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LE SYMBOLE ET LE RITE

Ce que nous avons dit du mythe montre qu'il doit son apparition à cette faculté qui distingue Tesprit humain et que nous désignerons par le nom d'intuition a,nalogique.

L'analogie est le rapport permettant d'associer deux choses distinctes, irréductibles Tune à l'autre, ne se ressemblant que de très loin, souvent même ne se ressemblant pas du tout, et qui pourtant produisent sur nous des impressions assez voisines pour que la vue ou l'idée de l'une éveille immédiatement la pensée de Taùtre. L'intuition analogique est la faculté de percevoir ce genre de rapport. L'animal ne paraît pas la posséder. Il peut être sensible aux ressemblances, et beaucoup. d'engins de. chasse, sans parler des ruses du sauvage qui réussit à imiter si bien Tallure et l'apparence de certains animaux qu'il se glisse au milieu d'eux sans qu'ils s'en aperçoivent, sont fondés sur cette possibilité. Mais l'analogie lui échappe. Jamais, par exemple, un ruisseau ne lui

suggérera l'idée d'un serpent, ni un rayon de soleil celle d'une flèche (1).

L'homme, au contraire, ne cesse pas de saisir des analogies entre les choses les plus disparates. Son langage en est plein, et toutes ces locutions que la rhétorique a classées sous le nom de tropes et de figures de mots reposent uniquement sur l'intuition analogique. Un « cœur d'airain », une « langue de miel », le « choc des intérêts », le « débordement des passions », etc., voilà quelques exemples pris au hasard et que l'on pourrait indéfiniment multiplier.

Il faut même reconnaître que celte facilité à saisir des analogies peut aller très loin. Il en est qui n'ont frappé l'esprit humain que dans certains temps, certains pays, et que nous avons beaucoup de peine à comprendre. Quand, par exemple, le poète du Cantique assimile, pour la complimenter, le cou de la Sulamite à « une tour qui domine la route de Damas », il nous est bien difficile de saisir le rapport qui peut exister entre les deux termes de la comparaison (2) .

(1) Si le chien aboie & la lune, n'est-ce pas tout simplement parce qu'il la prend pour quelqu'un, & cause de sa ressemblance avec une tête humaine, et qu'il trouve très impertinent de sa part qu'elle vienne ainsi se promener sur les demeures ou les terrains dont il a la garde ? Cela rentre donc dans une illusion de ressemblance et non d'analogie.

(2) Nous pouvons observer ici que le langage de la galanterie a toujours été coutumier du fait, et que la femme doatles attraits reproduiraient exactement les descriptions qu'on en fait en style raffiné (tailU de guêpe» front d'ivoire, cou de cygne, etc.) serait un monstre achevé. En Grèce, c'était une beauté que d'avoir des «yeux de bœuf», s'il faut en croire quelques épithètes, et les jeunes Arabes comparent galamment leur maîtresse & une « chamelle »,

C'est Tanalogie, nous Tavons vu, qui a fourni les éléments mythiques, dont le groupement et l'association sous forme dramatisée ont fait les mythes complets. C'est elle aussi qui fait le symbole, ayant avec le mythe une indéniable parenté, distinct toutefois et pouvant môme lui survivre. Car il y a des religions épurées d'où le mythe a disparu, tandis qu'il n'y en a pas, et on n'en conçoit guère, qui puisse entièrement se passer de symboles.

Un symbole est un acte ou une chose qui représente par analogie soit l'objet de la croyance, soit les nuances diverses du sentiment religieux.

Ainsi l'acte de s'agenouiller pour prier, ou de se frapper la poitrine en confessant ses fautes, ou de se couronner de fleurs pour offrir aux dieux des sacrifices d'actions de grâces, voilà des symboles correspondant à certaines dispositions religieuses ou les exprimant. — De môme un serpent se mordant la queue, image de l'infini qui n'a ni commencement ni fin, une statue de dieu à trompe d'éléphant, vu que l'éléphant est le plus sage des animaux comme ce dieu est le plus sage des dieux, un fétiche de nègre que l'on peint en blanc le jour de la fôte des morts, parce que le blanc est dans la croyance du nègre la couleur des esprits défunts, voilà autant d'objets symboliques exprimant des croyances ou représentant leur objet.

Quelle est l'origine psychologique du symbole religieux? Il se rattache au besoin que l'homme éprouve d'objectiver, d'exprimer ses impressions, ses sentiments, ses convictions. Nous avons déjà vu que

c'est à cette tendance, jointe à la conformation physique de rhomme et à ses aptitudes sociales, qu'était due la faculté du langage. Au fond, le langage rentre dans le signe et fait partie d'une même famille avec le geste, la physionomie, le cri, le pleur, le rire, l'attitude du corps, etc. L'homme, de nature, est expansif . Si la prudence ne le lui défend pas, souvent même quand elle le lui défend, il trouve du plaisir à donner à ses sentiments une forme extérieure correspondante ou qui lui paraît telle. C'est encore pour cela qu'il chante, qu'il danse, qu'il dessine, qu'il se pare, et plus il se rapproche de Tétat de nature, plus ce besoin est impérieux. Il est encore aiguisé par la vie sociale. L'homme aime à manifester devant les autres et avec les autres. Il aime à propager dans leurs âmes les sentiments dont il est ému et à sentir en lui la propagation sympathique des sentiments qui les animent. L'enthousiasme des foules, lorsqu'elles sont sous le coup d'une émotion commune, ce qu'il y a de contagieux dans les dispositions nourries par un groupe d'abord très restreint, le plaisir plus vif que nous éprouvons à la vue d'un spectacle dont un grand nombre de nos semblables sont témoins avec nous, ce sont là tout autant de conséquences et de confir^ mations de cette loi de notre nature.

Par conséquent, étant donné le sentiment religieux avec ses nuances diverses, avec sa vivacité parfois si intense, il était certain qu'il engendrerait ses signes de manifestation, soit individuels, soit collectifs. Il devait chercher à s'épancher et à se fortifier par la sympathie. Voilà ce qui a fait les symboles.

Le mot de symbole a son histoire (1). Dans l'ancienne Grèce, on appelait ainsi les paroles et les signes convenus auxquels se reconnaissaient les initiés des mystères. Plus tard, le môme mot servit à désigner les formulaires dogmatiques reconnus par les adhérents d'une même société religieuse (symbole apostolique, symbole de Nicée, symboles luthériens, réformés). Dans le langage actuel, il désigne tout acte ou tout objet auquel on s'accorde à reconnaître une signification religieuse ou morale.

La religion devait naturellement donner lieu à un grand nombre de symboles. Nous savons qu'elle est essentiellement synthétique. Elle cherche à concilier le moi avec le non-moi, qui lui est opposé, par le moyen de son union avec Tesprit supérieur que l'esprit humain discerne dans les choses, et l'homme aime à nourrir la conscience de cette union. Donc, ce qui lui donne un corps, une sorte de réalité visible et langtble, ce qui aide l'homme à en vivifier la certitude, doit également lui plaire. Par le symbole, l'homme se procure l'assurance qu'il est en harmonie avec l'être qu'il adore. A l'étranger, n'aimons-nous pas singulièrement à voir flotter le drapeau de notre pays ? Pourtant, ce lambeau de toile ne devrait rien ajouter à la vivacité de notre patriotisme. N'importe. Ces couleurs de la patrie absente, par tout ce qui s'y associe dans nos cœurs, la font apparaître à nos yeux

(1) Du grec ai5{x6oXov, de auv avec et PocXXêiv jeter, jeter ensemble, et, par extension, ce qui est admis par un groupe ou une aisociation et ce qui en représente Tunité.

et réveillent le sentiment de notre union avec elle. La simple poignée de mains est un symbole de bon vouloir mutuel, symbole parfois menteur, comme tous les symboles peuvent Tètre. Mais ce n'est ni sa faute ni la leur. Par son intention originelle, le symbole est toujours sincère.

Il y aura donc en religion des symboles de soumission, tels que Tacte de s'incliner, de se découvrir la tête, de s'agenouiller, de se prosterner, etc., toutes attitudes exprimant avec plus ou moins d'énergie la dépendance que l'être adorant reconnaît comme définissant sa relation avec l'être adoré. Devant lui, il se fait petit, humble, rampant dans la poussière.

Il y aura aussi des symboles de tristesse religieuse, tels que le fait de revêtir des habits de deuil, ou de se couvrir de vêtements sordides, ou de jeter de la cendre sur sa tête, cela en rapport avec l'expérience que l'homme en proie à un chagrin violent se néglige et ne fait plus aucune attention à la manière dont il est vêtu. C'est ce qui assure aussi au jeûne une grande place dans le symbolisme religieux. Du moins, parmi les associations d'idées qui ont amené l'adoption de ce symbole si répandu, l'une des plus fréquentes a été le désir d'exprimer la tristesse. L'homme absorbé par la douleur dédaigne la nourriture .

Il y a, en revanche, des symboles de joie religieuse. Ainsi, dans bien des cultes, on voit les adorateurs se parer de feuillage ou de fleurs, enguirlander les lieux consacrés, se livrer à des danses joyeuses. Il y avait beaucoup de ces symboles dans les grandes

fêtes mythologiques célébrant le retour du soleil sur rhorizon ou celui du printemps. Dans les temps surtout où la morale et la religion étaient encore choses très distinctes, ces élans de communion sympathique avec la nature ressuscitée allaient jusqu'à Torgie, à la bacchanale, au déchaînement des appétits les plus grossiers.

Nous devons mentionner aussi les symboles de pureté ou de purification. L'eau du baptême, que Ton administrait dans les premiers temps par immersion, et non comme aujourd'hui par une simple aspersion, représentait la purification totale du néophyte. Dans la même catégorie, nous rappellerons encore la lumière des lampes ou des cierges, le feu en général, les vêtements blancs et les fleurs de couleur blanche, telles que le lys, la fleur d'oranger, ou bien encore la brebis à toison blanche fraîchement lavée, etc.

Notons encore le symbolisme qui cherche à exprimer le sentiment du mystère, de Tinconnu, de Tincompréhensible. Il était très riche dans les initiations antiques. Dans certains cultes, on n'approchait de la divinité qu'en s'enveloppant la tête d'un linge plusieurs fois replié, de manière à bien exprimer le sentiment qu'on se reconnaissait incapable de sonder l'insondable et qu'on abdiquait toute prétention de soumettre à la raison humaine l'auguste et terrible puissance dont on sollicitait la protection. C'est un écho affaibli de cet ordre d'idées que nous retrouvons dans la préférence qu'on accorde de nos jours aux édifices religieux où règne un clair-obscur mys-

térieux et où des vitraux de couleur diminuent et idéalisent à la fois la lumière du jour.

Il est un grand nombre de symboles végétaux et animaux qui tiennent une grande place dans les religions mythologiques. Les arbres qui restent verts pendant toute Tannée, qui triomphent par conséquent des causes de destruction et de mort auxquelles tant d'autres succombent, le lierre, le myrthe, le buis, le gui, le laurier, etc., semblaient révéler une puissance divine, ou bien être favorisés des dieux. De là ridée de les révérer d'abord comme des êtres divins, puis simplement comme symboles et attributs de ceux que Yen regardait comme la source ou les patrons de la vie naturelle, Dionysos, Hélios, Aphrodite, etc. L'Israélite, revèche au monothéisme, allait de préférence sacrifier « sous les arbres verts ». Par une analogie voisine, la grenade était consacrée à Héra ou Junon comme symbole de fécondité, et la couronne de feuilles de cllène à Mars comme symbole de vigueur. On sait le rôle que jouait le gui dans la religion de nos ancêtres. Dépositaire de la force vitale ou divine, il passait à leurs yeux pour une sorte de panacée, de remède à tous les maux. Nous savons qu'il y avait aussi des animauxmis en rapport avec certaines divinités. Il y a même tout lieu de supposer qu'avant de se représenter lesdieuxsous forme humaine, les anciens leur avaient attribué des formes animales. Ainsi, les dieux-poissons de la Syrie et de Babylone sont des dieux de fécondité et de multiplication. Si le hibou est l'oiseau d'Athéna, c'est qu'avec ses yeux ronds et glauques, miroitant dans l'obscurité et lui permet-

tant de voir clair dans les ténèbres, cet oiseau s'associe à ridée de la lumière fine, pénétrante, qui est celle de Taurore ou celle qui reluit après Torage. Si Héra ou Junon, l'épouse du Ciel, a pour symbole le paon à la queue étoilée, c'est qu'on avait vu une analogie entre cet appendice du bel oiseau bleu et le ciel qui, la nuit, cachant son corps d'azur, déploie à l'infini ses orbes constellés.

Mais, de tous les symboles, les plus intéressants sont ceux que nous appellerons les symboles d'imitation, par lesquels l'adorateur cherche à imiter la divinité pour mieux s'unir à elle en vivant, pour ainsi dire,commeelle vit elle-même. C'est le commencement d'un chapitre très spécial et très important de l'histoire religieuse. Nous voyons déjà apparaître de loin les identifications avec la divinité dont les transsubstantiations de noms et de sens différents, mexicaines, bouddhistes, chrétiennes, sont les formes diverses. Ici le symbole commence à perdre son caractère de signe représentatif pour devenir le moyen de réalisation de l'union désirée et savourée par le sentiment religieux.

Par exemple, dans certaines mythologies, on observe que l'ensemble des étoiles se meut en tournant autour de la terre et en suivant des chemins réguliers. Il n'en faut pas davantage pour qu'on assimile ce mouvement des étoiles à une danse rhythmée et compliquée. La conséquence sera une danse religieuse en l'honneur de « l'armée des cieux ». La danse évoluera d'une manière en apparence enchevêtrée, et pourtant méthodique. Il y eut plusieurs

danses sacrées ayant ce caractère d'imitation du mouvement des astres, entre autres celle du Labyrinthe que Ton dansait en Crête et à Délos. Le Labyrinthe lui-même, avec ses mille circuits, était un symbole du ciel étoile, et la danse de même nom devait en être une sorte de représentation animée. Ailleurs, on assimile le soleil à une roue enflammée qui tourne et va d'un bout à l'autre du ciel et de Tannée. C'est en tournant ainsi qu'elle répand sur la terre la vie et la fécondité. Eh bien! en beaucoup d'endroits on veut imiter le cours du soleil. On enveloppe de paille une roue ordinaire, on y met le feu, et on la fait rouler tout enflammée à travers les campagnes pour en augmenter la fertilité. Il n'y a pas très longtemps que l'on pratiquait encore cet usage dans les plaines du Poitou, et moins longtemps encore que chaque année, au printemps, les vignerons des bords de la Moselle faisaient rouler une roue de ce genre du haut en bas de leurs vignobles dans la direction du fleuve. Si elle arrivait jusque dans l'eau pour s'y éteindre, c'était le présage d'une vendange abondante, comme si le soleil eût promis de briller cette année-là pendant tout le cours de la belle saison.

Dans d'autres régions, nous trouvons en plein paganisme une obscure et grossière tendance au monothéisme. On pressent que la divinité n'est, en réalité, ni masculine ni féminine, qu'elle possède les deux sexes ou n'en possède aucun. De là des symboles monstrueux, des mutilations ou des impuretés indescriptibles.

Nous pourrions allonger indéflniment la liste de

ces symboles d'imitation. Si, dans la croyance, il se trouve quelque chose qui ressemble à un drame divin, on peut s'attendre à ce que le culte reproduise quelques figurations de ce drame, lesquelles pourront même passer pour sa répétition. Au jour annuel de la mort d'Adonis, aimé de Vénus, et qui n'était autre que le beau jeune soleil du printemps mis à mort par le farouche sanglier de l'hiver, les femmes, dans leur douleur, s'arrachaient les cheveux devant l'emblème du jeune dieu prématurément enlevé ; elles faisaient comme Vénus, quitte à s'ébaudir le printemps d'après en courant les campagnes comme des folles, quand elles avaient la certitude qu'il était ressuscité. Dans un ordre d'idées infiniment plus élevé et plus pur, nous retrouvons un phénomène analogue dans les stigmatisés tels que François d'Assises, qui portent sur leur corps les marques sanglantes de la crucifixion. Au siècle dernier, dans ces conventicules où le jansénisme devait s'éteindre après un paroxysme d'exaltation, une des dévotions les plus appréciées consistait à se faire crucifier comme le Christ.

Le symbole peut donc perdre sa nature d'emblème ou de simple analogie et prétendre à toute la réalité de ce qu'il voulait d'abord seulement signifier. C'est ce qui engendre Vidolâtrie, qu'il ne faut pas confondre, comme on le fait si souvent, avec le polythéisme dont elle est très distincte. L'idolâtrie consiste essentiellement dans l'adoration de l'image comme si elle était la personne divine elle-même. Il est clair qu'à l'origine toute image divine, de fabrica-

lion récente, n'était comprise que comme un symbole. C'est peu à peu, à force de lui rendre les honneurs divins, que le peuple ignorant Tidentifia avec l'objet réel de son culte. Quand on pense aux innombrables reliques dont tant de religions se disent en possession, il est inadmissible que la mauvaise foi, la spéculation, la crédulité niaise aient réussi en tant de lieux à propager Tabsurde. J'incline du moins fortement à croire que beaucoup de ces reliques ont été originairement des représentations figurées, des symboles, et que, Tignorance aidant, elles ont passé plus tard pour des réalités.

Le symbolisme est donc tout un langage, aussi riche que varié, dont il faut apprendre en quelque sorte le vocabulaire et la grammaire, si l'on veut comprendre les religions. Le christianisme a tout autant de symboles, surtout sous ses formes latine et orientale, que toute autre religion. Si nous avions à faire l'analyse de la messe, nous verrions qu'à l'exception du sacrifice qui en occupe le centre, tout dans cette cérémonie est une succession de symboles, depuis le vêtement du prêtre jusqu'aux côups d'encensoir des enfants de chœur.

C'est le symbole qui a fait le culte, parce que c'est lui quia fait le rite.

Un rite est un assemblage de symboles groupés autour d'une idée religieuse ou d'un acte religieux, destinés à en rehausser le caractère solennel ou bien à en développer le sens. De même qu'un mythe est le groupement d'éléments mythiques associés sous forme dramatique, de même un rite est le groupe-

ment de plusieurs symboles convergeant vers une idée centrale. On dira, par exemple, le rite du baptême, le rite des funérailles, les rites des sacrifices. Le ritualisme est cette tendance qui consiste à attacher une très grande valeur à Taccomplissement des cérémonies symboliques, tandis que la tendance opposée, puritanisme ou spiritualisme, cherche à réagir contre cette importance aisément superstitieuse attribuée aux symboles matériels. Les deux tendances sont également naturelles. C'est ce qui explique pourquoi deux hommes, sincèrement religieux l'un et l'autre, peuvent porter les jugements les plus divers sur la valeur d'un culte. Le catholique pieux trouvera son édification, sa nourriture religieuse dans l'opulent symbolisme de son église, tandis que le calviniste s'en détourne avec un sentiment de répulsion pénible, comme s'il assistait à une profanation.

Prenons, dans la manière dont se célébraient les sacrifices dans l'ancienne Rome, un exemple servant à nous montrer comment un ensemble de symboles peut faire un rite. Nous laissons de côté l'idée même du sacrifice qui n*était pas du tout symbolique. Mais tout l'extérieur dont il était entouré n'était que symboles. Ainsi le sacrificateur doit être vêtu de blanc, symbole de pureté. Il doit être couronné du feuillage d'un arbre consacré à la divinité à laquelle la victime est offerte, symbole d'union avec elle. Si le sacrifice se célèbre pour obtenir une grâce divine, le prêtre doit y procéder les cheveux épars, la ceinture dénouée, les pieds nus, parce qu'il doit se présenter

comme un suppliant. Les animaux offerts doivent être de belle qualité, sains et fraîchement lavés, symbole de déférence et de convenance. On les choisit d'ordinaire parmi ceux que la divinité préfère ou qui lui sont consacrés, à moins que, pour entrer d'une autre façon dans ses bonnes grâces, ces animaux ne soient de ceux qu'on immole à sa colère. Un héraut commande le silence, marque de recueillement et de respect. On fait retirer les profanes, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas dans les conditions rituelles voulues pour assister à la cérémonie sans en compromettre l'efficacité. Un prêtre jette sur la victime de la pâte salée ; car le sel est un symbole d'union, il empêche la dissolution, et la pâte est le pain qui se mange avec la chair. Il faut aussi offrir à boire, et Ton apporte une coupe de vin dont le sacrificateur boit, dont il fait boire aux assistants et dont il verse le reste sur la tête de la victime. Cela fait, on allume le feu, symbole de purification. La victime est placée devant l'autel, et le cultrarius, valet du prêtre, Tabat d'un coup de hache. Il est à désirer que la victime ne fasse pas de résistance, quand on l'amène ; autrement, on pourrait voir dans sa répugnance à se rendre près de Tautel une apparence de révolte contre la divinité, et par la même raison il est à souhaiter qu'elle tombe sans pousser de cris. Aussitôt on l'égorge, on recueille son sang dans des coupes que Ton répand sur l'autel, car le sang passe pour la vie proprement dite. Puis on étend la victime sur la table sacrée, on la dépouille, on la découpe, et, cela fait, ou bien on la brûle tout entière, dans l'idée que, monta

— estant vers le ciel avec la fumée, elle se transforme en nourriture céleste, ou bien on n'en brûle qu'une partie, et le reste est partagé entre les sacrificateurs et les sacrifiants. C'est donc un repas que Ton est censé partager avec la divinité. Venaient enfin des ablutions, des formules liturgiques et le congé de se retirer donné en due forme.

Nous omettons bien d'autres détails. Sur ce canevas général se dessinaient beaucoup d'autres cérémonies symboliques spéciales, selon la nature du sacrifice ou celle du dieu auquel il était oflFert. Nous en avons dit assez pour montrer comment un grand nombre de symboles simples ont formé un ensemble, un tout organique, en un mot un rite. Si le symbolisme religieux est un langage, si les symboles simples correspondent au vocabulaire et à la grammaire, on peut dire que le rite en est la syntaxe.

Mais nous venons de voir comment le symbole perd à la longue son caractère purement analogique pour devenir une réalité positive, un moyen de réaliser l'union de l'homme et de la divinité. En revanche, il est des objets ou des actes revêtus d'abord d'une valeur intrinsèque et concrète, plus tard conservés seulement en qualité de symboles. Nous allons maintenant étudier les origines et le sens de ce qu'on a trop souvent considéré comme un pur symbole, de ce qui, au contraire, dans la plupart des religions constitue le centre pratique du culte et le moyen par excellence de T union à laquelle toute religion aspire.

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