LE MYTHE
C'est par le mythe que nous abordons un groupe de formes intellectuelles et de faits spéciaux, en rapport étroit avec le développement religieux de l'homme et que nous retrouverons un peu partout dans le cours de notre histoire.
Le mythe n'a été l'objet d'une étude spéciale qu'à ime époque assez récente. Longtemps on le confondit avec la fable. Notre dix-septième siècle n'y comprit rien, notre dix -huitième pas beaucoup plus. Pourtant on y trouve déjà des aperçus dénotant que le jour commence à se faire. Nous pourrions citer les lignes de l'Emi/e, où J.-J. Rousseau dit que « l'homme a commencé par animer tous les êtres dont il sentait l'action », et qu'ainsi l'univers « fut rempli de dieux
sensibles ». II serait juste aussi de mentionner l'ouvrage, très oublié aujourd'hui, de Bergier, principal du collège de Besançon, sur VOrigine des dieux du paganisme (Paris, 1767), qui développe assez savamment ridée que la mythologie était un tissu de romans tenus pour réels par l'imagination qui les avait inventés. Quelques mémoires de Fréret et de Bougainville contiennent aussi des indices d'une notion vraiment scientifique des innombrables récits de la mythologie. Mais c'était à l'Allemagne, beaucoup moins absorbée que la France par les questions politiques et sociales, qu'il était réservé de porter la lumière sur un sujet dont la difficulté tient tout entière à ce que, pour le bien comprendre, il faut se transporter dans un état d'esprit très différent du nôtre.
Ce n'est pas qu'antérieurement on ne se fût jamais demandé d'où pouvait provenir cette moisson touffue de récits qu'on ne connaissait guère du reste que par la mythologie grecque et latine. Le moyen-âge avait sa réponse toute prête : c'était l'œuvre du diable.
Cette réponse ne pouvait toujours satisfaire l'esprit curieux et peu crédule des temps modernes, et l'on se rabattit sur une explication qui paraissait d'autant plus acceptable qu'on la trouvait déjà admise dans l'antiquité païenne. C'est ce qu'on appela Vévhémé' rismcj du nom de son auteur Evhémère, bel esprit de l'école dite cyrénaïque et qui vivait à la cour du roi macédonien Cassandre dans la seconde moitié du quatrième siècle avant notre ère. Avant lui, quelques philosophes de l'école ionienne avaient déjà tracé
quelques lignes du système auquel on rattacha son nom. La tendance était de ramener toutes les histoires concernant les dieux, les déesses et les héros divinisés aux proportions d'événements réels, mais terrestres et vulgaires. Les dieux n'étaient que des hommes d'autrefois qui avaient fortement frappé les imaginations par leur vigueur ou leurs conquêtes, ou leur sagesse supérieure, et qu'après leur mort on .avait divinisés. C'est ainsi que Jupiter était un ancien roi de Crète, et la preuve, c'est qu'on montrait dans cette île son berceau et son tombeau. On appliquait la même méthode à Tensemble des dieux helléniques, et rien ne semblait plus simple que de soumettre à ce rationalisme commode toutes les mythologies de la terre.
Parmi les modernes, Tévhémérisme compta aussi des partisans, surtout au dix-huitième siècle et même depuis. Certaines affinités mentales expliquent ce regain momentané de succès. Evhémère pour nous est un ancien; pour ses contemporains ce fut un libre esprit, émancipé des superstitions vulgaires; en réalité ce fut un de ces esprits trop ingénieux qui comprennent tout, excepté la naïveté des siècles où la spontanéité domine. S'il avait eu plus de connaissances religieuses, il aurait su que le Jupiter crétois, naissant et mourant, rentre dans une même catégorie avec beaucoup d'autres divinités de l'Asie occidentale dont les adorateurs ne se souciaient en aucune façon des rois qui avaient pu régner en Crète. Il aurait su qu'on retrouvait ce Jupiter, portant partout presque le même nom, en Italie, en Asie Mineure, en Germa-
nie, jusque sur les bords de Tlndus. Et quel paradoxe que d'expliquer Porigine des dieux par une divinisation d'hommes! Gomme si, quand on divinise un conquérant, un héros, un souverain, on ne le faisait pas dans Tidée de l'égaler aux dieux existants ! En réalité, cette explication n'expliquait rien, et elle avait de plus le malheur d'être affreusement plate. L'esthétique protestait non moins que la science et le raisonnement.
Comme ce système, banni de la science mythologique sérieuse, compte encore quelques partisans, conscients et inconscients, nous montrerons par un exemple de compréhension facile ce que deviennent les mythes les plus tragiques lorsqu'on leur applique la méthode d'Évhémère.
Tout le monde a entendu parler d'Ixion le maudit, qui tourne perpétuellement au fond du Tartare sur sa roue brûlante. Il subit cet affreux supplice, dit la mythologie grecque, en punition du sacrilège qu'il commit en aspirant aux faveurs de Junon (Héra), l'épouse du roi des dieux. Jupiter, qui voulait l'éprouver, forma le fantôme Néphélé (la nuée), en lui donnant la ressemblance de Junon. Aveuglé par sa passion, Ixion donna dans le piège et s'attira par là son terrible châtiment. Pour nous, et par comparaison avec d'autres mythes analogues, le sens de ce mythe est transparent. Toutes les fois qu'il est question en mythologie d'une roue brûlante qui tourne, il est certain que c'est du soleil qu'il s'agit. Or, le soleil est souvent compris, dans les mythes qui le concernent, comme un grand coupable, parce qu'il
fait l'effet d'un être très malheureux. Dans un certain cours d'idées, il faut en effet avoir commis une très grande faute pour mériter le supplice qui consiste à tourner toujours sans connaître un jour de répit. Plus tard, ces représentations d'un soleil malheureux, coupable, supplicié, fureni reportées dans le Tartare. Mais cela ne change rien au sens originel du mythe. Ixion le soleil aime passionnément la nuée qu'il dore, qu'il enlace de ses rayons, qu'il voudrait entraîner dans sa retraite nocturne. Mais cette nuée n'est qu'une vapeur qui se dissipe sous son étreinte, et il reste en face du ciel courroucé qui le condamne à tourner et à brûler toujours. C'est toute une poésie sombre qui se dégage de cette vieille dramatisation d'un phénomène naturel.
Voyons maintenant ce qu'elle devient dans un des derniers ouvrages composés au point de vue évhémériste, le Dictionnaire de la Fable, par Fréd. Noël (1823, quatrième édition).
« 11 n'est pas diflicile de démêler ici l'historique » du fabuleux. Un prince, surnommé Jupiter, ayant » accordé généreusement l'hospitalité à Ixion, l'ingrat » reconnut ce bienfait par une noire perfidie et devint » amoureux de la reine. Mais le roi mit à la place de » sa femme une esclave nommée Néphélé et ne put » douter des intentions criminelles de son hôte. » Ixion, s'étant vanté ensuite d'avoir rendu la reine » sensible à ses vœux, fut chassé de la cour et mena, » depuis, une vie errante, triste, inquiète, haï et » méprisé de tout le monde. » Voilà donc une des plus tragiques conceptions de la mythologie grecque
transformée en une historiette dans le goût du Décaméron .
L'évhémérisme est un système d'explication absurde, et dont il faut résolument repousser le principe, si Ton veut comprendre quelque chose aux anciennes mythologies. C'est quand on en eul mesuré le ridicule et le vide qu'on se tourna vers une autre explication, qui avait déjà ceci pour elle qu'elle supposait autant de naïveté que d'imagination chez les inventeurs des mythes.
Qu'on suppose dans l'histoire de l'esprit humain une période où l'imagination soit assez vive et l'ignorance assez grande pour que les phénomènes de la nature fassent TefTet de scènes animées : il n'en faut pas davantage pour que des mythes paraissent. Si, par exemple, le soleil nous fait l'effet d'être quelqu'un, les nuages rouges du soir d'être un troupeau de grands bœufs roux, la végétation prinlanière d'être une jolie jeune fille, faudra-t-il un effort surnaturel d'imagination pour nous représenter ainsi les choses : le soleil est un berger, car il a un troupeau de bœufs qu'il fait paître le soir ; en même temps, il aime la floraison nouvelle et il obtient aussi son amour ; mais cet amour est fatal à la pauvre enfant qui meurt sous les caresses de son amant céleste. Voilà l'idée centrale de tout un mythe solaire.
Ou bien, si nous connaissons un grand rocher du nom d'Actéon que les jours caniculaires, c'est-àdire autant de chiens dévorants, dépouillent de sa verdure, calcinent, déchirent, et que ce grand rocher projette son ombre à travers les arbres sur la rivière
voisine à Theure où la lune, Diane à l'arc d'argent, se rafraîchit loin des regards indiscrets dans les eaux limpides, — aurons-nous grand'peine à nous figurer la scène mythologique qui nous montre le trop curieux Actéon déchiré par les chiens que Diane courroucée a lancés contre le téméraire qui l'a surprise
Le soir, un pied dans Teau ?
Toute la question se réduit donc à savoir s'il y eut en effet une époque de l'esprit humain où les choses pouvaient se présenter à lui de cette manière, où il pouvait voir dans la nature autant de petits et grands drames, qui n'étaient au fond que des interprétations poétiques de la nature, mais qu'il prenait pour autant de réalités positives.
Une telle question est résolue d'avance par l'existence elle-même des mythes. Seulement il faut bien comprendre qu'ils ne sont pas éclos tout d'abord et tout d'une pièce. Les mythes développés et complets ont été précédés d'éléments mythiques simples remontant aux premières intuitions de l'imagination. Un théorème quelque peu compliqué de géométrie se démontre au moyen d'un certain nombre de théorèmes antérieurs plus simples ; ceux-ci, à leur tour, ne sont que les applications méthodiques de définitions et d'axiomes antérieurement posés. Il en est de même des mythes. Dans chacun d'eux on retrouve les éléments dont il se compose. L'humanité primitive, rapportant tous les phénomènes
visibles à l'analogie de la vie animale ou humaine, traduisit ses impressions d'après les formes que lui suggérait son expérience. L'éclair fut pour elle tantôt les replis d'un serpent de feu gigantesque, tantôt la lance, ou le marteau, ou Tépée, que brandissait un guerrier céleste caché dans la nuée d'orage. Dans le tonnerre elle entendit le cri de guerre ou le grondement terrible de ce héros, ou bien le fracas de son char et de ses chevaux, ou bien le rugissement d'un lion, ou le mugissement d'un taureau colossal. Dans les bruits du vent elle reconnut les hurlements d'une meute lancée par de mystérieux chasseurs, tandis que, selon les populations et leur occupation principale, les nuages qui passaient au loin furent ou des vaches laitières, ou des agneaux paissant sous la garde de leur berger, le soleil, ou les barques du pécheur céleste, ou même des poissons, ou des cygnes, ou des dragons aériens. Suivant que l'orage et ses pluies furent compris comme fécondants ou dévastateurs, ils suggérèrent l'idée ou bien des noces du ciel et de la terre, ou bien de la guerre entre le ciel clair et bienfaisant et les monstres ténébreux sortis des noires profondeurs. Voilà autant d'éléments mythiques simples (1).
Il n'y a rien encore de spécifiquement religieux dans ces imaginations poétiques. Mais elles hâtent le moment où l'esprit de l'homme se sentira en face d'esprits célestes, analogues à lui-même, ses supérieurs en puissance et maîtres de ses destinées. Il est amené
(1) Comp. Pfleiderer, Religionsphilosophie^ Berlin, 1878.
par là à penser qu'il existe une relation entre ces esprits et lui, et à se conduire comme le lui suggère le sentiment de cette relation. Un vif intérêt le porte à concentrer sur leurs manifestations son attention curieuse. Il les associe, il les groupe, il les voit qui se recherchent ou se combattent, qui s'aiment ou se haïssent, et il assiste dès lors à des drames tantôt joyeux et tantôt sombres, qu'il amplifie indéfiniment. Si surtout ce travail spontané s'opère au sein d'une race à l'esprit vif, ingénieux, poétique, les histoires de divinités de toute espèce seront innombrables. Beaucoup se ramèneront à un même objet jiaturel compris de différentes manières. Le soleil peut être envisagé comme beau, rayonnant, dévorant, purificateur, guérisseur, vainqueur de monstres, irrésistible, grand voyageur, etc. Aussi le retrouvons-nous dans tous ces mythes dont Phébus, Hélios, Phaéton, Esculape, Persée, Bellérophon, Hercule, Thésée et bien d'autres sont les héros. La lune, dans la même mythologie, se présente simultanément à nous comme Artémis,Seléné, Hécate, lo, Pasiphaé, Europe, qui ont chacune leur histoire. Uranus, Kronos, Jupiter sont tous les trois le ciel, mais le ciel compris différemment, comme couvercle, comme mûrissant, comme brillant. La distinction entre Tobjet visible et l'esprit personnel que l'on croit discerner en lui, en détachant jusqu'à un certain point cet esprit de sa base matérielle, ouvre un champ plus large encore à l'invention dramatique (1).
(1) Par exemple, le mythe bien connu de la naissance de Pallas-
Mais ce détachement amène encore un autre résultat très important. Logiquement la représentation dramatique devrait recommencer chaque fois que revient le phénomène qui lui donne lieu. 11 n'en est pas ainsi. Elle devient la description d'un événement qui s'est passé une fois, en un certain moment de la durée, sur un point de l'espace, et qui ne reviendra plus. En réalité Hercule devrait mourir toutes les fois que le soleil disparaît au milieu des flammes de son coucher, comme s'il voulait s'arracher à la noire tunique de nuées qui l'obscurcit. Mais dans la iaythologie, c'est une fois seulement que le soleil dompteur de monstres et libérateur se consume lui-même pour échapper aux tortures que lui fait endurer la tunique de Déjanire. Toutes les fois qu'au vent plus vif qui précède l'aurore les mille étoiles du firmament pâlissent et semblent autant d'yeux qui se ferment, Hermès et sa lyre endorment Argus surveillant de ses mille prunelles la lune lo, trop aimée du ciel brillant. Toutes les fois que le ciel empourpré fait tomber sa pluie d'or sur la terre obscure qu'il féconde, le roi des dieux va trouver sa bien-aimée Danaé. Mais non. Mythologiquement tout
Athéna associe un certain nombre d*éléments fixés an^rieurement ; le ciel lourd est un malade, le coup de tonnerre est un coup de hache ou de marteau asséné par un forgeron divin, la lumière pure qui suit Torage sort du front du ciel comme une jeune vierge radieuse, Tégide qu*e]le porte comme son père est le nuage frangé dont elle est précédée, Téclair est la lance avec laquelle la vierge divine repousse vietorieusement le monstre, etc. Voilà comment de cette association d^éléments simples peut sortir un mythe dramatique.
cela n'est arrivé qu'une fois, et c'est une des lois de fréquente application dans l'histoire des idées religieuses que cette condensation en un fait, accompli une fois pour toutes, de choses ou d'expériences qui en réalité reviennent très souvent.
Cela posé, on comprend que le mythe puisse se prêter à d'autres idées que celles qui sont fournies par la nature visible tenue pour animée. Forme naturelle, à un moment de l'histoire de Tesprit humain, de la pensée représentative et théorique, il servira aussi d'expression à des idées, à des principes, à des observations suggérées par d'autres expériences que celles qu'on peut faire sur la nature visible, à des vérités morales, déjà philosophiques. De là, une seconde plasse de mythes, moins anciens que les premiers, parce qu'ils dénotent plus d'expérience et de réflexion. C'est pourquoi nous les voyons apparaître surtout dans les religions monothéistes qui ont pour tendance de bannir la mythologie de la nature. L'Ancien Testament en renferme plusieurs, notamment le mythe de l'Èden, qui ramène et réduit à un seul événement ^s conditions générales du développement de la nature morale de l'homme. Le mythe de la lutte mystérieuse de Jacob avec Dieu rentre dans une même catégorie. D'autres ont en vue l'explication d'un fait intéressant la destinée humaine, comme le récit de la Tour de Babel, qui cherche à rendre compte de la diversité des langues; ou la justification d'une réforme ou d'une prescription religieuse, comme le mythe du sacrifice d'Abraham qui tend visiblement à détruire la coutume de l'immolation
des premiers-nés. Ces mythes-là ne présentent plus aussi visiblement le caractère de réduction à un seul événement de ce qui se renouvelle constamment ; toutefois on l'y retrouve encore. L'intention qui les inspire est didactique plutôt que représentative, et ils peuvent servir de transition entre le mythe proprement dit et rhistoire. La mythologie grecque renferme aussi des mythes de cet ordre. Le plus célèbre est celui de Prométhée, inventeur du feu, promoteur de Ja civilisation, du progrès humain, Tobjet, à ce titre, de la colère céleste et tourmenté depuis lors par un affreux supplice. Prométhée est la personnification du Pramantha, cet instrument qui remonte aune si haute antiquité et qu'on emploie encore aujourd'hui dans l'Inde quand on veut obtenir le feu sacré (1). Mais, personnifié, il exprime une idée toute semblable à celle que nous avons déjà signalée dans la Genèse ; savoir, que le progrès humain est une usurpation sur le domaine divin, et que celui qui le réalise paie en tourments nouveaux l'audace en quelque sorte sacrilège dont il s'est rendu coupable.
Voilà les considérations qui nous permettent de donner cette définition du mythe :
«Le mythe est ou bien la description d'un phéno- » mène naturel considéré comme l'exposant d'un » drame divin, ou bien l'incorporation d'une idée
(1) C*est un bloc de bois percé d^un trou dans lequel on introduit un bâton qu'une lanière qui Tentoure permet de faire tourner rapidement dans ce trou. Le frottement dégage une chaleur intense et le bois s'allume.
» morale dans un récit dramatique. Dans les deux » cas, ce qui est permanent ou fréquent, dans la » nature et dans Thumanité, est ramené à un événe- » ment accompli une fois pour toutes, et le drame, » bien qu'inventé, est tenu pour réel. »
Ce dernier caractère, l'attribution du caractère de réalité à des récits de pure imagination, est ce qu'il il y a de plus essentiel au mythe. C'est ce qui le distingue profondément de la fable et de l'allégorie. La fable est aussi un récit dramatique dans lequel une idée morale, une vérité d'expérience se trouve incorporée ; mais elle est inventée avec réflexion, proposée sans aucune prétention à passer pour une réalité. Quand Lafontaine raconte le dialogue du Renard et du Corbeau, il ne lui vient pas plus à l'esprit qu'à celui de ses lecteurs que jamais renard et corbeau aient réellement tenu à peu près ce langage. L'allégorie est aussi une œuvre de réflexion méthodique, faite en pleine conscience de son caractère imaginaire. En se servant d'analogies prolongées et associées, elle veut donner à comprendre autre chose que ce qu^elle raconte. La parabole est elle-même une espèce d'allégorie, et ni Tauteur, ni les auditeurs ne sont les dupes de ce procédé. Le mythe au contraire est une œuvre de naïveté crédule, où le contenu et le contenant sont inséparables dans l'esprit de ceux qui le racontent comme dans l'esprit de ceux qui l'entendent. C'est nous, modernes, qui, dans notre besoin de tout analyser, distinguons en lui l'idée et la forme. Dans la haute antiquité cette idée et cette forme ne faisaient qu'un.
Il ne faut pas s'étonner quand on rencontre des mythes qui surprennent par leur tour ingénieux ou même par leur profondeur philosophique. C'est souvent le caractère des produits spontanés de l'esprit humain. La langue que nous parlons est une merveille philosophique, et nous ne nous en doutions guère à Tâge où nous commencions à la balbutier ; nos ancêtres qui nous l'ont léguée ne s'en doutaient pas davantage. L'esprit humain, quand il travaille ainsi spontanément, est philosophe comme Tabeille est mathématicienne quand elle construit ses cellules ; comme le castor est architecte quand il bâtit sa hutte. Il faut, il est vrai, se défler de la tendance à voir dans les mythes autre chose que ce qu'il y a et à les transformer en abîmes de sagesse. Le charme qui leur est propre tient précisément à leur naïveté, à l'absence de réflexion critique. Ce fut une grosse erreur que celle des savants qui s'imaginèrent trop souvent que les mythes avaient été composés méthodiquement par des prêtres judicieux, des sages, des philosophes primitifs qui voulaient enseigner à la multitude ce qu'elle n'eût pu comprendre autrement. Les auteurs inconnus des mythes y croyaient tous les premiers. Ils étaient plus poètes que les autres, et c'est là toute la différence.
Une fois la catégorie du mythe conquise par la science, l'engouement s'en mêla. Bientôt on ne vit plus que des mythes d'un bout à l'autre de l'histoire. Il suffisait qu'un récit présentât des éléments ou des parties mythiques pour qu'on n'y vît plus qu'un mythe du commencement à la tin. C'est ainsi que —
non pas Strauss qui n'a jamais commis cette extravagance — mais quelques enfants perdus de la gauche hégélienne allèrent jusqu'à refuser toute espèce de réalité à l'histoire évangélique et prétendirent que la personne elle-même de Jésus était un pur fruit de l'imagination mythologique. C'est à ce genre d'exagération qu'il convient d'opposer le pamphlet assez spirituel qui prend à tâche de démontrer que l'application de la théorie mythique à l'histoire du premier empire aboutit à démontrer que Napoléon P' n'a jamais existé. En effet, dit-on, toute cette histoire n'est qu'un mythe solaire. Le conquérant venu d'une île, c'est-à-dire de la mer, s'éteint dans une autre île à l'occident lointain. Sa mère s'appelait Lœtitia^ nom symbolique qui doit désigner Taurore. Il avait douze maréchaux qui sont les douze signes du Zodiaque. Parti de très bas, il est monté très vite à son zénith. En sa qualité de héros solaire, il a livré de grands combats, accompli des merveilles, remporté les plus éclatantes victoires ; mais, en la même qualité, il a fait une fin malheureuse. En un mot, ce pamphlet est la caricature d'une exagération, mais il nous avertit qu'il est bon de fixer les signes auxquels on peut reconnaître le caractère mythique d'un récit.
Il est des mythes qui s'annoncent immédiatement comme tels. Quand un récit formé dans un temps où il n'y avait pas de documents historiques se compose de choses évidemment impossibles, absurdes, contraires à toute expérience, que pourtant il a faitpartie pendant des siècles d'un ensemble de croyances et
qu'il est possible de l'interpréter en le rapprochant d'un phénomène d'observation visible ou morale, on ne peut pas hésiter sur sa nature.
En second lieu, un récit d'apparence mythique doit être tenu pour autre chose qu'un mythe, lorsque nous possédons des documents ou des monuments contemporains, ou très rapprochés, qui nous attestent sa réalité historique. Gela ne signiûe pas que tout ce qu'il contient est historique ; mais alors c'est affaire à la critique d'y démêler ce qui porte et ce qui ne porte pas le cachet de la réalité.
En troisième, lieu les mythes forment une famille très nombreuse, répandue sur la terre entière, mais présentant partout beaucoup d'analogies. Quand, par exemple, en Grèce, en Italie, en Gaule, en Germanie, dans l'Inde, en Mésopotamie, en Amérique, en Polynésie, etc., nous découvrons au moins un récit traditionnel qui fait de la lune ou la sœur, ou la fiancée, ou l'amante jalouse, ou la victime, ou la rivale du soleil, ce serait certainement peine perdue que de chercher le prince et la prin(;esse dont l'histoire a pu donner naissance à cette manière de considérer les deux astres. Il y a une sorte de langage mythique qui s'apprend assez vite et dont on peut suivre les modifications à travers l'espace comme le philologue suit de l'œil les transformations d'une racine reproduite par tout un groupe de langues.
Les cas les plus difficiles sont évidemment ceux des récits d'apparence mythique qui nous parviennent du milieu même des époques historiques et du sein des sociétés où le génie mythologique était ce
qu'on peut dire éteint. La meilleure méthode à suivre en pareil cas, c'est de s'assurer de la réalité des faits antécédents et conséquents à celui dont le caractère est douteux ; puis, de voir si, ce dernier étant admis, on passe logiquement, par une transition naturelle, de ces antécédents à ces conséquents. C'est la logique interne de l'histoire qui sert en pareil cas de pierre de touche. Par exemple, Tétat moral et religieux du peuple juif aux temps qui précédent immédiatement Thistoire évangélique est chose connue. La formation de l'Eglise chrétienne dans les années qui la suiventj formation provenant du travail simultané, parfois opposé, des apôtres directs de Jésus d'une part, de l'apôtre Paul d'autre part, est aussi un fait incontestable et attesté par les documents. Or il est facile de montrer que, pour aller de l'un à l'autre, il faut nécessairement passer par une série de points intermédiaires qui confirment, non pas les détails (ceci est une autre étude à faire), mais les grandes lignes, les traits essentiels de l'histoire de Jésus. Cette histoire peut donc contenir des parties mythiques, mais dans son ensemble elle est réelle.
On pourrait faire la contre-épreuve en se demandant le degré de réalité qu'il faut attribuer au récit des Actes, d'après lequel les premiers disciples furent investis inopinément, le jour de la Pentecôte, de la faculté de parler toutes les langues de la terre sans les avoir apprises. Rien de ce qui précède, rien de ce qui suit l'événement raconté n'est de nature à en confirmer la réalité historique.
Qu'on applique cette méthode à Texemple plaisant dont nous parlions plus haut et à quelques autres, essais du même genre : on verra tout de suite que leurs auteurs ont dépensé beaucoup d'esprit pour ne rien prouver.
On confond souvent le mythe et la légende^ et le fait est qu'ils se touchent de près. Le sens premier du mollégende est « ce qui doit être lu ». C'est ainsi qu'au moyen-âge on désignait de préférence les Vies des Saints, dont il existait plusieurs compilations. La plus célèbre est la Légende dorée de Jacques de Voragine. Puis, et non sans cause, la légende en vint à désigner une histoire traditionnelle, populaire, merveilleuse, mais plus ou moins imaginaire et n'ayant pas de titres sérieux à l'acceptation des hommes éclairés. En ce sens on peut dire que la légende contient le mythe. Celui-ci est de nature légendaire. Mais la légende proprement dite cherche avant tout à intéresser, à étonner ; elle n'est pas nécessairement dictée comme le mythe par le désir inconscient d'interpréter un phénomène naturel ou de donner une expression à une vérité morale. Il y a des légendes mythiques ou contenant des parties mythiques rencontrées sur leur chemin. C'est ainsi que la légende de la maison de Lusignan s'est incorporé le mythe poétique de la fée Mélusine, mythe probablement lunaire qui remonte à une haute antiquité.
Il y a de même des « histoires mythiques », c'està-dire des histoires racontant un fait vrai, mais en y joignant des éléments mythiques ou môme des mythes entiers. Ainsi, l'histoire de l'émancipation de
la Suisse primitive se trouve enrichie de l'incident de Guillaume Tell, Thabile archer, lequel n'est autre chose qu'un héros solaire. On a été bien étonné de retrouver son roman dans les pays Scandinaves, d'où, selon toute probabilité, il est venu en Helvétie, apporté par une immigration partie du nord.
Remarquons enfin que la faculté de production mythique a dû décroître à mesure que la réflexion et l'esprit de généralisation se sont fortifiés. Les peuples modernes sont tout ce qu'il est possible d'imaginer de plus stérile en fait de mythologie. Gomme pourtant la différence est énorme entre les procédés intellectuels de l'élite instruite et ceux des masses ignorantes, on peut constater, même à des époques relativement modernes, des ébauches de mythe, si ce n'est des mythes tout entiers. Le Juif-Errant, la papesse Jeanne peuvent servir d'exemples, l'un personnifiant la destinée lamentable du peuple juif, l'autre donnant une expression railleuse aux sentiments de scandale soulevés par la corruption savante de la cour pontificale. Ge n'est pas seulement l'Allemagne qui crut à son empereur Barberousse endormi avec ses preux dans la caverne d'où il devait sortir un jour pour relever l'empire. Dans nos campagnes on crut assez longtemps à l'immortalité et au retour certain du premier Napoléon. En 1848 il n'était pas impossible de rencontrer des paysans qui y croyaient encore.