‹ Prolégomènes de l'histoire des religionsChapitre 21 sur 28 · LE SACERDOCE · texte numérisé non relu

LE SACERDOCE

Le développement religieux n'a pas seulement poussé rhomrae à chercher des garanties et des moyens réparateurs de l'union avec Têtre divin dans des actes déterminés et calculés de façon à lui assurer son bon vouloir, il a aussi amené la constitution du sacerdoce ou la sélection d'un certain nombre d'hommes, revêtus de fonctions religieuses spéciales, seuls capables de les remplir, et sans le ministère desquels l'union désirée est tenue pour impossible. Le mot de sacerdote quelquefois proposé pour; désigner ce genre de fonctionnaires d'une manière générale n'ayant pas été adopté, nous n'avons que le mot prêtre qui réponde à la même idée.

. Ce mot, étymologiquement, n'est pas heureux. Il vient du grec presbytères qui n'a rien du tout de sacerdotal et qui signifie simplement ancien^ âgé. Dans les synagogues juives comme dans les premières églises chrétiennes, les presbyteroi ou anciens formaient le collège des fidèles désignés par leurs coreligionnaires pour diriger les intérêts religieux et

temporels de la communauté, mais ils tiraient leurs pouvoirs uniquement de la délégation qu'elle leur conférait. Ce n'étaient nullement des prêtres au sens moderne du mot. On les appelait aussi episcopoi^ surveillants ; d'où notre mot évêque. Vers le milieu du second siècle de notre ère, le titre d'episcopos ou évêque au singulier devint celui du président ou chef unique des presbyteroi. De là la supériorité de l'évêque sur le simple presbyteros ou prêtre. Mais de plus en plus le développement du dogme et du culte chrétien introduisit dans l'Église chrétienne un élément sacerdotal très caractérisé ; le mot prêtre signifia dès lors autre chose qu'ancien et inclut la possession de la dignité sacerdotale. C'est sous cette acception que ce terme est resté dans notre langue. Tous les prêtres ne sont pas évêques, mais tous lesévêques sont prêtres. Le sacerdoce est donc la fonction, le prêtre est le fonctionnaire.

Quelle est la définition du sacerdoce ?

C'est l'institution religieuse en vertu de laquelle l'union de l'homme ordinaire, du Zaïque, avec la Divinité ne peut s'effectuer que par l'intermédiaire d'autres hommes revêtus d'un caractère spécial, qui les met eux-mêmes en rapport immédiat avec elle et leur permet de lui rattacher les autres. Le sacerdoce est essentiellement une médiation, une médiation nécessaire, et une médiation qui ne peut être effectuée que par ceux qui sont revêtus du caractère sacerdotal (1). C'est ce double élément de nécessité et de

(1) Voilà poTirquoi c'est un abus d'appliquer la désignation de prêtres ou intermédiaires nécessaires entre Thomme et Dieu à des

monopole qu'il fout s'attacher à bien comprendre avant de faire l'histoire du sacerdoce.

La plupart des religions historiques ont un sacer* doce, c'est-à-dire que la plupart mettent à part une classe d'hommes dont l'intervention passe pour nécessaire à rétablissement du rapport normal entre l'homme et la Divinité. Mais, quelque générale que soit cette institution, nous ne pouvons pas dire qu'elle soit primitive au même titre, par exemple, que le sacrifice. C'est surtout au sacrifice qu'elle doit son établissement, bien que d'autres causes aient aussi concouru à la former. Mais partout où nous pouvons remonter jusqu'aux états primitifs des sociétés, nous voyons que le sacerdoce proprement dit était encore inconnu. Chacun, ou plutôt le père de famille, ou le chef de la tribu, sacrifia d'abord pour son compte et au bénéfice des siens. C'est ce qu'on peut démontrer par exemple poiu* les Grecs et pour l'antiquité sémitique et védique. L'histoire des patriarches et le livre de Job nous en fournissent des preuves à la portée de tous. On peut voir aussi qu'à mesure que les clans et les tribus restreintes des âges reculés s'aggloméraient pour former des peuples et des nations, cette fonction de sacrificateur demeurait attachée au chef ou au roi qui personnifiait la cité ou la nation. Les rois-sacrificateurs sont comme un

miniêtreê ou simples officiels de religions non sacerdotales, tels que les ministres protestants, les rabbins juifs, etc. Dans le judaïsme, c'était Tahâronide, le lévite, le sacrificateur, qui était prêtre ou intermédiaire nécessaire. Le rabbin ne peut être que docteur, conseiller, auxiliaire. U en est de même du ministre protestant.

trait commun de la haute antiquité. Pourtant de bonne heure aussi, et même en bien des endroits cela remonte jusqu'à l'aurore de l'histoire, on voit se former des sacerdoces distincts du pouvoir politique ou guerrier et parvenant à concentrer dans leurs mains, avec Tautorité religieuse, toutes les fonctions essentielles du culte.

Comment s'expliquer ce phénomène ?

Aux étages inférieurs de la religion, de nos jours encore chez les peuples étrangers à la civilisation, on peut remarquer la fréquence du penchant à considérer certains individus, mieux doués que les autres, d'une imagination plus vive, d'un sens religieux plus subtil, comme plus rapprochés de la Divinité, plus aptes par conséquent à interpréter ses volontés, à prédire ses desseins, à indiquer ce qu'il faut faire pour être avec elle dans la relation désirée. Il peut même arriver que ce qui serait à nos yeux une preuve d'infériorité physique et mentale passe aux yeux des hommes encore profondément ignorants pour un signe de supériorité et de vocation divine. Ainsi, l'extase provenant d'un paroxysme nerveux, l'hallucination, certains genres de folie font aux hommes restés à ce niveau l'effet d'une prise de possession par un esprit supérieur. Même sans descendre si bas, on peut remarquer combien, dans une société • dépourvue de culture, la moindre supériorité impose. Celui qui, par hasard ou tradition, connaît la vertu curative de quelques simples, celui qui sait parler en langage imagé et fluent, sans être embarrassé pour trouver ses expressions, celui qui connaît

les charmes, les ineaDtations, les formules mystérieuses, etc., acquiert immédiatement une très grande autorité sur ses semblables. C'est ainsi que non seulement chez les Finnois et les Tartares, auxquels on a trop longtemps borné ce commencement de sacerdoce, mais chez tous les peuples non civilisés, il existe des sorciers, conjureurs, magiciens, devins, et nous savons trop bien que la race n'en est nullement éteinte dans les bas-fonds de notre société civilisée. Mais, du moins chez les sauvages, le charlatanisme n'expliquerait pas à lui seul la fréquence et la permanence du phénomène. Il est bien plus probable que le sorcier croit tout le premier à ses pouvoirs surnaturels. A plus forte raison les populations ignorantes sont-elles disposées à recourir à son ministère pour se rapprocher des dieux, conjurer les effets de leur mauvais vouloir ou s^assurer leurs faveurs.

Ce n'est pourtant pas encore le sacerdoce proprement dit, avec ses prétentions exclusives et son caractère de médiation nécessaire. On peut dire que le chantre-sorcier des époques et des religions prîmiti ves représente le type encore confus, l'amalgame encore informe de ce qui sera plus tard le prêtre ou le prophète, le poète ou le savant, l'artiste ou le médecin. Voici ce qui fera sortir de lui le prêtre.

La plupart des hommes recherchent l'union avec la Divinité, mais regardent cette union comme une chose qui devrait être, plutôt que comme une chose qui est. Ou bien ils se sentent trop ignorants pour savoir comment on peut la réaliser, ou bien ils se sentent in-

dignes moralement de se mettre en rapport immédiat avec Tesprit divin, Ceux qui leur paraissent plus hardis, plus confiants, surtout s'ils justifient cette assurance par un savoir supérieur (prétendu ou réel) leur font Teffet d'être l'objet de la préférence marquée des dieux. Ils trouveront donc l'assurance qui leur manque en s'adossant en quelque sorte contre ces favoris de la Divinité, qui mettront à couvert leur insufïïsance et leur indignité. C'est dans ce sentiment de timidité, de faiblesse craintive qu'en tout temps, en tout lieu, résidera la grande force du sacerdoce.

Il y a plus. Nous venons de voir la place de premier rang que le sacrifice occupe dans l'histoire religieuse et comment presque partout il passe pour le moyen par excellence d'union ou de réunion avec la Divinité. Nous savons comment il devint le centre d'un rituel fort compliqué. La manière de sacrifier, les présages à tirer des victimes immolées, les chants, les formules, les prières spéciales, tout cela était beaucoup trop difïicile pour le commun des hommes. Pourtant on pensait que si les choses ne se faisaient pas ponctuellement et régulièrement, le sacrifice perdrait son efficacité. De là le désir, le besoin d'avoir des sacrificateurs sachant bien le rituel, ne négligeant rien pour que tout se fit conformément aux règles. Dans les anciens commentaires sur les Védas, nous voyons clairement que le sacerdoce des Brahmanes sortit de la nécessité d'avoir un clergé célébrant savamment les sacrifices, qui avaient bien grandi depuis les temps d'innocence où TArya jetait

le matin du beurre dans son foyer pour régaler le puissant Indra ou Agni le pur. Cette préoccupation du rituel, se joignant à Tidée que le présent ne pouvait être agréable à la divinité que s'il lui était offert par les mains de ceux qu'elle favorisait spécialement de ses préférences, acheva de constituer le sacerdoce en établissant une classe d'hommes considérés comme seuls aptes à bien sacrifier, de telle sorte que tout sacrifice accompli sans eux passa pour un acte sans valeur et bientôt pour un sacrilège.

Naturellement cette classe d'hommes dut à ses fonctions augustes d'être entourée de vénération. Elle reçut des honneurs, des privilèges, des exemptions. Elle vécut d'une vie distincte, elle eut ses intérêts propres, et il est facile de concevoir qu'aux époques reculées, grâce à sa position supérieure, à ses loisirs, à l'ambition louable dans son principe de justifier ces avantages par une supériorité réelle, cette classe se consacra plus volontiers qu'une autre à ce qu'on appelait déjà la science, à recueillir les vieilles traditions, à rédiger des annales, à fixer les dates, les divisions de Tannée et cette source énorme d'influence, le calendrier populaire. Voilà pourquoi en tant de lieux le sacerdoce est le premier dépositaire de toutes les connaissances supérieures. Nous le voyons aux Indes, en Egypte, en Chaldée, en Perse, dans la vieille Gaule. Quelque chose de très analogue s'est reproduit dans notre moyen-âge. Enfin, dans la religion où la préoccupation morale s'unit étroitement à la pensée religieuse proprement dite, le clergé passa non seulement pour la seule autorité

qui sût éclairer et diriger les consciences, mais encore et surtout pour la seule qui pût communiquer l'absolution divine. C'est ce dernier privilège surtout qui le rendit si fort partout où il put Texercer, aux époques même où il n'avait plus de supériorité intellectuelle bien marquée.

En résumé, sur la base d'une simple supériorité native ou acquise de certains hommes au milieu de leurs semblables encore profondément ignorants, ce qui constitue le sacerdoce, ce sont ces trois éléments : 1° le sentiment de crainte, d'incertitude ou d'indignité, général dans la masse ; 2^ l'importance extrême attachée au sacrifice et aux conditions rituelles de sa célébration ; 3* le prestige dévolu à cette classe qui concentre et monopolise plus ou moins longtemps les connaissances supérieures dont on éprouve le besoin, mais qu'on ne possède pas.

En dernière analyse, ce qui fait le sacerdoce, c'est le sentiment de l'incapacité de l'homme ordinaire qui ne se croit pas capable d'être ou de faire ce qu'il faut pour réaliser l'union directe avec la Divinité.

Voilà aussi pourquoi, en tout temps, en tout lieu, l'autonomie de la conscience, le progrès des connaissances générales, le sentiment croissant de la dignité humaine ont été suivis d'une diminution du sacerdoce en autorité et en puissance.

Ajoutons ceci : selon la manière dont il s'est constitué, le sacerdoce a poussé jusqu'à l'extrême ses traits caractéristiques ou bien n'en a présenté qu'une image affaiblie.

Ainsi nous connaissons des sacerdoces hérédi-

«aires, privilèges de race, de tribu ou de famille. Les Brahmanes indous, les Lévites et surtout les Ahâronides de Tancien judaïsme rentrent dans cette catégorie. Tout Brahmane est prètre-né. Sans doute, pour exercer les fonctions sacerdotales, il doit passer par des écoles et des initiations, mais la qualité re* quise fondamentale est d'être fils de Brahmane. Le sacerdoce, en pareil ca^, forme une caste. Ordinairement Torigine de cette espèce de sacerdoce remonte à quelque compétition guerrière, invasion ou guerre civile, terminée par Técrasement du vaincu et procurant, soit à une fraction, soit à la totalité des vainqueurs, un ascendant religieux dont la possession exclusive du sacerdoce est la conséquence. Le temps efface la mémoire de cette origine, et le prestige religieux rehausse désormais et maintient le privilège dans la croyance populaire. — Chez les Israélites, le privilège sacerdotal mit beaucoup de temps à se faire reconnaître. Dans les plus anciens temps, c'est-à-dire depuis rétablissement des tribus d'Israël en Canaan, il y avait une tribu de sacrificateurs, dite de Lévi, et peut-être devait-elle cette distinction au rôle prépondérant qu'elle avait rempli aux côtés du libérateur Moïse. Mais pendant longtemps ce sacerdoce n'eut rien d'exclusif . Sacrifiait qui voulait. Samuel, Saiil, David, qui ne sont pas lévites, sacrifient quand il leur plaît. C'est plus tard seulement, et grâce aux efi'orts persistants du parti jahviste que les Lévites arrivèrent au monopole de la sacrificature. Plus tard encore, le haut sacerdoce se concentra dans une partie de cette tribu, celle qui passait pour descendre

directement d'Ahàron. Le sacerdoce fut donc en Israël une institution foncièrement aristocratique et resta jusqu'à la fin fidèle k ce caractère.

Ailleurs, au contraire, par exemple chez les Romains, le sacerdoce fut une magistrature de la cité conférée par voie d'élection populaire. Tel était du moins le mode usité à Rome pour désigner les pontifes et les prêtres les plus élevés en dignité. Le trait héréditaire, si marqué dans les deux exemples précédents, se retrouve encore dans le fait que le sacerdoce fut longtemps à Rome accessible seulement aux patriciens. Il est facile de comprendre que, dans les anciens temps et lorsque le sacerdoce devait surtout son prestige à ses connaissances supérieures, par conséquent aux traditions transmises, l'hérédité passât pour la condition naturelle de leur conservation scrupuleuse; à quoi se joignait l'idée, alors si facilement acceptée, de la supériorité du sang prouvée par la supériorité sociale. C'est de haute lutte que les plébéiens finirent par conquérir^ sur ce point comme sur tant d'autres, l'égalité avec les patriciens. En tout cas ridée fondamentale de ce système, c'est que la cité choisit dans son sein ceux qu'elle croit les plus dignes dé la représenter devant ses dieux.

Les mêmes notions du sacerdoce se retrouvent en Grèce où il est tantôt dévolu par voie d'élection, tantôt réservé à une famille dont il constitue le privilège héréditaire.

Ailleurs encore le sacerdoce est ouvert à tous, mais, pour en être revêtu, il faut subir un certain nombre d'épreuves préalables, recevoir une éduca-

tioQ spéciale, s'astreindre à un genre de vie déterminé, et c'est après cela que les prédécesseurs du récipiendaire lui confèrent les pouvoirs dont ils sont eux-mêmes en possession. A l'idée d'hérédité succède celle de transmission continue. Gomme exemples, nous pouvons citer dans l'antiquité les prêtres égyptiens et les druides gaulois, et dans lés temps modernes les prêtres des églises chrétiennes qui ont admis le sacerdoce.

De tous les pays de grande civilisation, c'est la Grèce qui ressentit le moins l'influence du sacerdoce. Elle le dut d'abord à l'absence de centralisation politique, ensuite aux formes variées de ses sacerdoces qui ne purent jamais constituer ce qui eût ressemblé à une caste ou à l'un des grands pouvoirs de l'Etat. On retrouve en effet dans les sacerdoces de la Grèce antique les divers types que nous venons d'indiquer. Au commencement, ce sont les chefs de familles et de tribus qui sont les sacrificateurs. Plus tard la dignité de prêtre et de roi se confondent. Les monarchies disparaissent, le sacerdoce royal disparaît avec elles, mais en bien des endroits le sacerdoce reste un privilège de l'aristocratie locale et, par souvenir religieux de l'ancien état de choses, il y a des. prêtres qui joignent à leur nom le titre honorifique de roi, B«<ïiXei5«. A Athènes, l'archonte-roi n'avait que le second rang parmi les archontes, mais il était chargé de tout ce qui concernait la religion. Son épouse recevait par cela même le titre de reine, Ba<ïa(9<y«, et présidait •en cette qualité à certaines cérémonies. Des faits analogues se retrouvent dans les autres cités grec-

ques. Mais il y avait aussi des sacerdoces institués pour le culte de certaines divinités et qui "demeuraient un patrimoine de famille. Ainsi les Eumolpidesd^Eleusis et les Boutades sont des familles sacerdotales (1). Du reste, à Athènes comme à Rome, les fonctions sacerdotales ne pouvaient être dévolues qu'à des eupatrides ou descendants des vieilles familles. Les plébéiens ne réussirent pas, comme à Rome, à partager cette distinction avec les patriciens ; mais ils obtinrent que des sacerdoces spéciaux fussent créés à leur intention. Il y'fevait enfin près de plusieurs sanctuaires, notamment à Olympie, des écoles sacerdotales, où Ton instruisait des novices pour les préparer aux fonctions de sacrificateur. Ils devaient acquérir une connaissance exacte de la préparation des victimes ; aussi Athénée les comparait-il, en raillant, à des cuisiniers. Mais on imposait aussi d'autres études aux futurs prêtres. Tout cela démontre qu'en Grèce il y eut des sacerdoces de tous les genres et nous explique pourquoi le sacerdoce grec ne parvint jamais à cette unité d'organisation, de doctrine et d'intérêts qui en fit ailleurs une si redoutable puissance •

C'est surtout par les sacerdoces que l'histoire de la civilisation et celle de la religion se touchent. Nous n'avons pas à discuter théologiquement le principe et l'idée-mère du sacerdoce. Les uns regardent le prêtre et son indispensable médiation comme faisant partie intégrante de toute religion digne de son

(1) Comp. Religions de la Chréce antique y par M. Alfred Maury, Tol. n, ch. 12.

nom ; les autres pensent au contraire que le sacerdoce représente un stage inférieur de la religion et qu'en droit comme en fait, dans une religion développée, tout homme doit être en rapport d'union directe, immédiate, avec Dieu. Au point de vue strictement historique, la légitimité relative du sacerdoce tient tout entière au besoin qu'on en a, et c'est ainsi qu'on s'explique l'action tantôt bienfaisante et tantôt nuisible qu'il exerce.

C'est aux corporations sacerdotales ou à ce qui leur ressemble que sont dues les premières grandes découvertes qui ont rendu la civilisation possible, les premières observations astronomiques, l'écriture, les premiers calculs, les premières annales. Leur utilité est surtout manifeste quand on pense à toutes les chances de perdition et d'oubli que couraient ces inventions élémentaires au milieu de populations encore dépourvues de culture. Que de choses ne purent se découvrir et surtout se perpétuer qu'à l'ombre des sanctuaires ! Nous savons, nous modernes, ce que notre civilisation doit au clergé des premiers siècles du moyen-âge. On aura beau dire, c'est quelque chose, aux époques d'extrême grossièreté, que l'existence d'hommes qui représentent toujours un certain idéal de savoir, de religion, de sentiments supérieurs à l'épaisse vulgarité de la vie matérielle. L'art ne leur doit pas moins. Les clergés vieillis l'aiment encore ; ils s'en servent au profit de leurs intérêts, mais ils n'en font pas moins surgir ces grandes œuvres que la postérité contemple avec admiration et qu'elle désespère d'imiter.

Mais il ne faut pas oublier que tout sacerdoce repose sur le sen liment que la masse a de sa propre incapacité. Et si ce sentiment va en diminuant, si les progrès de la connaissance et les évolutions de la pensée religieuse lui font dépasser le niveau où elle était lors de la constitution du sacerdoce, si celui*<^i, essentiellement conservateur, devient stationnaire, finit par être atteint, puis dépassé, un conflit inévitable se déclare. Le sacerdoce, par instinct de conservation, par fidélité aux croyances dont il est le gardien, et qu'il voit menacées par le mouvement des esprits, demeure attaché à un autre idéal social que celui qui se forme autour de lui. Il tâche de comprimer celui-ci, de l'étouffer à sa naissance, d'en entraver les applications. Une brouille grandissante se déclare entre lui et la société dont il fait partie, et comme, bien qu'affaibli, il dispose encore d'une force redoutable, le combat entre lui et l'esprit nouveau devient acharné et dégénère souvent en guerre à mort

Le sacerdoce est Une institution très tenace et très résistante; mais il est deux choses qui ont la vie plus dure encore ipiB lui, bien qu'il prétende leur existence attachée à sa propre conservation, c'est la société humaine et la religion. L'expérience a déjà prouvé plus d'une fois que Tune et Tautre se pussent fort bien de lui. Il oublie trop souvent que, nième dans l'ordre religieux, il a un compétiteur, le prophétisme, que nous allons étudier h son tour d^ns ses origines et ses transformations. Le jsaoerdoce est né du sentiment qu'il était nécessaire. Il faut dofljC

qu'il prenne garde à ne pas devenir inutile. Le jour où il aurait fait en sorte de passer pour nuisible, il aurait signé son arrêt de mort. Telle est la leçon de l'histoire et la seule qu'il nous appartienne ici de maintenir.

LE PROPHETISME

Le titre que nous donnons à ce chapitre se justifie par la règle A potiori denominatio. Nous rangeons sous ce nom tout ce qui rentre dans les phénomènes de l'inspiration individuelle, et parmi ces phénomènes le prophétisme, dans l'antiquité, est le plus original et le plus digne d'être étudié. D'ailleurs, nous allons voir qu'il appartient aussi aux faits contemporains. S'il a perdu son nom antique, il s'est déployé en plusieurs branches distinctes qui représentent pour l'esprit moderne un même nombre de ses traits constitutifs d'autrefois.

Il faut toutefois s'entendre sur le sens des mots prophétisme et prophétie . Dans l'acception vulgaire, une prophétie est une prédiction, le prophétisme est lart ou le don de prédire l'avenir à coup sûr et jusque dans les détails. En réalité, le prophétisme dépasse de très haut cette définition mesquine. Il est essentiellement la persuasion religieuse individuelle

s'exprimant sous Tinfluence d'un sentiment religieux exalté.

Toutefois Terreur populaire n'est pas dénuée de tout fondement. D'abord, en parlant des prophètes, on pense tout de suite aux écrivains bibliques portant ce nom, et on est habitué à les regarder comme des hommes qui avaient reçu des lumières surnaturelles pour annoncer d'avance la venue d'un Rédempteur, son incarnation et même les détails de l'histoire évangélique. Il faut avouer que les commentateurs juifs ont eu toujours grandement raison de protester contre cette manière d'interpréter leurs prophètes. Le fait est qu'il n'y a pas l'ombre d'une prédiction miraculeuse dans les livres dits prophétiques, il y a des prévisions, ce qui n'est pas du tout la même chose, des prévisions dont les unes étaient fort justes, dont les autres n'ont pas été confirmées par l'événement.

Mais l'illusion date de loin. Les origines du prophétisme, grossières comme toutes les origines religieuses, nous montrent que les premiers phénomènes pouvant rentrer dans la catégorie de l'inspiration individuelle furent utilisés surtout comme servant à dévoiler l'avenir, chose à laquelle l'homme dans l'antiquité tenait très fortement. C'est là une des différences les plus notables que l'on puisse signaler entre les tendances religieuses de l'antiquité et celles des temps modernes. Nous avons bien des idées, bien des formes, bien des cérémonies religieuses, que l'antiquité connut aussi. Ce qui nous fait absolument défaut aujourd'hui, même dans les

églises les plus rapprochées du passé, c'est l'oracle, l'augure, la prédiction. Du moins, ce qui affiche la prétention d'y ressembler est relégué par tout homme sérieux dans la classe des puérilités d'almanach, et aucun clergé ne patronne la divination contemporaine.

A Vorigine, il en fut autrement. Dans ce besoin de synthèse qui est au fond du sentiment religieux, rhomme, déterminé par le désir de la conciliation entre le cours des choses et sa destinée individuelle, chercha et crut trouver, dans certains phénomènes d'ordre physique k la fois et psychique, le moyen de conjurer l'avenir inconnu en sachant d'avance comment il se déroulerait.

Ici, en effet, la physiologie et la psychologie ont chacune leur mot à dire. Nous savons qu'il est certains états physiologiques donnant lieu à une grande exaltation des sentiments, et que, réciproquement, la grande exaltation des sentiments amène ces états physiologiques où l'individu perd plus ou moins la possession de lui-même et se trouve comme saisi, subjugué, par le sentiment dont il est plein. Alors, ou bien il est plongé dans un état comateux, dans une sorte d'extase muette, il vit indifférent à la réalité qui l'entoure, voyant des choses que nous ne voyons pas, entendant des sons que nous n'entendons pas, sans que rien de ce qu'il éprouve se traduise au dehors ; on ne s'aperçoit du moins de son état extraordinaire qu'à la rigidité de ses membres, à une certaine contraction de ses traits, à ses yeux noyés dans le vague ou retournés en dedans comme s'ils sui-

valent une vision intérieure ; ou bien, au contraire, sa langue est libre, sa faculté de langage est décuplée, et tel homme qui, dans son état ordinaire, ne parle que diffîcilement, se met à parler avec une facilité, une abondance, souvent même avec une poétique éloquence qui ravit ses auditeurs.

Qu'il y ait dans un tel état un élément de surexcitation maladive, cela n'est pas contestable, puisque la possession de soi-même est supprimée ou tout au moins très affaiblie. Mais ne méprisons pas les humbles commencements des grandes choses. Quand l'exaltation de la pensée ne dépasse pas le point où l'homme peut se commander et se diriger sciemment, elle devient la source des plus belles productions de l'esprit. La manifestation du génie dans l'art, dans la poésie, dans l'éloquence, l'enthousiasme qui fait les héroïsmes, les martyres, les dévouements sublimes en proviennent.

Ce qui est vrai, c'est que cette source peut longtemps faire jaillir des eaux troubles avant d'être purifiée par la réflexion et le sens moral. En religion comme dans les autres domaines, les phénomènes primitifs d'inspiration individuelle ont quelque chose de violent, d'excessif et par conséquent de morbide. Il est à croire que dans l'antiquité reculée ils étaient moins rares que de nos jours. Chez beaucoup de peuplades sauvages ils sont encore aujourd'hui d'une grande fréquence. En vieillissant, l'humanité grandit en puissance de réflexion et de possession d'ellemême. L'expérience accumulée des siècles nous a rendus défiants de tout ce qui est impulsion irréflé-

chie. Nous nous laissons dominer moins vite gue les anciens par les émotions du moment. Remarquons toutefois que la rareté que nous signalons n'est vraie qu'en parlant de la classe sociale à laquelle nous appartenons. Si Ton pénètre dans les couches profondes de nos populations, on rencontre encore bien des phénomènes du genre extatique.

L'enthousiasme religieux en suscita beaucoup dans l'antiquité et, réciproquement, les états physio logiques correspondants furent assignés à une cause religieuse. Une sorte de délire momentané passa pour la prise de possession du patient par une puissance divine. On découvrit qu'il y avait des moyens physiques, le jeûne par exemple, de se procurer cet état d'exaltation, et c'est pourquoi nous voyons si souvent le jeûne passer pour une condition préalable de la divination . L'oracle de Delphes dut sa fondation à la découverte que ceux qui respiraient quelque temps les vapeurs sortant d'un soupirail naturel, se trouvaient bientôt dans une espèce de surexcitation qui leur faisait proférer des paroles tenues pour mystérieuses, parce qu'on les croyait dictées par un être divin. La fureur prophétique fut l'expression servant à désigner cet état de paroxysme nerveux et intellectuel. Racine a bien compris ce côté du prophétisme antique :

Entre les deux partis Calchas s'est avancé^ L'œil farouche, Tair sombre et le poil hérissé, Terrible, et plein du dieu qui Tagitait sans doute.

C'est de la bouche de ces inspirés que sortirent

plus d'une fois dans la haute antiquité des discours empreints d'une éloquence imagée, ou d'une poésie sombre, ou d'une admiration passionnée de la nature. C'est là de préférence qu'elle chercha la révélation de l'avenir.

Pour qu'elle en eût l'idée, il suffisait qu'elle crût à l'origine divine de ce langage exalté. D'ailleurs il arrive souvent que, dans ces exaltations de la pensée et du sentiment, l'inspiré s'élève à une certaine clairvoyance qui n'a rien de surnaturel, mais qui lui permet d'annoncer en termes généraux, que l'imagination des auditeurs précise ensuite, les catastrophes ou les délivrances. L'inspiré parle avec une entière conviction qui impose, sans énumérer les moyens termes par lesquels sa pensée passe avant de conclure, à peu près comme ces jeunes mathématiciens-prodiges qui résolvent par intuition des problèmes très compliqués. Au sein des populations ignorantes, la prévision passe aisément pour une divination miraculeuse et, comme tant d'autres analogies nous le prouvent, les prévisions démenties par l'événement s'oublient bien plus vite que celles qu'il a confirmées.

Chez les Grecs, la tradition avait conservé des noms de devins illustres, Amphiaraiis, Tirésias, Mopsus, Calchas, et, historiques ou non, ils démontrer' l'importance attachée dans les temps primitifs à ce don de divination. C'étaient les fxavTeiç, dont le nom professionnel se rattache à fxa^vofxat, être en fureur, délirer. Ils avaient élevé la divination à la hauteur d'un art. Ce fut peut-être ce qui la tua lentement, de

même que la rhétorique, à la longue^ éteint l'éloquence. Les devins grecs acquirent toutefois une grande réputation, même en dehors de la Grèce. Leur influence fut encore puissante aux époques où la classe la plus éclairée était désabusée sur leur compte. L'art de la mantique s'étendait aussi aux présages, aux augures que Ton pouvait tirer des phénomènes accidentels, singulière application de Tidée qu'il existe un cours des choses, déterminant les détails comme l'ensemble. On croyait pouvoir deviner la direction qu'il prendrait en interprétant le sens de petits incidents, comme on peut calculer la portée d'une trajectoire en mesurant une fraction de la courbe qu'elle décrit. C'était le langage divin des choses qu'il fallait tâcher de déchifi'rer. C'est ainsi qu'à Dodone on prédisait l'avenir en écoutant ce que disaient les chênes séculaires plantés à l'entrée du sanctuaire et dont les feuilles bruissaient au vent ; ou bien que partout on s'imagina qu'on pouvait discerner le sens caché des choses en interrogeant les entrailles des victimes immolées. Comme on peut s'y attendre, à mesure qu'on s'éloignait de la première naïveté, l'artifice et le charlatanisme se mêlaient toujours plus à cette prétendue science. Cependant ils ne supprimèrent pas toujours la bonne foi. Le principe de la divination fut longtemps admis, môme par des hommes très supérieurs au vulgaire. « Le délire (fxavi'a) n'est pas » toujours un mal », dit Platon (1), « au contraire, les » plus grands biens nous arrivent par un délire

(1) Phssdre, 547, éd. Bekker

» inspiré des dieux. » — « Il faut bien », ditDiodore de Sicile (1), « que les âmes humaines tiennent quel- » que chose de la divinité ; car il arrive quelquefois » qu'elles prédisent l'avenir et que, par les fantômes » que crée l'imagination, elles voient d'avance ce » qui doit avoir lieu. » Le Latin, non moins superstitieux, mais moins Imaginatif, plus sobre d'idées que le Grec, n'eut jamais de devins aussi remarquables ni aussi bavards. Il connaissait seulement de pauvres augures qui ne savaient répondre aux questions que par oui ou par non, sans belles phrases, tandis que les devins grecs prédisaient l'avenir en beaux vers et copieusement. On avait fait des recueils de leurs prédictions. Les fameux livres sybillins, si précieusement conservés à Rome, paraissent avoir tout bonnement renfermé des centons de vieux oracles grecs que les Romains révérèrent comme une révélation concernant les destinées de leur république.

Souvent aussi il arrivait, et c'était le cas pour la pythie de Delphes, que les paroles prononcées dans le délire artificiel ou spontané de l'exaltation étaient incohérentes, ne présentaient aucun sens suivi et avaient besoin d'une interprétation. C'était en Grèce l'office du prophète proprement dit. C'est ainsi qu'on désignait le prêtre chargé de coordonner et d'expliquer l'oracle incompréhensible. C'est de là que ce mot passa dans le vocabulaire religieux des juifs hellénistes et dans la version des Septante.

(2) Liv. XXXVn, Fragm. 15; comp. Liv. XVIiï, c. 1.

Nous voyons en Grèce ce que devint l'inspiration individuelle utilisée uniquement par la curiosité de l'avenir. Elle descendit au rang d'un métier, et si le prophétisme n'avait jamais dépassé ce niveau superstitieux, il ne se recommanderait pas plus à notre estime que l'astrologie dont au seizième siècle tant de gens étaient encore entichés. Mais il devait dans une autre race s'élever bien plus haut, fonder en religion la tendance réformatrice et ouvrir la voie du progrès dans le sens du spiritualisme et de la pureté morale. C'est là qu'il devint une des grandes forces de l'esprit humain.

La mythologie développée ou la dramatisation systématique de la nature est essentiellement aryenne; le prophétisme antique est surtout sémite. Cela tient à la même disposition de race qui a fait naître les grandes épopées et les grands drames chez les peuples aryens, tandis que les Sémites sont au plus haut degré des lyriques. Cela veut dire que, dans le sentiment toujours très vif de son indépendance personnelle, le Sémite aime à exprimer ce qu'il sent, ce qu'il croit, ce qu'il préfère, sans tenir plus décompte qu'il ne lui plaît des autorités traditionnelles ou des puissances sociales sous le régime desquelles il doit vivre. Le moi prédomine chez lui. Or, le prophétisme est, dans l'ordre religieux, ce que le lyrisme est en poésie. Il relève avant tout de l'individu, de sa disposition et de son émotion personnelles. Le prophète n'est pas un prêtre lié à un sanctuaire, esclave d'une tradition. C'est une individualité.

Nous avons l'avantage de posséder des documents

nombreux, légués par le plus remarquable des peuples sémites au point de vue de l'histoire religieuse, et qui nous permettent de suivre les transformations successives du prophétisme depuis ses origines jusqu'à son entier déploiement. Comme partout, il commence par cette espèce de spasme, nerveux à la fois et psychique, tenant de l'enthousiasme et du délire. Nous ne pouvons en fournir une preuve plus évidente qu'en reproduisant les paroles qui ouvrent comme un refrain préalable les prophéties de Balaam, le prophète en renom appelé des bords de l'Euphrate par le roi de Moab, afin de maudire ou d'ensorceler les tribus d'Israël qui avaient envahi son territoire :

Ainsi parle Balaam, fils de Behor, Ainsi parle Thomme dont Toeil est ouvert, Ainsi parle celui qui entend les paroles de Dieu, L'homme qui a les visions du Tout-Puissant, Qui tombe h terre et dont les yeux s'ouvrent.

Voilà bien le langage du visionnaire, et si la tradition sacrée d'Israël nous représente Balaam comme animé d'intentions mauvaises, il ne faut pas oublier qu'elle ne conteste nullement son caractère de prophète et même qu'elle en fait l'instrument passif des volontés de Jahveh qui lui met dans la bouche des bénédictions, quand il aurait voulu proférer des malédictions (1).

L'état prophétique est donc, d'après ce vieux récit, un état extatique, de seconde vue, indépendant de la

(1) Comp. Nombres, XXII-XXIV,

volonté du prophète. Aussi rancien nom du prophète en Israël est-il le Voyant, Thomme qui voit, dans ses moments d'inspiration, ce qui échappe à la vue du vulgaire. Une chose à noter, confirmée d'ailleurs par de nombreuses expériences se prolongeant jusqu'à nos jours, c'est qu'il y a quelque ^chose de contagieux dans ces états particuliers du corps et de l'esprit. La même tradition d'Israël a enregistré, à propos du roi Satll, le souvenir d'un incident que la connaissance du caractère de ce prince, qui n'avait rien du tout d'un prophète, doit faire considérer comme très rare dans sa vie. Saiil, étant tombé au milieu d'une troupe de Voyants qui s'abandonnaient ensemble à l'extase prophétique, fut saisi par la contagion et se mit à prophétiser avec les autres. Et il en résulta ce dicton resté dans la mémoire du peuple : « Le roi Saûl est-il donc aussi parmi les prophètes (1) ? »

Nous voyons donc que, par ses origines, le prophétisme d'Israël ne se distingue pas des phénomènes do môme genre que nous avons pu constater ailleurs. La différence qui se manifesta plus tard consiste en ceci que le prophétisme ne dégénéra pas chez les Israélites comme chez les Grecs en un pur métier, destiné à tomber toujours plus dans le charlatanisme. L'inspiration individuelle, sous Tinfluence de principes religieux et moraux supérieurs, se purifia de ces scories. Laissant de côté ces formes suspectes de l'hallucination et de la vision délirante, le prophète

(1) Samuel, X, 12.

Israélite devint un enthousiaste convaincu, qu'animaient de grandes idées, de justes indignations, un patriotisme sincère. A la place des demi-épileptiques des âges primitifs apparurent des prédicateurs, des poètes, des chantres divins, qui furent les censeurs et les consolateurs de leur peuple, espèce de tribunat sans titre officiel, dont toute la puissance résidait dans le prestige du caractère et Tappui prêté par les consciences. C'est là que la différence entre le prophétisme et le sacerdoce éclate. Contrairement au sacerdoce, dont les tendances sont toujours conservatrices, le prophétisme est essentiellement réformateur. Le sacerdoce est aristocratique, le prophétisme est démocratique. Il prend le parti du pauvre contre le riche, du faible contre le puissant, du peuple contre les rois oppresseurs, du monothéisme sévère contre les corruptions polythéistes et idolâtriques de la religion pure, enfin, contre le sacerdoce qui la compromet et Tavilit par ses rapacités ou ses ambitions. Il y aura bien encore çà et là quelques traits qui rappellent les origines, quelque chose de brusque, de subit, dans les apparitions des prophètes. Tel. qui, la veille encore, n'était qu'un pâtre ou un citadin ordinaire, se met le lendemain à prêcher, à discourir, à censurer rois, juges, prêtres et peuples. Le prophète Élie ne fait que paraître, disparaître, pour reparaître encore, et toujours d'une manière inattendue. Quand Amos de Thékoa fut saisi par l'esprit de Jahveh et se mit à prophétiser, le prêtre Amatsia, que scandalisait sa libre parole, lui dit : « Voyant, va-t-en et enfuis-toi au pays de Juda ; là,

i> mange ton pain et prophétise. Mais ici c'est an » sanctuaire et la résidence du roi . y> — Alors Amos lui répondit : « Je n'étais ni prophète ni fils de pro- » phète (1) ; j*étaisunberger,et je cueillais les figues y> sauvages, quand Jahveh me dit : Laisse là ton » troupeau et prophétise contre mon peuple dis- » raél (2). » Nous retrouvons encore là un écho de ce rude accent qui caractérisait le prophétisme primitif.

Pourtant, il a bien changé. Le prophète se possède et, s'il parle toujours d'inspiration, dans une belle langue poétique et imagée, on ne peut plus lui reprocher de n'être qu'un visionnaire, un halluciné. Bien loin de fournir des arguments à la superstition, c'est lui qui la combat. Nous devons incontestablement aux prophètes les plus beaux fragments de la littérature hébraïque, et ils ont été les promoteurs d'un progrès religieux dont nous bénéficions tous aujourd'hui. Citerai-je la belle vision d'Éliele Thisbite lorsque, fuyant la persécution du roi Achab, il se retire dans une caverne du mont Horeb, espérant qu'il aurait là une apparition de Jahveh ? Nous y trouvons, sous forme symbolique, tout un développement en raccourci de l'idée religieuse. Une voix mystérieuse dit au prophète : « Sors et tiens-toi devant l'Éternel ! » « Et, en effet, l'Éternel allait passer. Un vent violent » et furieux, qui fendait les montagnes et brisait les » rochers, passa d'abord. Mais l'Éternel n'était pas

(1) C'est-à-dire disciple d'un prophète.

(2) Amos, VII, 12-16.

» dans ce vent. Puis vint un tremblement de terre ; » mais l'Éternel n'était pas dans ce tremblement. «Puis vint un feu dévorant; mais TÉternel n'était » pas dans ce feu. Mais, après le feu, un murmure » subtil et doux se fit entendre. L'Éternel passait, et » dès qu'il l'entendit, Élie se prosterna devant la » grotte et se couvrit le visage de son manteau (1). » C'est très beau. Le Dieu du prophète, ce n'est pas le phénomène visible, grandiose ou terrible qui ravage, qui détruit, qui dévore : ce n'est pas l'ouragan, ni le cataclysme, ni le feu qui consume, c'est le « murmure subtil et doux », que l'oreille religieuse perçoit et savoure, que l'œil ne peut voir, mais que l'âme écoute avec ravissement comme avec vénération. Jamais la mysticité, dans ce qu'elle a de légitime et de salutaire, n'a fait résonner de cordes plus suaves.

C^est le principe éminemment religieux du prophétisme, sa relation directe et immédiate avec l'esprit divin, qui le rendra confiant et fort dans son œuvre réformatrice. Un autre prophète, Ésaïe, fils d'Amots, s'élèvera contre la superstition des sacrifices. Ce qu'un prêtre n'aurait jamais dit, il enseigne que le vrai service de Jahveh consiste à bien faire, à soulager les malheureux, à redresser les iniquités, et non pas à multiplier les immolations. « Que me fait le » nombre de vos sacrifices? dit Jahveh lui-môme par l'organe de son prophète, « je suis rassasié des » holocaustes de béliers et de la graisse des veaux,

(1) 1 Rois XIX, 11-13.

» et je ne prends aucun plaisir au sang des taureaux, » des agneaux et des boucs... N'apportez plus d'obla- » tions menteuses. J'ai en horreur votre encens, vos » fêtes lunaires et vos jours de sabbat. Je ne souffre » pas le crime pendant les fêtes solennelles... Même » quand vous multipliez vos prières, je n'écoute pas, » parce que vos mains sont teintes de sang... Puri- » fiez-vous, cessez de mal faire, recherchez la droi- » turc, redressez l'iniquité, rendez justice à l'orphe- » lin et défendez la pauvre veuve (1). » Nulle part renseignement religieux n'avait encore parlé un langage aussi élevé. C'est un des premiers élans de l'esprit réformateur en religion.

Le prophétisme en Israël est très patriote. Il a pressenti les malheurs qui allaient fondre sur son infortuné pays. Mais il lui a rendu le plus grand service qu'on puisse rendre à un pays écrasé, celui qui consiste à entretenir le feu sacré de la foi patriotique, Tespérance, la confiance dans les destinées nationales, et, devant un peuple prêt à s'abandonner au désespoir, à entonner le Sursum Corda ! Nous en savons quelque chose. Au sein même de l'anéantissement apparent de sa nation, le prophète Ézéchiel conçut sa grandiose vision de la résurrection des ossements desséchés qui se ranimaient, se rejoignaient, se revotaient de chair et remplissaient de nouveau du bruit de la vie la plaine immense où régnait auparavant le silence de la mort (2). C'est

(1) Esaïe, 1, 11-17.

(2) Ezéchiel, XXXVII.

un autre Ésaïe qui» devant Babylone la grande, si fière de ses richesses, de sa puissance, de ses murs imprenables, qui semble avoir rivé poUt jamais les chaînes de la captivité d'Israël, décrit ce qui arrivera lorsqu'elle devra subir à son tour le joug du vainqueur et descendre au scheol, au lieu souterrain où dorment les morts. Alors, dans une magnifique prosopopée, il peint Tétonnement des morts, quand ils voient arriver la fille de Babel, l'étoile du matin tombée du f^iel. « Gomment! et toi aussi, te » voilà devenue comme l'unde.nous (1) I «C'est aussi chez lui que nous surprenons l'éveil du premier rationalisme. Gomme il se moque des idolâtres qui se font des dieux sourds et aveugles I « Le charpen- » lier étend un cordeau sur du bois, il y fait un » dessin avec une pointe ; puis il le mesure avec le :» compas; il lui donne ainsi figure humaine, une » belle figure humaine, digne d'habiter un temple. » Ou bien il va couper des arbres, il prend un chêne » ou un rouvre... Notre homme a de quoi brûler, il » en prend, il se chaufle, il allume et il cuit son » pain. Mais il en fabrique aussi un dieu, et il l'a- » dore ; il en taille une image, et il se prosterne » devant elle. Il en brûle la moitié au feu, avec cette » moitié il apprête sa viande, la rôtit, se rassasie, il » se chauffe et s'écrie : Âh ! ah ! je me réchauffe et » je vois du feu ! Mais avec le reste il se fait un dieu, » une idole, et il s'incline devant elle, l'adorant et »Iui adressant sa prière (2).... Ou bien ils laissen

(1) EsaTe XIV

{Z) Esaïe XLIV, 13-17.

» couler Tor de leurs bourses et pèsent l'argent à la » balance, ils prennent à gages un orfèvre, pour » qu'il leur fasse un dieu... Ils lèvent ce dieu, en » chargent leurs épaules et le plantent sur ses pieds » de façon qu'il se tienne debout. Oh ! il ne bougera » pas de sa place ; on a beau lui crier, il ne répondra » pas (1). »

Sans doute, môme en Israël, le prophétisme ne resta pas toujours à cette hauteur de sentiment religieux et de saine raison. Il eut aussi sa part de défauts et d'étroitesse, il pactisa parfois avec les abus qu'il aurait dû combattre, son patriotisme fut souvent injuste ou chimérique. Les hommes qui ne vivent que pour leur idée sont rarement d'habiles politiques et contribuent à nourrir de grandes illusions. On put voir aussi à côté du prophète sincère et désintéressé, du nabi, comme il s'appelait désormais, c'est-à-dire de l'inspiré, le prétendu « voyant » qui conformait ses visions à ses désirs de lucre ou à ses ambitions. Toute part faite aux défauts et aux infidélités, le prophétisme d'Israël n'en reste pas moins un des phénomènes les plus remarquables de l'histoire religieuse, et nous devons trop à ces inspirés pour ne pas être indulgents devant leurs erreurs.

Si le sacerdoce a pour caractère de durer sous des formes toujours identiques, il est plutôt de l'essence du libre prophétisme d'être intermittent, de briller un moment du plus vif éclat, puis dé s'éteindre pour renaître dans d'autres conditions. Le prophétisme

(1) Ibid. XLVI, 6-7.

dlsraêl s'éteint lentement après le retour de Babylone. Le scribe, l'homme de la loi, de la tradition, de la lettre, lui succède et prend à tâche d'interpréter les textes au lieu d'en proposer. Mais il eut son réveil. Si nous cherchons, parmi les éléments constitutifs du peuple et de l'histoire d'Israël, celui qui engendra le mouvement d'où sortit l'Évangile, c'est évidemment le prophétisme qu'il faut indiquer. Jésus est prophète dans toute la force du terme. C'est ce qui définit le mieux sa personne, la nature et la tendance de ses enseignements. C'est toujours le même principe de persuasion intérieure, individuelle, qui respecte la tradition sacrée, mais qui sait aussi s'en émanciper quand elle se met en travers des accomplissements ou des innovations conseillées par un sentiment religieux plus délicat et plus pur. Aussi Jésus a-t-il bientôt contre lui les traditionalistes, les formalistes, les prêtres, c'est-à-dire les scribes, les pharisiens et le sacerdoce de Jérusalem.

Le prophétisme n'est pas resté renfermé dans les limites de la nation d'Israël. Des phénomènes analogues sont fréquents chez les autres peuples sémites. La seconde des grandes religions universalistes que le sémitisme léguera au monde, l'islamisme, dérive de la même source. Le réformateur arabe Mahomet est aussi et surtout un prophète.

Dans d'autres régions et d'autres races le progrès religieux s'opère aussi par l'action du prophétisme, bien que sous des formes différentes. Il y a, malgré toutes les différences, une étroite analogie entre le prophète Israélite et ce Bouddha qui abandonne son

rang, sa richesse, son existence princière, pour aller prêcher la délivrance, l'abolition des castes, Témancipation de la nature et une morale d'une grande pureté. Quand le paganisme gréco-romain, avant de mourir, essaya de se réformer, ce fut une espèce de prophète qu'il s'efforça de créer de toutes pièces pour reconquérir son ascendant perdu. Apollonius de Thyane est un prophète, presque un Christ païen.

Le prophétisme est donc une puissance religieuse réformatrice plus répandue qu'on ne le croit ordinairement. Cependant tous ces traits sont anciens, ils appartiennent à une époque dépassée, à un état d'esprit qui depuis longtemps n'est plus le nôtre. A-t-il cessé d'être ?

Selon nous, il n'a fait que changer de nom, et il s'est partagé en plusieurs branches distinctes qui se confondaient à l'origine et en lui ne formaient qu'un seul tronc.

Les successeurs des anciens prophètes, ce sont l«s grandes individualités religieuses qui ont creusé leur sillon dans l'histoire comme libérateurs et réformateurs des traditions oppressives.

C'est au prophétisme aussi qu'il convient de rapporter les grandes entreprises de réforme morale tentées au nom d'un principe religieux. Quand Théodore Parker, l'illustre prédicateur américain, sacrifle sa science, son repos, sa sécurité, sa vie ellemême, pour arborer dans toute l'Union le drapeau de la libération des esclaves, quand il tonne de sa voix puissante contre les maux et les infamies de l'escla-

vage, quand il répète sur tous les tons à une nation, qui ne commençait à Técouter qu'au moment où il allait mourir épuisé : « Vous êtes sur les bords d'une mer rouge, d'une mer de sang ! » Théodore Parker est un prophète et ressemble à s'y méprendre à ceux d'autrefois.

Il y a -du prophète aussi dans un saint Bernard voulant réformer l'Eglise dans son chef et dans ses membres. Il y a du prophétisme dans toute prédication religieuse vraiment éloquente. Car le prophète, de simple voyant extatique qu'il était à l'origine, devint un prédicateur chaleureux.

Enfin la divination primitive elle-même n'est pas restée sans correspondant au milieu de nous. Si, religieusement, l'ancienne prière qui indiquait à la puissance divine ce qu'elle devrait faire pour noire bien s'est résumée dans l'acte de foi implicite qui consiste à dire : Que ta volonté soit faite ! l'ancienne prétention de deviner l'avenir dans ses détails et ses accidents possibles s'est élargie et rationalisée dans la Philosophie de l'histoire. Cet ordre de recherches nous permet, non pas de prédire ce qui arrivera demain ou le jour suivant, non pas de satisfaire une curiosité puérile comme un almanach ou une somnambule extra-lucide, mais de dégager du flot confus des événements les lois permanentes de l'histoire. C'est par cette méthode que Ton peut prévoir les conséquences qu'entraînent pour les nations leurs tendances, leurs fautes ou leurs belles œuvres. La science politique sera formée le jour où des expériences suffisantes et suffisamment raisonnées auront

montré le résultat certain des directions imprimées à la vie des peuples. Déjà le prophétisme antique, dans sa dernière période, inclinait de ce côté. Son dernier écho, ce fut les Apocalypses, écrits bizarres et tourmentés, obscurs à dessein, aujourd'hui percés à jour et d'une interprétation bien simple qui met à nu les illusions de leurs auteurs. Elles n'en furent pas moins les premiers essais d'une systématisation de l'histoire d'après une certaine symétrie.

En un mot le prophétisme n'est pas mort, il s'est épanoui' et il se perpétue sous d'autres noms. La réforme religieuse et la spiritualité religieuse, l'émancipation des autorités oppressives, la guerre aux institutions corruptrices, la poésie religieuse, la philosophie de l'histoire, etc., sont à divers titres ses représentants dans le monde moderne. C'est le vieux tronc qui s'est déployé en branches.

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