LE SACRIFICE
Toutes les religions considèrent le sacrifice, plus OU moins transformé, comme le moyen par excellence de réaliser l'union de rhonyaoe avec la divinité. On ne peut du moins faire d'exception qu'en pensant aux religions philosophiques ou rationalisées qui le ramènent à la catégorie du symbole, mais qui comptent encore pour bien peu dans l'histoire religieuse. Encore faut-il ajouter qu'une notion philosophique des destinées collectives de l'humanité peut très légitimement dégager une grande vérité des dogmes traditionnels dont le sacrifice est le point central. Pour l'ensemble des religions polythéistes, l'universalité du sacrifice n'est pas plus douteuse que sa prépondérance. Dans les religions monothéistes, il se transforme, mais il persiste. L'islamisme, celle peut-être des religions monothéistes qui lui accorde la moindre place, a pourtant aussi ses sacrifices rattachés au pèlerinage de la Mecque et à la fêle annuelle du BeXram. Chez les Israélites on sait avec quel liixe de
détails la loi déterminait le nombre, le genre, les dates et la célébration des sacrifices. Si, depuis la destruction du temple de Jérusalem, les Israélites no sacrifient plus, c'est que la même loi interdit sévèrement toute célébration du sacrifice ailleurs qu'au temple ; mais, en théorie, le sacrifice fait toujours partie de la religion juive et, en fait, la Pâque juive, Timmolation de Tagneau pascal, est un sacrifice de famille. Chez les chrétiens on croit généralement au sacrifice du Calvaire, auquel on rapporte la rédemption du genre humain. Les catholiques pensent qu'il se réitère à chaque messe, et chez les protestants, qui ont repoussé Tidée du sacrifice de la messe, on Insiste avec un redoublement de ferveur sur le sacrifice rédempteur qui forme, en quelque sorte, le nucleus de la théorie protestante orthodoxe.
Sous toutes ses formes, le sacrifice est Toffrande à la divinité de ce qui est considéré comme devant la bien disposer en faveur du sacrifiant ou de ceux à qui le sacrifiant désire que le bénéfice en soit attribué.
Si nous nous reportons à notre définition de la religion, nous nous rappelons que l'esprit humain est religieux par le sentiment d'un lien qui l'unit à l'esprit divin et dont il aime à savourer la conscience.
Mais cette union ne lui est pas toujours sensible ni certaine, et il aime à penser qu'il la resserre. 11 peut trouver qu'elle est faible, il aime à la fortifier ; qu'elle est détruite, il aime à la rétablir. Déjà l'adoration, l'hommage, la prière viennent au-devant de
ces divers désirs. Maïs, dans les temps primitifs surtout, Thomme, jugeant de ses divinités par luimême, estima que les paroles ne valaient pas un bon cadeau. Alors, et très naïvement, il s'avisa de faire dès présents à ses dieux.
Que leur donnera-t-il ? Ce qu'il aime le mieux lui-même. Et comme, dans la vie primitive, chez le sauvage d'aujourd'hui, la grande préoccupation, l'idée fixe, c'est d'avoir de quoi manger, puis de bonnes choses à manger, les offrandes que l'homme fait à son dieu sont régulièrement de beaux fruits, des gâteaux, du miel, du vin, du laitage, du beurre, de l'huile, enfin et surtout de la chair animale. C'est bien ainsi que la Genèse nous laisse entrevoir les premières offrandes. C'est là le point de départ des sacrifices et, naturellement, en vertu des mêmes idées, l'homme ajoutera aux dons alimentaires des offrandes relevant du domaine des autres sens, telles que des ornements, des fleurs et des parfums. Si le Peau-Rouge, avant de partir pour la chasse ou la guerre, allume sa pipe et lance les premières bouffées vers le ciel, c'est que, grand amateur du tabac, il croit être agréable au Grand Esprit en lui en faisant respirer les vapeurs. C'est pour la même raison qu'ailleurs on brûle les résines odorantes, l'encens, la myrrhe. Mais ces sacrifices de parfums ne sont que l'accessoire à côté du sacrifice d'aliments qui est le principal. Euripide et Platon remarquaient déjà que c'était s'insinuer dans les bonnes grâces divines par la même méthode qui réussit si bien auprès des grands de la terre. Aûpa 0eo6( Tcc^Oet, ScSpa âiSo^ou;
paaiXTjac (1). Nous rotrouYons la même idée dans les vers d'Ovide sur cette manière toute semblable de capter les faveurs au ciel comme sur la terre :
Munera, crede mihi, capiunt hominesqae deosque. Placatur donis Juppiter ipse datis (2)
Mais ces remarques ironiques appartiennent, en Grèce comme à Rome, à un âge de réflexion et de rationalisme. Ce serait un contre-sens que de les reporter aux âges primitifs dans les profondeurs desquels plonge par les racines Tinstitution des sacrifices. A Torigine, la sincérité marche de pair avec la naïveté.
Il importe déjà de bien distinguer les deux éléments d'ordre moral et, au fond, contradictoires qui s'associent dans cette vieille coutume. Le premier, c'est le parfait égoïsme du calcul. L'homme ne donne à son dieu que pour recevoir et compte bien qu'il recevra d'autant plus qu'il aura plus donné. Gela mènera loin dans le développement matériel du sacrifice. L'autre sentiment qui perce, et qui aussi s'amplifiera dans les idées qu'on se fera plus tard du sacrifice, c'est qu'en définitive Thomme se dépouille, se prive, s'impose un sacrifice à lui-même, en un mot renonce à ce qui lui plairait, s'il ne tenait pas d'abord à plaire à son dieu.
Ge n'est nullement un point de vue contraire que celui qui fait immoler aussi aux divinités adorées ce
(1) Platon, De Rep. lU, 390 ; comp . Euripide, Médée, V, 934.
(2) Ars am. HI, 653.
qu^on regarde comme les objets de leur haine. Si, par exemple, on sacrifie des chevaux à Poséidon ou Neptune, dieu des mers, parce que les vagues ressemblent à des chevaux galopant les uns derrière les autres, on fera périr devant l'autel du dieu-soleil les animaux qu'il semble haïr, puisqu'il n'en aime pas la vue, qu'il semble poursuivre, puisqu'ils le fuient, tels que le loup, animal de l'hiver, les rats et les souris, amis des ténèbres ; ou bien, en l'honneur des déesses personnifiant le sol fertile, le sanglier qui le dévaste. C'est toujours une immolation qui doit leur être agréable et un repas digne de leur être offert. Car on peut parfaitement se repaître de la chair d'êtres abhorrés de leur vivant. L'autel lui-même est en réalité une table, la table du banquet divin (1).
Sur cette base toute naïve s'élèvent de nombreuses diversités d'application. Le sacrifice peut être simple, fréquent, un rayon de miel, une jatte de lait, une libation, c'est-à-dire quelques gouttes de la boisson qu'on se prépare à absorber et dont on fait une part aux dieux ; ou bien, dans certaines occasions solennelles, il peut atteindre des proportions effrayantes, comme dans Vhécatombe, où ruisselle le sang d'une centaine de bœufs. Il y a d'ailleurs des motifs de genres divers qui déjterminent le sacrifice. S'il s'agit de rendre la divinité favorable à une entreprise quel-
(1) C'est en connexion avec cette idée d*un repas offert à la divinité et partagé avec elle que le sacrifice devint la sanction des traités d'alliance entre individus, familles et peuples, ou, comme chez les Hébreux, de l'alliance nationale avec Jahveh. La divinité se trouvait ainsi témoin et partie contractante.
conque, on fait un sacrifice de propitiation. Si Ton veut marquer sa reconnaissance, on a le sacrifice d'actions de grâx^es. De plus, comme on connaît des dieux terribles, destructeurs, jaloux du bonheur et de la vie des hommes, on a le sacrifice d'apaisement. C'est là que la cruauté et la naïveté se touchent de près, et c'est à ces terreurs religieuses qu'il faut surtout attribuer le maintien prolongé des sacrifices humains que l'on rencontre partout, quand on remonte vers la haute antiquité, et qui passèrent longtemps pour la sauvegarde la plus efficace des peuples et des familles. C'était en quelque sorte faire la part du feu.
Ici se présente une question qui a été assez souvent discutée de nos jours. L'anthropophagie parait avoir été, sinon universelle, du moins endémique à l'origine de toutes les races. Cette odieuse coutume s'est conservée, on le sait, chez les peuples les plus arriérés, les plus rapprochés de l'animalité . Chez beaucoup d'entre eux toutefois elle est associée à des rites religieux et n'apparaît plus que comme une exception, sans relation avec les coutumes ordinaires. Là-dessus on a dit que l'anthropophagie n'avait jamais été autre chose qu'un rite. Mais la question n'est que déplacée. Comment l'homme en vint-il à s'imaginer que la chair de ses semblables pouvait être agréable à la divinité? Evidemment cela ne peut venir que de ce qu*il la tenait lui-même pour un régal. Il faut nous dépouiller, pour résoudre de telles questions, de toutes nos antipathies héréditaires. L'expérience montre que l'homme, assuré
d'une nourriture suffisante, éprouve de l'horreur à l'idée de se repaître de chair humaine. Mais elle nous montre aussi — l'histoire des naufrages, des famines, des sièges prolongés en fait foi — que^ sous l'aiguillon de la faim furieùsOi l'honune, même civilisé, peut se résoudre à cette épouvantable extrémité. Or, dans les conditions de la vie primitive, comme encore aujourd'hui chez les sauvages, les périodes de famine étaient fréquentes. La nécessité dut souvent commander à des êtres qui n'avaient pas nos répulsions profondes. Et des observateurs compétents ont appris, en interrogeant en divers lieux des anthropophages, que si Ton est... sans préjugé, la chair humaine passe pour la plus savoureuse de toutes (1).
Si donc on affirme l'étroite relation qui unit le cannibalisme aux sacrifices et aux rites religieux, on ne se trompe pas ; mais l'immolation des victimes humaines n'aurait pas été inventée, si l'on n'avait pas cru qu'elles étaient un mets digne d'être offert aux dieux (2) . La coutume religieuse suppose la coutume physique, et il est naturel qu'elle se soit conservée comme coutume religieuse longtemps après qu'elle
(1) Je tiens en particnlier d*un capitaine de la marine hoUandaise qu*ayant eu Toccasion de s'entretenir avec des indigènes âgés de certaines lies de la Malaisie, où le cannibalisme n'a pu être aboli qu'à une date relativement récente, il avait reçu d'eux la déclaration qu'ils se rappelaient avec délices les repas de chair humaine qu'ils avaient faits dans leur jeunesse.
(2) C'est en vertu d'un autre cours d'idées, mais ne contredisant en rien le premier, que s'établit la coutume d'immoler des animaux domestiques, des esclaves et des femmes, pour qu'ils rejoignissent leur maître ou leur mari défunt et continuassent de le servir dans une autre existence.
eut disparu des mœurs et des goûts. C'est le propre des coutumes religieuses, devenues traditionnelles, de se perpétuer, lors même qu'elles ne répondent plus aux idées contemporaines.
Là encore, jusque dans cette aberration monstrueuse, nous pouvons discerner le double élément du sacrifice, un égoïsme révoltant et un renoncement que le sacrifiant s'impose. Tel est du moins le cas toutes les fois qu'il s^agit d'un sacrifice humain douloureux pour ceux qui Taccomplissent. On se dit que plus le sacrifice coûte au sacrifiant, plus son efficacité est certaine. C'est le sentiment qui se cache sous le mot qu'on attribue à Louis XIV accablé par les revers : « Après tout ce que j'ai fait pour Dieu ! » C'est ainsi que, notamment chez les Sémites, on arrive ci mettre au-dessus de tous les autres le sacrifice que les parents font de leurs propres enfants, et en particulier des premiers nés. Le mosaïsme eut bien de la peine à extirper cette horrible coutume chez les Israélites. On sait qu'à Gartbage et dans les villes phéniciennes, en temps de calamité, on prenait les enfants des premières familles pour les immoler aux divinités nationales. Evidemment, si le préjugé n'avait pas été plus fort que toutes les objections, des familles puissantes et riches, disposant de l'autorité en temps ordinaire, n'auraient pas d'elles-mêmes édicté de pareilles lois. Il faut mettre en rapport avec ce cours d'idées le tragique épisode de la guerre que les rois coalisés d'Israël, de Juda et d'Edom dirigèrent contre Mésa, roi de Moab (1). C'est ce Mésa dont
(1) II Rois III, 26-27.
le musée du Louvre possède une stèle extrêmement curieuse. Lorsque ce roi moabite, refoulé dans sa capitale, vit ses ai&ires dans un état désespéré, il prit son fils aîné et l'immola sur les remparts à la vue des ennemis. Alors, nous dit-on, « il s'éleva une grande B terreur parmi les enfants d'Israël qui se retirèrent » dans leur pays » ; c'est-à-dire qu'ils considérèrent la divinité comme conjurée par un sacrifice aussi terrible et forcée, pour ainsi dire, de se déclarer pour le roi Mésa.
Chez tous les peuples qui s'élevèrent à la civilisation, le sacrifice humain finit par être Tobjet de la réprobation. Dans plus d'une religion des compensations, en quelque sorte des succédanés, lui furent trouvés. La circoncision en est un. Chez nos ancêtres gaulois, qui conservèrent le sacrifice humain jusqu'à la conquête romaine, on l'avait déjà adouci en ce sens qu'on immolait les criminels et qu'on n'y adjoignait des innocents que lorsque leur nombre était insuffisant. Plus tard, au lieu de l'immolation complète, on se borna à pratiquer une incision suffisante pour que le sang coul&t. C'était substituer le symbole à la réalité. Chez les Grecs, des mythes comme ceux d'Atrée et de Thyeste, de Lycaon, d'Iphigénie, supposent à la fois les sacrifices humains et la répulsion qui les fit enfin abolir. On rattache au même transformisme la flagellation sanglante des jeunes Lacédémoniens devant l'autel d'Artémis. Dans la tradition biblique, le récit du sacrifice d'Abraham emprunte tout son intérêt à la substitution qu'il veut légitimer d'un sacrifice animal à un sacrifice hu-
main (1). Â Rome, l'empereur Auguste dut encore édicter des ordonnances pour abolir entièrement le sacrifice humain, et il fallut les renouveler sous Trajan.
Mais déjà, bien auparavant, là surtout où la religion s'était pénétrée de morale, le sacrifice avait reçu une signification nouvelle. A l'origine, on cherchait simplement à satisfaire les appétits de divinités passant pour sensuelles ou à détourner la fureur de dieux amis de la destruction. Mais quand on se représenta la divinité, non plus seulement comme distributrice des biens et des maux physiques, mais aussi comme la gardienne, la vengeresse de la loi morale, la colère divine, reflet du remords qui rongeait la conscience, ne put être apaisée que par un sacrifice spécial, le sacrifice dit expiatoire, dont l'idée devait survivre à la disparition de tous les autres et léguer un dogme à la chrétienté .
Il y avait déjà une idée de substitution dans les sacrifices d'apaisement dont nous parlions précédemment. La divinité était animée de desseins meurtriers contre une tribu, une cité, une nation ; alors on substituait des victimes à la tribu, à la cité, à la nation menacées, et l'on pensait que la divinité, sa-
(1) Assurément, nous avons toutes les peines du monde à nous représenter rétat d^esprit de parents pouvant se croire tenus religieusement de sacrifier leurs enfants. Et pourtant, y a-t-il une différence radicale entre cet état d*espritet celui des parents d*un temps encore peu éloigné qui, sans tenir aucun compte des répugnances ou du désespoir de leurs enfants, les condamnaient au lent suicide de la vie claustrale sous prétexte d*expier ainsi leurs propres fautes f
tisfaite, les épargnerait. On fit un raisonnement analogue sur le terrain de la loi morale. On pensa qu'il n'importait pas essentiellement à la justice divine que la punition des fautes commises tombât précisé* ment sur le coupable ; ce qui importait, c'est qu'elle tomb&t sur quelqu'un, c'est qu'elle eût son accomplissement. Voilà le fond commun des sacrifices expiatoires, dont le sacrifice lustra/ ou de purification n'est qu'une variété. De pareilles idées pouvaient être acceptées dans un temps où le caractère person* nel des fautes commises était encore très mal compris et où l'on ne voyait pas d'objection à l'idée de faire périr des êtres innocents pour épargner aux coupables le châtiment mérité.
Il est vrai que certaines expériences pouvaient donner à ce point de vue une sorte de justification superficielle. Le fait est qu'en vertu de la solidarité qui relie les destinées humaines, les conséquences des fautes commises retombent à chaque instant sur d'autres que leurs auteurs. L'imperfection humaine présente aussi bien souvent ce spectacle doùloureujL que les meilleurs des hommes, ceux qui dominent les autres par leur sainteté et leur génie, ceux qui veulent leur bien et travaillent à le leur procurer, sont en butte aux coups des préjugés, des étroitesses, des superstitions, des intérêts égoïstes, menacés par leur généreuse entreprise. Platon faisait déjà cette remarque mélancolique dans son merveilleux passage du juste méconnu et persécuté. Il pensait sans doute à Socrate. Le prophète anonyme, qui prêcha l'espérance aux Juifs captifs sur les rives de TEuphvate, et dont
nos Bibles canoniques joignent les prophéties à celles de son préidécesseur Esale, se consolait des souffrances endurées par le groupe des Israélites fidèles, en y voyant la condition du rachat du peuple tout entier et de son relèvement futur. En ce sens, ces fidèles étaient la victime expiatoire des péchés du peuple ; leurs souffrances payaient la rançon de tous. Enfin, il est facile de montrer que Jésus lui-môme, lorsque la perspective de la persécution et d'une mort violente à bref délai se présenta devant son esprit, a compris de la même manière leur nécessité, et par conséquent leur conformité à cet ordre mystérieux des choses devant lequel on courbe religieusement la tête.
Voilà ce qui transfigura le sacrifice en l'élevant dans une sphère autrement tragique, autrement idéale, que celle où restaient confinés les sacrifices vulgaires. C'est là-dessus que se greffa le dogme de la rédemption, dont nous ferons l'histoire à son tour, car il en a une, et une histoire très curieuse, qui retomba souvent des hauteurs où il aurait dû rester pour s'assimiler aux anciens sacrifices, mais qui, saisi dans son idée première, rentre aisément dans la philosophie de l'histoire (1).
Nous sommes loin, sur un pareil terrain, des sacrifices vulgaires consistant en offrandes matérielles
(1) n faut regretter que TÉglise chrétienne n'ait pas adopté le point de Tue émis par Origène, qui voyait dans le sacrifice du Christ le type di^in et pour ainsi dire le point culminant de tout cet ensemble de déTouements et de persécutions imméritées auquel Thumanité a dû ses déliTrances et ses progrès de toute sorte.
que Ton fait aux dieux pour se concilier leur bon vouloir, et il est difficile d'expliquer leur continuation aux époques où Ton avait dépassé le niveau intellectuel où une pareille croyance avait pu se former. En Grèce et ailleurs, il y eut des protestations contre la coutume traditionnelle. Dans TAncien Testament on est frappé du nombre et de la fréquence des passages qui contestent formellement la nécessité ou Tefflcacité des sacrifices (i). Mais longtemps ces protestations n'eurent aucun effet appréciable. Le sacrifice demeura, comme auparavant, le centre du culte public et privé. Non seulement les traditions religieuses ont la vie extrêmement dure, même quand la foi générale ne les soutient plus (2) , mais encore, à défaut d*une autre expression aussi populaire, aussi universellement admise, des sentiments d'adoration, il y avait en faveur du sacrifice le préjugé que telle était la forme normale, régulière, du culte religieux. L'homme éclairé des âges classiques considérait le sacrifice comme le sacrum
(1) Comp. Esaie, I, 11-13 ; LXVI, 1-3. Jérémie VI, 20 suW. ; VU, tl soiy. Osée VI, 6. Amos V, 21-22. Michée VI, 6-8. Dans les Psaumes L, 8-14; LI, 16-17. Dans les ProTerbes XXI, 3.
(2) On peut s'en assurer, par exemple, en voyant combien les rites funéraires se conservent longtemps au sein de populations devenues absolument étrangères aux idées qui ont déterminé leur première institution. Dans bien des lieux, notamment chez les Juifs, la pierre resta la matière obligatoire des instruments affectés à Tusage religieux longtemps après que l'usage des métaux était devenu général. Le sapin toujours vert de décembre et le buis de Toctave avant Pâques continuent de jouer lear rôle au sein d'innombrables familles chrétiennes qui ne se doutent pas de leurs origines absolument palennea.
proprement dit, qu'il fallait respecter et observer sous peine d'impiété. C'est ainsi que, de nos jours, le scepticisme et même l'incrédulité raisônnée n'empêchent pas beaucoup de nos contemporains dé célébrer des rites traditionnels à l'efficacité desquels ils ne croient plus.
C'est surtout à propos des sacrifices que l'on peut constater cette loi de transformation que, par une étrange ignorance de l'histoire, on prétendait élran-gère à la religion. Quel changement d'idées il a fallu pourquecequifaisaitle centredela religion pratiquée soit devenu si complètement étranger à notre tour d'esprit que, si Ton s'avisait de restaurer parmi nous ces rites si longtemps sacrés, nous aurions fort à faire pour réprimer nos rires ou plutôt nos répugnances I Nous représentons-nous forcés d'assister avec recueillement à regorgement d'un mouton ou d'une couple de pigeons dans l'idée que devant nous s'accomplit le plus auguste des actes religieux ? Le sacrijBce est demeuré théoriquement, nous l'avons dit, en grand honneur dans le judaïsme, mais ce n'est que théoriquement, parce que la loi mosaïque l'ordonne et le réglemente, interdisant toutefois de le célébrer ailleurs qu'au temple unique de Jérusalem. Mais si la nation d'Israël reprenait encore possession de la terre de Canaan et qu'elle reconstruisit pour la troisième fois le temple de Jérusalem, comme il lui serait difficile aujourd'hui de reprendre la célébration quotidienne des anciens sacrifices ordonnés par la loi et de leur imprimer un caractère religieux ! Quand on verrait entrer continuellement
dans l'enceinte consacrée des bœufs et des vaches, des béliers et des agneaux pour y être égorgés, cela nous ferait-il l'effet d'un temple ou d'un abattoir?
Notez bien que le peuple qui nous a appris à su|^ primer les sacrifices sous leur forme antique dans la vie religieuse, c'est précisément le peuple juif. C^est lui qui institua le premier dans ses synagogues un culte populaire, très goûté, et sans sacrifices. Cette innovation, Tune des plus remarquables et des moins remarquées de l'histoire, eut lieu lors de la captivité de Babylone, dans un temps où les Juifs fidèles, privés de leur temple et par conséquent de la possibilité de célébrer les sacrifices légaux, durent ou bien s'abstenir de tout culte ou bien en inventer un qui pût s'en passer. C'est alors qu'ils inventèrent les synagfogues, où Ton s'édifiait par la. parole, l'enseignement, le chant, la prière collective, mais où l'on ne sacrifiait pas. Ceux qui, profitant des édits libérateurs des rois perses, revinrent au pays de leurs pères, sans doute rebâtirent le temple et rétablirent les sacrifices ; mais ils rapportèrent aussi le culte des synagogues, devenu un besoin. Celles-ci se multiplièrent dans tout le pays juif. La plus humble bourgade eut la sienne. Et quand d'autres événements ou le désir du gain dispersèrent de nombreux essaims de Juifs dans un grand nombre de pays, les synagogues s'ouvrirent en même temps que leurs comptoirs. Jamais le monde antique n'avait vu pareille chose. L'Église chrétienne est fille de la synagogue. L'Évangile n'aurait jamais pu être conçu par l'esprit sacerdotal qui dominait au temple, et qui célébrait les sacrifices.
C'est dans les synagogues et grâce à leurs formes plus élastiques, plus libérales, qu'il se propagea. Les premières églises chrétiennes ne sont que des synagogues dissidentes. Leur organisation est calquée sur celle des communautés juives. Indirectement la mosquée procède de la même source.
Le sacrifice est ainsi devenu quelque chose de tout différent de ce qu'il était à l'origine. Fait mystérieux, surnaturel, objet de la foi et non plus de la vue, soit chez les catholiques, soit chez les protestants, s'accomplissant désormais dans une sphère transcendante, il n'a plus rien de commun qu'une filiation historique et un lien moral avec les sacrifices tels que les connut l'antiquité. Mais il occupe encore une place centrale dans l'orthodoxie chrétienne.