LA MORALE
La religion qui aspire à donner à l'homme la synthèse harmonique de sa vie personnelle avec l'univers, dont il occupe un- point, se trouve par cela même en relation étroite avec les déterminations supérieures de la vie humaine qui se ramènent à la triple catégorie du vrai, du bien et du beau. En étudiant ses rapports historiques avec la théologie et la philosophie, nous envisagions sa relation avec le vrai ; il faut à présent considérer ceux qu'elle soutient avec le bien, c'est-à-dire avec la morale.
Au point de vue historique, la morale peut se définir de deux manières : ou c'est la réalisation, dans la vie, de l'idéal du bien tel que l'homme le conçoit, ou c'est la théorie philosophique et la règle de cette réalisation.
Évidemment, nous avons à nous préoccuper en histoire de la morale pratique plutôt que des systèmes des moralistes. La morale est bien plus vieille que les moralistes, de même que la religion a pré-
cédé de beaucoup les théologiens. Nous devons consacrer quelques instants à la recherche de son origine ou de son principe. Nous nous trouvons ici en présence de deux théories. Les uns pensent que la morale provient d'une disposition native de l'esprit humain à faire dépendre le jugement qu'il applique aux actes et aux intentions d'une notion sui generiSf celle du devoir, qui ne saurait être confondue avec aucune autre, pas même avec celle de l'utilité. D'autres veulent qu'elle ne soit qu'une transformation de cette notion de l'utile. Les variations nombreuses, les contradictions même du sens moral, le désir de tout expliquer dans la nature humaine sans recourir à des principes existant en dehors d'elle, certaines tendances sensualistes et matérialistes les ont amenés à ne voir dans la morale qu'une forme supérieure de Tégoïsme intelligent, expérimenté, découvrant à la fin qu'il est plus avantageux de résister aux entraînements aveugles et de se soumettre à ce qui, par la suite, prend le nom de devoir. Par exemple, tout homme a pour tendance innée de s'approprier tout ce qui, étant à sa portée, peut lui procurer du bienêtre. Tant qu'on en est là, chaque homme est le pillard de son voisin. Homo homini lupvs. C'est bien comme cela qu'il a commencé, dit-on ; mais avec la réflexion grandissante il s'est aperçu qu'un pareil régime, bien loin d'augmenter son bien-être, le diminue, et qu'au nom de son intérêt bien entendu il vaut bien mieux poser en règle générale que chacun jouira seulement des fruits de son- travail ou de ce qu'il aura obtenu pacifiquement des autres par voie
d'échange librement consenti. De là le précepte social qui interdit le vol et la constitution d'une force sociale pour le prévenir ou châtier le voleur. Les générations se succèdent, sont élevées dans Tidée que le vol est chose mauvaise, la chose mauvaise devient honteuse, et par voie d'hérédité le précepte devient axiomatique dans les consciences. La même genèse est applicable à toutes les autres règles morales.
Historiquement, il faut commencer par le reconnaître, ce second point de vue peut s'étayer de nombreuses confirmations apparentes. Il est de fait que, partout où nous pouvons les voir, les commencements de la morale sont très humbles, comme ceux de la religion. 11 est encore aujourd'hui des populations restées tout près de l'état primitif, où les principes élémentaires de ce qui constitue pour nous la morale semblent pour la plus grande partie profondément inconnus. Il en est d'autres où ce qui nous parait un crime épouvantable, l'infanticide, par exemple, ou le parricide, est chose usuelle et légitime. On ne peut contester ni l'influence de l'éducation ni celle de l'hérédité. Enfin, nous connaissons le célèbre raisonnement utilitaire : Il n'y a qu'une impulsion, qu'un mobile dans l'homme; chacun s'aime avant tout lui-même; s'il arrive à l'homme d'agir sous l'inspiration de J'amour de ses semblables, c'est qu'il souffrirait d'agir autrement, c'est qu'il trouve son bonheur dans l'acte sympathique, c'est toujours sa propre satisfaction qu'il cherche, et la seule différence entre lui et l'égoïste vulgaire se réduit à une différence de goût.
Tout cela est très vrai, mais rien de tout cela ne rend raison du sentiment moral. Vauvenai^es, au siècle dernier, observait déjà que la question était de savoir ce qui distingue ceux qui s'aiment dans le bien de ceux qui s'aiment dans le mal. L'unité du mobile n'explique nullement la divei^ence des directions. L'hérédité, l'éducation, la coutume sont très puissantes pour Qxer la permanence des caractères de race. Mais comment expliqueraient-elles la première apparition de ces caractères? Dire que la morale s'est formée par l'action d'éducateurs moraux, n'est-ce pas raisonner comme ceux qui veulent que la religion ait été primitivement l'œuvre des prêtres ? Et si l'on ne conçoit pas l'effet d'une éducation quelconque sur des êtres qui ne seraient pas éducables; en d'autres termes, si toute éducation implique que le but qu'elle se propose existe déjà virtuellement, en puissance, chez l'être qui la reçoit, qu'est-ce que l'éducation morale aurait pu obtenir de l'homme, si celui-ci n'avait pas été doué de la faculté morale ? Prenons garde de nous payer de mots. L'expérience utilitaire peut bien nous apprendre qu'une société où le vol est prévenu et puni se trouve dans une situation bien plus heureusi? que s'il pouvait Be donner impunément libre carrière. Mais jamais e' ne me démontrera que jcdois me subordonner, ■ sacrifier moi-même à l'intérêt géiu rai et m'ahst" de voler, si je puis le faire en toute sécurité. Si j6 ■ trompe dans mes calculs d'intérêt, je peuxen éprouV du dépit, mais ce sentiment n'a rien de vinimun .ivt; celui de la tristesse morale ou lu lemurl. , q\xi
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dîs-je? quand nous hésitons sur le jugement à porter sur ceux de nos actes dont les conséquences sont fâcheuses, nous sommes heureux de pouvoir nous dire sincèrement que nous avons été malhabiles ou imprévoyants, mais que nous n'avons pas eu de mauvaise intention. Le sentiment de l'innocence morale nous console alors de celui de l'utilité manquée. Voilà ce que les utilitaires oublient trop souvent. Il n'y a aucune connexion logique entre l'expérience île Futile et les faits moraux qu'ils prétendent en faire sortir. La plupart d'entre nous se sont vus plus d'une fois certainement dans l'occasion de se rappeler le vieil adage : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Substituez maintenant à cette belle devise : Fais ce qui t'est le plus utile, et advienne que pourra I Ne voyez-vous pas que vous la changez en une maxime dont le plus vil des coquins pourra se prévaloir ?
Il faut donc, en morale comme en religion, reconnaître dans l'esprit humain une disposition spontanée, sui generiSy provenant de sa constitution native, destinée à s'épanouir à l'école de l'expérience, mais que celle-ci ne saurait créer.
Cet épanouissement, du reste, n'est pas plus primitif dans l'humanité que chez l'enfant qui vient de naître. Il n'est pas .plus étonnant de voir les peuples primitifs ou retardataires commettre sans aucun remords ce qui chez nous s'appellerait un grand crime, qu'il ne l'est d'apprendre qu'ils peuvent considérer comme des êtres personnels et adorables tant de choses inanimées qui sont complètement étrangères
à la vie de l'esprit. Notons, toutefois, (pie si l'on n'a encore découvert aucune peuplade absolument dénuée de toute notion religieuse, on n'en connsJt pas davantage chez qui la vie morale soit absolument nulle. Mais il faut sur ce point aussi renoncer au beau rêve du siècle dernier. II n'y a pas plus de mwale primitive aimable et pure que de religion primitive simple et sans erreur. La morale, comme la religion, est partie -de très bas pour s'élever très haut, et dans les deux sphères, le progrès accompli dans une partie de l'espèce ou dans son éUte n'empêche pas le reste de s'arrêter longtemps dans les préjugés et les ignorances de l'âge antérieur. Il est d^ superstitions en morale aussi bien qu'en religion.
Ce parallélisme du développement moral et du développement religieux n'empècbe pas qu'en principe et pendant une grande partie de leur histoire la religion et la morale sont indépendantes. Il ne ressort nullement de leur définition qu'elles doivent nécessairement se confondre. La religion veut réaliser la synthèse de l'esprit humain et de l'écrit supérieur dont l'homme croit discerner dans l'univers l'existence et la souveraineté. Il n'y a rien là qui soit d'a^ Tance et spécifiquement moral. II peut même arriver que, dans l'idée d'arriver à l'union qu'il cherehe avec l'esprit divin, l'homme recoure à des moyens ^ue la morale repousse. 11 suffit pour cela qu'il se représente l'objet de son adoration de telle sorte que, pour lui plaire, il croie devoir accomplir des actes ijae sa conscience réprouverait vis-à-vis de ses semblables. Des peuples, qui avaient depuis dessièclesrenoacé à
Tanthropophagie, ont persisté longtemps à offrir pour pâture à leurs dieux des victimes humaines. Des milliers de femmes ont fait dans certains sanctuaires le douloureux sacrifice de leur chasteté à des divinités de la sensualité furieuse. Et si Thomme slmagine que son dieu tient avant toute chose au règne sans partage de son orthodoxie, il s'abandonne avec dévotion aux crimes du fanatisme, et c'est alors que des êtres inoffensifs et doux peuvent se changer en bêtes féroces.
La morale, à son tour, se forme et se déploie indépendamment de la tradition religieuse. Les dieux du paganisme sont dissolus, arbitraires, vindicatifs, impitoyables. Cela n'empêche pas leurs adorateurs de s'élever à des notions de pureté morale, de justice et de clémence qui prennent définitivement place dans la conscience générale. L'Ancien Testament nous parle très souvent d'un Jahveh terrible, exterminateur, tirant d'effroyables vengeances de ceux qui l'ont offensé : c'est pourtant sur ce terrain que germera la morale par excellence de la mansuétude et du pardon. Enfin nous voyons tous les jours que la moralité réelle des hommes n'est pas nécessairement proportionnelle à l'intensité de leurs sentiments religieux.
Mais gardons-nous de regarder cette indépendance réciproque comme définitive et absolue. La religion finit par attirer la morale dans sa sphère, et la morale par rechercher la religion et la rectifier. Tout tient à tout en définitive, dans l'homme, dans l'histoire, comme dans le monde. La première intervenu
tion de Tordre moral dans Tordre religieux, et réciproquement, a lieu quand Thomme s'élève à la notion que son dieu ou ses dieux sont les fondateurs et les soutiens de Tordre général du monde. Si le monde n'est pas un chaos, si les jours, les nuits, les saisons suivent une marche régulière, c'est que les dieux veillent et maintiennent Tordre des choses contre les puissances néfastes qui voudraient le troubler. Mais ce n'est pas seulement le monde physique dont la régularité doit être maintenue par la puissance divine, c'est aussi la société humaine, la famille et la cité. Là aussi la loi de Tordre s'impose. Qui Ta fixée? Qui la maintient et la sanctionne ? Les dieux. Et, selon la méthode polythéiste de la division du travail divin, les mythologies développées attribuent la garde de certaines lois morales à certaines divinités. Vesta sera la protectrice de la paix domestique, Junon préside à la fidélité conjugale, Jupiter châtie les parjures et les violateurs de Thospitalité, et les terribles Euménides poursuivent jusqu'aux bouts de la terre les coupables impunis qui fuyaient devant leur crime.
Ailleurs, par exemple en Perse, le mal physique et le mal moral ne forment plus qu'une seule masse ; il en est de même du bien physique et du bien moral, et la religion se résume dans une dramatisation continue de la lutte entre ces deux puissances. Celte notion dualiste s'est prolongée jusque dans le christianisme où si longtemps le prince des ténèbres et du mal, Satan, fut considéré comme un véritable émule, un antagoniste forcené du Père éternel. En Chine,
les lois conservatrices de Tempire sont des émanations du ciel. Dans Tlnde, le brahmanisme enveloppe toute la vie dans un réseau de préceptes. La morale n'est plus que Tapplication systématique de l'idée religieuse à la vie. Par contre-coup, dans le bouddhisme originel, la morale supplante la religion. Du moins le bouddhisme, qui nie en principe toute religion concrète, reconnaît un ordre moral souverain et logiquement oe devrait pas reconnaître d'autre souveraineté.
Cette entrée de la préoccupation morale dans la sphère des croyances religieuses aura pour résultat de déterminer dans un sens très précis la direction des idées relatives à la vie future. La vie d'outretombe, qui fait aussi partie, mais d'une manière parfois bien vague, des croyances universelles, prend un tout autre caractère quand, sous Tinfluence du point de vue moral, elle devient le lieu des rémunérations divines. C'est tout un nouveau chapitre de l'histoire religieuse.
Cette connexion de la religion et de la morale sera plus étroite encore au sein des religions monothéistes. Là il n'y a plus de division du travail divin. Tout, le monde physique, la société humaine, la personne humaine, tout n'a qu'un maître, et un maître tout-puissant. L'ordre moral est son œuvre au même titre et aussi complètement que l'ordre visible. L'obéissance à la loi morale est donc essentiellement un devoir religieux. Par contre le progrès des idées morales réagit sur la notion qu'on se fait de leur source suprême. Dans le monothéisme l'homme n'ad» J
met pas qu'il puisse exister une perfection morale qui ne coïnciderait pas avec la volonté divine. Par conséquent son idéal religieux s'élève et s'épure en même temps que son idéal moral. On peut même dire que dans l'Évangile la religion et la morale ne se distinguent plus aisément. Du moins, quand on remonte à la lumière de la critique moderne jusqu'à l'enseignement personnel de Jésus, on y trouve ce trait caractéristique que sur la base du principe monothéiste et de l'affinité de nature entre l'homme et Dieu (affinité qui s'exprime par la relation filiale de l'homme avec Dieu), la religion de Jésus se meut indépendamment du dogme et du rite, se composant essentiellement de dispositions et d'applications strictement morales.
On doit se demander si la morale a gagné ou perdu à cette alliance étroite avec la religion. La réponse à cette question si débattue aujourd'hui ne saurait être simple. D'une manière générale on peut dire que le propre du sentiment religieux, quand il s'associe à un autre élément de la vie humaine, est de rendre cet élément beaucoup plus intense et plus puissant. Qui ne sait la vigueur exceptionnelle que le patriotisme, l'esprit de sacrifice, l'activité soutenue, le dévouement sous toutes ses formes empruntent à leur alliance av^c le sentiment religieux ? Comme la faiblesse morale de l'homme est aussi évidente que la nécessité de la vie morale, on a le droit de conclure de cette simple observation qu'en thèse générale la morale gagne en attrait, en puissance, en solidité, à son alliance avec la religion.
Mais il ne faut pas méconnaître non plus que trop souvent la religion mal éclairée a pu fausser le sens moral ou l'engourdir.
Ainsi la sanction extérieure promise à la morale par tant de religions risque souvent de rabaisser la moralité humaine au niveau du calcul le plus utilitaire. Le bien, pour être fait, doit être aimé pour luimême; le mal, pour être sérieusement évité, doit faire horreur. Nous fierions-nous beaucoup à la probité d'un homme que la peur seule des gendarmes et des tribunaux empêcherait de voler ? De même, le paradis et l'enfer ne correspondent à des notions vraiment morales que lorsqu'on les a dégagés de leur appareil mythologique et qu'on est convaincu de la vérité que l'homme de bien porte son ciel dans son cœur ; que, si le méchant n'est pas en enfer, c'est l'enfer qui est en lui. La seule considération qui doive atténuer ce jugement, c'est que dans l'enfance de l'esprit, individuel ou collectif, il est difficile de s'élever à cette hauteur de vues. Comme l'a dit un apôtre, l'enfance est l'âge de la loi qui encourage et qui punit ; dans l'âge de réflexion, ce qui moralise, c'est la grâce du bien, c'est-à-dire sa suprême beauté.
En second lieu, la jonction de la morale et de la religion amène souvent cette exagération de la morale qui a pour nom Vascétisme. C'est le principe en vertu duquel les appétits et les désirs naturels ne doivent pas être seulement réfrénés et dominés, mais systématiquement combattus, affaiblis, autant que possible anéantis. L'ascétisme invente la souflfirance là où la nature ne la fournit pas d'elle-même. Il
condamne le bien-être comme chose répréhensible en soi. La réduction du corps à l'état de cadavre serait son idéal. La plupart des religions qui ont fait une large place à la morale ont donné sur cet écueil, surtout le brahmanisme, le bouddhisme et le christianisme du moyen-âge. Non seulement la vraie morale n'a rien à gagner aux extravagances de l'ascétisme, non seulement cette erreur religieuse rend l'homme incapable de s'acquitter de ses devoirs envers la société humaine, mais trop d'expériences démontrent que, là comme ailleurs, la nature qui se plie à l'ordre rationnel se révolte contre la violence. On se rappelle le mot, si juste dans sa brutalité, de Pascal sur ce qui arrive à l'homme qui n'est ni ange ni bêle, quand il a la malheureuse idée de vouloir faire l'ange.
Un troisième genre de tort que la religion peut faire à la morale a lieu quand elle ne la distingue pas du ritualisme. La religion, nous l'avons vu, donne toujours naissance à un certain symbolisme et ce symbolisme à un rituel. Rien de plus légitime jusqu'au moment où une confusion, d'ordinaire assez intéressée, s'établit entre le devoir moral et l'observance rituelle, et ce moment arrive lorsque la religion établit l'égalité entre les deux obligations. Souvent même il résulte de l'Qxtrême importance attachée à l'accomplissement du rite cette conséquence très démoralisante que l'observateur ponctuel du rite passe pour plus rapproché de Dieu ou de l'idéal de la vie normale, malgré les terribles violations de la loi morale dont il a pu se rendre coupable, que l'homme
de bien qui a négligé ou refusé de se soumettre aux obligations rituelles. Le rite peut ainsi devenir l'anesthésique de la conscience. — Une observation toute semblable s'applique aux religions qui font de Vorthodoxie ou de la correction de la croyance la première des obligations qui s'imposent à l'homme.
C'est donc par l'utilitarisme, l'ascétisme, le ritualisme et la préoccupation absorbante de l'orthodoxie que l'alliance de la religion et de la morale peut faire tort à celle-ci. Les mauvais effets de cette alliance proviennent donc d'une mauvaise direction de la religion elle-même. L'histoire religieuse enregistre, en même temps que ces écarts du sentiment religieux, les redressements que l'esprit prophétique, spiritualiste, réformateur, suggère et finit par faire triompher.
Signalons enfin la part importante que le point de vue morale une fois développé, a prise aux modifications et aux directions de la pensée religieuse.
L'homme, en possession d'un sens moral de quelque délicatesse, ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est toujours, quoi qu'il fasse, inférieur à son idéal moral. Dans les religions qui stipulent une rémunération fondée sur le mérite ou le démérite moral, la crainte des châtiments divins ajoute un poids très considérable à tout ce qui pousse l'homme à chercher dans la religion la synthèse des . contradictions de la destinée. C'est ce qui a doniïé lieu à tous les rites expiatoires qui tiennent taqt de place dans l'histoire des religions et à la doctrine d'une chute originelle que l'on retrouve autre part que dans la tradition chré-
tienne. C'est aussi la même expérience qui a valu tant de puissance aux religions offrant à l'homme une rédemption, c'est-à-dire le moyen ou la méthode du retour à la paix avec eux-mêmes. C'est le terrain où la mythologie s'est le plus longtemps prolongée, on le verra dans l'histoire du dogme de la rédemption ; c'est aussi celui où la philosophie religieuse peut réussir le mieux à dégager la haute vérité qui s'exprime avec plus ou moins de clarté à travers les définitions des dogmatiques traditionnelles.
Nous n'avons pas à prendre parti dans le débat qui se déroule de nos jours entre les adversaires et les partisans de ce qu'on appelle la morale indépendante. On a pu voir que nous avions peu de goût pour ces scissions radicales que l'on prétend établir entre choses voisines, qui peuvent être distinctes, mais qui finissent toujours par se rejoindre quand on prolonge leurs lignes. Il est clair que la question se résout différemment selon qu'on l'envisage du point de vue social ou du point de vue individuel. L'inévidence de la vérité religieuse, laquelle ressort du fait lui-même de l'extrême diversité des croyances, fait qu'on ne saurait chercher dans une doctrine religieuse le fondement ou le principe de la vie sociale. En revanche aucune société ne pourrait subsister si elle ne partait pas de certains principes déterminant les rapports sociaux de ses membres, et ces principes rentrent dans la sphère de la morale. On dira peut-être que les vérités morales ne sont pas toujours plus évidentes que les vérités religieuses. Gela est vrai, mais il y a ici
force majeure, et la société qui vit très bien avec plusieurs religions ne pourrait s'accommoder de plusieurs morales publiques. Au point de vue social la morale est donc indépendante de tout le reste et doit être considérée comme telle.
Mais, au point de vue individuel, la question que le for intérieur de chacun de nous est seul apte à juger, est de savoir s'il ne faut pas féliciter l'homme qui puise dans des convictions religieuses dégagées d'étroitesse, d'utilitarisme et de superstition, le ressort, le charme, la vigueur de sa vie morale. Sans condamner personne, mais persuadé que pour la plupart des hommes Tailiance ainsi comprise de la religion et de la morale ne peut être que salutaire, nous nous prononçons pour l'affirmative.