre étude, je crois qu'il convient de maintenir la division fondamentale, parfois critiquée de nos jours, entre les religions polythéistes et les monothéistes. Il ne s'agit pas ici de supériorité nécessaire ou possible. Historiquement, les religions monothéistes dominent le monde moderne, leur histoire ne peut se faire qu'à la condition d'un parallélisme continuel entre leurs destinées, leurs évolutions et celles de ce monde moderne. Il serait bien impossible de détacher rhistoire du christianisme de celle du judaïsme, ou l'histoire de l'islamisme de celle de ces deux religions. Elles forment donc un groupe fortement distinct de

tous les autres et dont l'étude doit être faite à part. On peut, après cela, les caractériser en leur appliquant des catégories semblables à celles qui servent à distinguer entre elles les religions composant le groupe polythéiste.

Voici donc le tableau d'ensemble que nous dressons :

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