LA THEOLOGIE
Le mot de théologie n'a pas très bonne réputation dans la France contemporaine. Beaucoup de personnes entendent par là une science qui, disent-elles, n'en est pas une, en ce sens qu'elle est dominée par des doctrines posées à priori qui ne lui laissent aucune liberté sérieuse d'examen, une science par conséquent factice, qu'on apprend dans les séminaires aux jeunes gens qui se destinent à la carrière ecclésiastique, mais que les véritables savants ne peuvent prendre au sérieux. Voilà une définition beaucoup trop étroite, qui confond une forme particulière de son objet avec l'objet lui-même et dont, à notre point de vue historique, nous appelons énergiquement.
Il serait peu logique de rayer de Tordre des études scientifiques les branches de savoir que tous ne reconnaissent pas également comme positives et susceptibles de démonstration rigoureuse. Il ne manque pas de gens qui ne croient ni à la médecine ni à la philosophie. J'estime pourtant qu'il serait bien singu-
lier d'en supprimer Tétude dans les programmes d'en* seignement.
Partout où l'observation constate un groupe de faits, visibles ou invisibles, reliés entre eux par une parenté interne, formant une classe à part au milieu de tous les autres, il y a lieu à une science spéciale.
Or, la religion est la raison commune d'une masse de faits distincts des autres, croyances, mythes, symboles, rites, traditions, sacriflces, sacerdoces, livres sacrés, etc., et cette masse constitue le domaine religieux proprement dit. Par conséquent, dès que l'esprit humain en a la capacité et le loisir, il porte sur elle un regard curieux, il cherche à en faire le tour, à la comprendre, c'est-à-dire à la ramener aux formes et aux catégories de sa raison ; de là une branche spéciale du savoir humain qu'on appellera, la Théologie ou science de Dieu, plus exactement de tout ce qui concerne la divinité.
Cette science, pas plus que ses sœurs, n'a de commencements très brillants. Beaucoup moins ancienne que son objet, puisqu'en définitive elle met en action rintelligence et la réflexion, elle porte, comme toutes les sciences à leur début, ce cachet d'imagination, de poésie et d'arbitraire, qui peut charmer esthétiquement, mais qui est antiscientifique au plus haut degré. Ce n'est pas une raison suffisante pour contester son existence. Le véritable esprit scientifique, un moment entrevu dans l'ancienne Grèce, est en réalité chose très moderne.
Dans le fait lui:même de l'élaboration d'un mythe ou de l'organisation d'un rite, il y a un travail de
coordinalion et de systématisation qui procède de la réflexion. Là où la religion se tourne de préférence vers Vanimisme, et par conséquent vers la sorcellerie» il y a des espèces de théologiens qui prétendent coanaître les formules, les incantations, les gestes mystérieux, forçant les esprits conjurés à intervenir d'une certaine manière dans les affaires humaixies. Là où la religion engendre surtout un ritualisme compliqué, celui qui connaît bien les rites, le prêtre qui Sait les hymnes qu'il faut chanter, comment la victime doit être immolée, ses entrailles interrogées, comment il faut la dépouiller et la découper sur Tautel, à quel moment précis il convient d'arrêter la combustion et de distribuer aux assistants la coupe qu'ils partagent avec la divinité, ce prêtre, ce grand maître des cérémonies religieuses est un savant dans sa partie et possède sa théologie sur le bout du doigt. Enfin, quand la curiosité de Tesprit s'éveille sans qu'il ait encore dépouillé sa crédulité native, quand il cherche à connaître exactement toutes ces belles histoires qui se racontent sur les dieux, les déesses, leur filiation, ou bien les origines, celles surtout de sa tribu ou de sa cité, les théologiens seront le prêtre ou le poète qui savent tout cela, qui racontent avec ordre, dans un langage digne du sujet, ep beaux vers ailés, harmonieux ou tragiques.
C'est pourquoi, dans Tantiquité grecque, le premier théologien de renom est Hésiode, qui^décrit les origines du monde, des dieux et des déesses, leurs amours, leurs combats, comment les hommes d'abord ont vécu, et comment les grands dieux olympiens,
dieux de Tordre régulier des choses, ont fini par venir à bout des puissances monstrueuses, perturbatrices, nées des premiers embrassements du Ciel et de la Terre. Voilà une théologie toute primitive encore, qui consiste dans Texposé poétique des vieilles traditions et dans leur coordination.
Tant qu'on reste sur le terrain de la mythologie, la théologie ne peut guère être autre chose. Cette coordination a ses procédés particuliers. Par exemple, elle concilie les traditions différentes roulant autour d'un même fait naturel en établissant un rapport de paternité entre les dieux divers qui s'y rapportent. Quand Hésiode dit que Kronos est le fils d'Ouranos et Zeus le flls de Kronos, cela veut dire qu'Ouranos, Kronos et Zeus sont au fond le même être, le ciel. Quand on raconte que l'auguste Jupiter a porté à d'autres qu'à sa compagne en titre, Héra, l'hommage de ses feux, traduisez : Héra, la déesse éthérée des hauteurs de l'air, fut enfin considérée dans la plupart des cités comme l'épouse du Ciel, mais en plus d'un endroit on avait assigné au Ciel une autre compagne, la Terre, sous les noms de Déméter (Cérès), Dioné, Léda, Danaë, Latone, etc., et cela sans penser à mal. Le poète d'Ascra ne fut pas, du reste, un phénomène isolé. Avant lui, les aèdes ou chanteurs itinérants avaient colporté des poèmes analogues au sien, probablement moins complets, et nous trouvons, jusque dans le Rig Véda, deshymnes qui ne sont autre chose que des essais de systématisation de la première mythologie aryenne.
Il en sera autrement quand la philosophie sera
née. En Grèce comme dans l'Inde, il se formera une espèce de théologie philosophique dont le caractère sera d'introduire sous les formes, dans les mythes et les croyances de la religion populaire, des idées provenant de la spéculation philosophique, mais qui, moyennant quelque complaisance, s'amalgament avec les formes traditionnelles et se présentent comme ne faisant plus qu'un avec elles.
Parmi les théologiens-philosophes de l'antiquité, on peut citer Pythagore, qui fonda presque une religion et à qui il manqua peu de chose pour donner à rOccident une sorte de Bouddha. Platon fait aussi de la théologie en ce sens qu'il interprète souvent les traditions populaires conformément à ses idées spéculatives. Varron chez les Romains, Plutarque chez les Grecs, rentrent plutôt dans la catégorie des exposants et des narrateurs. L'Inde voit aussi fleurir des écoles à la fois philosophiques et religieuses, appliquant aux traditions védiques et brahmaniques' des principes puisés en dehors d'elles. On distingue chez elle la philosophie Vedânta, accusant une tendance monothéiste assez prononcée, la philosophie Nyâya qui s'occupe surtout de la logique et des sources de la connaissance, la philosophie atomistique dite Vaiseshika et le système à tendance panthéistique et même athéistique de Sânkhya. Aucune de ces philosophies ne se présente détachée de la religion védique ; au contraire, chacune prétend en être la véritable interprétation.
Au sein du peuple juif, la théologie en tant que science raisonnée est longtemps inconnue. C'est le
{prophète, le psalmiste ou le sage aux paroles sentencleuses^ qui déterminent chez lui la direction des idées religieuses. Le théologien juif paraîtra avec le légiste, le scribe, le rabbin, principalement en qualité d'interprète et de commentateur des Lirres sacrés, particulièrement de la Loi. Cette {première théologie juive, qui a produit Vceuvre colossale duTalmud, est essentiellement une jurisprudence. Mais ce travail en amène d'autres. Le judaïsme qui suit la captivité s'est ouvert à des doctrines que l'ancien mosaîsme ne connaissait pas ou dont il ne possédait que les germeS) par exemple la doctrine des anges bons ou mauvais, de Satan, du Messie, de la vie future sous forme de résurrection corporelle. Les rabbins pour la plupart adoptent ces innovations, les régularisent, les propagent. Le judaïsme, au temps où Jésus parut, en était tout imprégné.
Le même judaïsme, mais cette fois en Egypte, nous fournit une preuve nouvelle et fort curieuse de rinfluence des idées philosophiques sur l'élaboration théologique des doctrines religieuses. Je veux parler de Técole dite du judaïsme alexandrin et dont Philon le juif est le plus éminent représentant. Chez lui, c'est l'Ancien Testament et Platon qui se rencontrent et qui fusionnent. Le fond est platonicien, la forme est biblique, mais non sans que le fond modifie la forme, et réciproquement. Ce qui distingue surtout la théologie de Philon, c'est que, sans rien connaître du christianisme, par la simple application de ses idées platoniciennes à la tradition hébraïque, il proclame la théorie du Verbe, fils de Dieu, inter-
iBédiaire efùite la création et la divinité absolue, pensée divine émise avant les temps et douée depuis lors d'une existence personnelle, révélatrice de la vérité, rédemptrice des hommes. C'est le Logos ou le Verbe qui, dans la pensée du Juif alexandrin, sort de rÊtre absolu par une génération ineffable, comme Pallas Athéna sortit dans la mythologie du front de son père Jupiter. Et quel prodigieux chemin cette théorie spéculative n'a-t^elle pas fait 1 Un demi-siècle s'était à peine tooulé qu'un évangéliste rappliquait à 1er personne de Jésus ; deux siècles après, la question qui agitait le monde consistait à savoir si le Verbe ou le Fils était ou non consubstantiel au Père, et l'empereur Constantin, plus ému de ce différend que des Barbares qui frappaient aux portes de la civilisation, réunissait à ses frais le premier grand concile oecuménique et souscrivait la fameuse formule de Nicée qui proclamait contre Ârius la consubstantialité du Père et du Fils.
A partir de ce moment nous entrons en pleine période théologique, La théologie va devenir pour longtemps l'occupation favorite des esprits, chez les païens comme chez les chrétiens. Car le néo-platonisme sera surtout une théologie. Le vieux paganisme, à la veille de sombrer, eut aussi son spasme, son raidissement final contre l'agonie qui commençait pour lui. La réaction païenne compte des noms fort distingués, Libanius^ Hiéroclès, Porphyre, l'empereur Julien qui, lui aussi, fut théologien. Mais cette théologie artificielle ne tint pas contre la théologie chrétienne, qui n'était pourtant pas beaucoup plus
naturelle ni plus scientifique, mais qui avait cet avantage énorme qu^au lieu d'être la théorie d'une religion mourante, elle était celle d'une religion jeune encore, possédant la confiance et l'espoir. Il ne faut jamais confondre la valeur des grands mouvements qui emportent l'humanité avec celle des théories à prétentions savantes qu'on en peut dresser. Si notre révolution, avant d'agir sur le monde, eût attendu qu'un ou plusieurs penseurs en donnassent la formule scientifique, elle attendrait encore.
Il y a deux faits à noter, au point où nous sommes de cette esquisse à main levée de l'histoire de la théologie. — Le premier, c'est qu'elle est intimement liée à l'histoire de la philosophie. En réalité la théologie n'a cessé d'être une simple exposition coordonnée ou un pur commentaire de la tradition que le jour où elle s'est emparée de cette tradition pour l'envisager à la lumière des principes philosophiques et la soumettre à des formes correspondant à ces principes. Le second, c'est que les résultats de cette application des théories philosophiques aux objets delà religion deviennent à leur tour partie intégrante de la foi traditionnelle et s'imposent avec l'autorité d'une tradition immuable à la théologie ultérieure. Le dogme est né.
Nous avons déjà relevé cet élément très important de Thistoire des idées religieuses, que l'établissement de l'Eglise chrétienne au sein des populations nourries des vieilles traditions polythéistes avait donné une gravité inconnue jusqu'alors à la question du vrai et du faux en religion. Nous avons dit avec
quelle indulgence habituelle, souffrant à peine quelques interruptions momentanées, le polythéisme envisageait cette alternative. Avec le judaïsme, le christianisme et l'islamisme, c'est-à-dire avec les religions monothéistes, il en fut tout autrement. La préoccupation du vrai devint si forte que, dans le christianisme surtout, on vit un phénomène également inconnu de l'antiquité, la recherche passionnée de l'orthodoxie, c'est-à-dire de la croyance exacte. Nous avons dit comment cette recherche ardente investit le sacerdoce chrétien du privilège de Tinfaillibilité, et que Torthodoxie se trouva constituée par l'adhésion aux décrets rendus par les conciles ou assemblées d'évêques. Ces décrets, ceux du moins qui visaient à fixer la teneur des doctrines, devinrent des dogmes (1). Dans le langage théologique un
(1) Le mot dogmcj Zd-^^LOL, signifiait d'abord simplement opinion plausible, thèse qu'il faut approuver. Les stoïciens lui donnèrent un sens plus rigoureux en l'appliquant aux sentences définissant les articles de la loi souveraine ou les préceptes moraux. Cicéron, Acad, Qusestf IV, 9, nous en donne cette explication : Quse (sapientia) neque de seipsa dubitare débets neqite de suis decretis quse philosophi vocant SoyjjLaTa, quorum nullum sine scelere prodi potest,,, Nonpotest igilur dubitari, quia decretum nullum falsum possit esse, sapientique satis non sit non esse falsum, sed etiam stabile, fixum, ratum esse debeat, quod movere nulle ratio queat. Un peu plus loin, ibid, 43 : Ne incognito assentiar, quod mihi tecum est dogma commune. C'est dans le même sens que nous retrouvons ce mot -mployé par Marc Aurèle, Etç lauTOv, II, 3 : TatJTa <joi àpx^Tw. as( doYfAata ï<r:ta. — Cette acception philosophique du mot dogma provenait, selon toute apparence, du terme 8oxeî, 8^8oxTai, ilparatt ou il a paru bon, il est décidé, qu'on mettait en tête des arrêtés émanés des pouvoirs publics.
dogme dst plus qu'une doctrine, une opinion discutable, pouvant être modifiée dans le fond ou dans la forme. C'est quelque chose d'absolu, d'invariable, et c'est de Tadhésion soumise aux dogmes promulgués par l'Eglise que dépend l'orthodoxie. Par conséquent l'explication, la démonstration et la défense du dogme seront, jusqu'au moment où cette autorité sera contestée théologiquement, la t&che proprement dite de la théologie.
On sait comment, au moyen-àge, la théologie fut la science absorbante, celle qui comprenait toutes les autres, qui était du moins honorée d'une prééminence indiscutée. C'est alors que la philosophie fut déclarée son humble servante, ancilla theologiœ. On ne remarquait pas que si elle n'avait pas été d'abord à l'école de sa servante, la maltresse n'aurait su rien dire et qu'elle continuait d'en subir l'influence. La divinité de Jésus-Christ et la divine Trinité supposent beaucoup de platonisme ; le péché originel, la rédemption, l'autorité de l'Eglise, la valeur des sacrements. Les mérites des saints et leur réversibilité sur les fidèles, etc., s'appuient sur les principes du réalisme qui fait de la généralité, de l'élément commun de la collectivité, de Vidée en un mot d'im ensemble, une réalité concrète, ce qui est encore du platonisme. Il est vrai que toutes ces croyances, jadis thèses de théologie, avaient été élevées à la hauteur de dogmes déflnitifs. Mais, dans les esprits d'élite, la foi aspirait à se donner une expression rationnelle, fidesquœrens intellectum. Alors naquit la scolastîque, flUe d'Âristote, et connaissant très mal son père»
Pendant quelques siècles il y eut une série de formidables docteurs qui consacrèrent aux définitions et démoastrations des dogmes de TËglise une dialectique d'une subtilité, d'une vigueur prodigieuses. C'est au milieu d'eux que l'aurore de la pensée libre jetait un premier rayon, grâce à maître Abélard, bien plus célèbre aujourd'hui par ses malheurs que par son Sic et Non. Pourtant, le Sic et Non, le oui et le non de la tradition, comme si elle pouvait se contredire ! C'était un événement. Bernard de Clairvaux, théolo* gien médiocre, mais grand prédicateur et d'une ardeur incomparable, eut comme une vision de ce que cette critique naissante porterait un jour de ravages daos l'édifice consacré par les siècles. Toutefois, le crépuscule devait durer longtemps, et pendant qu'il durait encore^ s'éleva la Somme majestueuse de Thomas d'Âquin, œuvre elRayante d'analyse croyante et de pesanteur scolastique. On dirait d'une immense cathédrale gothique, moins la caprice et la ^Ace. Elle n'a pas éte dépassée dans son ^enre, et ce utest pas sans de sérieux motifs qu'eile est recommaandée comme le dernier mot de la sagesse humaine par ceux qui croieoii le salut de i'humaniié lié aa (maintien de l'idée odigieiase telle qu'elle fut comprise et développée par l'Ange de l'école. Thomas d'JLquiA eut des émules et même des adversaires, fiiar exemple Duns Scot. La querelle du nominalisme et du réalisme, au fond toute philosophique, réagit sur la théologie. Les docteurs nominalistes furent ordinairement d'une orthodoxie moins sûre que les autres. Mais la ttiéologie chrétienne demeura sans change* ment notable jusqu'à la Réforme •
Depuis lors il y eut bifurcation, une théologie catholique et une théologie protestante, se dirigeant d'après des principes et en vue de Ans différentes. Vers la même époque, les sciences de noms divers s^étaient détachées, comme autant de pupilles éman* cipées, du giron de leur mère nourrice qui, moins alerte, moins pimpante, eut beaucoup de peine à les suivre et bien souvent y renonça. La théologie ne fut guère plus qu'une science d'application étudiée par ceux qui voulaient entrer au service de Tune ou l'autre des deux églises. Le dogme fut des deux côtés l'étude principale à laquelle toutes les autres devaient être subordonnées. Entre temps, l'orthodoxie protestante s'était constituée avec une rigueur près* que aussi exclusive que celle qui distinguait sa rivale, et quand on en fait l'histoire, on s'apeiijoit qu'elle eut, après les mouvements hardis du seizième siècle, son moyen-âge et sa scolastique pendant le dixseptième et une bonne partie du dix-huitième. On vit reparaître cette lourde, minutieuse et subtile façon de discuter le dogme dont les docteurs du moyen-âge avaient fourni le modèle . Ajoutons que la controverse entre les deux églises absorbait presque entièrement la pensée et le labeur des théologiens.
Cependant on voyait déjà se dégager deux tendances d'un grand avenir. Les théologiens protestants, dans leur critique des dogmes catholiques de la transsubstantiation, des sacrements en général, de l'autorité infaillible de l'Eglise, ouvraient la voie à un rationalisme hardi qui ne pouvait manquer de
s'étendre à leur propre orthodoxie. L'école socinîenne no se faisait pas faute de la faire voler en éclats. D'autre part, entraînés par la controverse à faire de la Bible Tautorité religieuse tranchant souverainement tous les différends, ils la lisaient et l'étudiaient beaucoup sans oser lui appliquer les procédés d'une critique indépendante. La vénération dont la Bible était l'objet allait jusqu'à la superstition, jusqu'à la divinisation du livre.
C'est ce qui explique pourquoi la critique biblique indépendante naquit en dehors du protestantisme, grâce aux travaux d'un juif excommunié, Spinosa, et d'un prêtre érudit, Richard Simon. Aux objections timorées que Ton faisait à ce dernier du sein de l'Eglise catholique, il répondait que les théologiens protestants, n'ayant d'autre base que la Bible pour appuyer leurs doctrines, étaient forcés de la mettre hors de discussion, mais que les théologiens catholiques, fondant leurs enseignements sur la tradition continue et l'infaillibilité de l'Eglise, étaient beaucoup plus libres de scruter, sans sortir de l'orthodoxie, les origines et le mode de composition des livres de la Bible . Cette raison spécieuse n'empêcha pas les défenseurs attitrés de l'orthodoxie catholique, Bossuet entre autres, de secouer la tête avec défiance, n'augurant rien de bon de cetle « critique libertine qui menaçait de tout envahir ». Richard Simon fut blâmé, molesté, un peu persécuté, et son exemple fut si peu encourageant qu'il demeura sans successeurs. La vaillante école bénédictine du siècle dernier se livra à de très remarquables travaux d'érudi-
tion sur les premiers siècles et dénicha, comme on disait alors, un certain nombre de saints et de saintes, mais elle n'exerça aucune action sur la théologie ecclésiastique proprement dite. L'héritage de Richard Simon fut recueilli surtout par les théologiens protestants. A la longue il ne pouvait leur échapper que la Bible elle-même repose, quant à sa formation et à la manière dont elle nous est parvenue, sur le principe de la tradition. Qui en a réuni les livres divers ? Qui a prononcé que ces livres et non pas d'autres devaient la composer? Qui nous garantit que, par^ la suite des temps, il ne s'est pas opéré des retranchements ou des additions ? A la fin, ces questions devaient s'imposer et forcer la théologie protestante à les traiter scientifiquement.
Puis la philosophie s'était enrichie et transformée. Avec Descartes, Spinosa, Leibnitz, elle avait jeté dans la circulation beaucoup d'idées et de méthodes nouvelles. Une fois de plus on allait voir se vérifier la loi qui veut que la théologie subisse toujours tôt ou tard l'ascendant de la philosophie. La théologie protestante eut sa période leibnitzienne ou plutôt wolfienne, Wolf, le disciple de Leibnitz ayant le plus contribué à propager les idées de son maître dans les universités. Le prestige du dogme traditionnel avait bien diminué, et nous ne nous faisons guère d'idée en France de l'incroyable masse d'ouvrages d'érudition que la théologie allemande produisit sur les deux domaines voisins de la critique biblique et de l'histoire ecclésiastique. Plus tard encore, la théologie allemande eut sa période kantienne, puis sa période
hégélienne; puis, elle subit une réaction dans le sens d'un retour aux vieux dogmes. Mais l'ancienne théologie dogmatique, fondée de prime abord sur l'autorité d'un dogme révélé, avait vécu. Depuis lors on vit professer la théologie telle que nous la comprenous aujourd'hui, c'est-à-dire un ensemble de connaissances critiques, historiques, philosophiques, roulant sur toutes les matières religieuses, spécialement, mais non plus exclusivement, sur les origines et l'histoire du christianisme. Le cours dont les premières leçons se trouvent ici sous forme condensée est à vrai dire un cours de théologie, mais de théologie absolument laïque. On reconniiît en effet, dans la théologie vraiment scientifique, que le christianisme ne peut être compris, que la Bible ne peut être sainement appréciée qu'à la condition de les comparer l'un et l'autre aux religions du monde entier, à leurs traditions et à leurs livres sacrés. Ce point de vue n'infirme en rien la légitimité des études théologiques poursuivies en vue du ministère dans une église quelconque. Toutes choses égales, il vaut infiniment mieux que les ministres d'une société religieuse soient instruits et scientifiquement préparés à l'exercice de leurs fonctions que s'ils étaient abandonnés sans défense aux illusions de l'ignorance. Mais nous pouvons revendiquer pour le terrain où nous nous plaçons l'avantage d'un complet désintéressement, et mesurer nos sympathies pour la théologie ecclésiastique ou d'application au degré d'indépendance et de véritable esprit scientifique dont elle fait preuve.
En résumé, la théologie est à la religion ce que tout savoir méthodique est à un groupe déterminé de faits. Devançant quelquefois les autres progrès de resprit humain, quelquefois en retard sur eux, la théologie passe par trois phases : dans la première, elle expose et coordonne les traditions ; dans la seconde, elle définit, démontre et développe les dogmes en vigueur dans une société religieuse ; dans la troisième, elle s'émancipe graduellement des autorités dictatoriales qui enchaînaient le libre essor de la science religieuse, et, sauf le cas de son application spéciale aux sociétés religieuses constituées avant nous, elle se meut désormais aussi hardiment et librement dans le champ de Texamen que toute autre branche de connaissances. Enfin, que la philosophie dont elle s'inspire soit ancienne ou récente, peu importe, il est de fait que la théologie est toujours déterminée ou modifiée par le cours des idées philosophiques. Le dogme lui-même n'est jamais autre chose que l'interprétation philosophique, embaumée dans une formule sacrée, des faits traditionnels.
Il faut donc de toute nécessité, pour saisir les vrais rapports de la religion et de la théologie, se rendre compte aussi des rapports de la première avec la philosophie.